[Note 273: Prenez _épigrammes_, non dans le sens particulier de
Martial, mais dans le sens plus général de _petites pièces_, y compris
les _idylles_, comme les anciens l'entendaient d'ordinaire.]
Ainsi, qu'a-t-on lu l'autre jour? qu'a-t-on récité? l'humble et
touchante idylle de 1814. Le poëte eût-il été satisfait? Je n'ose en
répondre: «Vous louez douze vers pour en tuer douze mille,» ne put-il
s'empêcher de dire un jour à quelqu'un qui revenait devant lui avec
complaisance sur cette idylle première; il disait cela avec sourire et
grâce, comme il faisait toujours, mais il devait le penser un peu. Que
son Ombre se résigne pourtant, qu'elle nous pardonne du moins si ces
quelques vers de sa jeunesse sont restés gravés préférablement dans bien
des coeurs.
Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière: la première atteignit
son plein développement dans _Saül_ et dans _Clytemnestre_; la seconde,
de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui
y puisait des redoublements d'émulation et des surcroîts de veine, ne
se déclara en toute profusion que par _la Divine Épopée_. On ne
l'apprécierait exactement qu'en se permettant de détacher et de discuter
quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgré les
différences extrêmes dans le degré de croissance et d'épanouissement,
une même remarque s'appliquerait toutefois aux deux manières. Saint
François de Sales ne se hasardait jamais à dire d'une femme qu'elle
était belle, il se contentait de dire qu'elle était _spécieuse_: mot
charmant et prudent qui se pourrait détourner sans effort pour qualifier
le genre de beauté propre à cette poésie séduisante.
Mais à quoi bon repasser tout à côté sur ce que M. Vitet a touché avec
tant de supériorité et d'aisance? Un bon sens élevé, éloquent, règne
dans tout ce discours si bien pensé et si littéraire par l'expression
comme par l'inspiration. Le nouvel académicien a fait preuve de tact
comme de reconnaissance dans l'hommage qu'il a trouvé moyen de rendre à
la mémoire de M. Jouffroy. C'est à lui en effet que M. Vitet se rattache
de plus près dans le mouvement qui poussait, il y a plus de vingt ans,
les jeunes hommes d'alors, comme ils s'appelaient, dans des voies
d'innovation studieuse et de découverte. En ce premier partage des rôles
divers qui se fit entre amis, selon les vocations et les aptitudes, M.
Vitet eut pour mission d'appliquer aux beaux-arts les principes de cette
psychologie qui venait enfin, on le croyait, d'être rendue à ses hautes
sources: qu'il parlât musique, qu'il traitât d'architecture surtout,
comme plus tard de peinture, il multiplia et fit fructifier en tous sens
la branche féconde. En fait d'architecture, il a été l'un des premiers
chez nous qui ait promulgué des idées générales et produit une théorie
historique complète de génération pour les époques du moyen âge: sur ces
points-là, bien des notions, aujourd'hui vulgaires, viennent de lui. Le
chapitre littéraire à part qu'il mérite dans l'histoire de ces années,
nous espérons bien le lui consacrer à loisir; mais aujourd'hui, c'est un
peu trop fête pour cela, et il y a trop de distractions alentour. Ce qui
l'a distingué de bonne heure, ç'a été le talent de généraliser et de
peindre les idées critiques; il y met dans l'expression du feu, de la
lumière, et une verve d'élégante abondance. Son morceau sur Lesueur doit
se classer en ce genre comme le chef-d'oeuvre de sa maturité. Quant à
ses _Scènes de la Ligue_, elles eurent leur à-propos et leur hardiesse
dans la nouveauté, et elles ont gardé de l'intérêt toujours. La censure
d'alors interdisant au drame tout développement historique un peu
vrai et un peu profond, on se jeta dans des genres intermédiaires, on
louvoya, on fit des proverbes et des comédies en volume; c'est ce qui
s'appelle peloter en attendant partie: je ne sais si la partie est
venue, ou plutôt je sais comme tout le monde qu'au théâtre elle n'a pas
été gagnée. M. Vitet, au reste, se hâtait de déclarer, à l'exemple
du président Hénault, qu'il ne prétendait nullement faire oeuvre de
théâtre; il ne voulait que rendre à l'histoire toute sa représentation
exactement présumable et sa vivante vraisemblance. Ce genre-là, tel que
je me le définis, c'est une espèce de _vignette continue_ qui règne
au bas du texte, et qui sert à illustrer véritablement le récit. Le
président Hénault et Roederer l'avaient déjà tenté; le premier, qui ne
nous paraît grave à distance qu'à cause de son titre de magistrat et de
sa _Chronologie_, mais qui était certes le plus dameret des historiens
et l'homme de Paris qui soupait le plus[274], se trouvait être avec cela
un homme vraiment d'esprit, et la préface de son _François II_ fait
preuve de beaucoup de liberté d'idées. Il eut d'ailleurs la justesse de
reconnaître tout d'abord que, dans ce genre mixte, où l'auteur n'est
ni franchement poëte dramatique ni historien, mais quelque chose entre
deux, on pouvait très-bien réussir, sans qu'il y eût pour cela une
grande palme à cueillir au bout de la carrière: l'auteur n'a devant lui,
disait-il, ni la gloire des Corneille, ni celle des Tite-Live. Or, c'est
un inconvénient toujours de s'exercer dans un genre qui, n'étant que la
lisière d'un autre ou de deux autres, reste nécessairement secondaire,
qui ne se propose jamais le _sublime_ en perspective, et qui ne permet
même pas de l'espérer. Il ne serait pas impossible, nous le croyons,
d'arriver à donner le sentiment réel, vivant et presque dramatique de
l'histoire, par l'excellence même du récit; et, au besoin, les belles
pages narratives par lesquelles M. Vitet a comblé les intervalles de sa
trilogie nous le prouveraient. Ajoutons qu'il n'a pas moins montré tout
ce que le genre intermédiaire pouvait rendre, et qu'il l'a poussé à sa
limite d'ingénieuse perfection dans la seconde surtout de ses pièces,
_les États de Blois_.
