Résumé sur l'ensemble de cette époque littéraire.--Bernardin de
Saint-Pierre, Mme de Staël et Chateaubriand.--Les _Méditations_ de
Lamartine et _l'Indifférence_ de Lamennais.--Les deux Poésies en
présence.
Après avoir été chargé quelque temps d'un cours d'histoire au collège de
Charlemagne et à celui d'Henri IV, Charles Labitte avait été envoyé à
la Faculté de Rennes par M. Cousin (avril 1840), pour y remplir,
provisoirement d'abord, la chaire de littérature Étrangère, dont il
devint plus tard titulaire. Ses études, déjà si étendues, durent à
l'instant s'élargir encore; il fallut suffire en peu de semaines à
ces nouvelles fonctions, et faire face à un enseignement imprévu. Ces
brusques et vigoureuses expéditions, où l'on pousse à toute bride la
pensée, sont comme la guerre, et elles dévorent aussi bien des esprits.
Le jeune professeur partit pour Rennes, non sans s'être auparavant muni
des conseils et des bons secours de M. Fauriel, le maître et le guide
par excellence en ces domaines étrangers. Du premier jour, il aborda
résolument son sujet par les hauteurs et par les sources, c'est-à-dire
par Dante et par les origines de _la Divine Comédie_. On a le résultat
de ces leçons dans un curieux travail (_la Divine Comédie avant
Dante_)[250], où il expose toutes les visions mystiques analogues, tirées
des légendaires et hagiographes les plus obscurs. M. Ozanam et lui
semblaient s'être piqués d'émulation pour creuser et épuiser la veine
étrange. On a dit de cette spirituelle dissertation, devenue l'une des
préfaces naturelles du pèlerinage dantesque, que c'était _une
histoire complète de l'infini_ tel qu'on se le figurait en ces âges
crépusculaires: «Hélas[251]! trois ans à peine s'étaient écoulés, et
lui-même allait être initié à ces secrets de la mort, où il semble
que, par un triste pressentiment, il s'était plu à s'arrêter avec une
curiosité mélancolique.» Il allait savoir le dernier mot (s'il est
permis!) de la vie terrestre, de cette sorte de vision aussi qu'on a non
moins justement appelée _le songe incompréhensible_.
[Note 250: _Revue des Deux Mondes_, livraison du 1er septembre 1842.]
[Note 251: J'emprunte ici les paroles de M. Charles Louandre, dans son
article du _Journal d'Abbeville_ (30 septembre 1845).]
Obligé, d'après les conditions universitaires, d'obtenir le grade de
docteur-ès-lettres, Charles Labitte prit pour sujet de thèse une période
fameuse de notre histoire politique, ou du moins un point de vue
dominant dans cette période, et qui s'étendit aussitôt sous sa
plume jusqu'à former le volume intitulé _De la Démocratie chez les
Prédicateurs de la Ligue_ (1841). En s'arrêtant à ce choix ingénieux et
qui n'était pas sans à-propos dans le voisinage de la Sorbonne, l'auteur
ne faisait qu'isoler et développer une des branches de cet ancien
premier travail, resté inachevé, sur les sermonnaires. C'en était
peut-être le plus piquant épisode, et notre ami l'a élevé aux
proportions d'un ouvrage dont il sera tenu compte dorénavant par les
historiens. L'esprit de la Ligue, pour être parfaitement saisi dans
toute sa complication et démêlé dans ses directions diverses, avait
besoin de s'éclairer du jour rétrospectif qu'y jette la Révolution de
89; il ne s'agit que de ne pas abuser des rapprochements. Si jamais la
chaire s'est vue réellement l'unique ou du moins le principal foyer
de ce qui a depuis alimenté la presse et la tribune aux époques
révolutionnaires, ce fut bien alors en effet; c'est de la chaire que
partait le mot d'ordre, que se prônait et se commentait, au gré de la
politique, le bulletin des victoires ou des défaites; quand il fallut
faire accepter aux Parisiens la désastreuse nouvelle d'Ivry, le moine
Christin, prêchant à deux jours de là en fut chargé, et il joua sa
farce mieux que n'aurait pu le plus habile et le plus effronté des
_Moniteurs_. Il réussit bien mieux qu'aucun article du _Moniteur_ n'a
jamais fait, il laissa son public tout enflammé et résolu à mourir.
Suivre les phases diverses de la chaire à travers la Ligue, c'est comme
qui dirait écrire l'histoire des clubs ou des journaux pendant la
Révolution française, c'est à chaque moment tâter le pouls à cette
révolution le long de sa plus brûlante artère. Charles Labitte comprit
dans toute leur étendue les ressources de son sujet, et s'il y avait une
critique à lui adresser à cet endroit, ce serait de les avoir épuisées.
