15 septembre 1849.

M. DE RÉMUSAT

(PASSÉ ET PRÉSENT, mélanges)

A voir ce que deviennent sous nos yeux certains personnages historiques

célèbres, et comme tout cela se grossit et s'enlumine, se dénature ou

(disent les habiles) se transfigure à l'usage de cette niasse confuse et

passablement crédule qu'on appelle la postérité, on se sent ramené, pour

peu qu'on ait le sentiment du juste et du fin, à des sujets qui, en

dehors des tumultueux concours, offrent à l'observation désintéressée un

fond plus calme, un sérieux mouvement d'idées et le charme infini des

nuances. Les nuances se confondent et s'évanouissent à mesure qu'on

s'éloigne. Que reste-t-il alors de cet ensemble de particularités vraies

qui distinguaient une physionomie vivante et qui la variaient dans un

caractère unique, non méconnaissable? A quelles chances une figure dite

historique n'est-elle pas soumise, sitôt qu'échappant aux premiers

témoins, elle passe aux mains des commentateurs subtils, des érudits

sans jugement, ou, qui pis est, des tribuns et des charlatans de place,

des rhéteurs et sophistes de toutes sortes qui trafiquent indifféremment

de la parole? Si nous-mêmes nous avons été témoins et que nous puissions

comparer nos premières impressions sincères avec l'idole usurpatrice, le

dégoût nous prend, et l'on se rejette plus que jamais vers le naturel

et le réel, vers ce qui fait qu'on cause et qu'on ne déclame pas. On

s'attache surtout à l'élite, à ce qui est apprécié de quelques-uns, des

meilleurs, à ce qui nous fait sentir à sa source la vie de l'esprit.

Heureux si on peut le rencontrer non loin de soi! Il y a, sachons-le

bien, dans chaque génération vivante quelque chose qui périt avec elle

et qui ne se transmet pas. Les écrits ne rendent pas tout, et, des

qu'on a affaire à des pensées délicates, le meilleur est encore ce qui

s'envole et qui a oublié de se fixer. On sait qu'il y a des langues

d'Orient dans lesquelles toute une portion vocale ne s'écrit point; il

en est ainsi de chaque littérature. Tout ce qui a vécu d'une vie sociale

un peu compliquée à son esprit à soi, son génie léger, qui disparaît

avec les groupes qu'il anime. Les successeurs sont tentés d'en tenir peu

de compte, même quand ils s'en portent les héritiers. Lorsque vient le

lendemain, on ramasse le fruit d'hier, mais on n'a pas eu la fleur; et

ce fruit même, on ne l'a pas vu, on ne l'a pas cueilli sur l'arbre dans

sou velouté et dans sa fraîcheur de duvet. Une fois à distance, on

parle des choses en grand, c'est-à-dire le plus souvent en gros. Même

lorsqu'on croit les savoir le mieux, on court risque de tomber dans des

confusions qui feraient hausser les épaules à ceux dont on parle, s'ils

revenaient au monde. Tel qui, dans le temps, n'aurait pas été admis à

l'antichambre chez Mme de La Fayette ou chez Mme de Maintenon, est homme

à célébrer intrépidement les élégances du grand siècle. Le XVIIIe siècle

est depuis longtemps en proie à des amateurs et soi-disant connaisseurs

qui n'ont pas l'air d'eu distinguer les divers étages, de soupçonner

ce qui, par exemple, sépare Dorât de Rulhière. L'_à-peti-prés_ et le

_péle-mele_ se glissent partout.

Cela fait souffrir. Mais quand il s'agit de morts déjà anciens, et dont

la dépouille est à tout le monde, comment venir prétendre qu'on les

possède mieux, qu'on a la tradition de leur manière et la clef de leur

esprit, plutôt que le premier venu qui en parlera avec aplomb et d'un

air de connaissance? Avec les vivants du moins, on a des juges, des

témoins de la ressemblance, un cercle rapproché qui peut dire si, au

milieu de tout ce qu'on a sous-entendu ou peut-être omis, on a pourtant

touché l'essentiel, et si l'on a saisi l'idée, l'air du personnage.

Aujourd'hui donc, en dépit de ce qu'il y a d'un peu plat où d'un peu

gros dans les vogues du jour, consolons-nous avec un des hommes qui sont

le plus faits pour intéresser et pour piquer la curiosité de ceux qui

ont le plaisir d'être leurs contemporains; car s'il a beaucoup écrit, il

n'a publié qu'une moitié de ses oeuvres et n'a livré qu'une des faces de

son talent; car, eût-il tout publié, il aurait encore plus d'idées

qu'il n'en aurait produit dans ses livres. Il est le libre causeur par

excellence; il a de l'ancienne société le ton, le goût, les façons

déliées, avec tous les principes (y compris les conséquences) de

la nouvelle; il a de bonne heure épousé et professé les doctrines

généreuses de son temps, et il n'en a pris aucun lieu commun. A dix-huit

ans il était le plus précoce et le plus formé des esprits sérieux, et il

se retrouve le plus jeune à cinquante.

M. Charles de Rémusat est né à Paris sous le Directoire (14 mars 1797);

ses parents tenaient à l'ancien régime par les manières, par les

habitudes, mais sans aucun de ces liens de naissance ou de préjugé qui

enchaînent. Nous avons dit et montré ailleurs quelle était sa mère[221].

Le jeune enfant grandit auprès d'elle dans une liberté aimable, dans une

familiarité qui l'initiait aux réflexions de cette femme distinguée, sur

laquelle il devait bientôt agir à son tour. Cette enfance heureuse se

pourrait presque comparer à une promenade dans laquelle un très-jeune

frère rejoint, à pas inégaux, sa soeur aînée qui lui fait signe et qui

l'attend. Pour le jeune Rémusat, le salon précéda le collège. Il

y entendait parler de bien des choses, surtout de littérature, de

Corneille et de Racine, de Geoffroy et de Voltaire, des Grecs et des

Romains, de tout ce dont on causait volontiers alors, après les excès de

la Révolution, avant le réveil de 1814, à l'ombre du soleil de l'Empire,

«à cette époque, nous dit-il, _où l'on avait de l'esprit, mais où l'on

ne pensait pas_.»

[Note 221: Voir l'article sur Mme de Rémusat (_Portraits de Femmes_).]

Penser, en effet, c'est n'être jamais las, c'est recommencer toujours,

et l'on avait horreur de rien recommencer. Après de telles secousses,

la société tout entière fait comme un homme qui a éprouvé de grands

malheurs et qui n'aspire plus qu'au repos, aux douceurs d'une vie

commode, et, s'il se peut, agréablement amusée. Les plus délicats se

rejettent sur les distractions de l'esprit; mais du fond des choses, il

en est question aussi peu que possible; on craindrait de rouvrir l'abîme

et d'y revoir les monstres.

Cette tiédeur d'opinion, cette paresse et presque cette peur de penser,

du moment qu'il s'en rendit compte, devint une des antipathies du jeune

homme et l'ennemi principal qu'il se plut tout d'abord à harceler. Ce

fut comme le premier but de son sarcasme et de son dédain, dès que sa

propre nature se déclara; ce fut le jeu de ses premières armes. Depuis

lors, et sous quelque forme qu'il l'ait retrouvée, il n'a cessé de

guerroyer contre, de combattre cette lâche indifférence, et il ne lui

fait pas plus de grâce sous sa lourde et matérielle enveloppe de 1847

que sous sa légèreté frivole de 1817. A l'élégance près, c'est bien la

même à ses yeux; et lorsque tant d'autres, et des plus vaillants, se

sont lassés à la peine et ont renoncé dans l'intervalle, il semble avoir

conservé contre elle sa jeune et chevaleresque ardeur. C'est que M. de

Rémusat, par instinct comme par doctrine, croit que la stagnation est

mortelle à la nature de l'homme; il pense qu'elle corrompt autant

qu'elle ennuie, et il prendrait volontiers pour sa devise cette parole

du grand promoteur Lessing, laquelle peut se traduire ainsi: «Si

l'Être tout-puissant, tenant dans une main la vérité, et de l'autre

la recherche de la vérité, me disait: _Choisis_, je lui répondrais: O

Tout-Puissant, garde pour toi la vérité, et laisse-moi la recherche de

la vérité.»--Marcher vaillamment et toujours, dût-on même ne jamais

arriver, c'est encore après tout une haute destination de l'homme[222].

[Note 222: Voir, pour les curieux, et comparer avec le mot de Lessing

l'épigramme XXXIIIe de Callimaque, et aussi ce que dit Pascal de la

_chasse_ et du _lièvre_: «On n'en voudrait pas s'il étoit offert.»]

Mais, si précoce que fût le jeune Rémusat, nous l'avons un peu devancé.

Un jour il sort assez à contre-coeur du salon de sa mère, et le voilà

qui entre au collége. Il fit d'excellentes études au Lycée Napoléon,

sans pourtant obtenir plus de deux accessits au Concours. Durant la

dernière année, en rhétorique, il avait eu d'assez grands succès en

discours français pour être le candidat le plus désigné à la couronne

universitaire; mais les événements politiques de 1814 lui firent quitter

le collége avant la fin de l'année. Ce fut un autre brillant élève de la

même classe, M. Dumon, qui remporta le prix.

Tout en suivant ses études, le jeune homme, on le pense bien, ne s'y

astreignait pas. Son esprit sortait du cadre et se jouait à droite et

à gauche sur toutes sortes de sujets. Pourtant il était, durant ce

temps-là, sous la direction spéciale d'un maître bien docte et de la

bonne école, M. Victor Le Clerc. M. Le Clerc a composé, comme chacun

sait, de savants ouvrages; il en a fait de spirituels. M. de Rémusat

peut en partie s'ajouter à ces derniers[223]. Sous ce régime d'une

instruction forte qui laissait subsister l'élan naturel, il se

développait sans contrainte; tout en acquérant un solide fonds d'études,

son esprit se tenait au-dessus et s'émancipait. Mais il a dû à cette

nourriture première, si bien donnée et si bien reçue, son goût marqué

pour les nobles sources de l'antiquité, sa connaissance approfondie de

la plus belle et de la plus étendue des langues politiques, cet

amour pour Cicéron qui est comme synonyme du pur amour des lettres

elles-mêmes; et, quelques années après (1821), il payait à M. Le Clerc

sa dette classique, en traduisant pour la grande édition de l'Orateur

romain le traité _De Legibus._ Une préface, non-seulement érudite, mais

philosophique, d'un ordre élevé, y met en lumière les divers systèmes

des anciens sur le principe du droit, et témoigne d'un esprit devenu

maître en ces questions, et qui s'entend avec Chrysippe comme avec Kant.

[Note 223: Comme souvenir littéraire du temps de cette éducation, j'ai

entre les mains une rare brochure, un petit poëme (_Lysis_) censé trouvé

par un jeune Grec sous les ruines du Parthénon, et dont M. J. V. Le

Clerc se donnait pour éditeur (chez Delalain, 1814). Ce poème est, en

quelque sorte, dédié par l'épilogue à Mme de Rémusat la mère: [Grec:

theagar hê moi gelpis hêdei eureto].... C'est ainsi que les Ménage, les

Boivin et les La Monnoyc avaient autrefois célébré Mme de La Fayette ou

Mme d'Aguesseau.]

Dès le collége une vocation chez lui s'était déclarée très-vive. Il

faisait des vers, surtout des chansons. J'en ai parcouru tout un recueil

manuscrit, duquel je ne me crois permis de rien détacher. Les premières

remontent à 1812. Le jour qu'il a quinze ans, le jour qu'il en a

dix-sept, il chante, il jette au vent son gai refrain à travers les

grilles du lycée, dans les courts intervalles du tambour. Il parcourt sa

vie passée et note déjà ce qu'il appelle ses _âges_. Sa jeune veine a,

pour tous les événements qui l'émeuvent, des couplets très-naturels et

très-aimables. Quelquefois c'est une épître à la Gresset qu'il adresse

à sa mère du fond de sa _pédantesque guérite;_ il vient de lire _la

Chartreuse._ Quelquefois c'est une romance plaintive qui s'échappe, ou

bien quelque élégie inspirée par le sentiment, et qui me rappelle sans

trop d'infériorité la belle pièce de Parny sur l'_absence._ Mais la

forme habituelle et facile pour lui, celle à laquelle il revient de

préférence et qui se présente d'elle-même, c'est la chanson. Plus tard,

dans un article sur Béranger, il nous en a donné la théorie d'après

nature. Dans cette page charmante, il n'a eu qu'à se ressouvenir et à

nous raconter son propre secret:

«Mais qui mieux que l'auteur lui-même, nous dit-il, ressent cette

harmonie mutuelle du langage et du chant? Demandez-lui compte de son

travail, à peine saura-t-il vous en faire le récit. Un jour, pourra-t-il

vous dire, il se trouvait dans une disposition vague de rêverie et

d'émotion, il éprouvait le besoin d'adoucir un chagrin ou de fixer un

plaisir. Des sensations à peine commencées se pressaient en lui, des

images informes et riantes passaient devant ses yeux. Peu à peu il

s'anime davantage; une image plus précise se retrace à lui, et il veut

la saisir et la chanter. Ou bien c'est un sentiment qui se prononce et

qui bientôt demande et inspire une expression poétique et musicale;

peut-être un air connu, dans un secret accord avec sa disposition

présente, vient comme par hasard errer sur ses lèvres et lui dicte

un refrain qui semble traduire la note par la parole; parfois enfin

quelques mots fortuitement rassemblés, qui représentent une image, qui

forment un vers, lui viennent à l'esprit, et bientôt rappellent un air

qui les relève et les anime. Alors la chanson commence; on l'écrit

presque sans la juger, avec peine ou facilité, mais toujours avec une

sorte d'émotion, une certaine accélération dans le mouvement du sang,

qui, tant qu'elle dure, fait l'illusion du talent et ressemble à la

verve. Sûrement ici _l'art et le bon sens_, recommandés par Boileau

_même en chanson_, jouent leur rôle, et surtout à présent que le style

de ce petit poème doit être si travaillé et la composition si remplie.