[Note 274: On sait les vers de Voltaire.--Voir encore sur lui le
jugement de d'Alembert et ses propres lettres dans le volume intitulé
_Correspondance inédite de madame Du Deffand_ (2 vol., 1809); l'opinion
de d'Alembert sur le président s'y peut lire au tome I, pages 232 et
251.]
Au discours du récipiendaire, l'un des plus élevés et des plus généreux
qu'on ait entendus, M. le comte Molé a répondu, au nom de l'Académie,
avec le goût qu'on lui connaît. Cette faveur du public à laquelle il est
accoutumé et qui avait accueilli avidement son précédent discours, qui
avait comme saisi ce discours au premier mot, si bien que c'était à
croire (pour employer l'expression du moment) qu'on venait de lâcher
l'écluse,--cette faveur ne lui a point fait défaut cette fois sur une
surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Molé a cru qu'il
était à propos de commencer par quelques considérations sur la puissance
de l'esprit en France, et il a trouvé à cette puissance des raisons
fines. Lorsqu'il a ensuite abordé son sujet, on a senti, à la façon
dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point chercher d'abord à
l'élargir. Il a rendu au talent et aux oeuvres de M. Vitet une éclatante
et flatteuse justice. À un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M.
Soumet, qui avait été auditeur sous l'Empire: «L'Empereur n'eût pas
manqué sans doute de vous nommer auditeur,» il a fait sourire le
récipiendaire lui-même. On aurait à noter d'autres mots gracieux. M.
Vitet a donné sur les jardins une théorie spirituelle et grandiose, qui
les rattache à l'architecture encore; M. Molé ne trouverait à y opposer,
a-t-il dit, que le «_for intérieur_ du promeneur pensif et solitaire,
auquel notre vie, notre civilisation active et compliquée fait chercher,
avant tout, le calme, le silence et la fraîcheur.» Analysant avec détail
le beau travail sur Lesueur et sur les révolutions de l'art, insistant
sur l'accord mémorable avec lequel ces trois jeunes gens, Poussin,
Champagne et Lesueur, se dégagèrent du factice des écoles et vinrent
retremper l'art dans le sentiment intérieur et dans la nature, le
directeur de l'Académie a fait entendre de nobles et bien justes
paroles: «Constatons-le, a-t-il dit, ces trois hommes étaient de moeurs
pures, d'une âme élevée; tout en eux était d'accord. C'est une
source abondante d'inspiration que l'honnêteté du coeur, que le
désintéressement de la vie. L'artiste ou l'écrivain n'ont, après tout,
qu'eux-mêmes à confier à leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'en
soi-même, quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son âme ou sa vie sur sa
toile ou dans ses écrits.»
