M. ÉTIENNE.

C'est Patru, on le sait, qui le premier introduisit à l'Académie la mode

du discours de réception. Il s'avisa, à son entrée (1640), d'adresser un

si beau remercîment à la Compagnie, qu'on obligea tous ceux qui furent

reçus depuis d'en faire autant. Toutefois ces réceptions n'étaient point

publiques; les compliments n'avaient lieu qu'à huis clos, et il se

faisait ainsi bien des frais d'esprit et d'éloquence en pure perte. Ce

fut Charles Perrault, beaucoup plus tard, qui fit faire le second pas et

qui décida la publicité: «Le jour de ma réception (1671), dit-il en ses

agréables _Mémoires_, je fis une harangue dont la Compagnie témoigna

être fort satisfaite, et j'eus lieu de croire que ses louanges étoient

sincères. Je leur dis alors que, mon discours leur ayant fait quelque

plaisir, il auroit fait plaisir à toute la terre, si elle avoit pu

m'entendre; qu'il me sembloit qu'il ne seroit pas mal à propos que

l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception, et qu'elle se fît

voir dans ces sortes de cérémonies lorsqu'elle est parée... Ce que je

dis parut raisonnable, _et d'ailleurs la plupart s'imaginèrent que cette

pensée m'avoit été inspirée par M. Colbert[267]_; ainsi tout le monde s'y

rangea.» Le premier académicien qu'on reçut après lui et qu'on reçut

en public (janvier 1673) fut Fléchier, digne d'une telle inauguration.

Perrault, qui mettait les modernes si fort au-dessus des anciens,

comptait parmi les plus beaux avantages de son siècle cette cérémonie

académique, dont il était le premier auteur. «On peut assurer, dit-il,

que l'Académie changea de face à ce moment; de peu connue qu'elle étoit,

elle devint si célèbre, qu'elle faisoit le sujet des conversations

ordinaires.»--Perrault, en effet, avait bien vu; cet homme d'esprit et

d'invention, ce bras droit de M. Colbert, qui jugeait si mal Homère et

Pindare, entendait le moderne à merveille; il avait le sentiment de son

temps et de ce qui pouvait l'intéresser; il trouva là une veine bien

française, qui n'est pas épuisée après deux siècles; on lui dut un genre

de spectacle de plus, un des mieux faits pour une nation comme la nôtre,

et l'on a pu dire sans raillerie que, si les Grecs avaient les Jeux

olympiques et si les Espagnols ont les combats de taureaux, la société

française a les réceptions académiques.

[Note 267: Perrault était près de lui comme premier commis.]

Les discours de réception se ressentirent de la publicité dès le premier

jour: «Mais j'élève ma voix insensiblement, disait Fléchier, et je sens

qu'animé par votre présence, par le sujet de mon discours (_l'éloge de

Louis XIV_), par la majesté de ce lieu (_le Louvre_), j'entreprends de

dire foiblement ce que vous avez dit, ce que vous direz avec tant

de force...» Dès ce moment, le ton ne baissa plus; la dimension du

remercîment se contint pourtant dans d'assez justes limites, et la

harangue, durant bien des années, ne passa guère la demi-heure. Le

fameux discours de Buffon lui-même, qui fut une sorte d'innovation

par la nature du sujet, n'excéda en rien les bornes habituelles.

On commençait vers la fin du siècle à viser à l'heure. M. Daunou

remarquait, à propos du discours de réception de Rulhière, que,

succédant à l'abbé de Boismont, il avait voulu donner à son morceau

une étendue à peu près égale à celle d'un sermon de cet abbé. Garat,

recevant Parny, parut long dans un discours de trois quarts d'heure.

Mais, de nos jours, les barrières trop étroites ont dû céder; les usages

de la tribune ont gagné insensiblement, et l'on s'est donné carrière. En

même temps que les compliments au cardinal de Richelieu, au chancelier

Séguier et à Louis XIV, s'en sont allés avec tant d'autres choses, le

fond des discours s'est mieux dessiné: celui du récipiendaire est devenu

plus simple (plus simple de fond, sinon de ton); après le compliment

de début et la révérence d'usage, le nouvel élu n'a qu'à raconter et

à louer son prédécesseur. Quant à la réponse du directeur, elle est

double: il reçoit, apprécie et loue avec plus ou moins d'effusion

l'académicien nouveau, et il célèbre l'ancien. En devenant plus simples

dans leur sujet, les discours sont aussi devenus plus longs; les

hors-d'oeuvre, au besoin, n'y ont pas manqué: l'Empire et l'Empereur ont

pourvu aux effets oratoires, comme précédemment avait fait Louis XIV;

le plus souvent même, on n'a pu les éviter, et la biographie des hommes

politiques ou littéraires est venue, bon gré, mal gré, se mêler à ce

cadre immense. Ç'a été tout naturellement le cas aujourd'hui dans cette

séance, l'une des plus remplies et des plus neuves qu'ait jusqu'ici

offertes l'Académie française à la curiosité d'un public choisi; M. le

comte Molé devait recevoir M. le comte Alfred de Vigny, lequel venait

remplacer M. Étienne. On avait là, par le seul hasard des noms, tous les

genres de diversité et de contraste dans la mesure qui est faite pour

composer le piquant et l'intérêt. La séance promettait certainement

beaucoup; elle a tenu tout ce qu'elle promettait.