Mais, malgré le soin de l'élégance, de la propriété, de la rime, jamais

le poète ne rentre complètement dans son sang-froid; l'émotion première

persiste; l'air sans cesse fredonné, le refrain sans cesse redit,

suffisent pour la soutenir, et la chanson, eût-elle coûté tout un jour

de travail, semble toujours faite d'un seul jet. On ne sait quelle

douceur s'attache à cette sorte de composition si frivole, si commune,

si peu estimée. On rendrait mal cet oubli de toutes choses et de

soi-même où elle jette un instant celui qui s'y livre, cette rêverie, ce

trouble, cet abandon où l'âme, uniquement préoccupée d'une image, d'un

sentiment, d'une sensation même, perd un moment le souvenir et la

prévoyance, et se berce elle-même du chant qui lui échappe. Encore une

fois on croirait qu'il y a dans la chanson quelque chose qui vient

apparemment de la musique, et qui donne à un divertissement de l'esprit

la vivacité d'un plaisir des sens. Peut-être l'imagination seule

opére-t-elle ce prestige, l'imagination qui sait tout embellir, la

douleur qu'elle adoucit, comme le plaisir qu'elle relève....»

Doué de la sorte et sentant comme il sentait, il était impossible qu'il

contînt sa chanson aux simples sujets d'amour ou de table et à la

camaraderie de collége [224]; les intérêts de gloire, de patrie, les

événements publics, devaient y retentir aussi, et, en un mot, lui qui

chantait depuis 1812, devait naturellement, inévitablement, entrevoir et

pressentir dans ses refrains les mêmes horizons que découvrait vers

le même temps Béranger. C'est en effet ce qui arriva. Sa chanson

adolescente était en train de se transformer, d'enhardir son aile, quand

la publication du premier recueil de Béranger, à la fin de 1815, vint

faire une révolution dans l'art et dans son esprit: «Je ne crois pas,

nous dit M. de Rémusat, qu'aucun ouvrage d'esprit m'ait causé une

émotion plus vive que la chanson _Rassurez-vous, ma mie, ou Plus de

politique_.» De lui-même il en avait fait une à cette époque, dans le

même sentiment, intitulée _Dernière Chanson, ou le 20 novembre_ (1815)

[225]. Une autre intitulée _le Vaudeville politique_, et dans laquelle

il retrace toute l'histoire du noël satirique en France, montre à

quel point il comprit dès le premier jour le rôle de la _chanson

représentative_.

[Note 224: Bon nombre des plus anciens couplets de M. de Rémusat

furent composés pour un diner de camarades de collége, auquel

assistaient tous les mois MM. Victor Le Clerc, Naudet, Odilon Barrot,

Germain, et Casimir Delavigne, M. Scribe à partir de 1817; etc, etc.]

[Note 225: Ce mois néfaste de novembre 1815 fut l'époque duprocès

de Ney, du procès de Lavalette, du projet de loi sur les juridictions

prévôtales présenté à la Chambre des députés par le duc de Feltre, du

projet d'_amnistie_ avec _catégories_ proposé par M. de La Bourdonnaye.

Le procès de M. de Lavalette commença le 20 novembre, et celui du

maréchal Ney le 21.--Le refrain du jeune Rémusat était presque le même

que celui de Béranger, par exemple:

Mais comment offrir à nos belles

Des coeurs flétris, des bras vaincus?

Nos chants seraient indignes d'elles:

_Français, je ne chanterai plus!_

Mais ici le refrain allait dans le sens direct du couplet. Le refrain

de Béranger, au contraire, qui tombait presque dans les mêmes termes,

allait en sens inverse du reste des paroles, et de ce contraste sortait

l'amère ironie:

Oui, ma mie, il faut vous croire,

Faisons-nous d'obscurs loisirs:

Sans plus songer à la gloire,

]

Cette émotion qu'éprouvait le jeune homme, ce premier tressaillement

qui, dans une pensée depuis si sérieuse et si diversement remplie, a

laissé une trace si vive, qu'était-ce donc? C'était surprise et joie de

voir réalisée à l'improviste une forme de ce qu'il avait lui-même plus

confusément rêvé, c'était de rencontrer sous cette forme légère un idéal

déjà à demi connu. Chaque fois qu'un génie favorisé trouve ainsi à point

une de ces inspirations fécondes qui doivent pénétrer et remuer une

époque, il arrive d'ordinaire, qu'au début plus d'un esprit distingué se

reconnaît en lui, et s'écrie, et le salue aussitôt comme un frère aîné

qui ouvre à ses puînés l'héritage. Ce génie heureux ne fait qu'achever

le premier et devancer avec éclat ce que plusieurs autres cherchaient

tout bas et soupçonnaient à leur manière. De quelque nouveau monde qu'il

s'agisse, petit ou grand, quand le Christophe Colomb le découvre, bien

d'autres étaient déjà en voie de le chercher. Ainsi Béranger, ainsi

Lamartine, dans les oeuvres premières qui, seules encore, quoi qu'ils

fassent, resteront l'honneur original de leur nom, apparurent comme

l'organe soudain et comme la voix d'un grand nombre qui crurent tout

aussitôt reconnaître et qui applaudirent en eux des échos redoublés

de leurs propres coeurs. Tout concert unanime est à ce prix. Cette

explication que je crois vraie, si elle intéresse jusqu'à un certain

point les admirateurs dans la gloire du poète admiré, n'ôte pourtant

rien, ce me semble, à la beauté du sentiment, et elle ramène le génie

humain à ce qu'il devrait être toujours, à une condition de fraternité

généreuse et de partage.

Dormons au sein des plaisirs.

Sous une ligue ennemie

Les Français sont abattus:

Rassurez-vous, ma mie,

Je n'en parlerai plus.

J'ai cru devoir insister sur ce premier coin de l'esprit de M. de

Rémusat. Chacun plus ou moins a son défaut qu'il avoue et son défaut

qu'il cache, et ce dernier le plus souvent n'est pas le moindre. Chez

quelques-uns, il en est ainsi des talents: on a son talent public,

avoué, et son talent confidentiel, intime, lequel, chez les gens

d'esprit, n'est jamais le moins piquant, ni surtout le moins naturel.

Ceux qui n'ont connu de M. de Lally-Tolendal que ses plaidoyers

pathétiques et ses effusions oratoires, et qui n'ont pas entendu ses

délicieux _pots-pourris_ tout pétillants de gaieté, n'ont vu que le

personnage et n'ont pas su tout l'homme. L'esprit de M. de Rémusat

se manifeste sans doute avec bien de la diversité dans ses écrits

présentement publiés; on l'apprécie tout à la fois comme critiqué, comme

philosophe, comme moraliste non moins élevé qu'exquis et pénétrant; mais

il y a autre chose encore, il y a en lui un certain artiste rentré qui

n'a pas osé ou daigné se produire, ou plutôt il n'y a rien de rentré,

car il s'est, de tout temps, passé toutes ses fantaisies d'imagination,

il s'est accordé toutes ses veines. Seulement il n'a pas mis le public

dans sa confidence; il a fait avec ses bonnes fortunes littéraires comme

l'élégiaque conseille de faire en des rencontres plus tendres:

Qui sapit, in tacito gaudeat ille sinu;

il a été discret et heureux avec mystère, ou du moins il n'a laissé

courir et s'ébattre ces enfants de son plaisir que dans un petit nombre

de cercles enviés qui en ont joui avec lui. Les anciens avaient de ces

propos charmants qui ne se tenaient qu'à la fin des banquets, entre soi,

_sub rosa_, comme ils disaient, et qui ne se répétaient pas au dehors.

Une partie du talent de M. de Rémusat ne s'est ainsi produite, en

quelque sorte, que _sous la rose_. Voilà une manière d'épicuréisme qu'il

faut dénoncer. Il en est résulté que ceux à qui un heureux hasard n'a

pas fait entendre quelqu'une de ses jolies chansons, par exemple _le

Guide, le Néophyte doctrinaire_;--que ceux surtout qui n'ont pas assisté

aux lectures de sa pièce d'Abélard, où cette vivacité première se

retrouve, associée à de hautes pensées, à de la passion profonde et à un

puissant intérêt dramatique, ne le connaissent pas encore tout entier.

Nous tâchons ici, sans indiscrétion, de trahir une partie de ce qui

se dérobe, et de hâter l'heure où ce rare esprit se verra forcé de se

livrer à tous dans tout son talent.

Le jeune Rémusat était encore au collège qu'une autre vocation bien

autrement grave, mais aussi irrésistible chez lui, se prononçait. Son

goût semblait ne le porter d'abord que vers la littérature proprement

dite, vers l'érudition grecque et latine; l'histoire en particulier

l'attirait peu. Il se plaisait à traduire pour s'exercer au style; la

forme le préoccupait plus que le fond, et il se sentait même une sorte

de prévention contre la pensée et les systèmes. Mais tout d'un coup,

étant en seconde, il entra un jour par curiosité dans la classe de

philosophie. La philosophie formait alors un cours accessoire et

facultatif pour les élèves de seconde et pour ceux de rhétorique. Un

M. Fercoc, homme distingué, ami de M. de La Romiguière et resté plus

condillacien que lui, y enseignait d'une manière attachante Locke et

Condillac, avec un certain reflet moral et sentimental du Vicaire

savoyard. Le jeune homme fut aussitôt saisi d'un attrait invincible; il

était venu par curiosité, il revint par amour, et se jeta à corps perdu

dans cette source nouvelle de connaissances. Méthode, opinions, il

embrassa tout avec ardeur. Il eut aussitôt du succès, et obtint, dès

cette année, une mention de philosophie au Concours. C'est de cette

époque, dit-il, qu'il commença à penser, à contracter un goût constant

pour la philosophie, et qu'il prit l'habitude d'employer pour son propre

compte les procédés analytiques recommandés dans l'école expérimentale.

Cette impression si vive, cette émotion presque passionnée qu'il est

assez rare d'éprouver en entrant dans une classe de philosophie, il l'a

rendue plus tard en quelque manière dans la personne de son Abélard[226]

entrant pour la première fois dans l'école du cloître; mais Abélard,

du premier jour, y entrait en conquérant, pour détrôner Guillaume de

Champeaux, et lui il resta d'abord, et encore assez longtemps après, le

disciple fervent et condillacien de cette première école. Ce ne fut qu'à

quelques années de là qu'il se retourna contre elle. Et même lorsqu'il

l'eut abandonnée, même depuis qu'il a marqué si haut sa place parmi

les défenseurs d'un autre système, prenez garde! si on insiste sur de

certains points, si on appuie, on retrouve aisément en lui un fond de

philosophie du XVIIIe siècle.

[Note 226: L'Abélard du drame.]

On ne retrouve pas moins, à l'occasion, un ancien fond de libéralisme

beaucoup plus net et plus marqué, s'il m'est permis de le dire, que chez

aucun des hommes distingués qui ont passé par la nuance doctrinaire.

C'est que M. de Rémusat à son début, et de 1814 à 1818, fut d'abord un

libéral pur et simple, sans tant de façons. Sur ce fond solide et uni il

a, depuis, brodé toutes sortes de délicatesses; un esprit comme le sien

ne saurait s'en passer. Mais dès qu'on se met à appuyer, dès qu'une

circonstance le presse, la fibre première a tressailli: on a l'ami franc

et résolu de la liberté et le philosophe qui tire la pensée comme une

arme, en jetant le fourreau.

Dans toute nature éminente, pour la bien connaître, l'étude des origines

et de la formation importe beaucoup; ici elle est plus essentielle que

jamais, quand il s'agit de quelqu'un dont le premier caractère a été une

maturité prodigieusement précoce, et qui, bien que si multiple et si

fin dans ses éléments, se montrait déjà à vingt ans ce qu'il est

aujourd'hui. Dans la préface de ses récents _Mélanges_[227], M. de Rémusat

a tracé quelque chose de cette histoire, mais il l'a fait d'une manière

plutôt abstraite, en la généralisant et en l'étendant à ses jeunes amis

d'alors et à ses contemporains; il a évité le je aussi soigneusement que

les philosophes d'autrefois l'évitaient; on dirait qu'il a eu peur du

_moi_. Nous prendrons sur nous de le lui restituer ici.

[Note 227: Page 23.]

Il sortait donc du collège et il entrait décidément dans le monde,

l'année même de la Restauration; il avait tout juste dix-sept ans. Son

horizon politique en était au crépuscule. La Restauration le rendit

subitement libéral; il lui sembla qu'un voile tombait de devant ses yeux

et que la Révolution s'expliquait pour lui. Cet éveil fut si puissant,

que l'amertume de la victoire de l'étranger s'en adoucit un peu dans son

coeur, et que le souvenir de cette époque lui est demeuré surtout comme

celui d'une émancipation intellectuelle: «C'est pour cela, dit-il avec

ce tour d'esprit qui est le sien et où le sérieux et la raillerie se

mêlent, c'est pour cela que je n'ai jamais eu un grand fonds d'aigreur

contre la Restauration; je lui savais gré en quelque sorte de m'avoir

donné les idées que j'employais contre elle.»

