Nous voici, à notre tour, au bord du lac des Quatre-Cantons, sur
l'embarcadère, qu'assiège tout un vol de voiles blanches à demi pliées.
Quel paysage! Quel décor! Que c'est bien là le cadre qui convient!
Le lac, si pur, si clair, qui semble un bloc immense de cristal bleu,
un saphir liquide, fuit à perte de vue entre les coulisses formées par
les montagnes. D'un côté, le mont Pilate, d'un gris violacé de nuée
d'orage, âpre, aride, déchiquette, sur le ciel, son faîte rocheux qui
accroche les nuages; de l'autre, le Righi verdoyant ondule, hérissé de
sapins sombres qu'interrompent de claires pelouses, des clairières d'un
vert tendre, et au delà, troubles, brumeuses, irréelles, s'estampent
vaguement les dentelures des Alpes....
Nous faisons choix d'un batelier et nous crions triomphalement:
--A Tribschen!
D'un coup de gaffe, l'homme nous éloigne de la rive, puis il déploie sa
voile.
Maintenant, c'est la ville que nous voyons, la vieille Lucerne qui
étage, sur les collines, ses maisons inégales, ses nombreux clochers,
ses bastions hors de service, au-dessus de l'étroit pont de bois, si
étrange, mais que nous avons à peine regardé tout à l'heure en le
traversant. Il double à présent les festons de ses arches rustiques
dans l'eau bleue du lac.
Mais c'est l'autre horizon seul qui nous intéresse, là-bas, ce mince
promontoire, qui s'avance en pente douce, fermant à demi le passage;
c'est vers cette pointe que la brise pousse tout doucement notre voile
gonflée, c'est là Tribschen, le domaine de Richard Wagner.
Un cygne vogue sur le lac: de sa poitrine neigeuse il fend
majestueusement l'eau claire, et nous croyons bien voir entre ses ailes
la chaîne d'or qui l'attelle à la nacelle de Lohengrin. Pour nous, le
frais Righi, c'est le mont Salvat: le temple du Graal doit se cacher,
par là, derrière les végétations jalouses; et nous cherchons, au
sommet du Pilate, le portail géant du divin Walhalla.
Mais le promontoire se rapproche; nous distinguons les minces peupliers
qui se dressent à sa pointe extrême, puis les arbres et les buissons
touffus qui s'échelonnent, et voici que dans l'entrebâillement des
branches apparaît l'angle du toit et toute une fenêtre de la maison.
Nous arrivons. La barque s'enfonce sous un petit hangar soutenu par des
pilotis.
Avec quelle émotion nous prenons pied sur ce sol sacré!
Pas de porte, pas de clôture, aucune limite à ce jardin: le lac, les
collines, les forêts, les Alpes, le monde semblent en faire partie; et
comme cela plaît à notre jeune enthousiasme, comme cela est juste et
prophétique, puisque le monde deviendra en effet le domaine de celui
qui habite là!
Une pente douce monte vers la maison, qui nous apparaît au delà d'une
vaste pelouse. Elle est toute simple, toute grise, longue et peu haute,
sous son toit de tuiles aux rougeurs éteintes; au milieu, un double
perron de sept ou huit marches, qu'accompagne une rampe de fer, conduit
au salon.
Nous avançons lentement, émus, recueillis, comme au seuil d'un temple!
On nous a vus, sans doute, car le Maître paraît à la porte du salon et
descend les marches; un grand terre-neuve noir bondit près de lui.
D'un air à la fois cérémonieux et enjoué, Wagner nous fait entrer.
Une jeune femme, grande, mince, d'un visage noble et distingué, aux
yeux bleus, au frais sourire, sous une magnifique chevelure blonde, est
debout au milieu du salon, entourée de quatre fillettes, dont une toute
petite.
--Madame de Bülow, qui a bien voulu venir me voir avec ses enfants, dit
le maître.