Par suite de la loi de progrès que nous avons signalée tout à l'heure,

le discours de réception du nouvel académicien se trouve être le plus

long qui ait jamais été prononcé à l'Académie jusqu'à ce jour. Est-il

besoin d'ajouter aussitôt qu'il a bien d'autres avantages? On sait les

hautes qualités de M. de Vigny, son élévation naturelle d'essor, son

élégance inévitable d'expression, ce culte de l'art qu'il porte en

chacune de ses conceptions, qu'il garde jusque dans les moindres détails

de ses pensées, et qui ne lui permet, pour ainsi dire, de se détacher

d'aucune avant de l'avoir revêtue de ses plus beaux voiles et d'avoir

arrangé au voile chaque pli. Dès le début de son discours, il a tracé

dans une double peinture, pleine de magnificence, le caractère des

deux familles, et comme des deux races, dans lesquelles il range et

auxquelles il ramène l'infinie variété des esprits: la première, celle

de tous les penseurs, contemplateurs ou songeurs solitaires, de tous

les amants et chercheurs de l'idéal, philosophes ou poëtes; la seconde,

celle des hommes d'action, des hommes positifs et pratiques, soit

politiques, soit littéraires, des esprits critiques et applicables, de

ceux qui visent à l'influence et à l'empire du moment, et qu'il embrasse

sous le titre général d'_improvisateurs_. Cette dernière classe m'a

paru fort élargie, je l'avoue, et dans des limites prodigieusement

flottantes, puisqu'elle comprendrait, selon l'auteur, tant d'espèces

diverses, depuis le grand politique jusqu'au journaliste spirituel,

depuis le cardinal de Richelieu jusqu'à M. Étienne; mais certainement,

lorsqu'il retraçait les caractères de la première famille, et à mesure

qu'il en dépeignait à nos regards le type accompli, on sentait combien

M. de Vigny parlait de choses à lui familières et présentes, combien,

plus que jamais, il tenait par essence et par choix à ce noble genre,

et à quel point, si j'ose ainsi parler, l'auteur d'_Éloa_ était de la

maison quand il révélait les beautés du sanctuaire.

M. Étienne, lui, n'était pas du tout du sanctuaire, et une illusion de

son ingénieux panégyriste a été, à un certain moment, d'essayer de

l'y rattacher, ou, lors même qu'il le rangeait définitivement dans la

seconde classe, d'employer à le peindre des couleurs encore empruntées à

la sphère idéale et qui ressemblent trop à des rayons. Pindare, ayant

à célébrer je ne sais lequel de ses héros, s'écriait au début: «Je te

frappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes...» Quand le héros

est tout à fait inconnu, le poëte peut, jusqu'à un certain point, faire

de la sorte, il n'a guère à craindre d'être démenti; mais quand

il s'agit d'un académicien d'hier, d'un auteur de comédies et

d'opéras-comiques auxquels chacun a pu assister, d'un rédacteur de

journal qu'on lisait chaque matin, il y a nécessité, même pour le

poëte, de condescendre à une biographie plus simple, plus réelle, et de

rattacher de temps en temps aux choses leur vrai nom. Cette nécessité,

cette convenance, qui est à la portée de moindres esprits, devient

quelquefois une difficulté pour des talents supérieurs beaucoup plus

faits à d'autres régions. On a dit de Montesquieu qu'on s'apercevait

bien que l'aigle était mal à l'aise dans les bosquets de Gnide: nous

sera-t-il permis de dire que l'auteur d'_Éloa_ a souvent dû être fort

empêché en voulant déployer ses ailes de cygne dans la biographie de

l'auteur de _Joconde_ et des _Deux Gendres_? De là bien des contrastes

singuliers, des transpositions de tons, et tout un portrait de

fantaisie. Nous avons beaucoup relu M. Étienne dans ces derniers temps;

nous en parlerons très-brièvement en le montrant tel qu'il nous paraît

avoir réellement été.

Il possédait, dit M. de Vigny, une qualité bien rare, et que Mazarin

exigeait de ceux qu'il employait: _il était heureux_. C'est là un trait

juste, et nous nous hâtons de le saisir. Oui, M. Étienne était heureux;

il avait l'humeur facile, le talent facile, la plume aisée, une sorte

d'élégance courante et qui ne se cherche pas. On a beaucoup parlé de la

littérature de _l'Empire_, et on range sous ce nom bien des écrivains

qui ne s'y rapportent qu'à peu près: M. Étienne en est peut-être le

représentant le plus net et le mieux défini. Il a exactement commencé

avec ce régime, il l'a servi officiellement, il y a fleuri, et s'il

s'est très-bien conservé sous le suivant et durant les belles années du

libéralisme, il a toujours gardé son premier pli. Né en 1778 dans la

Haute-Marne, venu à Paris sous le Directoire, il était de cette jeunesse

qui n'avait déjà plus les flammes premières, et qui, tout en faisant ses

gaietés, attendait le mot d'ordre qui ne manqua pas. Attaché de bonne

heure à Maret, duc de Bassano, il prêtait sa plume à ce premier commis

de l'Empereur, en même temps qu'il amusait le public par ses jolies

pièces; de ce nombre, le petit acte de _Brueys et Palaprat_, en vers,

dénota une intention littéraire assez distinguée (1807). Le succès

prodigieux de l'opéra-féerie de _Cendrillon_ tenait encore la curiosité

en éveil, lorsqu'on annonça quelques mois après (août 1810) la

représentation des _Deux Gendres_, l'une de ces pièces en cinq actes et

en vers qui, à cette époque propice, étaient des solennités attendues

et faisaient les beaux jours du Théâtre-Français. La réussite des _Deux

Gendres_ mit le comble à la renommée de M. Étienne; l'attention publique

au dedans n'était alors distraite par rien, et les journaux n'avaient

le champ libre que sur ces choses du théâtre. À ce court lendemain du

mariage de l'Empereur et dans les deux années de silence qui précédèrent

la dernière grande guerre, il y eut là, en France, autour de M. Étienne,

une vogue littéraire des plus animées, et finalement une mêlée des plus

curieuses et des plus propres à faire connaître l'esprit du moment. Reçu

à l'Académie française en novembre 1811, à l'âge de trente-trois ans;

dans l'intime faveur des ministres Bassano et Rovigo; rédacteur en chef

officiel du _Journal de l'Empire_, remplissant la scène française et

celle de l'Opéra-Comique par la variété de ses succès, connu d'ailleurs

encore par les joyeux soupers du _Caveau_ et par des habitudes

légèrement épicuriennes, on se demandait quel était l'avenir de ce

_jeune homme_ brillant, au front reposé, au teint vermeil; s'il n'était

(comme quelques-uns le disaient) que le plus fécond et le plus facile

des paresseux, un enfant de Favart; s'il ne faisait que préluder à des

oeuvres dramatiques plus mûres, et où il s'arrêterait dans ces routes

diverses qu'il semblait parcourir sans effort. Le temps d'arrêt n'était

pas loin. M. Étienne devait à son bonheur même d'avoir des envieux

et des ennemis: le bruit se répandit que la pièce des _Deux Gendres_

n'était pas de lui, ou du moins qu'il avait eu pour la composer des

secours tout particuliers, une ancienne comédie en vers. On exhuma

_Conaxa_; c'était le titre de la pièce qui avait, disait-on, servi de

matière et d'étoffe aux _Deux Gendres_. Ce que cette découverte

excita de curiosité, ce que cette querelle enfanta de brochures,

d'explications, de révélations pour et contre, ne saurait se comprendre

que lorsqu'on a parcouru le dossier désormais enseveli; on en ferait

un joli chapitre qui s'intitulerait bien: _Un épisode littéraire sous

l'Empire_. Cette querelle et l'importance exagérée qu'elle acquit

aussitôt est une des plus grandes preuves, en effet, du désoeuvrement de

l'esprit public à une époque où il était sevré de tout solide aliment.