Cette dernière vérité a une portée plus grande et une application plus
rigoureuse qu'on n'est tenté de se le figurer, lorsqu'on est artiste de
métier et qu'on croit avant tout à la puissance propre du talent et à
une certaine verve de la nature. La nature et son impulsion primitive
sont beaucoup, j'admettrai même qu'elles sont tout en commençant;
mais l'usage qu'on en fait et le ménagement de la vie deviennent plus
importants à mesure qu'on avance vers la maturité, et, dans ce second
âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière se ressent
profondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand
on s'en aperçoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon
dans la première partie de la vie; cette première bonté tient à la
nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes choses qu'on sent
au-dedans de soi; on a de quoi prêter et rendre aux autres. Ce qui est
plus rare et plus méritoire, c'est la bonté dans la seconde moitié de
la vie, une bonté active, éclairée, le coeur qui se perfectionne en
vieillissant: cela prouve qu'on a fait bon usage de la première part
et qu'on n'a pas mésusé du premier fonds. Cette seconde bonté qui est
durable, définitive, qui tient au développement de l'être moral
à travers les pertes des années, est à la fois une vertu et une
récompense. De même, pour le talent de l'artiste et du poëte, je dirai
qu'il y a une certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire
dans la jeunesse; mais le développement ultérieur qu'il prendra dépend
étroitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal vécu, s'il
a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et de son plaisir,
qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dépensé ce premier feu, cette
première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-être,
doués d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui
a l'air plutôt de s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est
de l'oeuvre et de la production même? Ou bien le talent insensiblement
s'altère, non point dans les détails du métier (il y devient souvent
plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la nature des données
et des images, dans le raffinement ou le désordre des tableaux. S'il
a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion
mauvaise, aura-t-il la force, aura-t-il seulement la pensée d'y
échapper? il est des talents jactancieux qui se font gloire d'étaler et
de produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il
en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir dissimuler, et
qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de
l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui
répugnent à mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à
se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un
mot, la clef de bien des destinées poétiques, à ce second âge de
développement, se trouverait dans celle relation étroite avec la vie.
Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai, fortifié
par des habitudes saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse,
au sein d'une vertueuse maturité. Manzoni le savait bien, lorsqu'il
rappelait ce mot à Fauriel: «L'imagination, quand elle s'applique aux
idées morales, se fortifie et redouble d'énergie avec l'âge au lieu de
se refroidir.» Racine, après des années de silence, en sort un jour pour
écrire _Athalie_.
Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de
moraliser. On m'excusera du moins si j'y ai trouvé un texte naturel à
l'occasion d'une séance littéraire aussi judicieuse, aussi régulièrement
belle, et des plus honorables pour l'Académie.
1er avril 1846.
LETTRES DE RANCÉ
ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE
Recueillies et publiées par M. Gonod, bibliothécaire de la ville de
Clermont-Ferrand.
Est-ce pour faire amende honorable, pour faire pénitence d'avoir publié
les charmants Mémoires inédits de Fléchier sur les Grands-Jours, que le
même savant éditeur nous donne aujourd'hui les Lettres de Rancé? Le fait
est que ces agréables Mémoires, dont nous avons rendu compte dans ce
journal en nous y complaisant[275], qui ont été lus ici de chacun avec
tant d'intérêt et qui ont singulièrement rajeuni et, pour tout dire,
ravivé la renommée sommeillante d'un grave prélat, ont causé dans
le pays d'Auvergne un véritable scandale. On a essayé de nier leur
authenticité, comme si de tels récits s'inventaient à plaisir, et
comme si une langue aussi exquise et aussi polie se retrouvait ou se
fabriquait à volonté après le moment unique où elle a pu naître. Puis
on s'est rejeté sur le tort qu'une semblable publication faisait à
la mémoire de Fléchier, et on s'est porté pour vengeur de sa gloire
officielle, comme si, après tout à l'heure deux siècles, il y avait une
meilleure recommandation auprès d'une postérité blasée que de parvenir
à l'intéresser encore, à l'instruire avec agrément et à faire preuve
auprès d'elle des diverses sortes de qualités qui brillent dans cet
écrit familier, esprit d'observation, grâce, ironie et finesse. Enfin
on a fait jouer les grosses batteries, et on a crié bien haut à
l'_immoralité_ et à l'_irréligion_.
[Note 275: Dans le _Journal des Débuts_. Voir aussi au tome III, page
239, des _Portraits contemporains et divers_.]
Le clergé et la noblesse d'Auvergne se sont mis à guerroyer contre le
livre, la noblesse surtout; car on se rappelle qu'elle ne fait pas une
très-belle figure dans les Grands-Jours. De loyaux militaires, d'anciens
officiers de cavalerie se sont piqués d'honneur; ils sont venus, plume
en main, discuter le plus ou moins de convenance des historiettes
racontées par le jeune abbé dans la société de Mme de Caumartin et
s'inscrire en faux contre ses plus insinuantes malices. Ce serait à n'y
pas croire, si nous n'avions sous les yeux une brochure par laquelle M.
Gonod a jugé à propos de répondre à ces pauvretés qui ont fait orage
dans le pays; nous ne savions pas que L'Auvergne fût si loin de Paris
encore. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on nous assure que
l'éditeur, pour couper court à ces criailleries de chaque matin, a pris
le parti de retirer le plus d'exemplaires qu'il a pu de la circulation.