Il faudrait se bien représenter ici la physionomie du monde où vivaient

ses parents, une variété du grand monde, aimable, polie, distinguée de

manières et de goût, mais fort tempérée d'idées, et sans mouvement à

cet égard, sans initiative. Enfant de ce monde-là, pour avoir grandi au

milieu, pour y être né, il en a tout naturellement le ton, la légèreté,

la causerie sur tout sujet, le sentiment du ridicule; mais il fait

tout bas ses réserves, il a ses idées de _derrière la tête_ (comme

les appelle Pascal), et il ne les dit pas. Voltairien, libéral,

métaphysicien _in petto_, croyant à la vérité, disposé à écrire, il sent

très-bien que ce n'est point là le lieu pour étaler toutes ces choses

de nature si vive et si entière, et qui vont mal avec la transaction

perpétuelle dont la bonne grâce sociale se compose: «C'était son

plaisir, nous dit-il, son orgueil, que de sentir fermenter secrètement

en lui les idées et même les passions du siècle, au milieu de ces salons

conservateurs, à opinions royalistes et religieuses modérées, mais

superficielles.» De cette philosophie, en particulier, qu'il avait trop

à coeur pour la risquer devant tous, il aurait dit volontiers alors ce

que le poète a dit du culte de la muse:

My shame in crowds, my solitary pride!

Lui, il aurait plutôt montré ses chansons, bien sûr qu'on les lui aurait

plus facilement pardonnées.

Cependant, même à cette époque de travail solitaire et de logique

presque absolue, même avant aucune initiation doctrinaire, cette fine

nature était toute seule assez avertie, assez curieuse d'impartialité et

assez difficile sur les conclusions, pour s'efforcer de concilier ses

idées avec la modération véritable, et pour se garder de ce qu'avaient

naturellement d'âpre et d'un peu grossier la politique et la philosophie

révolutionnaires. C'était à la fois instinct d'un goût délicat, ennemi

du commun, et sentiment d'un esprit équitable, qui lient compte des

choses. Aussi, en même temps qu'il n'hésitait pas à mettre ses principes

au-dessus des dynasties et des gouvernements, le jeune démocrate

philosophe savait s'interdire l'espérance de rien renverser pour la pure

satisfaction de ses principes, et il ne rejetait pas le voeu honorable

qu'on pût _ramener peu à peu le fait_, comme on disait, _sous l'empire

du droit_. En un mot, il s'évertuait à concilier dans sa pensée les

institutions avec les théories. A aucune époque (c'est une justice qu'il

peut se rendre), il n'a regardé le renversement comme un but; mais il

l'a toujours accepté comme une chance.

Qu'une remarque ici, une conjecture me sait permise. Le monde même où il

vivait, et contre lequel il était en garde, dut, ce me semble, l'aider

en ce travail de modération plus que l'éminent jeune homme ne le crut

peut-être. Habitant en quelque sorte dans deux atmosphères, il portait

et gardait, sans y songer, de l'une dans l'autre. Il serait injuste de

ne juger un milieu que par l'endroit où l'on s'en sépare, et d'omettre

tout ce qu'il nous a insensiblement communiqué. La tiédeur d'opinions de

la société pouvait sans doute l'impatienter souvent, l'irriter même un

peu, et il aspirait à des régions plus franches; mais aussi, à peine

rentré dans cet air plus vif de l'intelligence pure, il conservait un

liant que l'école ne connut jamais, il cherchait un tempérament, il

concevait des distinctions, des transitions, qui étaient autant de

ressouvenirs de ce qu'il venait de quitter. L'homme d'esprit et l'homme

du monde gardaient encore à vue le théoricien, et le sentiment du réel

ne l'abandonnait pas. Dans ce monde d'ailleurs qu'il savait si bien, et

parmi les amis particuliers de sa mère, se trouvaient deux hommes qu'il

ne saurait avoir été indifférent à aucun bon esprit d'avoir connus et

pratiqués dès la jeunesse. Ceux qui n'ont eu l'honneur d'aborder que

tard M. Molé et M. Pasquier peuvent bien apprécier tout ce qu'on apprend

à les voir et à les entendre, et que la théorie moderne ne supplée

pas. Sans me permettre d'entrer ici dans les différences qui les

caractérisent et en laissant de côté ce qu'il y a de particulier dans

chacun d'eux, j'avoue pour mon compte avoir ignoré jusque-là, avant

de l'avoir considéré dans leur exemple, ce que c'est que la justesse

d'esprit en elle-même, cette faculté modérée, prudente, vraiment

politique, qui ne devance qu'autant qu'il est nécessaire, mais toujours

prête à comprendre, à accepter sagement, à aviser, et qui, après tant

d'années, se retrouve sans fatigue au pas de tous les événements, si

accélérés qu'ils aient pu être. Entouré de leur amicale bienveillance,

prenant part à leur intimité, le jeune Rémusat, bien que poussé par sa

nature à se chercher d'autres guides, dut gagner dans ce commerce un

fonds de notions réelles, d'observations précises, qui servaient de

point d'appui à la contradiction même, et qu'étaient loin de posséder,

de soupçonner au départ, tous ceux qui, comme lui, allaient à la

découverte. Ainsi informé et prémuni, il eut beau se lancer ensuite,

il eut de l'abstraction, jamais du vague; il eut de l'audace, et il ne

donna pas dans l'aventure.

Si rien n'est plus rare et plus profitable dans la jeunesse que

d'apprendre à faire cas du jugement et de l'esprit de ceux dont on ne

partage pas les opinions, rien aussi n'est calmant comme de voir ses

propres opinions rencontrer quelque alliance et quelque bon accord

autour de soi. M. de Rémusat éprouva de cette consolation en vivant dans

la société de M. de Barante. Cet esprit élevé et fin, et qui a droit

d'être difficile sur la qualité des autres, finit par le distinguer; il

trouvait que c'était dommage qu'ainsi doué on ne fit rien, c'est-à-dire

qu'on n'écrivît pas. Il lui ouvrit un premier jour sur les idées

politiques ou même littéraires de la société de Coppet, et le jeune

homme s'aperçut avec joie qu'il existait encore un lieu où le

libéralisme était d'assez bonne compagnie, où se retrouvait quelque

chose du mouvement de 89, et que ses opinions n'étaient point

exclusivement reléguées dans les écoles ou les estaminets. Cela

l'éclaira, dit-il, et par là même le modéra.

Il écrivait déjà beaucoup et pour lui seul. Tout en faisant son droit

(1814-1817), il composa un certain roman de _Sidney_, dont le patriote

de ce nom était le héros; il y avait déposé toutes ses idées sur la

politique, la société, la vie, l'amour, et il en dit un peu sévèrement

peut-être, sans nous mettre à même de le vérifier, que c'était une vraie

déclamation. Mais les pages sur _la jeunesse_ (1817), qui ouvrent les

volumes de _Mélanges_, nous le représentent bien à cette date, dans sa

lutte muette contre la société, aspirant à un idéal non encore défini,

avec le sentiment d'une supériorité qui cherche son objet, avec une

amertume d'ironie qui se retourne contre elle-même. Ce qui est surtout

curieux à noter, c'est combien déjà il se juge, il se gourmande, il se

châtie; tout ce qu'on serait tenté de lui opposer, il est le premier à

se le dire, et bien plus durement et bien plus finement aussi. On le

sent, cette roideur d'un premier stoïcisme est dès lors en voie de

se détendre, de même que ce style, déjà tout formé et si subtil,

s'assouplira. L'auteur nous peint là un _Cléon_ qu'il a l'air de copier

d'après nature. Tous, plus ou moins, nous avons ainsi en nous un premier

type que nous aimons à détacher, à figurer en l'exagérant un peu,

à faire poser devant nous et devant les autres; nous y jetons nos

qualités, nos défauts; nous le caressons, nous le malmenons et finissons

le plus souvent, dans notre impatience de _tout ou rien_, par l'immoler

de désespoir et le faire mourir. Qu'on se rassure pourtant: Cléon ne

meurt pas; il se transforme en vivant, il se perfectionne, il fait

presque tout ce qu'il a dit qu'il ne fera pas, et son portrait,

longtemps après retrouvé, ne paraît plus à nos yeux surpris qu'un des

profils évanouis de notre jeunesse. En le revoyant, on ne peut que

s'écrier comme Montaigne devant ses anciens portraits: _C'est moi, et ce

n'est plus moi!_

«Ne vous obstinez pas, concluait le peintre de _Cléon_ en s'adressant

aux jeunes gens, à poursuivre un _je ne sais quoi plus grand_ que

vous-mêmes ou que votre époque; ou, si vous voulez absolument chercher

quelque chose de grand, sachez quoi.» Pour lui, il ne tarda plus guère à

le savoir. L'ouvrage posthume de Mme de Staël sur la Révolution parut;

il l'émut vivement et lui causa un véritable enthousiasme. Un dernier

rideau se leva de devant ses yeux, et ce nouveau monde politique et

philosophique, qu'il n'avait encore vu que dans les nuages, se dessina

désormais comme une terre promise et comme une conquête. On peut dire

que sa formation complète et définitive date de ce moment, et qu'en

posant le livre, tout l'homme en lui se sentit achevé.

Nous avons affaire à un esprit de nature très-complexe, et dans laquelle

est entré déjà plus d'un élément. Une leçon métaphysique de M. Fercoc

l'a ému, comme elle eût pu faire pour un Malebranche naissant; une

chanson l'a fait tressaillir, comme s'il était une de ces choses légères

et sacrées dont parle Platon, et voilà que l'intelligence politique le

saisit comme un futur émule des Fox et des Russell. Nous ne prétendons

pas compter dans cette riche et fine organisation toutes les impressions

et les influences; mais nous tenons évidemment les principales, celles

qui, en se croisant, ont formé la trame subtile, _très imbris torti

radios_...

Toutes les idées et les vues que lui suggéra la lecture du livre de Mme

de Staël, il les écrivit pour lui seul d'abord; mais, un jour, dans

l'été de 1818, se trouvant à la campagne [228], il remit le morceau à M.

de Barante, qui le questionnait sur ses études. M. de Barante en fut

très-frappé, et dit qu'il le voulait garder pour le donner comme

article à M. Guizot, qui dirigeait alors les _Archives_. Peu après [229],

l'article parut en effet sous ce titre: _De l'influence du dernier

ouvrage de madame de Staël sur la jeune opinion publique_; il était

précédé de quelques lignes dues à la plume de M. Guizot:

[Note 228: Au château du Marais, chez Mme de La Brîche, belle-soeur de

la célèbre Mme d'Houdetot et belle-mère de M. le comte Molé. C'est au

Marais aussi que, l'année précédente, il avait lu, pour la première

fois, quelque chose de lui, le morceau sur _la jeunesse_, qui commence

les _Mélanges_. Sur cette société d'un goût délicat, il n'avait pas

craint de faire le premier essai d'une production de son esprit; mais,

pour le morceau politique sur Mme de Staël, il ne s'ouvrit qu'à M. de

Barante.]

[Note 229: _Archives philosophiques, politiques et littéraires_, tome

V, 1818.]

«Nous avons rendu compte, disait-on, du dernier ouvrage de Mme de

Staël; nous n'avons pas hésité à affirmer qu'il exercerait une

grande et salutaire influence. Nous avons dit que cette influence se

ferait surtout sentir dans cette jeune génération, l'espoir de la

France, qui naît aujourd'hui à la vie politique, que la Révolution

et Bonaparte n'ont ni brisée ni pervertie, qui aime et veut

la liberté sans que les intérêts ou les souvenirs du désordre

corrompent ou obscurcissent ses sentiments et son jugement, à qui,

enfin, les grands événements dont fut entouré son berceau ont déjà

donné, sans lui en demander le prix, cette expérience qu'ils

ont fait payer si cher à ses devanciers. Qu'il nous soit permis

d'apporter ici, à l'appui de notre opinion, un exemple que nous ne

saurions nous empêcher de trouver fort remarquable; c'est le petit

écrit qu'a inspiré à un jeune homme la lecture de l'ouvrage de

Mme de Staël; sans doute les semences que contient cet ouvrage

trouveront rarement une terre aussi promptement, aussi richement

féconde. Mais l'exemple n'en a que plus de valeur; ce qui a pu

exciter dans un esprit naturellement distingué tant d'idées saines,

tant de sentiments nobles, ne manquera pas, à coup sûr, de les

propager dans un grand nombre d'autres esprits. Ces sentiments et

ces idées forment déjà notre atmosphère morale, et il faut que les

gouvernements s'y placent aussi, car, hors de là, il n'y a point

d'air vital.»

Suivaient les pages sur la _Révolution française_ qu'on peut lire en

partie reproduites au tome Ier des _Mélanges_[230]. L'article fit du

bruit, et même un peu de scandale, dans les cercles où vivait le jeune

auteur. Il y avait à cela plusieurs raisons, et non pas toutes frivoles.