Que de lectures ingrates, fastidieuses, monotones, il lui fallut dévorer
pour nous en rapporter quelque parcelle! De tous les genres littéraires
qui sont tous capables d'un si énorme ennui, le plus ennuyeux assurément
est le genre _parénétique_, autrement dit _le sermon_; il trouve moyen
d'ennuyer, même lorsqu'il est bon; ici il était relevé par les passions
politiques, mais elles n'y ajoutaient le plus souvent qu'un surcroît de
dégoût et des vomissements de grossièretés. Combien de fois, à propos
de ce déluge d'oraisons, d'homélies, de controverses, sur lesquelles il
opérait, et qui remontaient de toutes parts sous sa plume, l'auteur dut
ressentir et étouffer en lui ce sentiment de trop-plein qu'il ne peut
contenir à l'occasion des cent cinquante-neuf ouvrages du curé Benoît
(de Saint-Eustache): _C'est l'ennui même!_ Ce sont là de ces cris du
coeur qui échappent parfois à l'érudit. Eh bien! l'esprit vif et léger
de notre ami triompha le plus habituellement de l'épaisseur du milieu.
Les vues neuves et perspicaces, les choses bien saisies et bien dites,
abondent et viennent égayer le courant du détail à travers la juste
direction de l'ensemble. Quelques assertions trop rapides et par-ci
par-là contestables[252] n'affectent point cette justesse générale du
sens. On a, de nos jours, fort raisonné théoriquement de la Ligue, et
ç'a été une mode, chez plus d'un historien paradoxal comme chez nos
jeunes catholiques cavaliers, ou chez nos jacobins néo-catholiques, de
se déclarer subitement ligueurs. Que vous dirai-je? on est ligueur en
théorie, et on trouve les idylles de Fontenelle très-poétiques, comme
on a la barbe en pointe; il ne faut pas disputer des goûts ni des
dilettantismes. Charles Labitte, qui était un esprit resté naturel parmi
les jeunes (qualité des plus rares aujourd'hui), dans le livre utile
où il apporte toutes sortes de preuves nouvelles en aide à la saine
tradition, fait justice de ces travers en sens opposé. Il ressort
clairement de ce renfort de pièces à l'appui que si la Ligue recelait
à certains égards quelques idées d'avenir, elle en représentait encore
plus de fixement stupides et d'irrévocablement passées; que si, dans ses
hardiesses de doctrine, elle anticipait quelques articles du catéchisme
de 1793, elle en reproduisait encore plus de la théocratie du
XIIème siècle; qu'enfin elle était fanatique en religion autant
qu'anti-nationale en politique. La conclusion de Charles Labitte ne
diffère donc en rien de la solution pratique qui a prévalu, de celle de
la _Satyre Ménippée_ et des honnêtes gens d'alors, parlementaires et
bourgeois; il donne franchement dans cette religion _politique_ des
L'Hospital et des Pithou, qu'on peut bien se lasser à la longue de
trouver toujours juste comme Aristide, mais qui n'en reste pas moins
juste pour cela. Je veux citer le passage excellent où il la définit le
mieux:
[Note 252: Celle-ci par exemple: «Il avait fallu répondre à la Ligue
par de gros livres, comme le _De Regno_ de Barclay; il suffit au
contraire, pour désarçonner la Fronde, des plaisanteries érudites de
Naudé dans le _Mascurat_.» Le gros pamphlet de Naudé put être utile à
Mazarin auprès de quelques hommes de cabinet et de quelques esprits
réfléchis; mais si la Fronde n'avait jamais reçu d'autre coup de lance,
elle aurait tenu longtemps la campagne.--La plume de l'auteur, en ce
passage et dans quelques autres, a couru plus vite que la pensée.]
«Cette sage honnêteté, dit-il[253], cette modération dont les politiques
se piquaient, remontait jusqu'à Érasme, mais à _Érasme modifié par
L'Hospital_. L'illustre chancelier fut en effet, par conscience et par
supériorité, on l'a très-bien dit, ce que l'auteur des _Colloques_ avait
été par circonspection et par finesse d'esprit. Le bon sens d'Érasme, la
probité de L'Hospital, ce fut là le double programme de ces politiques
d'abord raillés par tout le monde, de ce _tiers-parti_ «auquel, dit
d'Aubigné, les réformés croyoient aussi peu qu'au troisième lieu, qui
est le purgatoire.» Mais laissez faire le temps, laissez les passions
s'amortir, laissez l'esprit français, avec sa logique droite, se
retrouver dans ce pêle-mêle, et ce parti grandira, et on saura les noms
des magistrats intègres qui l'appuient: Tronson, Édouard Molé, de
Thou, Pasquier, Le Maistre, Gay Coquille, Pithou, Loisel, Montholon,
l'Estoile, de La Guesle, Harlay, Séguier, Du Vair, Nicolaï; on devinera
les auteurs de la _Ménippée_, Pierre Le Roy, Passerat, Gillot,
Rapin, Florent Chrestien, Gilles Durant, honnêtes représentans de la
bourgeoisie parisienne. Les ligueurs modérés, comme Villeroy et Jeannin,
se rangeront même un jour sous ce drapeau qui deviendra celui de Henri
IV et de Sully.»
[Note 253: Page 105.]
Voilà le vrai, le sens commun en pareille matière, et Charles Labitte
l'a su rafraîchir de toutes sortes de raisons neuves et revêtir de
textes peu connus. Cet honorable ouvrage, et la préface qu'il mit depuis
à la publication de la _Satyre Ménippée_[254], lui valurent des attaques,
parmi lesquelles je ne m'arrêterai qu'à la plus sérieuse, à celle qui
touche un point d'histoire saillant et délicat.
[Note 254: Dans l'édition de la Bibliothèque-Charpentier, 1841.]