L'ensemble de cette petite tracasserie est un trait de moeurs locales au
XIXe siècle. Nous savions bien que le succès des _Mémoires de Fléchier_
avait été grand; nous ne nous doutions pas qu'il eût été tellement à
point et de circonstance.
Tant il y a que M. Gonod nous procure aujourd'hui une lecture tout à
fait irréprochable et sévère, en nous donnant les _Lettres de Rancé_.
L'ouvrage de M. de Chateaubriand a ramené la curiosité publique sur ce
grand et saint personnage; la publication de M. Gonod achèvera de
la satisfaire. Qu'on ne s'attende ici à rien de brillant, à rien de
flatteur ni même d'agréable, à rien de ce que le talent, ce grand
enchanteur, va évoquer à distance et deviner ou créer plutôt que de s'en
passer. On a dans ces lettres le véritable Rancé tout pur, parlant en
personne, simplement, gravement, avec une tristesse monotone, ou avec
une joie sans sourire qui ressemble à la tristesse elle-même et qui
ne se déride jamais. On sent, en lisant ces paroles unies et en
s'approchant de près du personnage, combien il y avait peu, dans la
religion toute réelle et pratique de ce temps-là, de cette poésie
que nous y avons mise après coup pour accommoder l'idée à notre goût
d'aujourd'hui et pour nous reprendre à la croyance par l'imagination. Il
y avait, même du temps de Rancé, de ces gens du monde curieux et assez
zélés qui allaient volontiers passer vingt-quatre heures à la Trappe
et qui s'en faisaient une partie de dévotion. On serait très-aisément
disposé ainsi de nos jours; on irait faire volontiers un pèlerinage dont
on parlerait longtemps ensuite, et dont on raconterait au public les
moindres circonstances et les _impressions_; mais il y a dans l'idée de
durée attachée à une telle vie quelque chose qui effraie, qui glace et
qui rebute; or ce quelque chose, on le ressent inévitablement à chaque
page des lettres du réformateur de la Trappe. Rien de moins poétique, je
vous assure, rien de moins littéraire dans le sens moderne du mot,
et j'ajouterai presque comme une conséquence immédiate, rien de plus
véritablement humble et de plus sincère.
Les lettres recueillies par M. Gonod sont de différentes dates et
adressées à plusieurs personnes; sauf un très-petit nombre, elles se
divisent naturellement en trois parts: 1° celles à l'abbé Favier,
l'ancien précepteur de Rancé; 2° celles à l'abbé Nicaise, de Dijon, l'un
des correspondants les plus actifs du XVIIe siècle, et qui tenait assez
lieu à Rancé de gazette et de _Journal des Savants_; 3° celles à la
duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orléans et l'une des âmes du dehors
qui s'étaient rangées sous la direction de l'austère abbé.
Quoique les lettres adressées à l'abbé Favier soient, au moins au début,
d'une date très-antérieure à la conversion et à la réforme de Rancé, on
y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et
de ses brillantes erreurs. Le jeune abbé se contentait, en ces années
fougueuses, d'obéir à ses passions, sans en faire parade par lettres: ce
sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a guère coutume d'aller raconter à
son ancien précepteur. Celui-ci avait laissé le jeune abbé en train de
fortes études et de thèses théologiques; il se le figurait toujours
sous cet aspect: «Vous avez trop bonne opinion de ma vocation à l'état
ecclésiastique, lui écrivait Rancé: pourvu qu'elle ait été agréable à
Dieu, c'est tout ce que je désire...» On a beau relire et presser les
lettres de cette date, on y trouve de bons et respectueux sentiments
pour son ancien précepteur, un vrai ton de modestie quand il parle de
lui-même et de ses débuts dans l'école ou dans la chaire, de la gravité,
de la convenance, mais pas le plus petit bout d'oreille de l'amant de
Mme de Montbazon.
Après la mort de cette dame et pendant les premiers temps de la retraite
que fit Rancé à sa terre de Veretz, il se développe un peu plus et
laisse entrevoir à son digne précepteur quelque chose de l'état de son
âme: «Les marques de votre souvenir m'étant infiniment chères, lui
écrit-il à la date du 17 juillet 1658, j'ai lu vos deux lettres avec
tous les sentiments que je devois, quoique je me sois vu si éloigné de
ce que vous imaginez que je suis, qu'assurément j'y ai trouvé beaucoup
de confusion. Je vous supplie de ne me la pas donner si entière une
autre fois, et de croire que, hors une volonté fort foible de m'attacher
aux choses de mon devoir plutôt qu'à celles qui n'en sont pas, il n'y a
rien en moi qui ne soit tout à fait misérable et qui ne soit digne de
votre compassion bien plus que de votre estime.» C'est en ces termes
voilés, mais significatifs pour nous, plus significatifs peut-être
qu'ils ne l'étaient pour le bon abbé Favier, que Rancé donne les
premiers signes de son repentir. Ce repentir de sa part est d'autant
plus sérieux et plus sûr qu'il ne vient pas s'étaler en vives images,
et qu'il ne se plaît point à repasser avec détail sur les traces des
faiblesses d'hier. En général, Rancé coupe court aux paroles; il va au
fait, et le fait pour lui, c'est l'_éternité_ à laquelle il rapporte
toutes choses. Cela rend les lettres qu'on écrit plus simples, mais ne
contribue pas à les rendre variées. L'éternité est un grand fond sombre
qui supprime sur les premiers plans toutes les figures.