Le fils jugeait l'Empire, et ses parents l'avaient servi. Depuis la

Restauration, M. de Rémusat père était préfet, le fils lui-même semblait

destiné alors à une carrière au sein de l'ordre établi[231]. Juger de

si haut le régime d'hier, tracer si décidément la marche à celui

d'aujourd'hui, c'était une grande hardiesse assurément dans un jeune

homme. Et puis faire un article de journal! passe encore si c'eût

été une chanson. En revanche, M. Auguste de Staël cherchait, pour le

remercier, l'admirateur de sa mère; Mme de Broglie lui écrivait pour

l'appeler; M. Guizot l'attirait chez lui, et M. Royer-Collard qu'il y

rencontrait un soir, et devant qui on parlait de je ne sais quel ouvrage

nouveau, se prit à dire de ce ton qu'on lui connaît: _Je ne le relirai

pas_, et se retournant aussitôt vers le jeune Rémusat: _Je vous ai relu,

monsieur_[232].

[Note 230: Pages 92-102.]

[Note 231: M. Molé, à ce moment ministre de la marine, l'avait admis à

travailler dans la Direction des Colonies.]

[Note 232: M. Royer-Collard lui-même avait reçu une vive impression

de cet ouvrage posthume de Mme de Staël; jusque-là il avait toujours

eu contre elle d'assez fortes préventions; mais en lisant ces

_Considérations si hautes, si viriles et à la fois si prudentes, _sur la

Révolution française_, il rendit les armes et s'avoua vaincu. Le doyen

du groupe ne sentit pas autrement que le plus jeune initié.]

Chacun a son destin qui, tôt ou tard, se fait jour: _fata viam

invenient_. Cela est vrai des individus comme des empires. Voilà donc

M. de Rémusat auteur, et le voilà du groupe doctrinaire. Son étoile

l'y conduisait. C'était bien le monde qui lui convenait le mieux comme

exercice et développement de la pensée, un monde aussi ennemi du commun

populaire que du convenu des autres salons, qui ne craint point les

idées, pas même les systèmes; où tout fait question, où tout se discute,

s'analyse, se généralise; où l'esprit n'a pas trop de tous ses replis,

ni l'entendement de toutes ses formes; où les lectures solides, les

considérations élevées se résument toujours et s'aiguisent eu une

rédaction ingénieuse; où cette _ingéniosité_ de tour est un cachet non

moins distinctif que la haine du médiocre. On a depuis appliqué la

qualification de _doctrinaire_ à tant de choses et à tant de gens, que

c'est à faire pitié, quand on sait combien ce terme se restreignait

primitivement à une élite, presque à une secte d'esprits éminents qui ne

se pouvaient confondre avec les plus proches. Le gros public n'en fait

jamais d'autres; mais c'est assurément la plus lourde injure qu'il

ait pu infliger aux vrais doctrinaires que de les envelopper dans cet

à-peu-près. Durant les dernières années, quand il entendait prodiguer

l'appellation devenue banale, M. Royer-Collard disait: «Que veulent-ils

parler de doctrinaires? Ce que je sais, c'est que nous étions trois

d'abord, M. de Serre, Camille Jordan et moi.» Sans remonter si haut,

sans nous reporter à cet âge presque mythologique du parti doctrinaire,

nous trouvons, au moment où M. de Rémusat y fit son entrée, que la

tête du groupe se composait exactement de M. Royer-Collard, du duc de

Broglie, de M. de Barante et de M. Guizot. En se liant avec tous, et

plus particulièrement encore avec M. Guizot, dont il se plaît à dire

qu'aucun esprit n'a plus agi sur le sien, M. de Rémusat garda, comme on

peut croire, sa propre originalité. Bien jeune, il apportait des

idées et même des convictions déjà faites, un fonds de pure gauche en

politique, le culte philosophique de la raison et de la vérité; il se

doctrinarisa pour la forme et pour l'agrément.

Dans le même temps, sa métaphysique s'éclairait d'un nouveau jour en

rencontrant celle de M. Cousin, et tout d'abord il marqua dans l'école

philosophique au premier rang des amateurs, en attendant qu'il y fît sa

place comme un maître. Cette veine plus tard se retrouvera.

Une question se présente qu'autant vaut peut-être agiter ici et qu'aussi

bien nous ne saurions éluder. En présence d'une nature si complexe, mais

si loyale et si franche, qu'avons-nous après tout à craindre de pousser

jusqu'au bout l'étude? Et d'ailleurs, sous l'oeil d'un esprit si

clairvoyant, n'est-ce pas le seul digne hommage? M. de Rémusat a certes

en lui du sceptique, il a du railleur, et de plus il aime la vérité, et

il eut à de certains jours, il a pour elle de ces merveilleux amours

dont parle Cicéron après Platon. Or lequel des deux en lui domine?

lequel, en définitive, se rencontre le plus avant pour qui le sonde?

Est-ce le fond solide ou l'ondoyant? Vous croyez que c'est l'ondoyant;

mais n'y a-t-il pas un fond plus solide par-delà? Vous croyez que c'est

le solide; mais n'y a-t-il point par-delà un fond plus fuyant encore? Là

est le noeud du problème. Qui peut dire ce dernier mot des autres? Le

sait-on soi-même de soi? Souvent (si je l'osais dire) il n'y a pas de

fond véritable en nous, il n'y a que des surfaces à l'infini.

En nous tenant pourtant à notre objet, que voyons-nous? qu'avons-nous vu

déjà? Jeune homme, il aimait la métaphysique, et tout à côté il faisait

des chansons; il avait ses opinions, ses idées chères, intimes, et tout

à côté il les analysait, il s'en rendait compte. Dans cette mesure, nous

le possédons au complet, ce me semble. Tel il est, tel il sera. Chez

lui, la chanson, ou, si vous aimez mieux, la raillerie fine s'en va

accoster la métaphysique, la prendre sous le bras dans ses heures de

récréation, si bien qu'on ne sait par moments laquelle devance et a le

pas sur l'autre. Et d'autre part l'analyse aussi, l'inexorable analyse,

accoste toujours sa conviction ou sa passion, et l'observe et la

décompose chemin faisant, au point de la déconcerter, si celle-ci

n'était bien ferme et bien décidée à persister _quand même_. Tout cela

marche et coexiste sans se détruire. Figurons-nous bien le cortége: la

plus pénétrante des analyses à droite, la plus fine des railleries à

gauche; et pourtant, il y a une ardeur, une conviction qui, chez cette

nature élevée, a la force de cheminer entre ce double accompagnement.

On le comprend toutefois, pour atteindre jusqu'ici à toute sa destinée,

soit politique, soit littéraire, pour remplir, comme on dit, tout son

mérite, qu'a-t-il manqué à une supériorité si constante? Rien qu'un

défaut peut-être. Mais, certainement, une qualité de moins aurait mis

ses autres qualités plus à l'aise. Elles se sont tenues en échec l'une

l'autre. Et qu'importe? dirons-nous, et dira comme nous quiconque ne

se règle pas sur le _paraître_. Ce qui a pu nuire ainsi à l'entier

développement extérieur et à l'effet solennel de l'ensemble aura tourné

plus sûrement au profit de la distinction exquise, de la connaissance

infinie et de l'agrément. Il y a en un seul plusieurs hommes qui

pensent, qui jouent, qui s'animent, qui se prennent à partie, qui se

répondent, (chose plus rare!) qui vous écoutent et qui vous répondent

aussi, et le tout fait une réunion délicieuse, _totam suavissimam

gentem_, disait Voltaire en parlant de la plus aimable des sociétés

philosophiques de sa jeunesse.

Quoi qu'il en soit de ce charme intérieur, M. de Rémusat a beaucoup agi

au dehors, beaucoup influé, beaucoup écrit, sans parler de l'avenir

ouvert qui lui reste. Voyons-le à l'oeuvre dans le passé; il s'y est mis

de bonne heure, et voilà près de trente ans. Son début fut du côté de la

politique. Depuis la fin de 1816, la Restauration marchait dans le sans

de la Charte et se rapprochait lentement du libéralisme. L'ordonnance du

5 septembre, en brisant la Chambre de 1815, avait rendu au gouvernement

de Louis XVIII la liberté de son action. Pendant les quatre années qui

suivirent, il y eut une tentative sérieuse, sincère, pour poser les

bases du régime constitutionnel, et le mettre en équilibre au milieu

des violences des partis. Ce furent même, à les envisager de loin, les

seules années durant lesquelles la Restauration aurait pu réellement se

fonder par ses propres mains et s'affermir. Le ministère Villèle, en

venant, dès 1821, reprendre à sa manière l'oeuvre de la Chambre de 1815

et en se prolongeant six ans, perdit tout; il mit la méfiance et la

désaffection dans tous les rangs. Il n'y eut plus, après ce long et

détestable ministère, qu'une courte halte sous M. de Martignac, une

halte en apparence triomphante, mais inquiétée au fond et compromise par

le souvenir de tout ce qui avait précédé. Le terrain était miné sous

les pieds, et, quoique l'atmosphère générale des esprits fût alors fort

calmée et presque libre d'orages, une Cour aveugle ne le croyait pas,

et on ne croyait guère en elle. La Restauration se divise donc

naturellement en deux portions, celle qui précède le ministère Villèle,

et celle qui en provient. M. de Rémusat, qui prit une part si brillante

aux luttes de la seconde moitié et qui fut, vers la fin, un des chefs

de la jeune garde militante, combattit aussi dans la période antérieure

comme un actif et vaillant soldat. Le premier ministère de M. de

Richelieu, en se dissolvant de lui-même à la fin de 1818, avait fait

place au cabinet présidé par M. Dessoles, qui fut le plus libéral de

tous ceux de la Restauration. Le jeune Rémusat y devint ministériel, et

ce fut son seul temps de ministérialisme avant 1830. Tout récemment lié

par son article des _Archives_ avec les chefs doctrinaires qui étaient

les conseillers intimes du cabinet, il suivit M. Guizot, alors directeur

général à l'intérieur, et pendant toute l'année 1819 il servit de sa

plume une politique qui tendait à réaliser ses voeux. On l'employa

utilement à ces sortes d'écrits destinés à la circonstance, et qui ne

lui survivent pas. De cette quantité de publications officielles ou

semi-officielles, exposés de motifs, brochures explicatives des projets

de loi, etc., etc., nous n'en indiquerons qu'une sur la _responsabilité

des ministres_, et une autre sur la _liberté de la presse_. Cette

dernière, qui avait pour objet de motiver et d'appuyer les projets de

loi présentés sur la définition des délits de presse et sur leur mode de

jugement par le jury [233], se recommande encore aujourd'hui par des idées

générales très-hautes, très-fermes, exprimées non sans éclat. Il m'est

impossible d'y rien noter de juvénile, si ce n'est peut-être une

certaine forme condensée, un enchaînement parfois si serré qu'il peut

paraître obscur, en un mot une légère exagération de la maturité.

L'auteur y embrasse et y résume d'un coup d'oeil philosophique les

différentes phases par lesquelles a passé la liberté de la presse en

France. L'opinion sur ce chapitre devança toujours les lois, et les

éluda. Ce fut seulement dans la première moitié du XVIIIe siècle que

l'opinion commença à devenir une puissance:

«Dès cette époque, disait M. de Rémusat, la liberté de penser, suite

naturelle de cette oisiveté de la civilisation, qui, suspendant

le cours des passions violentes, force l'esprit à se replier sur

lui-même, à scruter ses propres conceptions, et remet ainsi les

croyances sous le contrôle du raisonnement; la liberté de penser,

gênée par la double barrière que lui opposaient le pouvoir et

l'usage, cherchait de toutes parts une issue, impatiente de se

produire au dehors. Comme elle aspirait à la notoriété, elle ne

tarda pas à regretter l'absence de la liberté d'écrire et s'efforça

de la rejoindre partout où elle eut l'espoir de la trouver. Quoique

celle-ci ne fût nulle part établie, chaque État cependant la

recélait par rapport aux États voisins. Il suffisait, pour en jouir,

de passer deux fois la frontière; la pensée qui sortait manuscrite

revenait imprimée dans son pays natal. Un livre hardi était alors

poursuivi comme contrebande, et les auteurs cherchaient moins à

éluder les tribunaux que la douane.»

[Note 233: Voici le titre exact: _De la Liberté de la Presse, et

des Projets de loi présentés à la Chambre des Députés dans lu séance

du lundi 22 mars 1819.]

«La prohibition produisit son effet ordinaire; elle encouragea la

fraude. La France fut couverte d'ouvrages, dont le plus grand mérite

était d'être défendus. L'impossibilité de les saisir tous amena

quelque tolérance, et les exceptions se multiplièrent, malgré les

édits et les arrêts; car les ministres, qui se piquaient d'être à la

mode, se montrèrent moins rigoureux que le parlement. La prohibition

ne servait, en effet, que l'ordre établi, dont on commençait à se

soucier très-peu; la liberté plaisait à la bonne compagnie, la

première puissance de cette époque. Les livres qui flattaient

son esprit furent donc accueillis avec empressement. Tel qui en

requérait la lacération eût rougi de ne pas les avoir dans sa

bibliothèque, et plus d'un lisait par goût les pages qu'il faisait

brûler par convenance.»

On ne saurait mieux dire ni rendre plus fidèlement l'esprit d'un siècle.

L'auteur rapporte à M. Turgot l'honneur d'avoir l'un des premiers,

le premier peut-être, fait entrer la publicité _dans ce qu'on avait

jusqu'alors assez singulièrement nommé les affaires publiques_. L'abbé

Morellet, _un écrivain que l'on a toujours rencontré_, disait M. de

Rémusat, _dans la route de la vérité et de la justice_ [234], avait

composé, en 1764, des _réflexions sur les avantages de la liberté

d'écrire et d'imprimer sur les matières de l'administration_; son livre

ne put être imprimé que dix ans après, sous le ministère de M. Turgot.

