Une ruse de Jiro

Jiro a quatorze ans. C'est un garçon à la mine éveillée, aux yeux d'un

noir d'ébène, pétillants de vivacité et d'intelligence. Il n'a jamais

connu son père. Celui-ci est parti pour l'autre monde, quelques jours

après la naissance de son fils. La mère de Jiro vient de mourir à son

tour, emportée par une fluxion de poitrine. Le voilà donc orphelin. Pour

fortune, il lui reste une paire de vieux fauteuils hors d'usage, une

petite table, quelques livres d'école, une demi-douzaine de tasses à

riz, les habits, plusieurs fois rapiécés, dont il est en ce moment

couvert. Et c'est tout.

Tout le reste, c'est-à-dire tout ce qui avait une certaine valeur, a été

saisi, quelques heures après la mort de la mère, par des créanciers

impitoyables. Car la mère avait des dettes, et naturellement ne les

avait pas payées.

Comme parents, Jiro possède une tante déjà âgée. Elle en est à son

huitième mari, nourrit six enfants et ne désire pas en augmenter la

collection. Il a aussi une soeur aînée. Celle-ci a épousé en secondes

noces un employé de la Banque, lequel a filé en Chine, emmenant sa femme

et une partie de la caisse. Enfin, il reste un oncle, gros marchand de

riz, qui n'a pas d'enfants. C'est lui qui adopte l'orphelin. Jiro

s'installe donc dans la maison de son oncle, et continue à vivre et à

s'amuser.

[Illustration: Jiro était orphelin]

Un jour, il lui vient une vague idée de se faire une petite fortune, de

reprendre son indépendance et d'échapper à la trop vigilante tutelle de

son oncle. L'idée, d'abord vague, s'éclaircit, s'affermit, se développe.

Mille projets se succèdent, mais à peine échafaudés, ils croulent, parce

qu'ils n'ont pas de base.

Un capital! Un petit capital! Que faire si l'on n'a même pas un petit

capital?

--Ah! si j'avais seulement quelques sous pour commencer! se dit et se

répète Jiro à chaque projet qui survient.

Puis, tout naturellement, la question se pose:

--Comment faire?

Un jour, une idée subite traverse son esprit et l'illumine comme un

éclair. Dans le même village que lui, habite un brave vieillard du nom

de Bacayémon. Ce vieillard est l'honnêteté même, et de plus, c'est un

fervent bouddhiste. Il croit à la métempsychose. Là-dessus ses opinions

sont on ne peut plus arrêtées. Aussi, ne se hasarde-t-il jamais à manger

de la chair d'un animal quelconque, voire même du poisson. Il craindrait

d'engloutir par le fait l'âme de quelqu'un de ses ancêtres. Il se laisse

volontiers dévorer par les insectes, il se ferait un crime de les

écraser, de peur d'écraser en eux quelque vieille connaissance. Les rats

ont beau jeu dans sa maison. Les tuer serait commettre un assassinat.

Qui sait si dans le corps de ces petits rongeurs, ne loge pas l'âme de

quelque ancien grand homme?

Le brave Bacayémon possède une truie qu'il nourrit et engraisse avec le

plus profond respect et la plus grande affection, persuadé que sous son

épaisse enveloppe se cache l'âme de quelque ancien monarque.

Or Jiro connaît tout cela. Il connaît le coeur honnête et pieux du brave

vieillard et ses idées arrêtées sur la métempsychose. Un jour, il vient

le trouver. Il a pris une figure de circonstance, grave et mélancolique.

--Bonjour, Monsieur Bacayémon, le temps est beau aujourd'hui.

--Ah! c'est toi, Jiro! En effet, il fait un temps superbe. Et comment

vas-tu?

--Merci, je vais bien. A propos, est-ce que vous auriez par hasard une

truie chez vous?

--Mais oui, j'en ai une! Et après?

--Ah! mais, c'est donc vrai!

Et voilà que la figure du jeune espiègle s'illumine tout à coup d'un

rayonnement de joie intense. Le brave vieillard, tout surpris s'écrie:

--Pourquoi donc cette joie, Jiro? Qu'est-ce que cela peut te faire, que

j'aie une truie chez moi?

--Ah! Monsieur, si vous saviez!... Mais y aurait-il de l'indiscrétion à

vous demander de me la laisser voir un tout petit instant?

--Rien de plus facile, mon ami. Viens!

Et Bacayémon intrigué conduit Jiro dans la cour où l'énorme truie se

vautre dans la fange en grognant. A peine Jiro l'a-t-il aperçue que, se

précipitant vers elle, il la saisit, l'étreint, l'embrasse, avec toutes

les marques d'un amour passionné. Le vieillard stupéfait contemple cette

scène; puis, pressentant un mystère, il rappelle l'enfant:

--Jiro, lui dit-il, quel est le motif de cette étrange conduite? Tu dois

avoir des raisons secrètes d'aimer ainsi cet animal. Explique-moi cela,

raconte-moi tout!

--Monsieur, répond Jiro, le visage baigné de larmes, cette truie est ma

mère!

[Illustration: Jiro saisit la truie et l'embrasse avec toutes les

marques d'un amour passionné]

--Ta mère? Comment cela?

--Voici. La nuit dernière, tandis que je dormais profondément, quelqu'un

m'a frappé sur le front. Réveillé en sursaut, j'aperçois ma mère, ma

pauvre bonne mère qui est morte il y a trois mois. Elle avait une figure

bien triste et ses yeux étaient humectés de larmes:

--Mon fils, m'a-t-elle dit, je vais te confier un secret. J'ai péché

dans ma vie, et en punition de mes fautes, j'ai été condamnée à vivre

trente ans dans le corps d'une bête. Pour le moment j'habite le corps de

la truie que possède Bacayémon. S'il te reste pour moi un peu de piété

filiale, viens me voir de temps à autre, me consoler et me distraire.

[Illustration: Jiro se rendit chez un boucher]

Elle dit et disparut aussitôt. Voilà pourquoi je suis venu, Monsieur, et

mon seul désir est que vous m'autorisiez à venir de temps à autre. Ah!

si vous saviez comme je l'aimais, ma pauvre mère!

Et les larmes recommencent à couler, Jiro retourne vers la truie, et de

nouveau l'embrasse en lui répétant:

--Ma mère! oh! ma mère!

Le vieux Bacayémon se sent remué jusqu'au fond de l'âme. Après avoir

réfléchi quelques secondes:

--Jiro, dit-il à l'enfant, j'admire ta piété filiale. Je suis ému des

sentiments qu'elle t'inspire. Eh bien! écoute: puisque cette truie

renferme l'âme de ta mère, prends-la, je te la donne. Emmène-la chez toi

et soigne-la bien!

Jiro, qui s'attendait à la chose, simule la surprise, tombe aux pieds du

vieillard et, la parole entrecoupée de sanglots, le regard rayonnant de

joie, il le remercie de son extrême bonté. Puis, se retournant vers

l'animal:

--Allons, ma mère, lui dit-il, venez avec moi. Nous allons comme

autrefois vivre côte à côte, et je vous soignerai bien.

Puis, entraînant la truie, il sort de la maison, et de ce pas se rend

chez le boucher, lui vend la bête, en obtient une petite somme, et riant

jusqu'aux larmes:

--Bien joué, se dit-il, et maintenant que j'ai le capital, à moi la

fortune, à moi l'avenir!

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Fables et légendes du Japon · 第 20 / 22 题