C'est bien le cas de dire que les objets se boursouflent dans le vide.

La discussion se prenait où elle pouvait.

Entre les innombrables brochures publiées alors, quatre pièces

principales suffisent pour éclairer l'opinion et fixer le jugement: 1°

la _préface_ explicative que M. Étienne mit en tête de la quatrième

édition des _Deux Gendres_; 2° la _Fin du procès_ des DEUX GENDRES,

écrite en faveur de M. Étienne, par Hoffman; 3° et 4° les deux

plaidoiries adverses de Lebrun-Tossa, intitulées _Mes Révélations_ et

_Supplément à mes Révélations_. Toutes grossières et sans goût, toutes

rebutantes que se trouvent ces dernières pièces, elles ne sont pas

autant à mépriser qu'on est tenu de le faire paraître dans un Éloge

public. Il résulte clairement du débat que M. Étienne avait reçu de M.

Lebrun-Tossa, son ami alors et son collaborateur en perspective, non pas

_un projet de canevas_, mais une véritable pièce en trois actes et en

vers, presque semblable en tout à celle qui est imprimée sous le titre

de _Conaxa_, et qu'il en tira, comme c'est le droit et l'usage de tout

poëte dramatique admis à reprendre son bien où il le trouve, une comédie

en cinq actes et en vers, appropriée aux moeurs et au goût de 1810,

marquée à neuf par les caractères de l'ambitieux et du philanthrope, et

qui mérita son succès. Le seul tort de M. Étienne fut de ne pas avouer

tout franchement la nature de ce secours qu'il avait reçu, et de compter

sur la discrétion de Lebrun-Tossa, dont l'amour-propre était mis en jeu:

«Quoi! s'écriait celui-ci dans un apologue assez plaisant, vous ne me

devez qu'_un projet de canevas_ (le mot est bien trouvé), c'est-à-dire

_un échantillon d'échantillon_, tandis que c'est _trois aunes de bon

drap d'Elbeuf_ que je vous ai données!» Je résume en ces quelques mots

ce qui se noie chez lui dans un flot interminable de digressions et

d'injures.

Le coup cependant était porté; la faculté d'invention devenait suspecte

et douteuse chez M. Étienne; il essaya, en 1813, de poursuivre sa voie

dans la comédie de l'_Intrigante_, qui n'eut que peu de représentations,

et que quelques vers susceptibles d'allusions firent interrompre. Il

nous est impossible, nous l'avouons, d'attacher à cette pièce le sens

profond et grave que M. de Vigny y a découvert. Il parle du _grand

cri_ qui s'éleva dans Paris à cette occasion: nous qui, en qualité de

critique, avons l'oreille aux écoutes, nous n'avons nulle part recueilli

l'écho de ce grand cri. M. Molé a lui-même dû rabattre énergiquement

ce qu'il y a d'exagéré en certain tableau d'une représentation à

Saint-Cloud, dans laquelle il se serait passé des choses formidables,

des choses qui rappelleraient quasi le festin de Balthasar. Tout cela

rentre dans le coloris fabuleux. Le peintre, en voyant ainsi, tenait

à la main la lampe merveilleuse. Littérairement, cette pièce de

_l'Intrigante_ nous paraît faible, très-faible; et ici, après avoir relu

celle des _Deux Gendres_ infiniment supérieure, après nous être reporté

encore aux autres productions dramatiques de M. Étienne, nous sommes

plus que jamais frappé du côté défectueux qui compromet l'avenir de

toutes, même de celle qui est réputée à bon droit son chef-d'oeuvre.

Le langage de M. Étienne, quand il parle en vers, est facile, coulant,

élégant, comme on dit, mais d'une élégance qui, sauf quelques vers

heureux[268], devient et demeure aisément commune. Ce manque habituel de

vitalité dans le style, ce néant de l'expression a beau se déguiser à la

représentation sous le jeu agréable des scènes, il éclate tout entier à

la lecture. Le faible ou le commun, qui se retrouve si vite au delà

de la première couche chez cet auteur spirituel, a été, en général,

l'écueil de la littérature de son moment. Que d'efforts il a fallu pour

s'en éloigner et remettre le navire dans d'autres eaux! Il n'a pas suffi

pour cela de faire force de rames, on a dû employer les machines et les

systèmes. Doctrinaires et romantiques y ont travaillé à l'envi; ils y

ont réussi, on n'en saurait douter, mais non pas sans quelque fatigue

évidemment, ni sans quelques accrocs à ce qu'on appelait l'esprit

français. Je faisais plus d'une de ces réflexions, à part moi, durant ce

riche discours tout semé et comme tissu de poésie, et je me demandais

tout bas, par exemple, ce que penserait l'élégance un peu effacée

du défunt en s'entendant louer par l'élégance si tranchée de son

successeur.

[Note 268: On en a retenu et l'on en cite encore quelques-uns dans

_les Deux Gendres_:

Ceux qui dînent chez moi ne sont pas mes amis...;

et à propos d'un écrit du gendre philanthrope:

Vous y plaignez le sort des nègres de l'Afrique,

Et vous ne pouvez pas garder un domestique...

On pourrait ainsi en glaner un certain nombre encore dans _les Deux

Gendres_, presque pas un dans _l'Intrigante_.]