Depuis lors, et malgré les efforts restrictifs, la liberté politique de

la presse ne cessa de gagner du terrain: elle existait de fait au

moment de la convocation des États-généraux. Proclamée alors plutôt que

constituée, elle partagea, sous les régimes qui suivirent, le sort de

toutes les autres libertés; la faction dominante se l'adjugea, et elle

devint, un des privilèges du plus fort.

[Note 234: Notez ces traces directes du XVIIIe siècle, plus marquées

que ne les admet en général l'école doctrinaire.]

«Toujours est-il vrai de dire, ajoutait l'auteur, que, même alors,

en qualité d'instrument de publicité, la presse fut regardée comme

un moyen de gouvernement, et le dernier maître qui a possédé la

France le reconnut lui-même à son tour. Dans le grand nombre des

nécessités politiques qu'impose le temps où nous vivons, il n'y en a

guère qui aient échappé à sa pénétration, hors la nécessité d'être

juste. Véritable usurpateur des forces de la société, il s'en

arrogea l'emploi pour s'en approprier le bénéfice, espèce de grand

monopole qu'il voulut étendre sur l'Europe entière. C'est ainsi que,

remarquant la puissance actuelle de la presse, il la confisqua au

profit de son empire, et la contraignit à devenir complice de son

système de déception; mais cet abus même indique qu'en cela, comme

en tout, il comprit son siècle; et la preuve qu'il le comprit, c'est

qu'il ne chercha pas moins à le corrompre qu'à le comprimer.

Non content d'effrayer par la force, d'entraîner par le succès,

d'éblouir par la gloire, il jugea qu'il fallait encore s'adresser

à l'esprit des hommes et le séduire; il se mit à plaider lui-même,

dans _le Moniteur_, la cause qu'il gagnait avec son épée. Je ne

sache pas de signe plus frappant de la nature du temps où nous

sommes, que cette obligation où se crut un conquérant de se faire

sophiste; singulière combinaison, qui semble à la fois une insulte

et un hommage à la raison humaine!»

Poursuivant ses déductions, l'auteur s'appliquait à montrer que la

liberté reconnue aux citoyens de communiquer entre eux et de prendre

acte de leurs opinions (ce qui, dans un grand empire, ne peut se faire

que par la presse) était le seul moyen de créer une pensée commune

fondée sur un commun intérêt, de hâter la formation des masses, et,

en dissipant les fantômes nés du conflit des souvenirs, d'éclairer la

société entière sur son état réel, sur les forces qui avaient grandi et

s'étaient développées chez elle en silence; pour les faire tout aussitôt

apparaître, il ne fallait qu'un gouvernement libre: _la Restauration,_

disait-il vivement, _a mis la France au grand jour_.

Et repoussant les évocations du passé qui défigurent le présent et qui

empêchent de le reconnaître dans ce qu'il a d'essentiel et de nouveau,

il signalait cet autre genre d'illusion tournée vers l'avenir, et qui

consiste à rêver toujours au delà, à chercher plus loin vaguement ce que

déjà l'on possède si l'on sait bien en user: «Est-il donc si difficile,

concluait-il, de voir ce qui est, et de sentir qu'il n'y a plus lieu

d'appréhender des événements qui sont aujourd'hui consommés, ni de

désirer des résultats qui maintenant sont obtenus?»

C'est ainsi qu'il cherchait à convaincre la Restauration du bienfait

qu'elle recelait et à le lui faire rendre sans contrainte. Le publiciste

éclairé dégageait à merveille les idées et les intérêts; mais alors on

avait à compter avec les passions.

Toujours et partout on a plus ou moins à compter avec elles, avec

les entêtements ou avec les rêves, avec un faux imprévu qui déjoue.

Lorsqu'on est jeune, qu'on a l'esprit élevé comme le coeur, et qu'on

croit à la raison universelle, si clairvoyant et si avisé d'ailleurs

qu'on puisse être, on est d'abord tenté de se dire que la sottise

humaine a fait son temps et que le règne du vrai commence, tandis qu'en

réalité cette sottise ne fait que changer de costume avec les âges, et

que, sous une forme ou sous une autre, elle est notre contemporaine

toujours.

M. de Rémusat, jeune, luttait contre de semblables idées, et, toutes

les fois que l'occasion s'en représente, nous le retrouvons qui lutte

encore. Il n'admet pas que l'humanité soit dupe. Qui mieux que lui, avec

sa finesse, sait pénétrer les préjugés et les travers de son temps,

ceux de l'espèce même? Il se fait assurément toutes les objections. Et

pourtant il a foi, il se confie volontiers en l'instinct public, en

la raison croissante des masses. Ce n'est pas pour la forme, c'est en

conscience que cet esprit d'élite fait appel au voeu des majorités,

qu'il leur accorde non-seulement une puissance de fait, mais comme une

faculté de justesse. Il est bien peu d'hommes, depuis vingt-cinq ans,

dont le libéralisme ne se soit usé, découragé ou perverti; le sien a

tenu bon et a gardé de sa flamme. Chez un esprit de cette qualité,

c'est une sorte de phénomène. On peut dire de lui qu'il a une religion

politique.

Nous en retrouverions l'idée et presque le dogme proclamé dans une

brochure, la première à laquelle il ait mis son nom, et qu'il publia en

1820 sous le titre: _De la Procédure par jurés en matière criminelle_.

Le ministère de 1819 préparait sur cette matière une loi, dont M.

de Broglie, déjà le plus savant des légistes politiques, était

l'inspirateur. Une commission avait été nommée; M. de Rémusat, qui en

faisait partie comme secrétaire, évoqua à lui la question et composa une

espèce d'ouvrage, de traité, qui avait pour but d'éclairer et de sonder

l'opinion, mais qui ne parut qu'au lendemain de la circonstance et d'un

air de théorie.

Dans les premières pages, l'auteur trace à la politique, _à la science

de la société_ (comme il la définit), une sorte de voie moyenne entre

l'utopie et l'empirisme, entre l'idée pure et la pratique trop réelle:

«Si la politique, disait-il, ne voit dans les événements que de vaines

formes, dans les noms propres que de vains signes, elle ne sait

qu'inventer des lois chimériques pour un monde supposé; si elle

n'aperçoit ici-bas que des accidents et des individus, elle gouverne le

monde par des expédients: placée entre la République de Platon et

le Prince de Machiavel, elle rêve comme Harrington ou règne comme

Charles-Quint.»

S'attachant à dégager le droit sous le fait et à maintenir la part de

la raison à travers le hasard, il estime qu'à toutes les époques de

la civilisation il est possible et il serait utile de revendiquer la

vérité, mais cela lui paraît surtout vrai du temps présent:

«On peut juger diversement le passé, dit-il, mais on doit du moins

reconnaître que le temps présent a cet avantage que nulle idée n'a la

certitude d'être inutile: la raison n'est plus sans espérance; comme une

autre, elle a ses chances de fortune. Si elle n'est pas sûre de vaincre,

toujours peut-elle se présenter dans la lice. Comme le berger de

Virgile, la liberté l'a regardée tard, mais enfin la liberté est venue

et ne l'a point trouvée oisive comme lui.»

Libertas, quae sera tamen respexit inertem.

On reconnaît là une de ces allusions classiques comme les aime la plume

de M. de Rémusat. L'ingénieuse finesse du talent littéraire se décèle

jusque dans ces matières un peu sombres[235].

[Note 235: C'est ainsi qu'au début de sa brochure sur _la Liberté de

la Presse_ il montrait cette liberté invoquée tour à tour de chaque

parti dans la disgrâce, mais le plus souvent repoussée des mêmes gens

sitôt qu'ils la voient paraître: «Au triste accueil qu'elle reçoit

d'eux, disait-il, on serait tenté de penser qu'ils l'invoquaient comme

le bûcheron de la fable invoquait la Mort; elle ne les aide qu'à

recharger leur fardeau, et ils la prient de repartir.» Ce genre

d'agrément détourné est un des cachets de sa manière.]

Continuant de plaider la cause de la raison émancipée et des

conséquences toutes nouvelles qui en découlent, il pose d'une façon

absolue certains principes, il se complaît à dérouler certaines maximes

générales qu'il est piquant, après tant d'années, de pouvoir confronter

avec les résultats et de contrôler:

«Les événements, écrivait-il, semblent avoir préparé la France pour

l'application des théories, et les faits ont en quelque sorte travaillé

pour les principes. Jamais société ne s'est trouvée, pour ainsi dire,

dans une disposition plus rationnelle. Les opinions ne demandent

aujourd'hui qu'à devenir des lois, et ces lois n'ont point à briser des

habitudes, des préjugés, des intérêts, toutes ces entraves inévitables

et souvent légitimes qui gênent presque en tous lieux l'essor de la

vérité. Telle est notre situation, que ce qui exposerait d'autres

peuples nous rassure: nous attendons comme une garantie ce qu'ils

ambitionneraient comme une conquête; l'esprit de conservation sollicite

chez nous ce que réclame ailleurs l'esprit de nouveauté. La liberté

politique n'est plus pour nous une affaire de goût, mais de calcul...

Loin d'exposer aucune existence, elle les tranquillise toutes; loin

d'irriter les passions, elle les pacifie... Encouragée par cette

disposition générale des esprits, la pensée individuelle se sent à

l'aise et ne craint plus de se livrer à elle-même;... sur quelque point

de l'ordre politique qu'elle se porte, elle trouve presque toujours

qu'elle a été prévenue par l'opinion, disons mieux, par l'instinct

public, qui d'avance signale les abus, dénonce les besoins, demande les

réformes. La tâche des publicistes en devient plus facile; il ne s'agit

plus pour eux de deviner, mais d'entendre; ils ne provoquent plus, ils

répondent.»

Il fallait être doué à la fois d'une grande puissance de discernement et

d'abstraction pour voir ainsi à la fin de 1819. Le fait est que si

l'on peut se figurer le corps social d'alors sans les accidents et les

symptômes qui masquaient sa disposition fondamentale, il demandait

plutôt à être traité dans ce sens; mais ces accidents, ces symptômes

ne faisaient-ils pas une complication grave, qui devenait par moments

l'objet principal et qui contrariait la méthode pure? En essayant

d'appliquer directement leurs principes sous le ministère Dessoles, en

se préoccupant plus des choses que des hommes, et en se persuadant

trop que le rôle de l'_homme d'État_ se réduisait désormais à celui de

_législateur_, des esprits éclairés tinrent-ils assez de compte de toute

cette situation réelle, et n'eurent-ils pas trop de confiance en un

malade qui n'était pas assez calmé? Ils discernaient avec une rare

supériorité de coup d'oeil le fond du tempérament du malade, qui était

excellent, mais ils faisaient abstraction de la fièvre qui lui restait,

et dont les accès allaient redoubler. Ils se flattaient d'interroger le

pays indépendamment des partis; les partis s'en mêlèrent et répondirent.

L'élection de l'abbé Grégoire, par exemple, ne nous effraie pas

aujourd'hui, mais elle ne pouvait point ne pas effrayer les régnants

d'alors, et elle semblait un défi que devaient exploiter avec fureur

ceux qui avaient pour cri: _la Charte et les honnêtes gens_. La division

se mit dans le cabinet et au sein du groupe doctrinaire lui-même.

L'assassinat du duc de Berry trancha le noeud et rejeta loin la mise en

oeuvre des théories. Le second ministère de M. de Richelieu, en essayant

de s'interposer dans cette crise, et en le faisant avec une sincérité,

avec un dévouement incontestables de la part de plusieurs d'entre, ses

membres, ne put que retarder par des biais et mitiger par des palliatifs

un résultat prévu. La santé de Louis XVIII, qui s'affaissait à vue

d'oeil et entraînait sa volonté, la fixité étroite et opiniâtre du comte

d'Artois, qui convoitait cette fin de règne, c'étaient là des données

matérielles et presque fatales dans la politique du moment, et tout

l'art humain n'y pouvait rien. Il arriva donc en définitive ce qui

arrive si souvent dans les choses humaines: la raison n'eut pas tout à

fait tort, elle ne fut qu'en partie déjouée. _Elle eut, comme une autre,

ses chances de fortune_, selon que le remarquait spirituellement M.

de Rémusat, c'est-à-dire qu'elle obtint dix ans plus tard, et par

l'auxiliaire d'un fait instantané, un régime dont la société eût réclamé

l'application graduelle et ménagée dix ans plus tôt. Mais, le jour

où les réformes furent conquises, la société, de nouveau remuée, n'y

répondit pas comme elle aurait fait en temps plus utile. Des passions

nouvelles se dessinèrent; des désirs confus, un vague malaise ont

succédé, qui, chez une nation mobile, sont peut-être pires que les

passions mêmes. Ces ennuis et ces désirs compliquent la situation

présente, tout comme les passions d'alors compliquaient cette

disposition _rationnelle_ d'autrefois; et si l'on voulait prêter

l'oreille aujourd'hui à _l'instinct public_ pour savoir au juste ce

qu'il demande, on serait vraiment fort embarrassé de le dire et de lui

répondre. Et c'est ainsi que le règne de la raison s'ajourne toujours.

