Sur le penchant d'une colline, dressant dans l'air ses formes bizarres
et ses sculptures étranges, s'élève le temple de Couannon, la déesse de
la pitié. Les pèlerins s'y succèdent en foule.
C'est un défilé de toutes les infortunes, qui passe incessamment devant
la statue de la déesse, aux onze têtes et aux mille bras.
Elle a fort à faire, à écouter ces multitudes de plaintes, à exaucer ces
innombrables demandes. Aussi, la bonne déesse en prend-elle très à son
aise; les misères des mortels ne troublent guère son auguste repos, et
ses oreilles de pierre restent parfaitement indifférentes aux appels
désespérés de la douleur.
Les bonzes qui desservent le temple sont plus sensibles qu'elle aux
pieux concours des foules; ce n'est pas sans plaisir qu'ils entendent
résonner sur les dalles le bruit continuel des petits sous de cuivre.
Un pèlerin qui aurait, un certain soir, passé la nuit dans le temple,
eût assisté à une scène étrange et mystérieuse. Il eût vu surgir de tous
côtés une multitude de petits êtres à quatre pattes, à la queue longue
et écailleuse, aux poils noirâtres ou cendrés.
Il les eût vus se masser devant la statue de Couannon, joindre leurs
deux pattes de devant dans l'attitude de la prière, et se prosterner en
poussant des cris plaintifs à fendre l'âme. C'était une famille de rats.
[Illustration: Le chef de la famille s'avança lentement sur le front de
la troupe]
Le plus âgé d'entre eux, le chef de la famille, s'avança lentement sur
le front de la troupe; puis, après avoir fait les trois prostrations
d'usage, il formula à haute voix la prière suivante:
--O bonne et compatissante déesse, vous que les hommes appellent la
déesse de la pitié, ayez pitié de notre infortune et écoutez nos
malheurs! Vous n'ignorez pas sans doute que, depuis un temps immémorial,
notre famille habite le vaste grenier d'un gros marchand de riz. Nous
avons toujours vécu là, heureux et tranquilles, engraissant tous les
jours, et nous multipliant à foison. Car, jusqu'ici aucun chat n'est
venu troubler notre existence.
Or, il y a quelques jours, poussé par je ne sais quel caprice, notre
propriétaire s'est procuré un chat de taille respectable et d'une
habileté extraordinaire. Cet éternel ennemi de notre race s'est mis à
nous livrer une chasse sans trêve et sans merci. Un soir, c'est une de
nos jeunes filles, que nous aimions tendrement, qui disparaît pour ne
plus revenir. Le lendemain, c'est une de nos femmes; puis vient le tour
d'un père ou d'une mère, d'un oncle ou d'une tante, d'un cousin ou d'une
cousine. Chaque nuit est pour l'un ou l'autre d'entre nous fatale et
mortelle. Si les choses continuent de la sorte, nous sommes destinés à
disparaître l'un après l'autre, et à nous éteindre pour toujours.
Ne sachant plus comment faire, nous recourons à vous, ô bonne et
charitable déesse. De notre ennemi mortel, de ce chat sanguinaire,
déesse délivrez nous!
Telle fut la prière du chef. A peine eut-il fini, que tous les rats se
prosternant, se mirent à pousser des cris déchirants et à verser des
larmes abondantes.
Derrière la statue insensible, une grenouille était cachée. Elle avait
entendu la longue et plaintive prière. Sans se montrer, elle éleva la
voix et répondit:
--Mes chers amis, c'est de tout coeur, croyez-le bien, que je compatis à
vos chagrins et à vos malheurs. Le chat dont vous me parlez est, en
effet, pour vous un adversaire terrible. Mais, croyez-vous par hasard
que le chat soit votre unique ennemi? Ne vous en connaissez-vous point
d'autres?
[Illustration: Derrière la statue insensible, une grenouille était
cachée]
--Non! répondirent les rats, croyant que cette voix qui leur parlait
était la voix de la déesse.
--Eh bien! continua la grenouille, toujours sans se montrer, c'est
malheureux pour vous! Non, mes amis, le chat n'est pas votre unique et
plus mortel ennemi. Vous en avez un autre, et c'est celui-là la cause
unique de tout le mal qui vous arrive!
--Quel est-il donc? bonne déesse, répondit le chef de la famille.
Jusqu'ici nous ne nous connaissions vraiment pas d'autre ennemi que le
chat!
--Cet ennemi dont je vous parle, plus subtil, plus terrible, n'est pas
loin de vous. Vous le portez avec vous-même. Il vous accompagne partout
où vous allez, et voilà votre malheur!
Ici les rats se regardèrent. Il y eut dans la troupe des chuchotements à
voix basse. Ils ne comprirent pas ce que la déesse voulait dire. Ils
attendirent donc qu'elle leur dévoilât le mystère. La grenouille,
toujours cachée, continua:
--Eh bien! cet ennemi mortel, ce sont ces dents pointues comme une
vrille, que vous portez dans votre bouche. Ces dents vous démangent sans
cesse. Elles ne s'arrêtent pas de travailler. La nuit, quand l'homme
dort, couché dans ses oreillers, il vous entend ronger ou grignoter les
poutres de son toit ou les planches de son plafond. Ce bruit l'agace et
l'empêche de dormir.
Le lendemain, quand il se lève, quelle n'est pas sa colère de voir un
des objets auquel il attachait du prix, rongé par ces dents qui ne
savent rien épargner; tantôt c'est un Kakemono qu'il destinait comme
cadeau à un ami; tantôt c'est un des livres dont son fils se servait à
l'école, ou une ceinture de soie que sa fille par mégarde avait laissé
traîner dans un coin de la chambre. Un jour, c'est la porte du buffet
sur laquelle vos dents ont laissé des traces désastreuses, ou la cloison
de papier déchirée en plusieurs endroits. Un autre jour, c'est le beau
coussin que l'homme ne présente qu'aux visiteurs de marque. Tout cela,
sans parler des dégâts que vos dents font à la cuisine.
[Illustration: Les rats déménagèrent]
Voilà pourquoi l'homme se fâche; voilà pourquoi votre propriétaire,
ayant résolu votre perte, s'est procuré un chat.
Croyez-moi, mes amis, faites-vous arracher ces dents, qui sont cause de
tous vos malheurs. Alors, vous pourrez vivre tranquilles et vous
multiplier à loisir.
Quand la grenouille eut fini de parler, les rats se consultèrent.
Fallait-il obéir au conseil de la déesse, et se faire arracher les
dents? La discussion fut longue. Le pour et le contre furent pesés.
--Que ferons-nous donc sans nos dents? tel fut le cri qui partit de
toutes les bouches.
Finalement le vote eut lieu. Il n'y eut pour la suppression des dents
que la voix de quelques vieilles grand'mères dont les dents étaient déjà
tombées. La majorité se prononça en faveur de leur conservation. Comme
compensation à la chose, il fut résolu qu'on déménagerait le soir même,
et qu'on irait ailleurs chercher une demeure plus sûre.
Ce soir-là, en effet, les rats déménagèrent, emportant leurs effets et
leurs provisions. On ne les revit plus au temple. Et le marchand de riz
se félicita chaudement de s'être procuré un chat.