La chute de l'Empire coupa court, ou à peu près, à la carrière

dramatique de M. Étienne; la Restauration le fit publiciste libéral à

la _Minerve_ et au _Constitutionnel_. La première formation du parti

libéral serait piquante à étudier de près, et, dans ce parti naissant,

nul personnage ne prêterait mieux à l'observation que lui. D'anciens

amis de Fouché ou de Rovigo, des bonapartistes mécontents, en se mêlant

à d'autres nuances, devinrent subitement les meneurs et, je n'hésite pas

à le croire, les organes sincères d'une opinion publique qui les prit au

sérieux et à laquelle ils sont restés fidèles. Mais, au début, c'était

assez singulier: quand ils attaquaient le ministère Richelieu comme

trop peu libéral, ceux qui connaissaient les masques avaient droit de

sourire. Dans la première de ses _Lettres sur Paris_[269], M. Étienne

s'écriait: «Il est des hommes qui voudraient garder, sous une monarchie

constitutionnelle, des institutions créées pour un gouvernement absolu.

Insensés, qui croient pouvoir allier la justice et l'arbitraire, le

despotisme et la liberté! Ils sont aussi déraisonnables qu'un architecte

qui, voulant changer une prison en maison de plaisance, se bornerait à

refaire la façade de l'édifice, et qui conserverait les cachots

dans l'intérieur du bâtiment.» Ne dirait-on pas que quelques années

auparavant, au plus beau temps de son crédit et de sa faveur, quand il

siégeait en son cabinet du ministère, M. Étienne était dans une prison?

Ne pressons pas trop ces contrastes; lui-même il eut le tact d'apporter

du ménagement et de la forme jusque dans son opposition, et, malgré

l'odieuse radiation personnelle qui aurait pu l'irriter, sa tactique

bien conduite sut toujours modérer la vivacité par le sang-froid et par

des habitudes de tenue. Ses _Lettres sur Paris_ eurent un grand, un

rapide succès; ce fut son dernier feu de talent et de jeunesse; depuis

ce temps, M. Étienne vécut un peu là-dessus, et, à part les rédactions

d'adresse à la Chambre dans les années qui suivirent 1830, on ne

rattache plus son nom à aucun écrit bien distinct. Il rédigeait _le

Constitutionnel_, et se laissa vivre de ce train d'improvisation facile

et de paresse occupée qui semble avoir été le fond de ses goûts et de sa

nature. Dans son insouciance d'homme qui savait la vie et qui n'aspirait

pas à la gloire, il n'a pas même pris le soin de recueillir ses Oeuvres

éparses et de dire: _Me voilà_, à ceux qui viendront après[270]. Cet

avenir, tel qu'il le jugeait, devait d'ailleurs avoir pour lui peu

de charmes. M. Molé a relevé chez M. de Vigny un mot qui semblerait

indiquer, de la part de M. Étienne, une sorte de concession faite en

dernier lieu aux idées littéraires nouvelles. M. Étienne n'en fit

aucune, en effet, ni aux idées, ni aux individus; si quelque chose

même put troubler la philosophie de son humeur, ce fut l'approche et

l'avènement de certains noms qui ne lui agréaient en rien; l'antipathie

qu'il avait pour eux serait allée jusqu'à l'animosité, s'il avait pu

prendre sur lui de haïr. On lui rend aujourd'hui plus de justice qu'il

n'en rendait: il eut des talents divers dont la réunion n'est jamais

commune; jeune, il contribua pour sa bonne part aux gracieux plaisirs de

son temps; plus tard, s'armant d'une plume habile en prose, il fut utile

à une cause sensée, et il reste après tout l'homme le plus distingué de

son groupe littéraire et politique.

[Note 269: _La Minerve_, tome Ier, page 82.]

[Note 270: La famille de M. Étienne s'est occupée depuis de publier le

recueil de ses principales Oeuvres.]

En esquissant sous ces traits l'idée que je me fais de M. Étienne, j'ai

assez indiqué les points sur lesquels je me sépare, comme critique, des

appréciations de M de Vigny. Je sais tout ce que permet ou ce qu'exige

le genre du discours académique, même avec la sorte de liberté honnête

qu'il comporte aujourd'hui: aussi n'est-ce point d'avoir trop loué son

prédécesseur que je ferai ici un reproche à l'orateur-poëte; mais je

trouve qu'il l'a par endroits loué autrement que de raison, qu'il l'a

loué à côté et au-dessus, pour ainsi dire, et qu'il l'a, en un mot,

transfiguré. Son élévation, encore une fois, l'a trompé; sa haute

fantaisie a prêté des lueurs à un sujet tout réel; c'est un bel

inconvénient pour M. de Vigny de ne pouvoir, à aucun instant, se séparer

de cette poésie dont il fut un des premiers lévites, et dont il est

apparu hier aux yeux de tous comme le pontife fidèle, inaltérable. Cet

inconvénient (car c'en est un) a été assez racheté, dans ce discours

même, par la richesse des pensées, par le précieux du tissu et tant de

magnificence en plus d'un développement.

M. le comte Molé a répondu au récipiendaire avec la même franchise que

celui-ci avait mise dans l'exposé de ses doctrines. C'est un usage qui

s'introduit à l'Académie, et que, dans cette mesure, nous ne saurions

qu'approuver. Une contradiction polie, tempérée de marques sincères

d'estime, est encore un hommage: n'est-ce pas reconnaître qu'on a en

face de soi une conviction sérieuse, à laquelle on sent le besoin

d'opposer la sienne? Notre siècle n'est plus celui des fades

compliments; la vie publique aguerrit aux contradictions, elle y

aguerrit même trop: qu'à l'Académie du moins l'urbanité préside, comme

nous venons de le voir, à ces oppositions nécessaires, et tout sera

bien. Les peaux les plus tendres (et quelles peaux plus tendres que les

épidermes de poëtes!) finiront peut-être par s'y acclimater.

Il y a toujours beaucoup d'intérêt, selon moi, à voir un bon esprit, un

esprit judicieux, aborder un sujet qu'on croit connaître à fond, et qui

est nouveau pour lui. Sur ce sujet qui nous semble de notre ressort et

de notre métier, et sur lequel, à force d'y avoir repassé, il nous est

impossible désormais de retrouver notre première impression, soyez sûr

que cet esprit bien fait, nourri dans d'autres habitudes, longtemps

exercé dans d'autres matières, trouvera du premier coup d'oeil quelque

chose de neuf et d'imprévu qu'il sera utile d'entendre, surtout quand

ce bon esprit, comme dans le cas présent, est à la fois un esprit

très-délicat et très-fin.