Le temps de sa retraite à Veretz se marque par quelques traits plus
adoucis et par quelques expressions de contentement, si ce mot est
applicable à une nature comme celle de Rancé: «Je vis chez moi assez
seul. Je ne suis vu que de très-peu de gens, et toute mon application
est pour mes livres et pour ce que j'imagine qui est de ma profession.
J'y trouve assez de goût pour croire que je ne m'ennuierai point de la
vie que je fais...» Mais, après cette sorte d'étape et ce premier
temps de repos, Rancé se relève et se met en marche pour une pénitence
infatigable et presque impitoyable, à l'envisager humainement: «Je vous
assure, Monsieur, écrit-il à l'abbé Favier (24 janvier 1670), que depuis
que l'on veut être entièrement à Dieu et dans la séparation des hommes,
la vie n'est plus bonne que pour être détruite; et nous ne devons nous
considérer que _tanquam oves occisionis._» A côté de ces austères et
presque sanglantes paroles, on ne peut qu'être d'autant plus sensible
aux témoignages constants de cette affection toujours grave, toujours
réservée, mais de plus en plus profonde avec les années, qu'il accorde
au digne vieillard, son ancien maître; les jours où, au lieu de lui dire
_Monsieur_, il s'échappe jusqu'au _très-cher Monsieur_, ce sont les
jours d'effusion et d'attendrissement.
Une pensée historique ressort avec évidence de la lecture de ces lettres
de Rancé et jusque du sein de la réforme qu'il tente avec une énergie si
héroïque: c'est que le temps des moines est fini, que le monde n'en veut
plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu
de Rancé lui-même, et il nous l'exprime à sa manière, quand il dit
(lettre du 3 octobre 1675): «Puisque vous voulez savoir des nouvelles de
notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle fût, qu'elle a été
jugée entièrement contre nous; et, pour vous parler franchement, ma
pensée est que l'Ordre de Cîteaux est rejeté de Dieu; qu'étant arrivé au
comble de l'iniquité, il n'étoit pas digne du bien que nous prétendions
y faire, et que nous-mêmes, qui voulions en procurer le rétablissement,
ne méritions pas que Dieu protégeât nos desseins ni qu'il les fît
réussir.» Il revient en plusieurs endroits sur cette idée désespérée;
son jugement sur son Ordre est décisif: _les ruines mêmes_,
s'écrie-t-il, _en sont irréparables_.
Et que ne dirait-il pas des autres Ordres s'il se permettait
également d'en juger? Il avait résigné à l'abbé Favier son abbaye de
Saint-Symphorien-lez-Beauvais, dont ce dernier ne savait trop que faire.
Le peu de religieux qui y restaient vivaient avec scandale: «D'y en
mettre de réformés, lui écrivait Rancé, cela n'est plus possible; les
réformes sont tellement décriées, et en partie par la mauvaise conduite
des religieux, qu'on ne veut plus souffrir qu'on les introduise dans
les lieux où il n'y en a point. Ce sont nos péchés qui en sont cause.»
(Lettre du 14 septembre 1689).--Ainsi le grand siècle, ce siècle de
Louis XIV que nous nous figurons de loin comme fervent, était à bout des
moines, et cela de l'aveu du plus saint et du plus pur des réformateurs
monastiques du temps. La différence profonde qui, dans le sentiment de
Rancé et d'après l'institution rigoureuse de l'Église, devait distinguer
les moines proprement dits d'avec le corps du clergé séculier,
s'effaçait de plus en plus dans les esprits et n'était plus parfaitement
comprise, même des estimables Sainte-Marthe, même des vénérables
Mabillon. Aussi on s'aperçoit, dans tout le cours de cette
correspondance, à quel point Rancé fit _scandale de sainteté_ à son
époque.
«_Nous vivons_, écrivait-il encore (à l'abbé Nicaise), _nous vivons dans
des siècles plus prudents et plus sages_, je dis de la sagesse du monde,
et non pas de celle de Jésus-Christ.» Depuis tantôt deux siècles que
cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que croître,
l'anachronisme du saint réformateur n'est pas devenu moins criant. C'est
une réflexion qui ne se peut étouffer en le lisant, et qui en entraîne à
sa suite beaucoup d'autres.