Ces réflexions s'adressent bien plutôt à la théorie doctrinaire

primitive qu'à M. de Rémusat lui-même, dont j'ai indique les diversités

particulières; mais, dans cet écrit de 1820, il a payé un plus large

tribut que partout ailleurs au pur doctrinarisme pour le fond comme pour

la forme. Si l'ensemble de l'ouvrage prouve une grande force d'analyse,

le style, par son caractère abstrait et scientifique, y jure un peu avec

ce que cet élégant esprit a naturellement de souple et de dispos jusque

dans sa fermeté.

Ajoutons pour mémoire un écrit sans nom d'auteur, composé pendant les

orages de la loi des élections, en juin 1820[236], et distribué aux

Chambres, et l'on aura idée de la part très-active que prit M. de

Rémusat à la politique dans cette première période de la Restauration.

Une chanson de lui, pleine de sentiment, intitulée _le Retour ou le

mois de juin_ 1820, nous le montrerait abandonnant, abjurant à cette

heure une querelle qu'il jugeait désespérée, et se retournant vers des

dieux-plus indulgents:

Je le sens trop, les jours de mon jeune âge

A de faux dieux étaient sacrifiés;

Deux ans d'erreur m'ont enfin rendu sage,

Et la raison me ramène à tes pieds.

[Note 236: Sous ce titre: _Amendements à la loi des élections_.]

Mais c'est dans la littérature que nous devons suivre seulement et

saluer son retour.

Un mot pourtant encore, avant de prendre congé avec lui de cette

première époque. M. de Rémusat a beaucoup de projets pour l'avenir;

de ce nombre il en est un très-simple, très-facile à réaliser, et

qui mérite bien d'occuper sa plume quelque matin: c'est de tracer un

portrait de M. de Serre, de cette figure si élevée, si intéressante,

de cet orateur à la _voix noble et pure_, et qui, même lorsqu'il se

trompait, ne cédait qu'à des illusions généreuses. En revenant sur

un sujet si bien connu de lui, M. de Rémusat retrouverait ses jeunes

impressions, ses premières flammes, et il les saurait tempérer de cette

lumière plus adoucie qui naît de la perspective. Ce serait une occasion

heureuse de résumer et de concentrer autour d'une figure brillante tant

de souvenirs personnels devenus sitôt de l'histoire[237].

[Note 237: M. Royer-Collard me fit l'honneur une fois de me parler de

M. de Serre, son ami, «le seul homme, disait-il, avec qui il ait vécu

durant des années en intimité et en communication parfaite, profonde.

Camille Jordan n'était pas un esprit aussi sérieux, c'était plutôt un

homme charmant et du monde. Mais M. de Serre sérieux, imagination,

éloquence, il avait tout; il y joignait seulement la faculté de se faire

des illusions. C'est ce qui l'a perdu à la fin. Il a cru sincèrement

qu'il allait sauver la monarchie, et il a rompu avec ses

antécédents.--Il s'étonnait que je ne le suivisse pas, ajoutait M.

Royer-Collard: _Moi_, lui ai-je dit, _je ne suis pas, je reste_. Mais je

ne lui en ai jamais voulu. Il y avait-entre nous de l'_ineffaçable_.»]

Même en 1819, et dans le moment où il se livrait le plus à

l'entraînement politique, M. de Rémusat n'avait pas tout à fait laissé

la littérature. C'est en cette année que fut fondé _le Lycée_, où

Charles Loyson et M. Villemain l'appelèrent. Les opinions exprimées

dans ce recueil étaient en général classiques, mais modérées, ouvertes,

conciliantes; elles avaient une couleur de centre droit littéraire. M.

de Rémusat y forma une sorte de côté gauche. Les deux articles qu'il a

recueillis dans ses _Mélanges_ (sur _Jacopo Ortis_ et sur _la Révolution

du théâtre_)[238] nous le montrent, dès l'entrée, critique aguerri et

résolu novateur. Les pages dans lesquelles il compare ensemble Werther

et René, à l'occasion du héros très-secondaire de Foscolo, sont d'un

voisin de cette famille et qui s'est autrefois assez inoculé de ces

maladies pour ne plus s'arrêter au coloris littéraire et pour ne

s'attacher qu'au germe caché. Le passage sur René pourtant doit sembler

sévère, en ce que, pour la juger, il commence par dépouiller une nature

poétique de tous ses rayons. Quant aux pages de pronostic sur la

révolution du théâtre, on y sent, à travers toutes les politesses, un

témoin hardi et ennuyé qui, pour peu que cela traîne, est tout prêt à

se mettre de la partie, et qui, en attendant, harcèle avec grâce les

retardataires. Quelle plus fine et plus piquante raillerie que celle

qu'il fait de ces honnêtes bourgeois de la république des lettres, gens

à idées rangées, bornés d'ambition et de désirs, satisfaits du fonds

acquis, et trouvant d'avance téméraire qu'on prétende y rien ajouter:

«Ce sont, dit-il en demandant pardon de l'expression, des esprits

retirés, qui ne produisent et n'acquièrent plus; mais ils ont cela de

remarquable qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres fassent fortune.»

Relevant le besoin de nouveauté qui partout se faisait sourdement

sentir, et qui s'annonçait par le dégoût du _factice_ et du _commun, ces

deux grands défauts de notre scène_: «Qu'il paraisse, s'écriait-il, une

imagination indépendante et féconde, dont la puissance corresponde à ce

besoin et qui trouve en elle-même les moyens de le satisfaire, et les

obstacles, les opinions, les habitudes ne pourront l'arrêter.» Bien

des années se sont écoulées depuis, non pas sans toutes sortes de

tentatives, et le génie, le génie complet, évoqué par la critique, n'a

point répondu: de guerre lasse, un jour de loisir, M. de Rémusat s'est

mis, vers 1836, à faire un drame d'_Abélard_, qui, lorsqu'il sera publié

(car il le sera, nous l'espérons bien), paraîtra probablement ce que la

tentative moderne, à la lecture, aura produit de plus considérable, de

plus vrai et de plus attachant. Avoir su trouver l'intérêt, l'émotion,

la bonne plaisanterie, l'_action_ enfin, dans la dialectique, dans les

catégories, dans la scolastique, le détour assurément doit sembler

original et neuf. Il est curieux de suivre tout ce dont est capable

un grand esprit piqué au jeu, et de voir, en désespoir de cause, la

philosophie se faisant drame, la critique, à ce degré de puissance,

devenue créatrice. Mais n'anticipons point le moment.

[Note 238: J'en noie un troisième, qui n'a pas été recueilli, sur _les

Oeuvres de madame de Staël (Lycée_, tome III, page 156).]

Les doctrinaires disgraciés, après s'être donné la satisfaction de

voir tomber le second ministère Richelieu et d'y aider pour leur

part, revinrent à la littérature, à la philosophie, à l'histoire; ils

reportèrent leur mouvement d'idées dans ces champs féconds où ils

étaient maîtres, et où les défauts de leur politique devenaient presque

des qualités de leur étude. Dans toutes les branches, excepté la poésie,

ils laissèrent des traces profondes, et contribuèrent plus que personne

à fertiliser la dernière moitié de la Restauration, de même que leur

rentrée en masse aux affaires après juillet 1830, en voulant doter le

régime actuel de sa politique, l'a trop déshérité de la haute culture

intellectuelle.

M. de Rémusat suivit ou devança ces divers mouvements du groupe avec

activité, avec aisance et à son plaisir. On vient de le voir préludant

au mouvement romantique dans _le Lycée_. Il apprenait l'allemand pour

lire Kant, et il s'en servit pour traduire avec son ami, M. de Guizard,

le théâtre presque entier de Goethe[239], dans la collection des _Théâtres

étrangers_. On trouverait dans ce même recueil des notices de lui sur

quelques-unes des pièces de Goethe, ainsi que sur _le 24 Février_ de

Werner, sur l'_Emilia Galotti_ de Lessing (1821-1822).--C'était le

moment où il faisait pour l'édition de Cicéron, publiée par M. Victor

Le Clerc, la traduction du _De Legibus_ dont nous avons parlé. La

remarquable préface qu'il mit en tête, à côté du cachet métaphysique

moderne dont elle est empreinte, offre des traces de sa préoccupation

politique récente. En montrant le parti aristocratique dont était

Cicéron, il songe évidemment au _côté droit_ arrivant aux affaires, et

il peint l'un dans l'autre, trait pour trait[240].

[Note 239: Tout le théâtre,--hors le _Faust_, traduit par M. de

Sainte-Aulaire.]

[Note 240: «Point de nouveauté si nécessaire et si légitime,

écrivait-il, qu'ils ne crussent de leur devoir de repousser; point

d'usage reçu, point d'abus infime, pourvu qu'il fût ancien, qu'on ne les

vît s'efforcer à tout prix de conserver ou de restaurer. _L'antiquité,

la sagesse de leurs pères_, étaient pour eux la règle infaillible. Ils

ne négligeaient aucune occasion d'assurer le moindre droit, le moindre

privilège à l'ordre sénatorial et au corps des patriciens, comme

aux défenseurs des moeurs et des lois du passé. Le maintien ou le

rétablissement du gouvernement aristocratique, le retour à ce qu'ils

regardaient comme l'ancien régime, était leur seul effort et leur unique

doctrine. Elle aurait pu se réduire à ces deux mots: _les douze Tables

et les honnêtes gens_.» (Préface du _De Legibus_, page 15.) Pour

bien entendre l'allusion, il faut se rappeler la devise royaliste du

_Conservateur_ et de _la Monarchie selon la Charte_.]

Cependant, à la fin de 1821, M. de Rémusat avait perdu sa mère; un des

premiers actes du ministère Villèle fut de destituer son père: le jeune

homme se trouva tout à fait libre. Si dans les trois dernières années,

en effet, il s'était émancipé politiquement, il ne l'avait fait encore

que dans une certaine mesure et avec des égards pour les désirs

respectés. Il put désormais se jeter sans balancer dans l'opposition

militante. Tout en conservant des liens intimes avec les doctrinaires,

il suivit plus hardiment la pente de son âge et de ses opinions qui

l'inclinaient vers la gauche.

Les _Tablettes_ se fondèrent (1823); il a raconté, dans l'article sur M.

Jouffroy, comment ce recueil périodique devint le point de réunion des

trois groupes, des trois _pelotons_, comme il les appelle, qui formaient

le corps de la jeune milice: 1° M. Thiers et son ami Mignet, ne faisant

qu'un à eux deux et semblant plusieurs; 2° M. Jouffroy et les proscrits

de l'École normale; 3° enfin, les volontaires sortis des salons, et

Parisiens pour la plupart. Dans le portrait qu'il a tracé de ces

derniers[241], il s'est peint lui-même avec une grande vérité, sauf un

point seulement: quand il dit de la troisième classe de combattants,

qu'ils étaient _moins populaires que les uns_, que les jeunes historiens

de la Révolution française, il a raison; mais quand il ajoute qu'ils

étaient _moins originaux que les autres_, c'est-à-dire que l'élite

universitaire, il fait trop bon marché de ce qu'il possède. Et qu'est-ce

donc que cette fusion de qualités et de nuances sans nombre, sinon la

plus rare et la plus distinguée des originalités?

[Note 241: «Dans une région sociale différente, des hommes du même

âge, etc., etc.» (Voir au tome II des _Mélanges_, page 204.) C'est de

même qu'à la page 202, sous ligure collective, il a peint expressément

M. Thiers.]

En prenant décidément la plume comme une épée, pour ne la plus quitter

qu'au lendemain de la victoire, celui qui se faisait franchement

journaliste crut devoir justifier de ses motifs auprès de ses amis du

monde, toujours prompts à se scandaliser. L'article intitulé _Du choix

d'une opinion_, qui contient une véritable profession de principes,

s'adressait aux salons bien plus qu'au public. C'est en ce sens qu'il le

faut lire et comprendre aujourd'hui. Ces _Mélanges_, ainsi interprétés,

sont une suite de chapitres composant des _mémoires intellectuels_.

«Qu'on cesse donc de s'étonner, écrivait M. de Rémusat en terminant,

si ceux que tourmente l'amour de ce qu'ils croient la justice ont

consacré publiquement, leur voix à répandre dans tous les coeurs le

sentiment qui les anime. Ni les injures de la malveillance, ni le

blâme des indifférents, ni les anxiétés de l'amitié timide, ne

sauraient leur persuader qu'ils n'aient point _choisi la meilleure

part_. Et de quel prix serait la vie, avec les passions qui la

corrompent et les chagrins qui la désolent, de quel intérêt serait

la société que l'erreur égare et que la force ravage, sans le besoin

de chercher la vérité et le devoir de la dire? De quoi serviraient à

l'homme ces notions ineffaçables, qu'il trouve en lui-même, de

son origine et de sa fin, si elles ne donnaient à sa destinée les

caractères d'une mission?... La liberté, la dignité nationale, cette

conséquence de la liberté, de la dignité de l'espèce humaine, est

une croyance assez grande et assez belle pour remplir un coeur et

relever toute une vie...»

Voilà des accents. Ils trouvaient alors écho dans toutes les jeunes

âmes. C'était un moment plein de solennité que celui où l'on consacrait

ainsi à une juste cause un feu et un talent qu'on croyait inépuisables

comme elle. Cela était vrai en politique, en littérature, en art, en

tout.