Ce qu'il trouvera, ce ne sera pas sans doute ce que nous savons déjà

sur la façon et sur l'artifice du livre, sur ces études de l'atelier si

utiles toujours, sur ces secrets de la forme qui tiennent aussi à la

pensée: il est bien possible qu'il glisse sur ces choses, et il est

probable qu'il en laissera de côté plusieurs; mais sur le fond même,

sur l'effet de l'ensemble, sur le rapport essentiel entre l'art et la

vérité, sur le point de jonction de la poésie et de l'histoire, de

l'imagination et du bon sens, c'est là qu'il y a profit de l'entendre,

de saisir son impression directe, son sentiment non absorbé par les

détails et non corrompu par les charmes de l'exécution; et s'il s'agit

en particulier de personnages historiques célèbres, de grands ministres

ou de grands monarques que le poëte a voulu peindre, et si le bon esprit

judicieux et fin dont nous parlons a vu de près quelques-uns de ces

personnages mêmes, s'il a vécu dans leur familiarité, s'il sait par sa

propre expérience ce que c'est que l'homme d'État véritable et quelles

qualités au fond sont nécessaires à ce rôle que dans l'antiquité les

Platon et les Homère n'avaient garde de dénigrer, ne pourra-t-il point

en quelques paroles simples et saines redonner le ton, remettre dans le

vrai, dissiper la fantasmagorie et le rêve, beaucoup plus aisément et

avec plus d'autorité que ne le pourraient de purs gens de lettres entre

eux?

Et c'est pourquoi je voudrais que les éminents poëtes, sans cesser de

l'être, tissent plus de frais que je ne leur en vois faire parfois

pour mériter le suffrage de ce que j'appelle les _bons esprits_. Trop

souvent, je le sais, la poésie dans sa forme directe, et à l'état de

vers, trouve peu d'accès et a peu de chances favorables auprès d'hommes

mûrs, occupés d'affaires et partis de points de vue différents.

Aussi n'est-ce point de la sorte que je l'entends: gardons nos vers,

gardons-les pour le public, laissons-leur faire leur chemin d'eux-mêmes;

qu'ils aillent, s'il se peut, à la jeunesse; qu'ils tâchent quelque

temps encore de paraître jeunes à l'oreille et au coeur de ces

générations rapides que chaque jour amène et qui nous ont déjà

remplacés. Mais sur les autres sujets un peu mixtes et par les autres

oeuvres qui atteignent les bons esprits dont je parle, dans ces matières

qui sont communes à tous ceux qui pensent, et où ces hommes de sens et

de goût sont les excellents juges, prouvons-leur aussi que, tout poëtes

que nous sommes, nous voyons juste et nous pensons vrai: c'est la

meilleure manière, ce me semble, de faire honneur auprès d'eux à la

poésie, et de lui concilier des respects; c'est une manière indirecte et

plus sûre que de rester poëtes jusqu'au bout des dents, et de venir à

toute extrémité soutenir que _nos vers sont fort bons_. Ainsi l'homme

d'imagination plaidera sa cause sans déployer ses cahiers, et il évitera

le reproche le plus sensible à tout ami de l'idéal, celui d'être taxé de

rêve et de chimère.

Mais je m'éloigne, et le discours de M. Molé, où rien n'est hors

d'oeuvre, me rappelle à cette séance de tout à l'heure, qui avait

commencé par être des plus belles et qui a fini par être des plus

intéressantes. On définirait bien ce discours en disant qu'il n'a

été qu'un enchaînement de convenances et une suite d'à-propos. Les

applaudissements du public l'ont assez prouvé. Le directeur de

l'Académie a laissé tomber au début quelques paroles de douleur et de

respect sur la tombe de M. Royer-Collard. «sur cette tombe qui semble

avoir voulu se dérober à nos hommages;» puis il est entré dans

son sujet. M. Étienne nous a été montré dès l'abord tel qu'on le

connaissait, un peu embelli peut-être dans sa personne, selon les lois

de la perspective oratoire, mais justement classé à titre d'esprit comme

un élève de Voltaire. Puis sont venues les rectifications: M. Molé les

a faites avec netteté, avec vigueur, et d'un ton où la conviction était

appuyée par l'estime. Non, l'excès même du despotisme impérial n'amena

point cette fuite panique des _familles françaises_ dont avait parlé

le poëte à propos de _l'Intrigante_; non, les familles nobles ne

redoutaient point tant alors le contact avec le régime impérial, et trop

souvent on les vit solliciter et ambitionner de servir celui qu'elles

haïssaient déjà. M. Molé n'a point dit tout, il s'est borné à remettre

dans le vrai jour. Ce n'est point, en effet, par des traits isolés et

poussés à l'extrême que se peignent des époques tout entières; il faut

de l'espace, des nuances, et considérer tous les aspects. Peu s'en était

fallu que, dans le discours du récipiendaire, M. Étienne, à propos

toujours de cette _Intrigante_ si singulièrement agrandie, ne fût

présenté comme un héros et un martyr d'indépendance, comme un _frondeur_

de l'Empire, comme un audacieux qui exposait ses places: M. Molé a fait

remarquer qu'heureusement, d'après M. de Vigny lui-même, _il n'en perdit

aucune_, et que lorsqu'on 1814 il refusa de livrer sa pièce à ceux qui

voulaient s'en faire une arme contre le prisonnier de l'île d'Elbe, il

crut rester _fidèle_ et non pas se montrer _généreux_.

C'est qu'en effet il est de ces choses qu'on ne peut entendre sans

laisser échapper un mot de rappel: elles sont comme une fausse note pour

une oreille juste. Oh! quand on a la voix belle, pourquoi ne pas chanter

juste toujours?

