C'était vrai!...
Seul, debout, coiffé d'un grand chapeau de paille, Wagner nous
attendait sur le quai.
Nous ne l'avions jamais vu, mais comment ne pas le reconnaître?...
Lui, qui n'avait aucune idée de notre aspect physique, comptait sur
nous pour le découvrir. Immobile, bien en vue, il regardait pourtant,
avec une attention intense, le flot des arrivants.
Ce fut moi qui m'élançai vers lui, dans une effusion de joie qui domina
toute autre émotion. Il nous enveloppa tous de ce regard fixe et
lumineux qui vous scrutait jusqu'à l'âme, et il nous serra les mains.
Après un moment de solennel silence, il sourit et m'offrit son bras.
--Venez, me dit-il. Si vous ne tenez pas à des splendeurs, l'Hôtel du
Lac vous plaira. J'y ai retenu des chambres.
Et il m'entraîna, d'un pas rapide, hors de la gare.
En route, il s'arrêta, un moment, me regarda profondément, et me dit,
avec une expression grave et émue:
--C'est un bien noble sentiment qui nous lie, madame!...
L'hôtel était tout proche de la gare. En y arrivant, le Maître nous
recommanda à l'hôtelier, puis il s'écria, d'un air enjoué:
--Maintenant je vais me préparer à vous recevoir: sans cela, je ne
ferais que des bêtises.... Vous allez venir tout de suite à Tribschen,
n'est-ce pas, aussitôt que vous serez un peu reposés? Par le lac, c'est
le plus commode....
Se préparer à nous recevoir!...
Du haut de la fenêtre, nous le regardions, maintenant, s'éloigner d'une
allure hâtive, traverser le vieux pont de Lucerne, gagner le quai,
prendre une barque....
Nous le suivions des yeux, sans mot dire, gardant une même expression
béate sur nos figures.... Puis, quand il eut disparu, vite, vite, à
notre toilette!... Nous n'allions pas le faire attendre.