Après un échange de sympathiques poignées de mains, elle nous dit les
noms des enfants: qui lèvent sur nous de grands yeux ébahis.--Senta,
Elisabeth, Isolde et Éva.--Nous reconnûmes dans le choix de ces
marraines, toutes prises parmi les héroïnes de Wagner, un enthousiasme
fanatique, pareil au nôtre, qui chassa, entre cette mère charmante et
nous, toute gêne.
On nous présenta ensuite les chiens: le grand terre-neuve,
Rouzemouk--«Russ», dans l'intimité--et Cos, un carlin gris de fer
appartenant à madame de Bülow.
--Je m'appelle Cosima, nous dit-elle, et, dans mon entourage, on avait
pris la mauvaise habitude, qui m'horripilait, de m'appeler «Cos». J'ai
donné ce nom à mon chien, et, depuis, on n'ose plus m'appeler autrement
que Cosima.
Et la causerie s'engage, heureuse, vive, ardente, le Maître presque
aussi joyeux que les disciples; et nous avons tant de choses à nous
dire!...
Wagner parle le français mieux que très bien: il le parle correctement,
mais à sa manière, avec des libertés et des audaces. Quand il ne trouve
pas un mot pour rendre sa pensée ou que ce mot lui paraît ne pas
exister, il le crée, et toujours si clair et si logique qu'on n'hésite
pas à le comprendre. Il nous parle de Paris, où il a beaucoup souffert
et qu'il a beaucoup aimé, et, sans amertume, de la grande bataille de
_Tannhäuser_, dont nous avons, nous, tant de honte pour notre pays.
Il y a gagné, dit-il, un groupe de chauds partisans qui le consolent
de la défaite: ceux qui l'aiment, à Paris, l'aiment mieux et plus que
ses admirateurs d'Allemagne. Le Français, plus vibrant, plus expansif,
quand il comprend, comprend d'emblée, et la ferveur de son enthousiasme
est réconfortante. Le public allemand, lui, est patient, paisible, il
absorbe consciencieusement ce qu'on lui présente, mais manifeste très
peu son sentiment: rien de plus froid, de plus morne, que certaines
salles de spectacle, où des dames en robes de laine emplissent les
loges.
--Et, pour ne pas perdre leur temps au théâtre, s'écrie le Maître avec
indignation, elles y apportent leur tricotage!...
Avec une curiosité respectueuse, nous regardons, autour de nous,
l'intérieur du temple, dont la somptuosité grave et enveloppante
contraste si vivement avec la simplicité grise de l'extérieur. Le
salon est assez vaste; il occupe tout un angle de la maison et ses
fenêtres s'ouvrent sur deux parois. Il baigne dans une pénombre chaude
et reposante, entre ses murs recouverts d'un cuir fauve traversé
d'arabesques d'or; un épais tapis étouffe les pas; les fenêtres sont
drapées de lourdes portières de velours, dont les plis traînants
s'amassent sur le sol. Un magnifique portrait de Beethoven domine le
grand piano à queue, il est placé en face d'une glace qui le reflète,
et, sur les deux autres panneaux, Gœthe et Schiller se font vis-à-vis.
Au plafond pend une lampe de bronze. Un large divan de damas pourpre
s'adosse à la muraille, et des fauteuils moelleux et commodes se
groupent çà et là.
--Venez voir ma galerie! dit Wagner, avec un sourire qui raille ce
titre ambitieux.
Une large baie fait communiquer le salon avec une pièce étroite et
longue, toute tendue de velours violet, sur lequel s'enlève la douce
blancheur de statuettes en marbre. Ce sont les héros des œuvres
du Maître: Tannhäuser faisant vibrer la lyre et entonnant l'hymne
passionnée qui glorifie Vénus; Lohengrin, pareil à un archange, tirant
son épée pour défendre l'innocence; le chevalier Tristan, qui croit
boire la mort et vide la coupe où bouillonne le philtre d'amour;
Walther du Pré des Oiseaux, et le dernier né, le jeune et téméraire
Siegfried, tenant entre ses doigts l'anneau fatal!...
