Wagner ne vint pas à Paris, cet hiver-là. Je l'attendis en vain. Et
le désir de le voir était devenu, en moi, irrésistible, depuis que le
Maître avait écrit qu'il désirait me connaître.
Il n'y avait qu'une chose à faire: aller à Lucerne. Mais comment
serait-on reçu? De fantastiques légendes couraient sur Wagner.
Quelqu'un de bien informé racontait qu'il avait chez lui un sérail
composé de femmes de tous pays et de toutes couleurs, vêtues de
magnifiques costumes, et que personne ne franchissait le seuil de sa
demeure.
D'autre part, on le dépeignait comme un homme peu sociable, sombre,
maussade, vivant seul dans une retraite jalouse, n'ayant auprès de lui
qu'un grand chien noir....
Cette farouche solitude était admissible et me plaisait assez; mais
l'idée qu'un sentiment de gratitude polie pourrait forcer le Maître
à la rompre en ma faveur m'inquiétait infiniment. C'est pourquoi
j'écrivis une lettre assez compliquée où il était dit que, passant
à Lucerne pour me rendre à Munich avec quelques amis, à propos d'une
exposition de peinture,--ne faisant qu'y passer,--je le priais de me
dire s'il s'y trouvait en ce moment et s'il me permettait de venir le
saluer.
De cette façon, il n'aurait pas la crainte de voir le dérangement se
prolonger au delà d'une courte entrevue.
La lettre suivante me rassura tout à fait:
Madame,
Je suis à Lucerne et je n'ai pas besoin de vous dire
combien je serai heureux de vous voir. Je voudrais
seulement vous prier de prolonger un peu votre séjour à
Lucerne, afin que la joie que vous m'accordez ne soit pas
trop vite évanouie.
Je suppose que vous allez à Munich pour l'exposition de
peinture; cependant, comme j'ai la prétention d'admettre
qu'il vous serait agréable d'entendre quelques-unes de
mes œuvres, j'ai à vous dire que les représentations
de _Tannhäuser, Lohengrin, Tristan_ et _les Maîtres
Chanteurs_ ont eu lieu au mois de juin, que le théâtre est
fermé actuellement, et que _l'Or du Rhin_ sera donné au
plus tôt au 25 août, si tant est qu'on le donne.
Mais j'espère que ni la remise de l'exposition (1er avril)
ni la fermeture du théâtre ne retarderont votre visite à
Lucerne; bien au contraire, j'en attends la prolongation
de votre séjour ici, et c'est en vous priant, Madame,
de vouloir bien me faire savoir, par un mot, le jour de
votre arrivée que je vous demande d'agréer l'expression
de ma respectueuse reconnaissance.