Les Fraises de décembre

Il y avait une fois une veuve, qui s'appelait Faucon. Elle habitait,

avec ses deux filles, l'un des quartiers les plus pauvres de la petite

ville de Naga. La plus âgée des deux enfants, qui répondait au nom de

Chrysanthème, n'était en réalité que sa belle-fille, née de la première

femme qu'avait eue son défunt mari.

La veuve ne l'aimait point; elle se montrait pour elle une cruelle

marâtre. Toutes ses préférences étaient pour Rose, sa propre fille.

Faucon avait le tort, très grave chez une mère, à cause des conséquences

qu'il entraîne, de gâter une de ses enfants et de maltraiter l'autre.

Autant elle témoignait à Rose une indulgence excessive, cédait au plus

petit et au plus ridicule de ses caprices, passait par dessus tous ses

défauts, autant elle était sévère et brutale envers Chrysanthème, lui

refusant jusqu'aux choses nécessaires, et la maltraitant pour un rien. A

Rose, toutes les caresses, toutes les friandises, toutes les attentions

délicates; à Chrysanthème, au contraire, toutes les vexations, toutes

les privations, toutes les réprimandes, et très souvent les coups. La

première possédait de beaux habits de soie, qu'elle changeait et ornait

au gré de ses caprices; la seconde était vêtue pauvrement, ses habits

étaient d'étoffe grossière, et elle ne pouvait y ajouter aucun ornement.

C'est elle qui faisait tout l'ouvrage de la maison, se levant de bonne

heure, travaillant toute la journée, et se couchant très tard, tandis

que sa soeur faisait la grasse matinée, s'amusait tout le jour et se

couchait dès qu'elle avait sommeil.

[Illustration: Chrysanthème faisait tout l'ouvrage de la maison]

Rose, étant une enfant gâtée, avait un mauvais caractère, elle était

orgueilleuse et méchante. Chrysanthème, au contraire, était bonne comme

un ange et douce comme un agneau. Elle cherchait à ne point porter envie

à sa soeur, acceptait sans se plaindre toutes les réprimandes, injustes

pour la plupart, qui ne cessaient de pleuvoir sur elle, ne se fâchant

jamais et faisant sans murmurer tout le travail qu'on lui ordonnait de

faire.

On était au milieu du mois de décembre.

La neige tombait à flocons. La campagne était toute blanche et il

faisait bien froid.

Tandis que Rose se chauffait, assise sur la natte, les deux mains

appuyées sur les bords du brasero, Chrysanthème était à la cuisine,

nettoyant la vaisselle avec ses petites mains gelées.

Cédant à une brusque fantaisie, Rose appelle sa mère:

--Maman, lui dit-elle, je voudrais bien manger des fraises!

--Des fraises, ma chérie? lui répond amoureusement sa mère, mais tu sais

bien qu'il n'y en a plus! La saison en est passée. Veux-tu que je

t'achète des oranges?

--Non, maman, je ne veux pas d'oranges. Ce sont des fraises que je veux!

Et elle se met à pleurer. Une mère raisonnable lui aurait dit alors:

--Que signifient tous ces caprices? Tu vas te taire à l'instant, ou

sinon je te donne le fouet.

Mais Faucon n'était pas une mère raisonnable, habituée à céder à toutes

les fantaisies de son enfant elle lui répond, en caressant ses cheveux:

--Allons! ma mignonne, ne pleure pas, je vais voir s'il y a moyen de te

procurer des fraises.

Elle appelle Chrysanthème qui travaillait à la cuisine. Celle-ci accourt

aussitôt.

--Écoute, petite paresseuse, dit la marâtre d'un ton rogue, ta soeur Rose

désire manger des fraises. Va-t'en dans la campagne. Il en reste

peut-être encore... tâche d'en trouver et d'en rapporter quelques-unes.

--Mais, ma mère, se hasarde timidement à dire la fillette, il ne doit

plus y en avoir. Et puis, il fait bien froid et la neige...

Elle n'avait pas fini de parler qu'une main s'appliquait avec force sur

chacune de ses joues:

--Tiens, voilà pour t'apprendre à ne point murmurer et à obéir, quand on

te commande... M'as-tu comprise, méchante enfant? Tu vas aller à la

campagne, et de toute façon, il faut que tu t'arranges pour rapporter

des fraises. Ta soeur Rose en désire. Allons! dépêche-toi...

Chrysanthème, dans son coeur, pensa que sa mère était bien cruelle de

l'obliger à aller, en plein mois de décembre et avec une pareille neige,

chercher des fraises dans la campagne. Mais elle ne savait pas se

plaindre ni désobéir.

Elle prit donc un panier, et toute triste sortit de la ville. Elle

marcha longtemps. La neige tombait toujours, et il faisait bien froid.

Ses petits pieds sans chaussures eurent beaucoup à souffrir...

