Au fond du salon de Tribschen, à gauche en venant du jardin, une lourde
portière, soulevée par une cordelière, laissait apercevoir une très
petite pièce, dont je ne pouvais approcher sans une vive émotion:
c'était le sanctuaire, le saint des saints, le cabinet de travail de
Richard Wagner!
Des draperies sombres, un demi-jour recueilli, deux parois que
recouvraient des rayons de bibliothèque chargés des plus belles œuvres:
musique, poésie, littérature, philosophie; un piano d'une forme
spéciale (un autel presque), muni de tiroirs et plan comme une table;
un seul tableau: le portrait de Louis II, le royal ami, l'archange
sauveur:--«Celui qui, disait Wagner, semble m'avoir été envoyé du
ciel!» Qu'il était beau, ce fin visage, dont le teint bistré sous
les cheveux noirs faisait ressortir encore la clarté splendide des
yeux d'un bleu polaire, rayonnants d'enthousiasme, des yeux vraiment
surnaturels.
Tous, nous l'aimions, ce jeune homme, nous le considérions comme
notre roi, notre chef et notre allié, puisqu'il avait la même foi que
nous-mêmes et, comme nous, rang d'apôtre. Nous étions nés pour la même
mission: affirmer la divinité d'un homme de génie, être les miroirs
réfléchissant pour lui l'éblouissement de ses rêves, lui donnant la
certitude de sa splendeur, les soldats prêts à recevoir pour sa défense
les horions et les insultes, et qui joyeusement seraient tombés pour
sa gloire. Et ce roi, plus que nous, était fort pour le combat; son
sceptre valait mieux que nos poings.
Quelquefois, s'échappant de la cour, l'ami royal venait, seul et
incognito, à Tribschen, pour souhaiter la fête du Maître, ou lui
apporter une bonne nouvelle. Comme la maison était peu vaste, c'est
dans cette petite pièce qu'on lui dressait un lit de camp, et il
passait quelques jours ici, tout heureux, exigeant d'être traité comme
un humble disciple.
Wagner m'a surprise, aujourd'hui, au seuil de ce cabinet de travail,
de ce sanctuaire, dans lequel je n'osais pas pénétrer, considérant le
piano, les feuillets épars, où l'encre n'était pas séchée, me sentant
troublée au dernier point par les détails humains de ce qui était pour
moi si évidemment surhumain. Et je fus oppressée, jusqu'à perdre le
souffle, d'entendre, tout à coup, à quelques pas de moi, sonner la voix
et le rire de celui qui m'apparaissait dans la perspective des siècles,
auprès d'Homère, d'Eschyle, de Shakespeare, de celui que j'aurais élu
encore au milieu des plus grands!...
--Comme vous êtes enthousiaste! s'écriat-il: il ne faut pas l'être
trop, car cela nuit à la santé!
Il voulait plaisanter, mais la lumière attendrie de ses yeux me disait
assez ce que voilait son rire.
X
--Ce matin, me dit Wagner, mon domestique, Jacob, m'a déclaré qu'il
faudrait me passer de lui, toute la journée, parce qu'il allait à Zug.
--«Zug»!... ce mot est en effet sur toutes les lèvres lucernoises,
nous l'entendons à chaque instant, et je croyais que c'était une
exclamation, un juron anodin, familier aux Suisses, quelque chose comme
«zut!»...
--Pas du tout: Zug est une petite ville, toute proche d'ici.
--Et qu'a-t-elle de si attrayant?
--Pas grand'chose, en temps ordinaire. Mais vous ne savez donc pas?...
le tir fédéral est ouvert ... à Zug!... C'est l'événement qui porte à
son comble l'enthousiasme de tous les cantons.... Cent mille francs de
prix ... trente mille carabines réunies.... Sérieusement, c'est assez
curieux, et vous devriez allez voir ce drôle de spectacle.
Ce fut donc pour obéir au conseil du Maître, et non sans regret de le
quitter, que nous descendions, quelques heures plus tard, à la gare de
Zug.