Les lettres de Rancé à l'abbé Nicaise, sans avoir un intérêt de lecture
bien vif, en ont un très-réel pour l'histoire littéraire du temps. Cet
abbé Nicaise, que Rancé avait connu durant son voyage de Rome, était,
comme on sait, le plus infatigable écriveur de lettres, le nouvelliste
par excellence et l'entremetteur officieux entre les savants de tous les
pays; c'était un Brossette avec beaucoup plus d'esprit et de variété; il
ne résistait pas à l'idée de connaître un homme célèbre et d'entretenir
commerce avec lui. Une fois en relation suivie avec M. de la Trappe, il
ne lâcha plus prise, et force fut bien au solitaire de continuer une
correspondance où la curiosité faisait violence à la charité. Au reste,
si l'abbé Nicaise attira plus d'une affaire à son grave et sombre
correspondant par les indiscrétions qu'il commit, il lui rendait en
revanche mille bons offices, et, pour peu que Rancé eût voulu informer
le monde de ses sentiments véritables sur tel ou tel point en litige, il
n'aurait eu qu'à s'en rapporter à lui. Ayant-fait un voyage à la Trappe
dans le printemps de 1687, l'abbé Nicaise n'eut rien de plus pressé que
d'en dresser une Relation pour la donner au public. Dès que Rancé fut
informé de son dessein, il lui écrivit pour le prier de _passer la
brosse_ sur tout ce qui le concernait; cette lettre du 17 juillet est
d'une humiliation de ton, d'un abaissement d'images qui sent plus
l'habitué du cloître que l'homme de goût: non content de s'y comparer à
un animal (_sicut jumentum factus sum_), Rancé trouve que c'est encore
un trop beau rôle pour lui dans le paysage, et il descend l'échelle en
ne voulant s'arrêter absolument qu'à l'insecte et à l'araignée. Si les
esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette
première lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne
à l'abbé Nicaise quelques notes et renseignements à l'avantage de la
Trappe, il est bon de savoir (ce que M. Gonod a remarqué) que la fin de
cette lettre n'est pas de Rancé, mais de son secrétaire, M. Maine; et
si on recourt en effet à la Relation imprimée de l'abbé Nicaise, on y
trouvera aux dernières pages les renseignements mêmes de cette lettre
mis en oeuvre et rapportés à M. Maine, ce qui prouve que ce passage un
peu glorieux de la correspondance est bien de lui. Au reste, quelque
temps après, Rancé pris pour juge reçut la Relation manuscrite de son
ami; il la lut sans dégoût, et il lui en écrivit agréablement et assez
au long, non sans y insinuer quelques conseils qui ont probablement été
suivis: «J'ai lu avec plaisir, disait-il, les marques de votre estime et
de votre amitié; vous m'y faites, à la vérité, jouer un personnage que
je ne mérite point, et on auroit peine à m'y reconnoître. Cependant,
comme il est difficile de se voir peint en beau sans en prendre quelque
complaisance, j'appréhende avec raison que je n'y en aie pris plus qu'il
n'appartient à un mort, et que vous n'ayez en cela donné une nouvelle
vie à mon orgueil et à ma vanité, et je vous en dis ma coulpe.» Voilà
qui est de l'homme d'esprit resté tel sous le froc, de celui dont Nicole
disait qu'il avait un _style de qualité_. Le reste de la lettre appelle
pourtant sur les lèvres un sourire involontaire, lorsqu'on voit Rancé
entrer assez avant dans le détail de ce que l'abbé Nicaise _aurait pu_
dire. C'est toujours un rôle délicat de donner des conseils sur un
ouvrage dans lequel on se trouve loué, soit que, comme M. de La
Rochefoucauld, on revoie d'avance l'article que Mme de Sablé écrivait
pour le _Journal des Savants_ sur le livre des _Maximes_, soit qu'ici,
comme Rancé, on soit simplement consulté par l'auteur sur la _Relation
d'un voyage à la Trappe_, et qu'on lui suggère quelque idée de ce dont
il serait plus à propos de parler: «_Comme, par exemple, du nouvel air
que vous respirâtes_ en arrivant dans la terre où habitent des gens qui
font précisément et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligés
d'y faire, etc., etc.; _faire un petit éloge de la solitude et des
solitaires_, autant que le peu de moments que vous les avez vus vous ont
permis de les connoître, etc., etc.»
