Au village de Nagatani, vivaient autrefois, dans deux maisons voisines,
un brave homme de vieux et une méchante vieille. Le premier s'appelait
Nasakéji, la seconde Arababa. Le vieux aimait beaucoup les oiseaux. Il
avait surtout pour les moineaux une préférence marquée. Un jour, il en
dénicha un tout petit, le prit chez lui, l'apprivoisa, le nomma Bidori,
et le soigna comme son fils. Or, écoutez ce qui arriva.
Un matin, le bon vieux était allé à la montagne, pour ramasser du menu
bois. Pendant l'absence de son maître, le petit Bidori commit un méfait,
bien excusable à son âge. Il alla becqueter de l'amidon que la vieille
voisine avait déposé sur le devant de sa porte, et qu'elle destinait à
la lessive. Arababa furieuse s'empara du moineau et, pour le punir, lui
coupa la langue. L'oiseau, souffrant horriblement et fort ennuyé d'être
devenu muet, ne voulut plus rester au village. Il se sauva, et alla
retrouver sa mère, qui le reçut avec joie et se mit à le soigner.
Nasakéji revient de la montagne; il ne retrouve plus son cher Bidori.
Étonné, il va prendre des informations chez la méchante voisine, qui lui
raconte, avec un mauvais sourire, ce qui s'est passé.
[Illustration: Arababa s'empara du moineau et lui coupa la langue]
Nasakéji est devenu tout triste. La maison lui paraît bien vide à
présent. La solitude lui pèse. Un jour, il n'y tient plus. Il part à la
recherche du moineau:
--Bidori, où es-tu? Où es-tu, Bidori? crie-t-il le long des routes et
des sentiers.
Tout à coup, il entend un cri au-dessus de sa tête. Il lève les yeux et
aperçoit un moineau déjà âgé, perché sur une branche d'arbre.
--N'êtes-vous pas Monsieur Nasakéji?
--Parfaitement, c'est moi. Et toi, qui es-tu?
--Moi? je suis la mère de Bidori.
--Pas possible? Et moi qui le cherche partout! Où est-il maintenant, mon
petit moineau sans langue?
--Il est à la maison. Si vous voulez le voir, je vais vous y conduire,
suivez-moi!
[Illustration: Nasakéji leva les yeux et aperçut un moineau perché sur
une branche]
Et l'oiseau prend son vol. Le vieillard, tout heureux à la pensée de
retrouver son ami, court plutôt qu'il ne marche à sa suite. Il arrive
ainsi à la demeure de l'oiseau.
C'est une grotte profonde, creusée dans le rocher. Un grand nombre de
petits moineaux accourent en volant au devant du visiteur, et le saluent
avec les signes de la plus grande joie. On le conduit à la pièce
principale, où il retrouve Bidori. Celui-ci, plein de joie à la vue de
son maître, vole sur ses épaules et, par mille caresses, lui témoigne
son affection.
--Eh bien, lui dit le vieillard, veux-tu retourner avec moi! Je suis
venu te chercher. Je m'ennuie depuis que tu n'es plus à la maison.
Bidori, n'ayant plus de langue, ne pouvait pas répondre. Sa mère
répondit pour lui:
--Non, dit-elle, je ne veux pas que mon enfant retourne au village. La
méchante vieille finirait par le tuer. Il restera ici, avec sa mère.
Ensuite, on fit asseoir Nasakéji sur un moelleux coussin; on lui servit
le thé, puis on lui donna du poisson à manger et du saké à boire.
Quand il eut fini de manger, il voulut prendre congé de ses hôtes. On
essaya de le retenir, mais il prétexta qu'il avait des affaires
pressantes. Alors la mère de Bidori tira de son coffre deux boîtes en
laque, une grande et une petite. Les présentant au vieillard, elle lui
dit:
--Veuillez emporter une de ces deux boîtes, comme marque de ma
reconnaissance pour l'affection que vous avez portée à mon fils.
Choisissez celle qui vous conviendra le mieux.
Nasakéji, qui n'avait pas d'avarice, choisit la plus petite, disant
qu'étant la moins lourde, elle était plus facile à porter. Puis il dit
au revoir à Bidori, à sa mère et à tous les petits moineaux. On
l'accompagna à la porte, où l'on se fit les saluts d'usage, et ils se
séparèrent.
De retour chez lui, le vieillard ouvre la boîte. Quelle n'est pas sa
surprise! Elle est pleine de diamants et de pierres précieuses. Tout
joyeux de cette fortune qui lui arrive, il va de ce pas à la ville, vend
tous ses trésors à un bijoutier, en retire une somme considérable. Avec
cette somme, il s'achète un vaste champ, se fait construire une belle
maison, et commence à mener une vie très heureuse.
La vieille Arababa, ayant appris comment son voisin était tout d'un coup
devenu si riche, éprouva un violent désir de le devenir à son tour, par
le même moyen. Elle s'informa donc avec précision de l'endroit où
habitait ce moineau, qui faisait à ses visiteurs des cadeaux si
splendides. Elle résolut d'aller le voir, pensant bien qu'à elle aussi,
il donnerait une boîte.
Lorsqu'elle arriva à la grotte, les moineaux reconnurent tout de suite
que c'était la méchante vieille qui avait coupé la langue à Bidori. Ils
cachèrent tout d'abord ce qu'ils pensaient au fond du coeur. On la reçut
fort poliment et on lui offrit à manger.
Puis, la mère tira de son coffre deux boîtes en laque, une grande et une
petite, et pria la vieille d'en emporter une à son choix.
Arababa, qui n'était venue que dans cette intention, ne se sentit pas
d'aise à la vue des deux boîtes. Pensant que la plus grande contenait
beaucoup plus de trésors que l'autre, elle n'hésita pas une seconde,
elle choisit la plus grande et quitta la grotte.
Vite, Arababa retourne chez elle, allègre et contente. En chemin, elle
fait de magnifiques projets d'avenir. Elle ira habiter la ville, portera
de beaux habits de soie, offrira de grands dîners aux dames du monde, se
promènera en voiture... Toute pleine de ces idées, elle arrive chez
elle, ferme bien la porte, pour qu'aucun oeil indiscret n'aperçoive les
trésors qu'elle porte, et vite entr'ouvre la boîte.
[Illustration: Une multitude de démons s'échappèrent de la boîte]
Aussitôt voilà que de la boîte mystérieuse s'échappent en poussant des
cris aigus, une multitude de démons. Ils se précipitent sur la vieille,
pâle et muette d'épouvante. Ils s'emparent de tout ce qui leur tombe
sous la main. L'un saisit un couteau de cuisine et coupe d'un seul coup
la langue d'Arababa. Un autre prend des tisons ardents et les lui
enfonce dans les yeux. Un troisième s'empare d'une corde et lui en
applique de violents coups. Enfin un quatrième saisit une massue et
assomme la vieille qui ne tarde pas à expirer au milieu d'indicibles
souffrances.
Morale: quand un moineau gracieux vous offrira deux boîtes, prenez
toujours la plus petite.