Pendant que Charles Labitte écrivait son volume sur la Ligue, le
gouvernement faisait imprimer pour la première fois (dans la collection
des Documents historiques) les _Procès-verbaux des États généraux_,
réputés séditieux, _de 1593_; cette publication, confiée à M. Auguste
Bernard, déjà connu par ses recherches sur les _D'Urfé_, fut exécutée
avec beaucoup de soin, d'exactitude et de conscience, qualités
qui distinguent cet investigateur laborieux. Notre ami, toujours
bienveillant et en éveil, s'était empressé à l'avance, dans une note de
son volume, de signaler la prochaine publication de M. Bernard: «Elle
comblera, avait-il dit[255], une lacune fâcheuse dans les annales de nos
grandes assemblées. L'histoire politique n'aurait pas seule à profiter
de cette publication; ce serait la meilleure pièce justificative de la
_Satyre Ménippée_.» Mais le recueil des _Procès-verbaux_ ne répondit
pas, du moins dans la pensée de l'éditeur, à cette dernière promesse.
Selon M. Auguste Bernard, en effet, ces registres, qui paraissaient si
tardivement au jour et qui encore ne paraissaient que mutilés, loin de
venir comme pièce à l'appui de la _Ménippée_, en étaient bien plutôt une
sorte de réfutation et de démenti perpétuel. M. Bernard accordait à ces
pauvres États tant conspués beaucoup plus de crédit qu'on n'avait fait
jusqu'alors, et il y avait dans ce penchant de sa part autre chose que
de la prévention d'éditeur: il s'y mêlait des vues plus réfléchies.
Une note de sa préface[256] recommandait expressément le pamphlet du
_Maheustre et du Manant_, testament de la Ligue à l'agonie et dernier
mot du parti des _Seize_. Ce pesant écrit était bien en tout le
contre-pied de la _Satyre Ménippée_; des deux pamphlets, c'était le
rival et le vaincu dans ce combat du frelon et de l'abeille. Mais M.
Bernard y voyait, non sans raison, un précis historique très-net de la
naissance, des progrès et des différentes péripéties de la Ligue; il y
voyait, d'un coup d'oeil moins juste à mon sens, la ligne principale et
comme la grande route de l'histoire à ce moment; ce n'en était plus au
contraire qu'un sentier escarpé et perdu, qui menait au précipice. En
général, l'éditeur des _Procès-verbaux de 1593_ accordait à l'assemblée
des États de la Ligue un caractère _national_ et _incontesté_, fait
pour surprendre ceux qui avaient été nourris de la vieille tradition
française. Les accusations de vénalité, qui sont restées attachées
aux noms des principaux meneurs, lui paraissaient _sans base_, faute
apparemment d'être consignées aux procès-verbaux. Ces opinions de
l'éditeur, qui se décelaient déjà dans l'introduction mise en tête du
Recueil, éclatèrent surtout dans un article critique fort rude qu'il
lança peu après[257] contre la _Satyre Ménippée_ et contre la _Notice_
qu'y avait jointe Charles Labitte.
[Note 255: Page 158.]
[Note 256: Page XXXIV.]
[Note 257: Dans la _Revue de la Province et de Paris_, 30 septembre
1842.]
Ce dernier, sans répondre à ce qui lui était personnel, reprit en
main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette
_Revue_, intitulé _Une Assemblée parlementaire en 1593_[258]. Moi-même,
longtemps préoccupé de cette question de la _Ménippée_, j'ai besoin
d'ajouter ici dans l'intérêt de notre ami quelques raisons subsidiaires
qu'il eût pu donner pour se défendre. Le cas que je fais de M. Auguste
Bernard et l'autorité qu'il s'est acquise sur le sujet me serviront
d'excuse, si je me prends directement à son opinion, qui rallierait au
besoin plus d'un partisan. Et puis il s'agit de la _Ménippée_, du _roi
des pamphlets_, comme on l'a nommée; il s'agit de savoir si ce brillant
exploit de l'esprit français a usurpé son renom et sa victoire.
[Note 258: Livraison du 15 octobre 1842.]
Je ne puis m'empêcher d'abord de remarquer l'espèce de superstition
ou de pédanterie (on l'appellera comme on voudra) qui devient une des
manies de ce temps-ci: c'est de vouloir tout traiter et tout remettre
en question à l'aide de pièces dites positives, de documents et de
procès-verbaux. En réalité pourtant, on a beau chercher à se le
dissimuler, plus on s'éloigne des choses, et moins on en a connaissance,
j'entends la connaissance intime et vive; tous ces _je ne sais quoi_ que
les contemporains possédaient et qui composaient la vraie physionomie
s'évanouissent; on perd la tradition pour la lettre écrite. On se met
alors à attacher une importance extrême, disproportionnée, à certaines
pièces matérielles que le hasard fait retrouver, à y croire d'une foi
robuste, à en tirer parti et à les étaler avec une sorte de pédanterie
(c'est bien le mot); moins on en sait désormais, et plus on a la
prétention d'y mieux voir. Je prie qu'on veuille bien ne pas se
méprendre sur ma pensée et n'y rien lire de plus que je ne dis: ce ne
sont pas le moins du monde les estimables recherches en elles-mêmes que
je viens blâmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand
l'esprit s'y contient à son objet; je parle simplement des conclusions
exagérées qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manière de se tenir en
garde contre l'abus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour
une grande part dans ses considérations, et de ne pas la supprimer d'un
trait sous prétexte qu'on n'a plus de moyen direct et matériel d'en
vérifier tous les éléments. L'éditeur des _Procès-verbaux de 1593_
s'étonne de ne pas les trouver d'accord avec la parodie de la _Satyre
Ménippée_: s'il s'attendait à cette conformité dans le sens réel et
légal, il avait là une prévention par trop naïve. La _Satyre Ménippée_
nous rend l'_esprit_ même des États, leur rôle turbulent et burlesque;
elle simule une sorte de séance _idéale_ qui les résume tout entiers.