Hâtons-nous de corriger ce que notre remarque semblerait avoir d'un peu
railleur et enjoué, en déclarant qu'à part ce passage, rien dans cette
correspondance n'accuse le moindre vestige subsistant d'amour-propre
mondain ni de vanité. Rancé s'y montre aussi mort que possible à tous
les mouvements et à tous les bruits du dehors, et aux disputes même où
il est en jeu. C'est bien là véritablement celui qui a le droit de
se rendre avec sincérité ce témoignage: «Ce que je puis vous dire,
Monsieur, c'est qu'il y a longtemps que les hommes parlent de moi comme
il leur plaît; cependant _ils ne sont pas venus à bout de changer la
couleur d'un seul de mes cheveux_.» L'abbé Nicaise, toujours aux aguets
et le nez au vent, met bien des fois la patience du saint à l'épreuve
et agace en quelque sorte sa curiosité. La plupart des nouvelles qu'il
commente, ou des ouvrages qu'il préconise (voulant toujours savoir le
jugement qu'on en porte), n'arrivent point jusqu'à la Trappe; Rancé se
tue à le lui dire avec douceur, avec tranquillité: «Nous n'avons vu ni
même ouï parler d'aucun des livres dont vous m'écrivez. La république
des lettres ne s'étend point dans des lieux où elle sait qu'elle n'a que
des ennemis, occupés sans cesse à désapprendre ou à oublier ce que
la curiosité leur avoit fait rechercher, pour renfermer toute leur
application et leur étude dans le seul livre de Jésus-Christ.» Chaque
fois que l'incorrigible Nicaise recommence, Rancé réitère cette
profession d'oubli: «Tous les livres dont vous me parlez ne viennent
point jusqu'à nous, parce qu'on les regarde comme perdus et _comme jetés
dans un puits d'où il ne doit rien revenir_.» Le bon abbé Nicaise ne se
décourage point pourtant; à défaut des ouvrages d'autrui, il enverra les
siens propres, et il espère apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe
encore quand l'abbé archéologue soumet au saint homme l'_explication
d'un ancien tombeau_ et des symboles ou inscriptions qui le recouvrent;
cela donne sujet du moins à son austère ami de moraliser en ces hautes
paroles: «Les hommes, lui écrit Rancé à cette occasion, sont à plaindre
en bien des choses, mais particulièrement dans la vanité de leurs
tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, cette sculpture si
achevée, et cette cendre, cette poussière à laquelle tous ces ornements,
quelque précieux qu'ils puissent être, ne donnent ni rehaussement
ni valeur? Ces paroles du plus excellent de tous les livres après
l'Écriture sainte me reviennent, et je ne puis m'empêcher de vous les
dire: _Disce humiliari, pulvis atque cinis_. Voilà, Monsieur, la pensée
la plus naturelle et la plus utile que puisse nous donner la vue du
plus superbe de tous les tombeaux.» Sur quoi l'abbé Nicaise, en vrai
littérateur qu'il est, s'empare des paroles mêmes de Rancé pour en faire
un nouvel enrichissement à son tombeau et à sa dissertation; il n'a
garde de laisser tomber de si magnifiques pensées sans en profiter
comme auteur, sinon comme homme. C'est ainsi que Balzac, si l'on s'en
souvient, profitait des paroles de Saint-Cyran. Mais il y a mieux:
le même Nicaise ne s'avise-t-il pas, un autre jour, de composer une
_Dissertation sur les Sirènes, ou Discours sur leur forme et figure_, et
d'envoyer son écrit tout droit à la Trappe? Oh! pour le coup, Rancé ne
put s'empêcher de sourire, et on surprend ce mouvement de physionomie,
chez lui si rare, à travers les simples lignes de sa réponse: «J'ai jeté
les yeux sur votre ouvrage des _Sirènes_, mais je vous avoue que je n'ai
osé entrer avant dans la matière. Toutes les espèces fabuleuses se sont
réveillées, et j'ai reconnu que je n'étois pas encore autant mort que
je le devrois être. C'est une pensée qui a été suivie de beaucoup de
réflexions; voilà comme quoi on profite de tout.»
Les lettres à l'abbé Nicaise, à part ces éclairs passagers, sont
d'ailleurs remplies de pensées graves, élevées, fondamentales, de
fréquents rappels à _ce moment qui doit décider pour jamais de nos
aventures_. Il y a un endroit qui m'a paru un charmant exemple de ce
qu'on peut appeler _l'euphémisme chrétien_: il s'agit de la mort, comme
toujours; mais Rancé évite d'en prononcer le nom, tout en y voulant
tourner et comme apprivoiser l'esprit un peu faible de son ami, qui est
vieux et, de plus, malade en ce moment. Après lui avoir donc proposé
les choses d'en haut comme les seules qui méritent d'être désirées, il
ajoute: «C'est un sentiment dont vous devez être rempli dans tous les
temps, _mais particulièrement quand nous sommes plus près de ressentir
le bonheur qu'il y a de les avoir aimées_.» Est-il une manière plus
douce et plus insinuante de dire: _à mesure que nous sommes plus près de
la mort?_ Les anciens disaient, quand ils voulaient faire allusion à cet
instant: _Si quid minus feliciter contigerit_. Aux seuls chrétiens comme
Rancé il appartient de renchérir avec vérité sur cette délicatesse
d'expression, et de dire, pour rendre en plein la même chose: _Si quid
felicius contigerit_. C'est qu'en effet, à ne considérer que ce passage
fatal, la perspective entière est retournée. Horace dit de la mort: _In
aeternum exilium_, partir pour l'éternel exil; et le chrétien dit: S'en
retourner _dans la patrie éternelle_. Toute la différence des points de
vue est là[276].