Le temps a marché, et il s'est trouvé (chose remarquable!) que les

causes que l'on épousait ont moins duré que la vie des hommes, moins

que leur jeunesse même, moins que leur talent! Si l'on prenait des noms

propres parmi les plus éminents de nos jours en religion, en poésie

comme en politique, on serait frappé de cette rapidité avec laquelle les

sujets et les trains d'idées se sont usés en peu d'espace. Il a fallu

de la sorte, pour les esprits infatigables, comme une suite de relais

successifs, et tel, sa vie durant, se trouve avoir eu deux ou trois

idées tuées sous lui. Autrefois les choses allaient moins vite; les

régimes politiques, aussi bien que les restaurations morales, moins

battus en brèche, se maintenaient d'ordinaire au delà d'une vie; il

n'y avait pas tant de ces changements à vue sur la scène du monde. Les

grandes intelligences avaient devant elles de longues carrières où se

développer. Elles s'y enfermaient bien souvent; dans tout ce qui les

entourait, elles trouvaient plutôt alors trop de garanties contre

elles-mêmes. Nous sommes tombés aujourd'hui dans l'inconvénient

contraire. Les barrières ayant été renversées et les hauteurs rasées,

tout le monde est en plaine, l'air du dehors excite, l'examen pénètre

partout; le pouf et le contre sollicitent chaque matin; à ce jeu,

l'esprit s'aiguise vite, en même temps que les convictions s'épuisent.

Les grands talents surtout sont comme aux abois et ne savent que

devenir; à bout de leurs premiers motifs, et depuis que les grandes

causes ont fait défaut, ils cherchent des thèmes. Ils en trouvent

d'étranges parfois, car ils en prennent partout, et chez le voisin et

jusque chez l'ancien adversaire. Il en résulte les plus singuliers

mélanges[242]. A ne voir que certaine surface, on pourrait se croire

arrivé, dans l'ordre des esprits, à un carnaval de Venise universel.

Non pas tout à fait universel; Il est des intelligences qui résistent,

qui protestent contre cette défaillance ou cette mobilité d'alentour, et

ne se laissent pas volontiers entamer.

[Note 242: «De, nos jours; disait un railleur, Jurieu aurait fini par

souper à la guinguette avec Chaulieu, et Fénelon n'aurait pas manqué de

filer un système humanitaire avec Ninon.»]

M. de Rémusat est de ceux du moins qui ne sauraient se faire à

l'indifférence en matière de vérité; c'est sous cette forme plutôt

philosophique qu'il combat le mal présent. Lui qui comprend tout et qui

est tenté d'excuser beaucoup, lui dont souvent le goût s'amuse et qui,

à ce prix, deviendrait peut-être trop indulgent, il a ses points fixes,

ses hauteurs naturelles où il se reprend en idée. Il continue, en toute

rencontre, de porter respect aux pensées et aux voeux de sa jeunesse.

En ce temps-là, on était loin de la promiscuité d'opinions; les camps

restaient tranchés; chacun combattait sous son drapeau et savait que

l'adversaire en avait un qu'il fallait ravir. C'était l'heure aussi des

nobles amitiés, des intimes alliances. Dans cette collaboration des

_Tablettes_, M. de Rémusat connut M. Thiers, et se trouva aussitôt lié

avec lui d'un lien beaucoup plus étroit qu'il ne semblait. Quand les

_Tablettes_ disparurent, M. Thiers essaya de fonder avec M. Mignet un

autre recueil périodique, et il vint trouver d'abord M. de Rémusat en

lui disant: «Sachez que je ne ferai jamais rien sans vous demander

d'en être.» Et il a tenu parole depuis en toute occasion. Cette sorte

d'avance et d'attention honore celui de qui elle partait et qui ne la

prodigue pas. C'est ici le goût vif de l'esprit pour l'esprit, qui se

déclare, car on peut certes avoir de l'esprit autrement, et sous bien

des formes différentes, et justes et fines; mais en prenant le mot comme

jet, comme source, comme fertilité continuelle, il n'est pas d'homme

en France qui, d'emblée et à tout propos, ait plus d'esprit que ces

deux-là. Joignez-y M. Cousin.

Dans cette prompte alliance pourtant, ainsi formée, de M. Thiers à M. de

Rémusat, indépendamment du seul esprit, il y avait encore un sentiment

public élevé, une chaleur de bonne intelligence politique qui s'y

joignait et qui scella le lien.

Je n'énumérerai pas les divers articles que M. de Rémusat donna aux

_Tablettes_ et qu'il n'a pas recueillis. J'y relève seulement une sorte

de manifeste romantique sous le nom de _Revue des théâtres_ qui fit du

bruit. De tels articles d'initiative, à cette date, eurent beaucoup

d'effet. Bien des lettrés alors plus en vue, et qui occupaient le devant

de la scène, s'en tinrent pour avertis et se mirent au pas. Combien de

gens distingués de ce temps-ci qui se croient les chefs du mouvement,

qui le sont jusqu'à un certain point, et qui ont été traînés à la

remorque depuis vingt-cinq ans dans leurs jugements littéraires! M. de

Rémusat, par sa critique hardie et inventive, ou par sa conversation qui

en tenait lieu, a été un de ces constants remorqueurs, et que le plus

souvent le public n'apercevait pas.

Très-partage encore au commencement de 1824 par l'activité politique,

secrétaire du comité directeur des élections générales et se multipliant

sous l'influence de ce comité dans les divers journaux de la gauche, il

se retrouva tout d'un coup disponible après les élections de cette année

qui laissèrent sur le carreau le parti libéral, déjà bien blessé par la

guerre d'Espagne et par l'éclat du carbonarisme. Il fallut cesser de

s'occuper de politique active; il revint à la philosophie et à la

littérature. C'est alors (dans l'automne de 1824) que _le Globe_ fut

fondé. Il s'y porta avec sa richesse d'idées, avec son expérience et son

tact qui corrigeait l'âpreté de certaines autres plumes vaillantes. Une

partie de la contribution littéraire et philosophique qu'il y fournit,

mais un simple choix seulement et qu'il aurait pu beaucoup étendre,

remplit la seconde moitié du premier volume des _Mélanges_.

Ce qui caractérise la critique littéraire de M. de Rémusat, c'est à

la fois la finesse et l'étendue. Pour être un parfait critique sans

prédilection ni prévention exclusive, le plus sûr serait, je crois

l'avoir dit ailleurs[243], de n'avoir en soi que la faculté judiciaire,

avec absence de tout talent spécial qui vous constituerait juge et

partie: ainsi se réaliserait la souveraine balance. Ou bien, si le

critique se mêle une fois d'avoir ses talents d'auteur, oh! alors il n'a

guère qu'une manière de s'en tirer: qu'il n'ait pas un talent seul, mais

qu'il les ait tous, au moins en germe. C'est le vrai moyen de comprendre

tout ce qu'on juge, presque en homme du métier et sans les inconvénients

du métier. Le parfait critique, ainsi considéré, serait, donc celui qui

aurait la faculté d'être tour à tour, ne fût-ce qu'un moment, artiste

dans tous les genres, et de nous offrir en lui l'amateur universel. Tel

est aussi M. de Rémusat. Voyez plutôt: s'il se prend à la chanson, il

n'a qu'à se ressouvenir pour nous raconter comment elle naît; s'il parle

d'élégie, il a tout bas soupiré la sienne; s'il apprécie le drame, il

l'a pratiqué et a eu ses répétitions à son usage; en philosophie, il est

expert. Ainsi nous le trouvons le critique le plus ouvert et le plus

sympathique, pénétrant les objets et s'en détachant, d'une impartialité

qui n'est pas de l'indifférence, et qui n'est qu'une sensibilité

très-étendue et rapidement Diverse.

[Note 243: Dans l'article sur M. Magnin, _Portraits contemporains_

(1846), tome II, page 314.]

Sur les hommes en particulier, sur les auteurs, il se prononce peu et ne

tranche pas. Sa politesse, son goût d'homme du monde, lui ont de tout

temps interdit les jugements trop directs et qui entrent dans le vif;

mais, sous forme abstraite, il jette bien des choses. Sur l'auteur des

_Méditations_, par exemple, il en a dit qui étaient fort justes et

dont toutes ne sont pas si démenties qu'on le pourrait croire; il ne

s'agirait que de les prolonger et de les poursuivre, sans se laisser

arrêter à la superficie des métamorphoses.

Quand _le Globe_ se fit politique, la collaboration de M. de Rémusat

devint très-active; quand ce fut un journal quotidien, il en écrivit

peut-être les deux tiers. La chute du ministère Villèle avait rouvert le

champ à la presse libre; l'avènement du ministère Polignac l'arma tout

entière. A la première idée qu'il eut de fonder _le National_, M.

Thiers, docile à cette sympathie secrète que nous avons dite, fit part

de son projet à M. de Rémusat, en lui offrant d'être sur le même pied

que lui-même. M. de Rémusat se croyait lié au _Globe_. On essaya un

moment de voir si l'on ne pourrait pas réunir les deux entreprises;

mais, sans parler des questions de personnes, il y avait des divergences

de principes sur quelques points, notamment en économie politique. Il

fut donc convenu qu'on irait chacun de conserve, sans se nuire et comme

pouvant se réunir un jour. Je ne m'attacherai pas à suivre M. de

Rémusat dans cette polémique de 1829-1830; sa vie de journaliste, il en

convient, a été excessivement active, et il est des instants où il le

regrette, se disant que ce qu'il a peut-être donné de mieux est perdu

et oublié dans ces catacombes. C'est à lui de voir s'il ne pourrait

pas faire un jour pour sa critique politique ce qu'il a fait pour sa

critique littéraire dans ces deux volumes, c'est-à-dire sauver et

rassembler les principales pages en les éclairant. Au reste, si l'homme

littéraire en lui a des regrets, l'homme politique n'en doit point

avoir; car ses articles d'alors ont eu tout leur effet, ils ont été des

actes. Dans les manifestations de presse qui donnèrent le signal à la

révolution de juillet, M. de Rémusat compta de la façon la plus marquée,

la plus directe. Il prêta résolument la main à M. Thiers dans la réunion

des journalistes du 26, et poussa aux décisions irrévocables. _Le

Globe_ du mardi 27, qui publiait les ordonnances avec la protestation,

commençait par ces mots: _Le crime est consommé_;... tout ce numéro du

_Globe_ est de lui. Il a fait encore en partie un _Globe-affiche_ publié

et placardé le jeudi. Si l'on ajoute un article du lendemain, où le nom

du duc d'Orléans est présenté comme offrant (moyennant garanties) une

solution possible, on aura son dernier mot de ce coté. Depuis lors

il n'a plus écrit dans _le Globe_, ni dans aucun journal quotidien

politique.

La vie publique de M. de Rémusat, depuis 1830, ne nous appartient plus;

elle tient à un ordre de choses qui n'a pas atteint son développement

et qui est, si l'on peut ainsi parler, en cours d'exécution. Allié de

Casimir Périer et de La Fayette, tour à tour il paya tribut à ces deux

alliances; mais par doctrine, par goût, il semble qu'il penche plutôt du

côté de la dernière. Toute son ambition, après juillet, était de devenir

député. Ce point obtenu, placé au coeur du mouvement politique, ami

personnel de tous les hommes dirigeants, il fut longtemps avant de se

décider aux fonctions officielles; même quand il appuie et quand il

conseille le pouvoir, c'est encore le rôle libre qui lui va le mieux.

Une première fois sous-secrétaire d'État à l'intérieur dans le ministère

du 6 septembre (1836), puis ministre avec M. Thiers dans le cabinet

du 1er mars (1840), il est sorti de là de cet air de bonne grâce et

d'aisance qui ne surprend personne, et on n'a pas même l'idée de louer

en lui le désintéressement, tant cette élévation de coeur lui semble

facile. C'est depuis ces cinq années seulement, et dans son loisir

très-animé, qu'il a publié les ouvrages préparés ou composés auparavant:

1° ses _Essais de philosophie_ (1842); 2° _Abélard_(1845); 3° un

_Rapport_ lu à l'Académie des sciences morales sur la _philosophie

allemande_, qui forme tout un volume (1845); 4° enfin les mélanges sous

le titre de _Passé et présent_ (1847). Nous dirons quelque chose de ceux

de ces ouvrages dont nous n'avons point parlé.

On voit combien la philosophie est allée prenant chaque jour plus de

place dans ses études; ce qui avait été longtemps un culte secret a fini

par éclater. Il s'y était fort remis durant la trêve de 1824 à 1828;

mais sa philosophie alors était surtout de la métaphysique politique. Il

rêvait, soit par manière d'examen critique, soit sous forme de traité

dogmatique, une réfutation de M. de Bonald, de M. de La Mennais, surtout

de l'_Essai sur l'Indifférence_. Ce qu'il a écrit, nous dit-il, de

notes, de plans d'ouvrages ou de projets de chapitres, en ce sens, est

considérable. Il a même fait, 1° un examen suivi et page à page, avec

critique et discussion, du livre de M. de La Mennais, travail qui ne

fournirait pas moins de deux-volumes; 2° un _Essai sur la nature du

Pouvoir_, qui est un livre terminé. En même temps, il traduisait et

extrayait Kant.--En 1832, au lendemain du ministère Périer et pendant

les ravages du choléra, sentant le besoin d'une occupation forte, il se

remit à Kant, comme on se mettrait à la géométrie. Il fut conduit par

cette étude à faire plusieurs mémoires détachés, qui pouvaient cependant

se ranger dans un certain ordre, et il songea à rallier le tout au

moyen d'une introduction. C'est ainsi que se formèrent ses deux volumes

d'_Essais_, qui, souvent repris ou quittés, selon le mouvement des

affaires publiques, parurent enfin dans l'hiver de 1842, et ouvrirent à

l'auteur les portes de l'Académie des sciences morales en remplacement

de Jouffroy.