Certainement, cette séance-là, qu'Aristophane aurait volontiers signée
comme greffier, n'a pu être relatée au procès-verbal; il n'y a donc rien
de surprenant qu'on ne l'y trouve pas. Pour des séances plus précises et
définies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procès-verbaux, en leur
enregistrement authentique et sous leur sérieux impassible, ont une
manière d'être inexacts et, dans un certain sens, de mentir? Assistez
à telle séance de la Chambre des députés, ou écoutez celui qui en sort
tout animé de l'esprit des orateurs et vous en exprimant l'émotion,
les péripéties, les jeux de scène, et puis lisez le lendemain le
procès-verbal de cette séance: cela fait-il l'effet d'être la même
chose? lequel des deux a menti?
Mais la _Satyre Ménippée_ ne vint qu'après les États; elle ne parut
(sauf la petite brochure du _Catholicon_ qu'on met en tête et qui
a précédé en date), elle ne parut, objecte-t-on, qu'aussitôt après
l'entrée de Henri IV à Paris, après le 22 mars 1594; on achevait de
l'imprimer à Tours quand cette entrée eut lieu, elle partit sur le
temps; ce fut une pièce du _lendemain_, les hommes de la _Ménippée_ sont
des hommes du _lendemain_. Que dirait-on de quelqu'un qui viendrait
confondre _la Parisienne_ avec _la Marseillaise_? Et voilà ce qu'on
a fait pourtant au profit du trop célèbre pamphlet, lorsqu'on a
complaisamment répété la phrase du président Hénault: «Peut-être la
_Satyre Ménippée_ ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille
d'Ivry; le ridicule a plus de force qu'on ne croit.»
Je résume les objections que M. Auguste Bernard opposait à Charles
Labitte. Sans entrer ici dans une discussion de dates qui avait déjà été
très-bien éclaircie par Vigneul-Marville, et que semblent avoir réglée
définitivement MM. Leber et Brunet, on peut répondre sans hésiter:
Non, les hommes de la _Satyre Ménippée_ n'étaient point des hommes du
lendemain[259], et cette oeuvre de leur part ne fut point une attaque
tardive, ni le coup de pied à ce qui était à terre. Et d'abord il paraît
constant, nonobstant chicanes, que le premier petit écrit dont se
compose cette Satyre farcie (l'écrit intitulé _la Vertu du Catholicon_)
fut imprimé réellement en 1593, avant la chute de la Ligue; il n'est pas
moins certain, pour peu qu'on veuille réfléchir, que tous ces quatrains
railleurs, ces _plaisantes rimes_, épîtres et complaintes, que la
_Ménippée_ porte avec elle, coururent imprimées ou manuscrites, et
durent être placardées, colportées au temps même des événements qui y
sont tournés en ridicule. La _Satyre Ménippée_ ne fit que ramasser et
enchâsser ces petites pièces qui étaient en circulation; elle rallia en
un gros ces troupes légères qui avaient donné séparément.
[Note 259: Voir ce qui est dit dans la _Satyre_ même, ou du moins dans
le _Discours de l'imprimeur_, contre les gens du lendemain: «J'en vois
d'autres qui n'ont bougé de leurs maisons et de leurs aises, à déchirer
le nom du roy et des princes du sang de France tant qu'ils ont pu, et
qui, ne pouvant plus résister à la nécessité qui les pressoit, pour
avoir eu deux ou trois jours devant la réduction de leur ville quelque
bon soupir et sentiment de mieux faire, sont aujourd'hui néanmoins ceux
qui parlent plus haut, etc., etc.»]
Il y a plus: je me suis amusé à parcourir les historiens contemporains
et auteurs de mémoires, de Thou, d'Aubigné, Cheverny, Le Grain[260]; tous,
au moment où ils parlent de la tenue des États de 1593 et durant cette
tenue même, mentionnent la _gaie satyre_ et _farce piquante_ qu'en
firent ces _bons et gentils esprits_ et ces _plumes gaillardes_,
l'honneur de la France. Je n'irai pas jusqu'à conjecturer d'après cette
entière concordance qu'il y eut dès lors, et dans les dernière mois
de 1593, des copies manuscrites qui coururent (ce qui n'aurait rien
d'ailleurs que d'assez vraisemblable); j'admets tout à fait que, de la
part de ces historiens si bien informés, c'est là un léger anachronisme
résultant d'une association d'idées involontaire. Qu'on conclure?