Arrivant à l'éloge même du récipiendaire, et en se plaisant à

reconnaître tout l'éclat de ses succès, le directeur a cru devoir

excuser ou du moins expliquer les retards que l'Académie mettait dans

certains choix, et l'espèce de quarantaine que paraissaient subir au

seuil certaines renommées. M. de Vigny avait provoqué cette sorte

d'explication, en indiquant expressément lui-même (je ne veux pas dire

en accusant) la lenteur qui ne permettait à l'Académie de se recruter

parmi les générations nouvelles qu'à de _longs intervalles_. Et ici il

me semble qu'il n'a pas rendu entière justice à l'Académie. Depuis, en

effet, que l'ancienne barrière a été forcée par l'entrée décisive de M.

Victor Hugo, je ne vois pas que le groupe des écrivains plus ou moins

novateurs ait tant à se plaindre; et, pour ne citer que les derniers

élus, qu'est-ce donc que M. de Rémusat, M. Vitet, M. Mérimée, sinon des

représentants eux-mêmes, et des plus distingués, de ces générations

auxquelles M. de Vigny ne les croit point étrangers sans doute? Ce n'est

donc plus à de _grands intervalles_, mais en quelque sorte coup sur

coup, que l'Académie leur a ouvert ses rangs. Elle est tout à fait hors

de cause, et on n'en saurait faire qu'une question de préséance entre

eux.

Une omission éclatante s'offrait au milieu du tableau que M. de Vigny

venait de tracer de notre régénération littéraire, il avait négligé M.

de Chateaubriand; M. Molé s'en est emparé avec bonheur, avec l'accent

d'une vieille amitié et de la justice; il a ainsi renoué la chaîne dont

le nouvel élu n'avait su voir que les derniers anneaux d'or.

Il y a longtemps qu'on ne parle plus du cardinal de Richelieu à

l'Académie, lui que pendant plus d'un siècle on célébrait régulièrement

dans chaque discours: cette fois la rentrée du cardinal a été imprévue,

elle a été piquante; _Cinq-Mars_ en fournissait l'occasion et presque le

devoir. M. Molé n'y a pas manqué; le ton s'est élevé avec le sujet; la

grandeur méconnue du cardinal était vengée en ce moment non plus par

l'académicien, mais par l'homme d'État.

Je ne veux pas épuiser l'énumération: le morceau sur l'Empereur à

propos de _la Canne de jonc_, le morceau sur la Terreur à propos des

descriptions de _Stello_, ont été vivement applaudis. L'éloge donné en

passant à l'_Histoire du Consulat_ de M. Thiers a paru une délicate et

noble justice. En un mot, le tact de M. Molé a su, dans cette demi-heure

si bien remplie, toucher tous les points de justesse et de convenance:

son discours répondait au sentiment universel de l'auditoire, qui le lui

a bien rendu.

En parlant avec élévation et chaleur du sentiment de l'admiration, de

cette source de toute vie et de toute grandeur morale, M. Molé s'est

appuyé d'une phrase que M. de Vigny a mise dans la bouche du capitaine

Renaud, pour conclure, trop absolument, je le crois, que l'auteur était

en garde contre ce sentiment et qu'il s'y était volontairement fermé. M.

de Vigny, tel que nous avons l'honneur de le connaître, nous paraît une

nature très-capable d'admiration, comme toutes les natures élevées,

comme les natures véritablement poétiques. Seulement, de très-bonne

heure, il paraît avoir fait entre les hommes la distinction qu'il a

posée au commencement de son discours: il a mis d'une part les nobles

songeurs, les _penseurs_, comme il dit, c'est-à-dire surtout les

artistes et les poëtes, et d'autre part il a vu en masse les hommes

d'action, ceux qu'il appelle les _improvisateurs_, parmi lesquels il

range les plus grands des politiques et des chefs de nations. Or,

son admiration très-réelle, mais très-choisie, il la réserve presque

exclusivement pour les plus glorieux du premier groupe, et il laisse

volontiers au vulgaire l'admiration qui se prend aux personnages du

second. Il est même allé jusqu'à penser qu'il y avait une lutte établie

et comme perpétuelle entre les deux races; que celle des _penseurs_ ou

poëtes, qui avait pour elle l'avenir, était opprimée dans le présent,

et qu'il n'y avait de refuge assuré que dans le culte persévérant et le

commerce solitaire de l'idéal. Longtemps il s'est donc tenu à part sur

sa colline, et, comme je le lui disais un jour, il est rentré avant midi

dans sa _tour d'ivoire_. Il en est sorti toutefois, il s'est mêlé depuis

aux émotions contemporaines par son drame touchant de _Chatterton_ et

par ses ouvrages de prose, dans lesquels il n'a cessé de représenter,

sous une forme ou sous une autre, cette pensée dont il était rempli,

l'idée trop fixe du désaccord et de la lutte entre l'artiste et la

société. Ce sentiment délicat et amer, rendu avec une subtilité vive,

et multiplié dans des tableaux attachants, lui a valu des admirateurs

individuels très-empressés, très-sincères, parmi cette foule de jeunes

talents plus ou moins blessés dont il épousait la cause et dont il

caressait la souffrance. Il a excité des transports, il a eu de la

gloire, bien que cette gloire elle-même ait gardé du mystère. Une

veine d'ironie pourtant, qui, au premier coup d'oeil, peut sembler le

contraire de l'admiration, s'est glissée dans tout ce talent pur, et

serait capable d'en faire méconnaître la qualité poétique bien rare à

qui ne l'a pas vu dans sa forme primitive: _Moïse_, _Dolorida_, _Éloa_,

resteront de nobles fragments de l'art moderne, de blanches colonnes

d'un temple qui n'a pas été bâti, et que, dans son incomplet même, nous

saluerons toujours.

Mais, quels que soient les regrets, pourquoi demeurer immobile? Pourquoi

sans cesse revenir tourner dans le même cercle, y confiner sa pensée

avec complaisance, et se reprendre, après plus de quinze ans, à des

programmes épuisés? M. Molé, parlant au nom de l'Académie, a donné un

bel exemple: «Le moment n'est-il pas venu, s'est-il écrié en

finissant, de mettre un terme à ces disputes? À quoi serviraient-elles

désormais?... Je voudrais, je l'avouerai, voir adopter le programme

du _classique, moins les entraves_; du _romantique, moins le factice,

l'affectation et l'enflure_.» Voilà le mot du bon sens. Le jour où le

directeur de l'Académie, homme classique lui-même, proclame une telle

solution, n'en faut-il pas conclure que le procès est vidé et que la

cause est entendue? Dans toute cette fin de son discours, M. Molé s'est

livré à des réflexions pleines de justesse et d'application: ce n'était

plus un simple et noble amateur des lettres qui excelle à y toucher en

passant, il en parlait avec autorité, avec conscience et plénitude. On

avait plaisir, en l'écoutant, à retrouver le vieil ami de Chateaubriand

et de Fontanes, celui à qui M. Joubert adressait ces lettres si

fructueuses et si intimes, un esprit poli et sensé qui, dans sa tendre

jeunesse, parut grave avant d'entrer aux affaires, et qui toujours se

retrouve gracieux et délicat en en sortant.