Des panneaux, don du roi Louis de Bavière, retracent quelques scènes
des Nibelungen. Dans une niche, un bouddha doré, puis des brûle-parfums
chinois, des coupes ciselées, toutes sortes d'objets précieux et
rares. Dans un coin, deux guéridons recouverts de vitres qui protègent
des essaims de papillons magnifiques, aux grandes ailes d'azur et de
pourpre.
--Cette collection de papillons vient de l'Exposition universelle de
Paris, dit le Maître, en riant. Voilà ce qu'un artiste a trouvé le
plus à son goût, au milieu de l'amas des productions dues à l'effort
prodigieux du travail de l'humanité....
Revenus dans le salon, notre causerie se prolonge, sans contrainte. Le
Maître nous éblouit par le charme de sa parole, sa verve, sa gaîté, son
esprit incomparables.
Il nous semble, néanmoins, qu'il est temps de nous retirer. Nous avons
débarqué à Tribschen vers cinq heures, maintenant le jour s'assombrit:
il doit être tard, c'est l'heure du dîner, et nous avons la plus grande
peur d'être indiscrets et gênants.
Mais, devant notre mouvement de retraite, on se récrie avec une si
sincère cordialité, on nous retient avec une insistance si affectueuse,
que nous nous rasseyons, tout heureux. Les enfants disent bonsoir à
tout le monde et vont se coucher. On apporte des lampes et le temps
s'écoule délicieusement....
Et pourtant, ô honte! nos estomacs en détresse nous tiraillent et nous
reprochent de les oublier par trop. Avant de quitter Bâle, ce matin,
nous avons déjeuné, trop tôt et sommairement. Il y a joliment longtemps!
Notre hôte ne nous a pas invités à dîner.... Cependant, puisqu'il nous
retient!... Il paraît que l'on dîne tard à Tribschen....
Vers neuf heures, la porte s'ouvre, un domestique s'avance: enfin!...
Non!... il porte un plateau!... c'est le thé, accompagné de fallacieux
biscuits secs....
Nous échangeons des regards rieurs. Bah! qu'est-ce que cela fait? Nous
souperons à l'hôtel....
A onze heures et demie, il faut bien s'en aller. Mais comment? par le
lac?... est-ce qu'on trouve encore des barques?
--Non, non, par terre: la voiture est attelée, dit Wagner; on va vous
reconduire.
De l'autre côté de la maison, sur le seuil du vestibule, les adieux se
prolongent. On nous fait promettre de revenir le lendemain, mais de
meilleure heure, pour pouvoir nous promener dans le jardin et voir un
peu la campagne....
A travers l'inconnu et la nuit noire nous roulons maintenant, tout
illuminés de joie.
--Dans la voiture de Wagner!... est-ce que c'est possible? s'écrie
Villiers en caressant les coussins.
Et nous parlons tous à la fois, reprenant chaque détail de cette
journée inoubliable.
Pourtant la faim nous tracasse de plus en plus: quel souper tout à
l'heure, à l'hôtel du Lac!...
Un garçon somnolent se lève de son lit de camp pour nous ouvrir la
porte.
--Peut-on manger? lui crions-nous.
Ce n'est pas son affaire: il n'en sait rien, se recouche et ronfle.
Nous voilà errant par l'hôtel, tournant les boutons de portes fermées
à clé, nous pendant aux sonnettes: rien! le silence, la solitude, le
sommeil.... Eh bien, nous voulions affronter le martyre pour la cause
que nous défendions: est-ce que nous allons nous plaindre pour un jour
de jeûne?... Oh! non!... Puisqu'on ne peut l'éviter, cette épreuve nous
plaît, à présent; elle nous semble juste et symbolique: l'estomac vide,
nous écouterons mieux chanter la joie de notre cœur, l'ivresse de notre
esprit.... Très heureux, nous nous couchons, espérant revoir en rêve,
là-bas, sur le lac bleu, le promontoire sacré où nous retournerons
demain....