Si, quand l'imprimé parut, tout le monde se récria de la sorte avec
transport et adopta par acclamation l'amusante parodie comme vérité, en
l'antidatant légèrement et lui attribuant un effet rétroactif, c'est que
les honnêtes gens étaient si las de ces horreurs et de ces calamités
prolongées, étaient si heureux de retrouver exprimé avec éclat et
vigueur ce qu'ils pensaient et se disaient à l'oreille depuis longtemps,
qu'ils se prirent à n'en faire qu'un seul écho, en le reportant tant
soit peu en arrière par une confusion irrésistible: glorieux et légitime
anachronisme, qui prouve d'autant plus pour l'effet moral de la
_Ménippée_. Les contemporains eux-mêmes antidatent et font la faute:
quel plus bel hommage! Tout atteste que l'action de l'heureux pamphlet
fut immense sur l'opinion à travers la France encore soulevée. Si de
nos jours, à propos d'un autre pamphlet royaliste bien différent, qui
n'exprimait que l'étincelante colère et les représailles d'un écrivain
de génie, un moment homme de parti avant d'être l'homme de la
France,--si Louis XVIII pourtant a pu dire de la brochure intitulée _De
Buonaparte et des Bourbons_, apparue sur la fin de mars 1814, qu'_elle
lui avait valu une armée_, Henri IV n'aurait-il pas pu dire plus
justement la même chose de sa bonne Satyre nationale? La phrase du
président Hénault ne signifie que cela; c'est un de ces mots spirituels
qui rendent avec vivacité un résultat et qui font aisément fortune en
France. On ne prend de tels mots au pied de la lettre que quand on y
met peu de bonne volonté. En résumé, tous les procès-verbaux du monde
publiés ou inédits ne prouveront jamais: 1° que les États de 1593
n'aient pas été la _Cour du roi Petaud_; 2° que la _Satyre Ménippée_
n'ait pas été bien et dûment comparée (toute proportion gardée) à la
bataille d'Ivry, non pas si vous voulez à la troupe d'avant-garde, mais
à cette cavalerie qui, survenant toute fraîche le soir d'une victoire,
achève l'ennemi qui fuyait.
[Note 260: Voir de Thou, _Histoire_, livre CV, année 1593;--d'Aubigné,
_Histoire universelle_, tome III, livre III, chapitre 13;--Cheverny,
_Mémoires d'État_, à l'année 1593;--Le Grain, _Décade_, même année.]
Au moment où Henri IV fit son entrée en ce Paris longtemps rebelle, à ce
beau jour du printemps de 1594, il y eut un essaim de grosses abeilles
qui sortit on ne sait pas bien d'où, et peut-être, comme on croit, d'un
coin de la Cité, d'auprès le jardin de M. le Premier Président; elles
marchaient et voletaient devant les lis[261], donnant au visage et dans
les yeux des ligueurs fuyards: ce fut la _Ménippée_ même. Les lis alors
étaient d'accord avec l'honneur et avec l'espoir de la France. Depuis,
quand ils méritèrent d'être rejetés, un autre gros d'abeilles se vit,
qui piqua en sens inverse et les harcela longtemps avec gloire: à deux
siècles de distance, le rôle national est le même; la Ménippée et la
chanson de Béranger sont deux soeurs.
[Note 261: Et si l'on trouvait que je vais bien loin, en appliquant
cette gracieuse image à une production quelque peu rabelaisienne, qu'on
se rappelle, entre autres, ce riant et beau passage: «Le Roy que nous
demandons est déjà fait par la nature, né au vrai parterre des fleurs de
lys de France, rejeton droit et verdoyant du tige de saint Louis. Ceux
qui parlent d'en faire un autre se trompent et ne sauroient en venir à
bout: on peut faire des sceptres et des couronnes, mais non pas des roys
pour les porter; on peut faire une maison, non pas un arbre ou un rameau
verd...»]
Viendra-t-on maintenant nous préconiser le _Dialogue du Maheustre et du
Manant_, l'opposer rationnellement, comme on dit, à la _Ménippée_, lui
subordonner celle-ci, en insinuant qu'elle ne devrait reparaître qu'à la
suite et dans le cortège de l'autre? En France, tant qu'il y aura du
bon sens, de telles énormités ne se sauraient souffrir. Ce pamphlet du
_Maheustre_ et du _Manant_[262], très-curieux à titre de renseignement
historique, est lourd, assommant, sans aucun sel. Le _Manant_ est un
ergoteur, un procureur fanatique comme Crucé; ce _Manant_ n'a rien du
véritable esprit français, rien de notre paysan, de notre _Jacques
Bonhomme_, ni de notre _badaud_ de Paris malin et mobile. Il raisonne
avec une idée fixe, avec cette logique opiniâtre qui mène à l'absurde,
qui aboutirait en deux temps à l'Inquisition et à 93. Il n'est, après
tout, que l'organe des Seize; ce pamphlet a tout l'air d'une vengeance
sournoise décochée par les Seize _in extremis_ contre les faux frères
du parti et contre Mayenne. C'est comme qui dirait une apologie de la
portion la plus exagérée et la plus _pure_ de la Commune de Paris, qui
aurait paru à la veille du 9 thermidor. En ce qui est du sentiment
démocratique avancé dont on serait tenté par moments de faire honneur à
l'auteur et à sa faction, prenez bien garde toutefois et ne vous y
fiez guère: il y a quelque chose qui falsifie à tout instant cette
inspiration de bon sens démocratique, qui le renfonce dans le passé
et qui l'opprime, c'est l'idée catholique fanatique, l'idée
romaine-espagnole[263]. Non, dans l'ordre naturel, la _Satyre Ménippée_
ne saurait venir (comme paraît le désirer M. Bernard) à la queue du
_Maheustre_ et du _Manant_; ce _Manant_ reste une excentricité par
rapport à l'esprit de la France, tandis que la _Ménippée_ est bien au
coeur de cet esprit: c'est elle qui mène le triomphe.