1er février 1846.

RÉCEPTION DE M. VITET

À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Ce n'était pas seulement le souvenir si vif de la dernière séance et de

ses piquantes péripéties qui avait attiré cette fois une affluence

plus considérable encore, s'il se peut, sous la coupole désormais trop

étroite de l'Institut: le sujet lui-même était bien fait pour exciter

une curiosité si empressée, et il l'a justifiée complètement. À M.

Soumet, à un poëte des plus féconds et des plus brillants, placé aux

confins de l'ancienne et de la moderne école, succédait M. Vitet, l'un

des écrivains qui ont le plus contribué comme critiques à l'organisation

et au développement des idées nouvelles dans la sphère des arts, un

de ceux qui avaient le plus travaillé à mettre en valeur la forme

dramatique de l'histoire et à la dégager des voiles de l'antique

Melpomène; homme politique des plus distingués, il se trouvait en

présence d'un homme d'État chargé de le recevoir sur un terrain purement

littéraire. L'illustre président du 15 avril avait ainsi à parler de la

question romantique et de Lesueur, et l'auteur des _Barricades_ devait

aborder ce qui assurément y ressemble le moins, la dernière tragédie de

_Clytemnestre_. Ce sont là de ces mélanges agréablement tempérés comme

les désire et comme au besoin les combinerait le genre académique, dont

le triomphe, pour une bonne part, se compose toujours de la difficulté

vaincue. Elle l'a été, cette fois, de la manière la plus heureuse, et

d'autant mieux que la solution en a été toute pacifique. C'était là une

difficulté de plus dans la disposition d'un public en éveil, qui

n'aime rien tant qu'à voir la politesse relevée de malice, et qui

s'accoutumerait volontiers à en aller chercher des exemples à

l'Académie, sauf à doubler la dose et à faire l'étonné en sortant[271].

Mais ce même public, s'il aime un grain ou deux de malice, goûte encore

plus la diversité; et pour lui, l'accord, quand il est juste, peut aussi

avoir son piquant.

[Note 271: C'est ce qui était arrivé pour la séance de réception de M.

de Vigny; le public y avait supposé et mis, à l'instant même, beaucoup

plus de malice qu'il n'y eu avait eu au fond.]

Le discours de M. Vitet a été large, brillant, facile, d'une ordonnance

lumineuse; les parties en sont aisément liées, et le tout semble disposé

de telle sorte que l'air et le jour y circulent. L'orateur a été ample,

ce qui n'est pas la même chose que d'être long; sous l'élégance de

l'expression et le nombre de la période, il a fait entrer toutes les

pensées essentielles, et la bonne grâce de la louange n'a mis obstacle

dans sa bouche à aucune réserve sérieuse. Empêché par les lois mêmes de

la célébration et de la _transformation_ académique de serrer son sujet

de trop près, l'ayant toujours en présence, mais à distance, il s'est

élevé sans en sortir. Il a rassemblé et distribué ses remarques

critiques par considérations générales, il les a laissées planer en

quelque sorte. Dans son morceau sur l'influence méridionale, sur la

sonorité harmonieuse et un peu vaine de la langue et de la mélopée des

troubadours, dans les hautes questions qu'il a posées sur les conditions

d'une véritable et vivante épopée, dans sa définition brillante et

presque flatteuse du peintre _exclusif_ et du coloriste, il s'est montré

un juge supérieur jusqu'au sein du panégyrique, et en même temps la plus

religieuse amitié n'a pas eu un moment à se plaindre; car s'il a eu

le soin de maintenir et comme de suspendre ses critiques à l'état de

théorie, il a mis le nom à chacun de ses éloges.

M. Soumet en méritait beaucoup en effet. Poëte d'un vrai talent, doué

par la nature de qualités riches et rares, amoureux de la gloire

immortelle et capable de longues entreprises, il ne lui a manqué

peut-être au début qu'une de ces disciplines saines, et fortes qui

ouvrent les accès du grand par les côtés solides, et qui tarissent dans

sa source, et sans lui laisser le temps de grossir, la veine du faux

goût. Je ne me risquerai pas à repasser en ce moment sur des traits qui

ont été touchés à la fois avec discrétion et largeur. Il n'y aurait,

après tout ce qui a été dit, qu'une manière de rajeunir le sujet, ce

serait de le prendre d'un peu près et de l'étudier plus familièrement.

Sans doute, et c'est là un des signes les plus distinctifs de M. Soumet,

il était et il restait poëte en toute chose; cette noble passion des

beaux vers, qu'on a si bien caractérisée en lui, ne le quittait jamais;

elle faisait son enchantement au réveil, son entretien favori durant le

jour, elle embellissait jusqu'à ses songes, et on aurait pu appliquer

à cette vie toute charmée et enorgueillie des seules muses le vers de

Stace, comme sa devise la plus fidèle:

Pieriosque dies et amantes carmina somnos.

Il avait un don qui aide fort au bonheur de qui le possède, et qui

simplifie extrêmement ce monde d'ici-bas, la faculté de répandre et

d'exhaler la poésie comme à volonté. Cette vapeur idéale des contours,

qui d'ordinaire, pour naître et pour s'étendre, a besoin de la distance

et de l'horizon, il la portait et la voyait autour de lui jusque dans

les habitudes les plus prochaines. Entre la réalité et lui, c'était

comme un rideau léger, mais suffisant, à travers lequel tout se revêtait

aisément de la couleur de ses rêves. Il était de ceux enfin qu'il ne

siérait pas, même pour être vrai, de vouloir trop dépouiller de ce

manteau aux plis flottants dont il aimait à draper ses figures et dont

lui-même on l'a vu marcher enveloppé. Tout cela reste juste, et pourtant

dans la vie réelle, dans l'exacte ressemblance, les choses ne se passent

jamais tout à fait ainsi: M. Soumet avait ses contrastes, et il serait

intéressant de les noter. M. de Rességuier a dit de lui dans une épître:

Et c'est peu qu'ils soient beaux les vers, ils sont charmants.