[Note 276: Ce passage, lu dans le _Journal des Débats_ par Mme
Swetchine, a passé depuis dans ses _Pensées_ et a été imprimé sous son
nom. Erreur bien flatteuse pour nous! (Voir _Madame Swetchine, sa Vie et
ses OEuvres_, tome II, page 207.)]
Quoi qu'à la simple lecture ces lettres de Rancé, si on n'y prend pas
garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on
en extrairait quantité de belles et grandes pensées; j'en ai déjà donné
plus d'une et je les ai détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont
dans un fond sombre, il est presque nécessaire de les offrir à part
pour les faire remarquer. Quelle plus haute pensée, par exemple, que
celle-ci, qui pourrait servir comme d'épigraphe et de devise à la vie du
grand réformateur: «Il faut faire de ces oeuvres et de ces actions qui
subsistent indépendamment des passions différentes des hommes!»--Et
quelle délicatesse encore dans cet autre mot qui décèle une tendresse
d'âme subsistante sous la dure écorce: «Ce seroit une chose bien douce
d'être tellement dans l'oubli, que l'on ne vécût plus que dans la
mémoire de ses amis!» Remarquez que cet oubli profond de la part du
monde, joint au souvenir fidèle de la part des amis, est la conciliation
parfaite qu'embrasse le voeu du solitaire. L'amitié trouve moins son
compte dans ce vers ancien si souvent cité:
Oblitusque meorum, obliviscendus et illis,
vers où il ne faudrait pas voir d'ailleurs la pensée d'Horace, mais une
boutade d'un moment.
Les lettres à la duchesse de Guise sont toutes d'édification, nobles,
assez développées, sobres pourtant. Ce dernier caractère se retrouve
partout dans la correspondance de Rancé; même lorsqu'il prend la plume,
je l'ai dit, il va sans cesse au but, il coupe court aux phrases.
Parlant de la mort de M. de Nocé, pénitent de qualité et l'un des
ermites voisins de la Trappe, il écrit à Mme de Guise, qui le
questionnait: «Il n'y a point, Madame, de circonstances brillantes
dans la mort du solitaire. Son passage a été paisible et tranquille...
D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperçut seulement qu'il cessoit de
vivre parce qu'il ne respiroit plus. Dieu ne voulut pas qu'il dît
rien de remarquable, parce que cela abrège les Relations.» _Abréger_,
_abréger_ les choses qui passent, c'est là le sentiment permanent de
Rancé; il n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la
serpe ou la cognée.
Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y
aurait beaucoup à dire encore sur sa polémique avec Mabillon, dont on
peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si
unies avec Bossuet; mais c'est assez indiquer l'intérêt sérieux de cette
publication. Nous aurions voulu que les notes fussent plus fréquentes et
plus courantes au bas des pages. Quand on a du goût comme M. Gonod, on
se méfie de son érudition et on craint de trop dire. Il en est résulté
qu'il n'a pas toujours dit assez; le lecteur a besoin d'être guidé à
chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui fuient
et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures. À certains
endroits, sous des désignations un peu vagues, il me semblait entrevoir
de loin Leibniz (pag. 105, 108, 113), à d'autres Bayle (pag. 152); M.
Gonod aurait peut-être eu moyen d'éclaircir et de fixer ces aperçus
lointains. Nous nous permettons de les lui recommander, si le recueil en
vient à une seconde édition.
Indépendamment de l'histoire littéraire, celle de la langue n'est pas
sans avoir à profiter ou du moins à glaner dans les Lettres de Rancé.
Le style, en sa mâle nudité, offre des singularités intéressantes,
des expressions qui sentent leur propriété première, des locutions
françaises, mais vieillies et toutes voisines du latin. Ainsi,
quand Rancé nous dit que le Père Mabillon a fait un petit traité
_très-recherché_ et _très-exact_, ce mot _recherché_ est pris en bonne
part, _exquisitus_. On aurait plus d'une remarque à faire en ce genre.
Mais que dirait Rancé de voir que nous songions au Dictionnaire de
l'Académie en le lisant? C'est pis que n'eût fait l'abbé Nicaise[277].