[Note 262: Le _Maheustre_, ainsi nommé par une sorte de sobriquet,
représente l'homme d'armes ou le noble sans conviction bien profonde et
passé sous les drapeaux du roi de Navarre; le _manant_ représente le
franc paroissien de Paris, le ligueur-_ultra_, et qui serait, au besoin,
plus catholique que le pape.]
[Note 263: Voir notamment les pages 556, 557 (au tome III, édition
de la _Ménippée_ de Le Duchat, 1709), dans lesquelles quelques bonnes
vérités sur la noblesse sont contre-pesées tout à côté par les plus
serviles soumissions au clergé: les unes ne s'y peuvent séparer des
autres.]
Quant aux noms des auteurs anonymes du généreux pamphlet, M. Bernard ne
chercha pas moins querelle à notre ami, qui n'était coupable que d'avoir
suivi, dans le partage des rôles, les données constamment transmises,
et de s'y être joué, comme on fait en lieu sûr, avec quelque
complaisance.--Mais qui nous prouve que Pithou a réellement écrit la
harangue de d'Aubray, que Passerat et Nicolas Rapin ont fait les vers,
que Florent Chrestien...? Oh! pour le coup, il y a le témoignage
universel, la tradition consacrée. Que si M. Auguste Bernard exige
absolument qu'on lui produise, après plus de deux siècles, un acte
notarié et un procès-verbal authentique en faveur de ces noms, il peut
se flatter d'avoir gain de cause; mais, faute de ce certificat, auprès
de tous ceux qui entendent le mot pour rire, et qui savent encore saisir
au vol la voix de la Renommée, cette chose jadis réputée divine et
légère, la gloire de Pithou, de Rapin et de Passerat, n'y perdra rien.
C'est assez insister sur ce principal épisode de la vie littéraire de
notre ami. Ainsi Charles Labitte trouvait moyen vers le même temps de
faire excursion jusque par delà les sources mystiques de Dante, et de se
rabattre en pleine Beauce, au coeur de nos glèbes gauloises. Pourtant
cette vie de Rennes, loin de Paris, et malgré tous les dédommagements
des amitiés qu'il s'était formées, coûtait à ses goûts; il ne tarda pas
à désirer de nous revenir. Je trouve dans une lettre de lui, datée des
derniers temps de son séjour à Rennes (fin de février 1842) et adressée
à ce même ami d'enfance, M. Jules Macqueron, un touchant tableau de sa
disposition intérieure. On en aimera la sincérité parfaite du ton, rien
d'exagéré, une tristesse tempérée, si j'ose dire, de bonne humeur et de
résignation: à vingt-six ans, cette tristesse-là compte plus que bien
des violents désespoirs à vingt. On n'y sera pas moins frappé des
nobles croyances qui subsistaient debout en lui, même en ses jours
d'abattement:
«Quelques indulgentes et illustres amitiés qui me restent fidèles,
écrivait-il à son ami en songeant sans doute à MM. Villemain et
Cousin qui lui témoignaient un attachement véritable,--un peu de
persévérance et d'amour des lettres, voilà les éléments de mon mince
avenir. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, mon cher Jules, mon ambition
ne sera jamais déçue. Ce que j'en ai n'est pour moi qu'un moyen
factice d'occuper les heures et de distraire le dégoût de toutes
choses par l'activité. Il y a un mot de Bossuet (ou de Fénelon) qui
dit: «L'homme s'agite, et Dieu le mène.» Tout le secret de la
vie est là; il faut s'étourdir par l'action. De jour en jour,
d'ailleurs, j'ai moins la peur d'être détrompé, et ma philosophie se
fait toute seule. Je me suis aperçu que le bonheur, comme il faut
l'entendre, n'est autre chose, quand on n'en est plus aux idylles,
que le parti pris de s'attendre à tout et de croire tout possible.
La vie n'est qu'une auberge où il faut toujours avoir sa malle
prête. Cette théorie, qui est triste au fond, n'altère en rien ma
bonne humeur. Elle me donne le droit de ne plus croire qu'à très-peu
de choses, de me lier aux idées plutôt qu'aux hommes, de rire des
sols, de mépriser les fripons de toute nuance, de me réfugier plus
que jamais dans l'idéale sphère du vrai, du beau, du bien, et
d'avoir à coeur encore les bonnes, les vieilles, les excellentes
amitiés de quelques fidèles. La beauté dans l'art, la moralité en
politique, l'idéalisme en philosophie, l'affection au foyer...,
il n'y a rien après. Je ne donnerais pas une panse d'à de tout le
reste.»