Cela était plus vrai de l'homme même, aimable, imprévu, d'un sourire

fin, parfois d'une malice gracieuse et qui n'altérait en rien l'exquise

courtoisie ni la parfaite bienveillance. Il y aurait encore d'autres

traits frappants, singuliers, où revivrait la personne du poëte: j'ai

regret de n'y pouvoir insister. Martial a dit dans une excellente

épigramme, en s'adressant au lecteur épris des belles tragédies et des

poëmes épiques de son temps: «Tu lis les aventures d'Oedipe, et Thyeste

couvert de soudaines ténèbres, et les prodiges des Médées et des

Scyllas; laisse-moi là ces monstres... Viens-t'en lire quelque chose

dont la vie humaine puisse dire: _Cela est à moi_. Tu ne trouveras ici

ni Centaures, ni Gorgones, ni Harpies: nos pages à nous sentent l'homme:

Qui logis Oedipodem caligantemque Thyesten,...

Hoc lege quod possit dicere vita: _Meum est_.

Non hic Centauros, non Gorgonas Harpyiasque

Invenies; hominem pagina nostra sapit.»

Dans l'intérêt même des poëtes généreux et déçus qui, en des âges

tardifs, ont visé à recommencer ces grandes gloires, une fois trouvées,

des Sophocle et des Homère, dans l'intérêt de ceux qui étaient comme

Ponticus du temps de Properce, ou comme M. Soumet du nôtre, je voudrais

du moins qu'on pût les peindre au naturel tels qu'ils furent, et

que cette réalité qu'on chercherait vainement dans leurs oeuvres

majestueuses se retrouvât dans l'expression entière de leur physionomie,

car la physionomie humaine a toujours de la réalité. Ils y perdraient

peut-être un peu en éloges généraux, en hommages traditionnels, mais

ils gagneraient en originalité; ils se graveraient dans la mémoire de

manière à ne s'y plus confondre avec personne, et quand ils sont surtout

de la nature de M. Soumet, en les connaissant mieux, on ne les en

aimerait que davantage[272].

[Note 272: M. Soumet avait beaucoup de jolis mots, plus d'une

épigramme sous air de madrigal. À son ami le poëte Guiraud qui faisait

d'assez beaux vers, mais qui bredouillait en les récitant: «Prends

garde, Guiraud, lui disait Soumet: tu es comme les dieux, tu te nourris

d'ambroisie, tu manges la moitié de tes vers.» Au même qui, dans

une discussion, en était venu à forcer le ton sans s'en apercevoir:

«Guiraud, lui disait-il, tu parles si haut qu'on ne t'entend pas.» Il

disait de son gendre, en le présentant comme un homme savant et

qui parlait peu: «C'est un homme de mérite, _il se tait en sept

langues!_»--Soumet était, caressant et malin, un peu creux d'idées,

voulant par moments faire croire à je ne sais quelle métaphysique qu'il

ne possédait pas, très-aimable quand il ne parlait que de vers, pourtant

très-comédien toujours, même dans les moindres circonstances de la vie,

ne s'étant jamais consolé de la fuite de la jeunesse, et en prolongeant

l'illusion jusqu'à la fin. Il ne pouvait se faire à l'idée de n'être

plus le _beau Soumet_, et il donnait aux longues boucles de sa perruque

des airs de chevelure adolescente.--Il n'avait en tout que sept ou huit

ouvrages dans sa bibliothèque, Homère, l'Énéide, Dante, Camoëns, le

Tasse, Milton, et _la Divine Épopée_, laquelle, selon lui, tenait lieu

de toutes les épopées précédentes, et dispensait de toutes les épopées

futures. En fait de poëme épique, il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle

après lui. Au-dessus de ces sept ou huit volumes qui tenaient sur un

seul rayon, on voyait, en manière de trophée, une _plume d'aigle_ donnée

par Émile Deschamps, et avec laquelle Soumet était censé avoir écrit

son poëme; il vous la montrait sans sourire; mais bientôt toutes ces

solennités d'apparat ne tenaient pas, et quelque plaisanterie soudaine,

quelque frivolité spirituelle venait plutôt trahir le trop peu de

sérieux du fond. Ce peu de sérieux s'étendait à tout. À Baour-Lormian

qui se plaignait d'être aveugle, il disait: «Quoi! La Motte a été

aveugle, Homère a été aveugle, Delille a été aveugle, Milton a été

aveugle, et Lormian veut y voir!»--Voilà une note bien peu académique,

mais qui n'en est pas moins vraie et de toute exactitude (1851).]

Puisque je viens de citer Martial, je le citerai encore; j'y pensais

involontairement, tandis qu'on célébrait et (qui plus est) qu'on

récitait avec sensibilité les vers touchants de _la_ _Pauvre fille_;

ce n'est qu'une courte idylle, et voilà qu'entre toutes les oeuvres du

poëte elle a eu la meilleure part des honneurs de la séance. Martial,

s'adressant à un de ses amis qui préférait les grands poëmes aux petites

pièces, lui disait: «Non, crois-moi, Flaccus, tu ne sais pas bien ce que

c'est que des épigrammes[273], si tu penses que ce ne sont que jeux et

badinages. Est-il plus sérieux, je te le demande, ne se joue-t-il pas

bien davantage, celui qui vient me décrire le festin du cruel Térée ou

la crudité de ton horrible mets, ô Thyeste?... Nos petites pièces, au

moins, sont exemptes de toute ampoule; notre muse ne se renfle pas

sous les plis exagérés d'une creuse draperie.--Mais, diras-tu, ce sont

pourtant ces grands poëmes qui font honneur dans le monde, qui vous

valent de la considération, qui vous classent.--Oui, j'en conviens, on

les cite, on les loue sur parole, mais on lit les autres:

Portraits littéraires, Tome III · 第 24 / 77 题