[Illustration: Chrysanthème prit un panier, et toute triste, sortit de

la ville]

Elle avait beau marcher, il n'y avait pas de fraises. Aussi loin que sa

vue s'étendait, elle n'apercevait dans la campagne que le blanc manteau

de neige qui couvrait le sol, et les arbres qui en sortaient pleurant

des larmes blanches. Chrysanthème fatiguée songea à retourner à la

maison. Mais elle entrevit alors la réception qui l'attendait si elle

rentrait les mains vides. Elle savait qu'elle serait battue. Alors,

toute triste et toute rêveuse, elle s'assit sur le bord d'une pierre,

après avoir, de sa manche, secoué la neige qui la recouvrait; et ne

sachant plus que faire, elle se mit à pleurer.

Chrysanthème pleurait, la tête dans les mains... Soudain elle se sent

frapper légèrement sur l'épaule. Elle lève la tête et aperçoit une femme

très vieille, très vieille, dont le corps courbé en deux s'appuyait sur

un bâton.

--Pourquoi pleures-tu, mon enfant? lui dit celle-ci avec une grande

bonté dans la voix. Chrysanthème lui raconte le motif de son chagrin et

de ses larmes.

--Eh bien, ne pleure plus, reprend la vieille femme, viens, je vais te

mener à un endroit où tu trouveras en grande quantité de bonnes fraises

bien mûres. Chrysanthème, toute joyeuse, se lève, essuie ses larmes et

se laissant prendre la main, s'en va où la conduit la bonne et

compatissante vieille. Elles arrivent ainsi à la lisière du bois. Alors

elles s'arrêtent. La vieille femme frappe deux fois ses mains l'une

contre l'autre. A cet appel, un homme qui paraît avoir trente ans

environ sort du bois et s'approche. La vieille se tournant vers

Chrysanthème.

--Ma fille, lui dit-elle, il faut que tout d'abord je te dise qui nous

sommes. Je m'appelle Fuyunomikoto, je suis la déesse de l'hiver. Ce

jeune homme est mon fils. Il est le dieu de l'été et s'appelle

Natsunomikoto. Puis, s'adressant à ce dernier:

--Mon fils, voici une brave enfant qui cherche des fraises, fais qu'elle

en trouve et en emplisse son panier.

Le dieu de l'été s'incline alors profondément devant sa mère en signe de

la plus humble soumission. Puis, joignant les mains et levant les yeux

au ciel, il prononce quelques paroles mystérieuses.

Au même instant, ô prodige! la nature se transforme. La neige disparaît;

la campagne se couvre d'herbes verdoyantes, les arbres se chargent de

fruits, une douce chaleur succède au froid de tout à l'heure: la terre a

pris l'apparence qu'elle a au mois de juin. On voit en quantité de

belles fraises bien mûres répandues parmi les fleurs.

Chrysanthème cueille les fraises et ne met pas longtemps à remplir son

panier, tellement elles sont abondantes. Quand le panier est bien plein,

la fillette veut remercier ses illustres bienfaiteurs. Mais elle ne les

voit plus. Et voilà que les herbes, les fleurs et les fruits ont disparu

à leur tour; la neige couvre de nouveau le sol et les branches des

arbres; la nature a repris son apparence de tout à l'heure.

Chrysanthème se demande d'abord si elle n'a pas fait un rêve. Puis,

voyant son panier rempli jusqu'au bord de belles fraises rouges, elle

comprend que le ciel est venu à son aide, a eu pitié de son chagrin et

de ses larmes. Et, débordante de joie, elle rentre à la maison...

Faucon et Rose furent vivement surprises de voir les belles fraises que

Chrysanthème apporta. Mais, il n'y eut pour la pauvre fillette ni

remerciement, ni récompense. Elle reçut l'ordre de retourner à la

cuisine continuer son travail interrompu. Pendant ce temps, la mère et

la fille mangèrent toutes les fraises que Rose trouva excellentes.

Quand elles eurent tout mangé, Rose dit à sa mère:

--Maman, il doit y en avoir encore à la lisière du bois. Je veux y

aller, pour en cueillir moi-même.

--Il fait bien froid, ma chérie! Tu pourrais t'enrhumer. Il vaut mieux

ne pas sortir aujourd'hui. Après dîner, j'enverrai ta soeur en ramasser

encore.

--Non, maman, je veux y aller moi-même, répéta l'entêtée jeune fille.

La mère devait céder, elle céda...

Faucon et Rose mettent leurs plus chauds habits, prennent chacune un

panier et sortent, sans même prévenir Chrysanthème de leur départ. Elles

se dirigent vers la lisière du bois. Elles marchent longtemps. Mais il

n'y avait plus de fraises. Elles voulurent rentrer et ne retrouvèrent

plus leur chemin. Chrysanthème attendit jusqu'au soir leur retour. Puis,

comme elles ne revenaient pas:

--Elles seront peut-être allées à la lisière du bois! se dit-elle.

Et, toute tremblante, elle sortit et alla à leur rencontre. Quelle ne

fut pas sa surprise et sa douleur de les trouver toutes les deux

étendues côte à côte dans la neige!... Faucon et Rose avaient perdu leur

chemin et étaient mortes de froid.

[Illustration: Faucon et Rose étaient mortes de froid]

Les enfants sages sont toujours récompensés, les mères méchantes et les

enfants gâtés sont toujours punis.

Fables et légendes du Japon · 第 17 / 22 题