RICHARD WAGNER.

Dans un échange de télégrammes, je m'étais assurée que le Maître

accueillerait avec plaisir mes compagnons,--ses fanatiques disciples

comme moi-même,--et nous nous étions mis en route. La nuit dernière,

nous avions couché à Bâle, où il nous était arrivé une aventure qui

nous avait vivement frappés. Arrivés le soir, nous avions voulu, après

le dîner, visiter la ville malgré l'obscurité. Nous nous étions engagés

dans des rues étroites que de rares réverbères éclairaient confusément;

à peu près égarés, nous traversions des carrefours, des places, où nous

apercevions de grandes fontaines, pour nous engager de nouveau dans des

ruelles.

Nous avions fini par déboucher sur un vaste espace libre que le ciel

éclairait un peu; un grondement profond et continu, assez effrayant,

remplissait, ce qui nous fit avancer avec précaution.

Ce bruit formidable était produit par le Rhin, très large à cet endroit

et qui traverse Bâle avec la fougue d'un torrent. Arrêtés au milieu du

pont, penchés au-dessus du parapet, nous regardions ce fleuve d'encre

s'enfuir dans la nuit en déchiquetant quelques reflets d'étoiles qu'il

emportait aussitôt.... Il nous semblait qu'il voulût emporter le pont,

emporter la ville.

Une large lune, rougeâtre comme une braise sous des cendres, monta,

au-dessus des pignons et des silhouettes inégales des maisons

riveraines. Elle laissa tomber dans le fleuve une traînée sanglante,

que l'eau secoua et éparpilla follement.

Nous restions là, un peu étourdis par ce spectacle, quand, soudain, un

chant se fit entendre, comme submergé par ce tumulte d'eaux, distinct

et fort cependant. Est-ce que nous rêvions?... Ce chant, nous le

connaissions bien: c'était celui des matelots du _Vaisseau Fantôme_....

Quoi! est-ce que le navire maudit venait errer la nuit sur ce fleuve

innavigable?

Nous nous penchions vers l'eau noire, mais nous ne voyions rien.

Les voix étaient toute proches, cependant: on eût dit que le navire

invisible passait sous l'arche même du pont....

Nous étions singulièrement troublés, et, quand les voix se turent, nous

nous éloignâmes sans vouloir approfondir le mystère, évitant de nous

convaincre que quelque brasserie joyeuse, cachée dans un repli de la

berge, abritait de braves Suisses, groupés autour de bocks mousseux,

dont les voix sonores et pures nous avaient ainsi hallucinés.

Maintenant, tandis que le train roulait, nous repensions à cet épisode

de notre pèlerinage et il nous semblait d'un heureux augure. Pour la

première fois, nous avions pu écouter, avec un recueillement sans

trouble, une page du Maître. A Paris, c'était toujours à travers un

énervement fébrile, l'œil aux aguets, les poings fermés pour fondre sur

les interrupteurs, que nous goûtions la musique nouvelle; hors de notre

pays, la cause était donc gagnée, la musique de Richard Wagner déjà

populaire?...

Les stations défilaient toujours, lentement, nous approchions pourtant

de la dernière. Notre émotion croissait, dominée maintenant par la

terreur sacrée. Nous cherchions parmi les Dieux de l'Art lequel

nous paraissait plus grand que celui dont nous allions affronter la

présence, lequel nous lui préférerions, s'il nous était donné de

pouvoir choisir, dans le sublime Olympe des génies, celui que nous

voudrions voir.

Homère, Eschyle, Dante, Gœthe, Beethoven?... Nous les nommions

tous. Même le divin Shakespeare ne nous faisait pas hésiter: le nom

de Wagner flamboyait plus haut, avec un éclat plus magique. C'était

Apollon et c'était Orphée fondus en une seule lyre. Poète, musicien,

philosophe,--que n'était-il pas, ce nouveau venu?

--Il est cubique! concluait Villiers.

--_Emmenbrücke_! crie un employé.

La dernière station est franchie: une demi-heure encore, et c'est

Lucerne!

Maintenant nous déraisonnons, nous cherchons des noms nouveaux à

Wagner, des titres flatteurs, comme ceux que l'histoire a conservés à

quelques hommes célèbres:

--L'aigle du Righi.... Le cygne de Lucerne.... Le cygne nous paraît

tout à fait heureux, à cause de _Lohengrin_; mais Villiers trouve que

le plagiat trop naïf: «Le cygne de Cambrai ... Le cygne de Lucerne....»

Il cherche une variante, et, après un moment, jeta triomphalement

celle-ci:

--Le palmipède de Lucerne!

Un fou rire détendit un peu nos nerfs. Mais le train siffla, et notre

battement de cœur reprit.

Echevelé par le vent, penché hors de la portière, Villiers regardait.

Il était impossible qu'on n'aperçût pas, au-dessus de la ville qui

recélait une telle lumière, quelque glorieux flamboiement; sans nul

doute, même en plein midi, une étoile resplendissante signalait aux

bergers pieux la nouvelle Bethléem....

On entrait en gare.

Brusquement, Villiers, tout pâle, les yeux écarquillés, se rejeta sur

la banquette, en s'écriant:

--Le palmipède!...

Le collier des jours: Le troisième rang du collier · 第 14 / 76 题