Une poule au milieu de ses poussins, c'est la première impression que
nous donne la petite ville de Zug, avec son clocher qui se hausse,
entouré de maisons basses. Comme fond, le velours vert du dernier
repli des montagnes qui, de là, s'étagent jusqu'aux lointains neigeux,
roses et mauves. Lorsqu'on approche du bourg, son aspect change: on
ne voit plus qu'une vieille porte fortifiée, ayant en son milieu un
cadran énorme. De grands drapeaux, qu'une brise très faible soulevait
lentement, et les bannières multicolores de tous les cantons de la
Suisse, s'accrochaient à chaque angle du haut toit, orné de clochetons,
qui surmonte cette porte; des guirlandes de feuillages festonnaient,
en contrariant sa courbe, l'ogive percée dans l'antique bâtisse; et,
quand on avait franchi la voûte, la rue où l'on débouchait donnait
l'illusion d'une rue chinoise, avec ses maisons d'inégale hauteur et sa
perspective de banderoles bariolées.
Mais il fallait prendre une autre route pour gagner la plaine où le
tir fédéral était établi: un vacarme effroyable guidait sûrement de ce
côté-là.
Des baraques foraines, dans la prairie fraîche; une foule, souriante
et grave, qui processionne; de ci, de là, des costumes pittoresques,
portés par les naturels des quelques cantons fidèles encore aux vieux
usages.
Des Bernoises à l'ample jupe froncée, à demi cachée par le tablier de
soie couleur gorge de pigeon, au long corsage de velours noir, retenu
par des chaînes d'argent sur la gorgerette plissée, avec, dans leurs
cheveux, de grandes épingles historiées. Des Fribourgeois, vêtus de
culottes courtes, de vestes brunes, coiffés de larges chapeaux et
s'appuyant sur des bâtons noueux. Il y avait même quelques Tyroliennes,
venues de loin par curiosité et qui égayaient les yeux avec leurs robes
de couleurs vives, leurs étroits tabliers tricolores, leurs chapeaux
pointus en feutre noir, agrémentés de galons d'or et posés très bas sur
le front.
Nous sommes, à présent, au centre même du bruit, et c'est comme dans
une effroyable bataille. Le sifflement des milliers de balles, qui
cinglent l'air sans discontinuer, produit sur le tympan l'effet le plus
bizarre: on se croit enveloppé d'un réseau de fils de fer, vibrants,
qui se croisent, s'enchevêtrent, forment un treillage, et l'illusion
est si complète que l'on n'ose plus avancer, de peur de heurter ces
fils.
Des hangars partagés en _boxes_, orientés dans différents sens,
divisent la plaine, et dans chaque _box_, des hommes affairés chargent
hâtivement des carabines qu'ils passent au tireur, aperçu de dos,
visant une cible lointaine.
Inconscients, nous nous laissons pousser dans un des _boxes_, et, là,
un Suisse, avec la familiarité cordiale qui convient dans un pays
libre, crie quelque chose à l'oreille de Villiers, qui n'entend pas.
Mais on lui met entre les mains une carabine, et le voici, à son tour,
épaulant et visant longuement.
Que s'est-il passé? On n'a pas entendu la détonation, à travers le
tintamare; mais une agitation, une émotion joyeuse éclatent tout à
coup, et là-bas, la cible, mue par un ressort, s'agite et salue le
vainqueur: Villiers a fait mouche!...
On l'entraîne. Des êtres munis de formidables trombones surgissent
et, sur deux files, lui font cortège: à leurs joues qui se gonflent
et s'empourprent on devine, plutôt qu'on ne l'entend, une triomphale
fanfare.
On s'arrête devant un kiosque peinturluré, entouré de vitrines, où
s'étalent les objets offerts comme prix aux plus habiles tireurs.
Il y a un portrait de Garibaldi, encadré; une paire de lunettes
d'or; un couvert d'argent; une collection de pièces de cent sous à
l'effigie de Louis-Philippe, disposées en forme d'étoile dans un
écrin,--et beaucoup d'autres merveilles, parmi lesquelles Villiers n'a
qu'à choisir, mais, suffoqué par le fou rire, il n'arrive pas à se
décider.... Enfin il décroche un collier en corail et le fourre dans sa
poche, tandis qu'on fixe à son chapeau une médaille commémorative, qui
luit au milieu d'un flot de rubans.
Le triomphateur voudrait se dérober, mais le cercle des joueurs
de trombone l'enserre et il faut aller à un pavillon consacré à
Bacchus, où un commissaire de la fête, monté sur une table, lui tend
solennellement la coupe glorieuse, pleine d'aigre vin de Sarli, qu'il
doit vider, d'un trait, en dissimulant une grimace douloureuse....
Le soir, à souper, Wagner, se réjouit beaucoup de l'aventure, et pour
fêter l'habile tireur, il débouche du Champagne:
--Il est excellent, dit-il, c'est mon ami Chandon qui me l'envoie.