On voit qu'en faisant bon marché de bien des choses et en jetant à la
mer une partie de son bagage, au moment où il entrait dans ce détroit
de la seconde jeunesse, la noble nature de notre ami ne se dépouillait
pourtant qu'autant qu'il le fallait: il savait garder au moral le plus
essentiel du viatique.
M. Tissot, qui avait connu Charles Labitte chez M. de Pongerville et
qui, sans préjugé d'école, sachant aimer le talent et la jeunesse, avait
été gagné à cette vivacité gracieuse, lui ménagea un honorable motif de
retour et de séjour à Paris, en l'adoptant pour son suppléant au Collège
de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a passé les
deux ou trois dernières années. Des fonctions si nouvelles le rejetèrent
à l'instant dans l'étude de l'antiquité; et comme il ne faisait rien
à demi, comme il portait en toute veine son insatiable besoin de
recherches et de lectures complètes, il devint en très-peu de temps un
érudit classique des plus distingués; mais s'étonnera-t-on que la vie se
consume à cette succession rapide de coups de collier imprévus, à
ces entrées en campagne avant l'heure et à ces marches forcées de
l'intelligence?
Que sera-ce si l'on ajoute qu'une fois présent à Paris, il redevint le
plus utile et le plus fréquent à cette _Revue_, la ressource habituelle
en toute rencontre, d'une plume toujours prête à chaque à-propos,
innocemment malicieuse, et tout égayée et légère au sortir des doctes
élucubrations?
Son ardeur d'application à l'antiquité et à la poésie latine marque
l'heure de la maturité de son talent, et elle contribua sans nul doute
à la déterminer. Le génie romain en particulier, grave et sobre, était
bien propre, par son commerce, à perfectionner cette heureuse nature,
à l'affermir et à la contenir, à lui communiquer quelque chose de sa
trempe, et à lui imprimer de sa discipline. Dans les derniers temps
de son enseignement, Charles Labitte avait fini par triompher d'une
certaine timidité qui lui restait en présence du public, et le succès,
de plus en plus sensible, qu'il recueillait autour de lui, l'excitait
dans cette voie où le conviaient d'ailleurs tant de sérieux attraits. On
a imprimé plusieurs des discours d'ouverture prononcés par lui, et dans
lesquels, pour le tour des idées et la forme de l'érudition, il semblait
d'abord marcher sur la trace de cet autre agréable maître M. Patin;
puis, bientôt, par des articles approfondis sur des auteurs de son
choix, il dégagea sa propre originalité, il la porta dans ces sujets
anciens, en combinant, autant qu'il était possible à cette distance, la
biographie et la critique, en poussant l'une en mille sens à travers
l'autre. Les érudits, en définitive, étaient satisfaits, les gens
instruits trouvaient à y apprendre, et tout esprit sérieux avait de
quoi s'y plaire; la conciliation était à point. Les deux articles sur
_Varron_ et sur _Lucile_ [264] résolvaient entièrement la question
du genre; l'auteur n'avait plus qu'à poursuivre et à en varier les
applications. Et que n'eût-il pas fait en peu d'années à travers ce
fonds, toujours renaissant, que n'en eût-il pas tiré avec son talent
dispos, sa facilité d'excursion et son abondance d'aperçus? Ses
papiers nous révèlent l'étendue de ses plans; les titres seuls en sont
ingénieux, et attestent l'invention critique: il avait préparé un
article sur _les Femmes de la Comédie latine_, particulièrement sur
celles de Térence, et un autre intitulé _la Tristesse de Lucrèce_. Ce
dernier projet nous touche surtout, en ce que notre ami s'y montre à
nous comme ayant sondé plus avant qu'il ne lui semblait habituel les
dégoûts amers de la vie et le problème de la mort. Il voyait dans le
poète romain, non pas un aride représentant de l'épicuréisme, mais une
victime superbe de l'anxiété: «Fièvre du génie, disait-il, désordonnée,
mais géométrique; ne vous y fiez pas: sous ces lignes sévères, il y a du
trouble.» Il disait encore: «C'est le dernier cri de la poésie du passé.
