Les deux loupes

Il était une fois un bûcheron, du nom de Kikorisuké. Il portait à la

joue droite une énorme loupe. Cette infirmité l'affligeait beaucoup;

car, chaque fois qu'on le voyait passer, les voisins riaient... surtout

les jeunes.

[Illustration: Le bûcheron avait à la joue droite une énorme loupe]

Un soir, il achevait de couper du bois dans la forêt. Tout à coup, un

violent orage éclata, accompagné de fulgurants éclairs et de sourds

grondements de tonnerre. Le bûcheron se réfugia dans un tronc d'arbre et

attendit. Vers minuit, les nuages se dissipèrent, le ciel s'ouvrit et

laissa passer les étoiles. Kikorisuké se disposa à partir.

[Illustration: Une ronde folle s'organise]

Subitement un bruit étrange l'arrête. C'est comme un mélange confus de

voix et de cris qui n'ont rien d'humain. Cela approche, grossit. Le

bûcheron a peur: il se blottit dans sa cachette. Bientôt, il voit

déboucher d'un sentier une multitude d'êtres fantastiques. Chacun a une

tête d'animal; tous ont un corps d'homme, avec des pieds de chèvre et

une queue de singe. Ils se massent justement devant l'arbre dans le

tronc duquel le bûcheron est caché. Ils déposent leurs lanternes et leur

panier, s'assoient sur l'herbe, et commencent un repas.

Kikorisuké comprend que ce sont les lutins, les lutins des bois... Il

tremble de tous ses membres, et retient sa respiration. Quand ils ont

fini de manger et de boire, ils se lèvent. Les musiciens prennent leurs

instruments; shamisen, koto, flûtes, tambours et tam-tams se mettent à

l'unisson. Puis une ronde folle s'organise. La danse est d'abord calme

et lente. Mais la musique accélère ses notes et les danseurs s'animent.

Bientôt, c'est un vacarme cadencé, des cris perçants, des chants

sauvages.

Le bûcheron s'est calmé peu à peu. Cette danse et cette musique

l'intéressent: car il aime beaucoup la musique et la danse.

Instinctivement il bat la mesure de la tête et des mains. Enfin, n'y

tenant plus, emporté par le rythme, il sort de sa cachette, se jette au

milieu des lutins, et se met à danser avec eux.

Ceux-ci, tout surpris, s'arrêtent et le regardent. Lui, danse toujours,

et il danse très bien, presqu'aussi bien qu'eux. Les lutins émerveillés

applaudissent; puis, quand il s'est arrêté, ils le félicitent

chaudement, le font asseoir au milieu d'eux et lui servent à manger et à

boire. Jamais il n'avait de sa vie fait un aussi bon repas.

Sur ces entrefaites, l'aurore entr'ouvrit doucement ses portes, et du

fond de l'Orient se précipita une douce et pâle lumière. Les lutins se

disposèrent à partir, car les lutins n'aiment pas la lumière. Le chef de

la troupe s'approcha du bûcheron et lui dit:

--Tu danses admirablement bien. Tu nous as grandement amusés. Il faudra

revenir. Reviens le mois prochain, au soir du sanglier. Comme gage de ta

promesse, j'emporte ceci.

Et, d'un coup de main habile, si habile que le bûcheron ne sentit rien,

il lui enleva l'énorme loupe qu'il portait à la joue droite et la mit

dans sa poche. Quand ils furent partis, Kikorisuké se demanda d'abord

s'il n'avait pas fait un rêve. Il se passa la main sur la joue droite et

s'assura que la loupe n'y était plus. Alors, fou de bonheur, il courut à

son village, pour vite raconter la chose à sa chère femme.

Au village, ce fut un événement. On parla partout de l'aventure. Les

amis du bûcheron vinrent le féliciter.

Or, dans le village voisin, habitait un menuisier qui portait, lui, une

grosse loupe à la joue gauche. Ayant entendu raconter l'histoire de

Kikorisuké et appris comment ce dernier avait été débarrassé de sa

loupe, il résolut d'essayer à son tour du même moyen. Il alla donc

trouver le bûcheron, s'informa exactement du soir et de l'endroit où les

lutins se réunissaient, et au jour dit, se rendit seul à la forêt. Le

menuisier, caché dans le tronc d'arbre, attend avec anxiété l'arrivée

des lutins. Ceux-ci arrivent, en effet, se mettent à table, puis

commencent à danser. Tout à coup le chef de la troupe s'écrie à haute

voix:

--Le bûcheron de l'autre jour n'est-il pas encore arrivé?

[Illustration: Le pauvre menuisier revint tout triste à son village]

--Me voilà! répond le menuisier en se jetant au milieu des lutins.

Ceux-ci tout heureux lui font de profonds saluts, et l'invitent à

danser. Malheureusement le menuisier n'avait jamais appris la danse. Il

essaye, mais il danse très mal. Les lutins murmurent. Puis le chef

l'arrêtant, lui dit d'une voix sévère:

--Tu ne danses pas bien aujourd'hui. Je ne veux plus que tu reviennes.

Je te rends ton gage.

Et, ce disant, il applique sur la joue droite du malheureux menuisier

l'énorme loupe que, le mois dernier, il avait prise au bûcheron.

Et voilà comment le pauvre menuisier revint tout triste à son village,

portant deux loupes au lieu d'une, une loupe à chaque joue.

Morale: si vous ne savez pas danser, n'allez jamais dans la forêt, le

soir où les lutins se réunissent.

Fables et légendes du Japon · 第 19 / 22 题