A la veille du Calvaire, elle prophétise le _oui_ par le _non_; elle
prouve le trouble, l'attente, le désir d'une solution. C'est un Colomb
qui se noie avant d'arriver, ou plutôt qui s'en retourne.--Ajax en
révolte s'écriait: _Je me sauverai malgré les Dieux_; et Lucrèce: _Je
m'abîmerai à l'insu des Dieux_.» Il s'attachait, dans la lecture du
livre, à dessiner l'âme du poète, à ressaisir les plaintes émues que le
philosophe mettait dans la bouche des adversaires, et qui trahissaient
peut-être ses sentiments propres; il relevait avec soin les affections
et les expressions modernes, cet ennui qui revient souvent, ce
_veternus_, qui sera plus tard l'_acediu_ des solitaires chrétiens, le
même qui engendrera, à certain jour, l'_être invisible_ après lequel
courra Hamlet, et qui deviendra enfin la _mélancolie_ de René. Ce
suicide final qu'on raconte de Lucrèce ne lui semblait peut-être qu'un
retour d'accès d'un mal ancien: «L'air d'autorité, écrivait-il, ne
suffit pas à déguiser ses terreurs; voyez, il s'en revient pâle
comme Dante; l'armure déguise mal l'émotion du guerrier.» Il croyait
discerner, sous cet athéisme dogmatique, comme sous la foi de Pascal,
le démon de la _peur_. Je n'oserais affirmer que toutes ces vues soient
parfaitement exactes et conformes à la réalité: en général, on est tenté
de s'exagérer les angoisses des philosophes qui se passent des croyances
que nous avons; on les plaint souvent bien plus qu'ils ne sont
malheureux. Quiconque a traversé, dans son existence intellectuelle,
l'une de ces phases d'incrédulité stoïque et d'épicuréisme élevé, sait à
quoi s'en tenir sur ces monstres que de loin on s'en figure. Si Lucrèce
nous rend avec une saveur amère les angoisses des mortels, nul aussi n'a
peint plus fermement et plus fièrement que lui la majesté sacrée de la
nature, le calme et la sérénité du sage; à ce titre auguste, le pieux
Virgile lui-même, en un passage célèbre, le proclame heureux: _Félix qui
potuit rerum_, etc... Quoi qu'il en soit cependant de l'énigme que le
poëte nous propose, et si tant est qu'il y ait vraiment énigme dans son
oeuvre, c'était aux expressions de trouble et de douleur que s'attachait
surtout notre ami; le livre III, où il est traité à fond de l'âme
humaine et de la mort, avait attiré particulièrement son attention; dans
son exemplaire, chaque trait saillant des admirables peintures de la
fin est surchargé de coups de crayon et de notes marginales, et il
s'arrêtait avec réflexion sur cette dernière et fatale pensée, comme
devant l'inévitable perspective: «Que nous ayons vécu peu de jours, ou
que nous ayons poussé au delà d'un siècle, une fois morts, nous n'en
sommes pas moins morts pour une éternité; et celui-là ne sera pas couché
moins longtemps désormais, qui a terminé sa vie aujourd'hui même, et
celui qui est tombé depuis bien des mois et bien des ans:
Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit;
Nec minus ille diu jam non erit, ex hodierno
Lumine qui finem vitaï fecit, et ille
Mensibus atque annis qui multis occidit ante.»
[Note 264: Livraisons de la _Revue_ du 1er août et du 1er octobre
1845.]
Notre ami était donc en train d'attacher ses travaux à des sujets et à
des noms déjà éprouvés, et les moins périssables de tous sur cette terre
fragile; il voguait à plein courant dans la vie de l'intelligence;
des pensées plus douces de coeur et d'avenir s'y ajoutaient tout bas,
lorsque tout d'un coup il fut saisi d'une indisposition violente, sans
siège local bien déterminé, et c'est alors, durant une fièvre orageuse,
qu'en deux jours, sans que la science et l'amitié consternées pussent se
rendre compte ni avoir prévu, sans aucune cause appréciable suffisante,
la vie subitement lui fit faute; et le vendredi 19 septembre 1845, vers
six heures du soir, il était mort quand il ne semblait qu'endormi.
«Il est mort, s'écriait Pline en pleurant un de ses jeunes amis[265], et
ce qui n'est pas seulement triste, mais lamentable, il est mort loin
d'un frère bien-aimé, loin d'une mère, loin des siens... _procul a
paire amantissimo, procul a matre_... Que n'eût-il pas atteint, si ses
qualités heureuses eussent achevé de mûrir! De quel amour ne brûlait-il
pas pour les lettres! que n'avait-il pas lu! combien n'a-t-il pas
écrit! _Quo Me studiorum amore flagrabat! quantum legit! quantum
etiam scripsit!» Toutes ces paroles ne sont que rigoureusement justes
appliquées à Charles Labitte, et celles-ci le sont encore[266], que je
détourne à peine: «Fidèle à la tradition, reconnaissant des aînés et
même des maîtres (pour mieux le devenir à son tour), qu'il ressemblait
peu à nos autres jeunes gens! Ceux-ci savent tout du premier jour, ils
ne reconnaissent personne, ils sont à eux-mêmes leur propre autorité:
_statim sapiunt, statim sciunt omnia,... ipsi sibi exempla sunt_; tel
n'était point Avitus...» Nous pourrions continuer ainsi avec les paroles
du plus ingénieux des anciens bien mieux qu'avec les nôtres, montrer
cette ambition honorable que poursuivait notre ami, non point l'_édilit_
comme Julius Avitus, mais la pure gloire littéraire qu'il avait tout
fait pour mériter, et dont il était sur le point d'être investi... _et
honor quem meruit tantum_. Pourtant nous nous garderions d'ajouter que
tous ces fruits de tant d'espérance s'en sont allés avec lui, _quae nunc
omnia cum ipso si ne fructu posteritatis aruerunt_. Non, tout de lui ne
périra point; quelques-uns de ses écrits laisseront trace et marqueront
son passage. Oh! que du moins les Lettres qu'il a tant aimées le
sauvent! Et tâchons nous-mêmes, nous qui l'avons si bien connu, de les
cultiver assez pour mériter d'arriver jusqu'au rivage, et pour y déposer
en lieu sûr ce que nous portons de plus cher avec nous, la mémoire de
l'ami mort dans la traversée et enseveli à bord du navire!
1er mai 1846.
[Note 265: Lettre XI du livre V.]
[Note 266: Lettre XXIII du livre VIII.]
RÉCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY
À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.