Dans cette suite d'_Essais_ qui s'enchaînent assez exactement, M. de

Rémusat s'applique à démontrer que la philosophie existe; qu'elle est

une science ayant pour objet les idées essentielles de l'intelligence

humaine; qu'une critique attentive et sévère des grands systèmes

philosophiques modernes fournit déjà la méthode et les principales

données; qu'une conciliation raisonnée entre Descartes, Reid et Kant,

constitue, à proprement parler, l'éclectisme moderne. Puis, après avoir

réfuté quelques systèmes exclusifs sortis du dernier siècle, l'auteur

aborde sur deux ou trois questions, tant spéciales que générales,

l'analyse du fond, et nous montre à l'oeuvre cette science à laquelle il

voudrait nous convertir. Enfin, rassemblant dans un dernier Essai toutes

ses forces contre le scepticisme, contre cet ennemi intime dont il peut

dire: _Nous nous sommes vus de près_, le poursuivant dans ses divers

genres et à travers ses plus récents déguisements, sous sa forme

pratique et positive comme dans son raffinement mystique, il cherche à

le convaincre de contradiction, d'inconséquence, et à maintenir jusqu'au

sein du grand inconnu qui nous assiège quelques vérités fondamentales.

Toute cette tentative est noble, grave, prudemment menée et pas à pas;

M. de Rémusat, en instituant le rôle de la raison, prêche d'exemple; et

j'ai entendu remarquer sans ironie que ce livre d'Essais est peut-être

le seul livre de philosophie et de métaphysique où l'on ne rencontre

jamais rien qui effarouche le bon sens.

Un grand talent littéraire recommande l'ensemble de l'ouvrage;

l'Introduction, les Essais I et XI, sont des morceaux d'un travail

achevé et où l'on peut admirer ce mélange de l'abstraction et de

l'imagination dans le style, originalité singulière de M. de Rémusat.

Une foule de vues justes, indépendantes de la philosophie même, portent

sur l'époque présente et ouvrent des jours sur l'état des esprits. Dans

son Introduction, comme dans son Essai final, l'auteur se montre avec

raison très-préoccupé de ce sensualisme pratique qui envahit la société

française, disposition fort différente du système dit _sensualiste_,

lequel s'alliait très-bien, chez les philosophes du dernier siècle, avec

de hautes qualités morales et avec des vertus. Aujourd'hui on étale

moins ses vrais principes; au besoin on en a même de solennels pour les

jours de montre; l'époque est à la fois épicurienne de fait et ampoulée

de langage. La postérité aura fort à faire pour y démêler le réel. Elle

trouvera de bons indices dans cette fin des _Essais_ de M. de Rémusat.

L'Essai VIII, qui traite du _jugement_ considéré à la fois comme

opération et comme faculté de l'esprit, est bien technique, mais je dois

dire qu'il a paru à des juges excellents un parfait modèle de la saine

méthode analytique fortement appliquée. Ajouterai-je que ces mêmes

juges, qui estiment cet Essai la perfection même, trouvent que tout à

coté, dans les deux morceaux suivants, l'auteur s'est trop ingénié à

toutes sortes de démonstrations et de questions concernant la matière et

l'esprit? M. de Rémusat a beau faire, sa curiosité se porte aisément aux

limites, et lorsqu'elle signale les écueils, elle aime pourtant à s'y

pencher. Il est de ceux qui, même s'ils avaient saisi la vérité, ne

sauraient ni ne voudraient peut-être pas uniquement s'y tenir, et qui

regarderaient encore derrière pour voir s'il n'y a pas autre chose de

caché.

Benjamin Constant disait qu'il avait sur chaque sujet _une idée de plus_

qui faisait déborder le reste. M. de Rémusat, lui aussi, de quoi qu'il

s'agisse, n'est jamais sans cette _idée de plus_; mais, bien autrement

sérieux et soucieux du vrai, il tient bon; il combine les principes et

le caractère; la digue est ferme, élevée; qu'importe? l'esprit trouve

encore moyen de passer par-dessus.

L'ouvrage sur _Abélard_, qui contient une admirable vie de ce philosophe

et un exposé définitif de son, épineuse doctrine, exige quelque

explication préalable et nous oblige à revenir un peu sur le passé. M.

de Rémusat, avons-nous dit, eut toujours un goût vif pour les drames, et

il en a écrit plusieurs qui n'ont été ni représentés ni imprimés.

C'est en 1824, si je ne me trompe, dans l'été qui suivit la défaite

électorale, qu'étant seul à la campagne, assez ennuyé, il se mit à

improviser ses deux coups d'essai en ce genre; le premier, _le Croisé ou

le Fief_, dont la scène était au moyen âge, se ressentait i'_Ivanhoè_ et

un peu de _Goetz de Berlichingen_. L'autre, intitulé _l'Habitation

de Saint-Domingue ou l'Insurrection_, lui avait été suggéré par des

recueils sur la traite qu'il compulsait pour M. de Broglie;

l'idée philanthropique prit tout d'un coup la forme de son

Toussaint-Louverture. Tout cela s'exécuta très-vite, très-lestement;

chaque drame avait cinq actes; les dix actes furent enlevés en douze

jours: ce qui fait un acte par jour, et, après chaque drame, un jour

pour se relire. On ne saurait entrer d'un pied plus léger dans la

rapidité romantique. Pendant l'hiver de 1824-1825, ces drames, lus dans

le salon de Mme de Broglie, de Mme de Catelan, eurent beaucoup de succès

et furent des espèces de _lions_ de la saison. L'auteur ne se laissa

pourtant pas entraîner à la tentation de les livrer au grand jour.

Facile de talent, difficile de goût, il se disait que, pour les oeuvres

d'imagination, il ne faut produire que de l'excellent. Et puis la pensée

politique le retint aussi; il avait droit de pressentir son avenir, il

pouvait être ministre un jour; c'était inutile de rien publier que ce

qui serait compatible avec cette carrière-là. Il jouit donc de son

succès de société et remit ses drames en portefeuille. Cependant,

ayant pris goût au jeu, il se passa encore la fantaisie de faire une

_Saint-Barthélemy_ (1826), dans le genre des scènes publiées cette même

année par M. Vitet[244].

[Note 244: Dans un article du _Globe_ (6 juin 1829), M. de Rémusat

Appréciait la _Mort d'Henri III_ de M. Vitet: là encore le critique

Savait d'original le secret du genre, et il en avait causé très au long

Avec lui-même auparavant.]

Maintenant on comprend sans peine comment, en 1836, l'auteur, se

retrouvant de loisir, médita d'aborder le vrai drame et d'y développer

une sérieuse pensée philosophique. Il agitait en lui une question

très-familière à quiconque réfléchit, et qu'il était appelé plus que

tout autre à se poser: «Que devient la nature morale de l'homme dans

un temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste?» Seulement,

pour traduire en action cette lutte et lui donner tout son relief,

il s'agissait de la rejeter dans le passé et de la personnifier dans

quelque figure historique connue, dans un homme célèbre en qui l'esprit,

supérieur au caractère, aurait eu à lutter et contre lui-même et contre

le monde d'alentour. Il s'agissait, en un mot, de trouver un grand

précurseur à cette disposition générale d'aujourd'hui. C'est dans cette

veine d'idées que M. de Rémusat, jetant un jour les yeux, à un coin de

rué, sur une affiche de spectacle, vit l'annonce d'une pièce d'_Héloïse

et Abélard_, qu'on donnait à l'_Ambigu-Comique_; il se dit à l'instant:

_Voilà l'homme que je cherchais_, et il se mit au drame d'_Abélard_.

Le drame fait et achevé, il devint ministre, et ce ne fut qu'au sortir

de là qu'il put essayer des lectures, vers le temps précisément où il

publiait ses _Essais de philosophie_. Il ne hait pas ces sortes de

diversions qui donnent le change à la curiosité oisive et qui déjouent

la louange banale. A cause de sa publication, on allait se croire obligé

dans le monde de lui parler philosophie à tout propos, et, par égard

pour les gens, il se mit à lire son _Abélard_. Le succès fut grand,

prodigieux; durant deux hivers l'intérêt se soutint, et la conversation

vécut presque uniquement là-dessus; mais, cette fois, ce n'était pas un

intérêt passager dû à la nouveauté du genre, à la vivacité de quelques

tableaux; le sérieux du fond, l'amusant du détail, l'ampleur et la

variété du développement, le caractère passionné et dramatique qui

pénétrait jusque dans les portions les plus élevées du sujet, tout

attestait une oeuvre durable. L'auteur fut mis en demeure de publier.

Il s'y préparait ou en avait l'air, et, pour s'en donner le prétexte, il

se mit à faire des recherches plus particulières sur les ouvrages et

sur les doctrines d'Abélard. Il voulait adjoindre cette introduction au

drame, comme s'il y avait eu besoin d'un passe-port auprès des érudits

et des personnes graves ainsi, se disait-il, Raynouard avait annexé aux

_Templiers_ une dissertation sur le procès de l'Ordre; mais peu à peu il

se trouva avoir fait un nouvel ouvrage qui ne cadrait plus de tout point

avec le premier, et qui surtout ne pouvait lui servir d'accompagnement.

Il fallait les deux _à part_ et à la fois, ou bien il fallait choisir

entre les deux. L'auteur se trouvait placé dans une perplexité piquante:

d'un côté, tous ses talents secrets et son culte le plus cher, la

philosophie, résumés dans une oeuvre étendue, attachante, et où il

donnait enfin son entière mesure; de l'autre, sa philosophie encore,

mais toute nue et appliquée dans sa mâle austérité à une investigation

difficile. Il fut sévère; entre ses amis, il alla consulter et il écouta

le plus sévère, le seul rigoureux peut-être[245]; il sacrifia l'oeuvre de

l'imagination. Mais non; il ne peut l'avoir sacrifiée, il l'a seulement

dérobée. Isaac n'est pas mort; Iphigénie tôt ou tard reparaîtra.

[Note 245: M. de Broglie.]

Lorsque M. Mérimée publia son théâtre de _Clara Gazul_, il n'avait pas

encore vu l'Espagne, et je crois qu'il lui est depuis échappé de dire

que s'il l'avait vue auparavant, il n'aurait pas imprimé son ouvrage.

Il aurait eu grand tort, et nous y aurions tous perdu. Il est de ces

premières inspirations que l'observation elle-même ne remplace pas.

Quand M. de Rémusat se fut mis à étudier de près la scolastique et à

lire au long les traités originaux, il a pu ainsi se dégoûter un moment

de son premier Abélard et le trouver moins ressemblant que celui qu'il

restaurait de point en point. Le premier Abélard, en effet, était

surtout deviné, et c'est bien pour cela qu'il a la vie.

Au reste, l'auteur n'est pas précisément dégoûté de cet Abélard

premier-né; il en rougirait plutôt comme d'un brillant délit romanesque

et comme d'une licence heureuse, car il ne peut ignorer au fond que

c'est ce qu'il a fait de mieux, et il a raison s'il le pense. Je

remarquerai pourtant que le premier livre de l'ouvrage imprimé, celui

qui contient la _vie d'Abélard_, est peut-être supérieur au drame comme

perfection. M. de Rémusat n'a rien travaillé autant que cette _vie_, et

pour le style, et pour l'exactitude. La rigueur érudite s'y combine

avec la pensée, avec l'imagination, avec l'émotion même, et le style,

expression et résultat de tant d'alliances, forme une sorte de métal

de Corinthe, dans lequel on n'est guère habitué à voir resplendir

les statues redressées du Moyen-Age; mais rien n'est de trop pour

l'incomparable Héloïse. Après cela, le drame d'Abélard est plus complet,

plus vaste, et donne seul l'idée entière de M. de Rémusat, auteur et

homme. L'artiste enhardi (car il y est devenu artiste) a pris en quelque

sorte des portions, des démembrements de lui-même, et les a personnifiés

dans des êtres distincts; il leur a prêté non-seulement ses facultés,

mais ses désirs, ses rêves. Tout cela vit et se meut sous des costumes

tranchés, dans des physionomies originales, où le ton de l'époque est

suffisamment observé. La nôtre pourtant se reconnaît au travers. Le

dernier mot d'Abélard mourant qu'on entend à peine, est: _Je ne sais_.

Le dogmatique, comme le sceptique, en revient à ce suprême _Que

sais-je_? C'est sur ce fatal et sincère aveu que finit ce drame, où

s'agite la raison humaine. Les diverses solutions du mystérieux problème

y sont tour à tour comprises et mises en présence, mais aucune n'y

apparaît la meilleure ni la vraie. Ce qui en ressort, c'est le besoin

qu'a cette raison humaine d'aller en avant toujours et d'aspirer vers la

vérité, coûte que coûte, dût-elle ne jamais l'atteindre et rencontrer

pour tout prix le martyre. Ce moderne Abélard, en ses heures d'angoisse,

a de l'antique Prométhée.

Mais, à côté d'Abélard, il y a les écoliers; à côté du maître, de

celui qui cherche l'émancipation sérieuse de l'esprit, il y a ceux qui

préludent à la légère et en gaussant. On rencontre surtout au premier

rang et l'on ne peut s'empêcher d'aimer un certain _Manegold_, un

charmant et vaillant écolier, qui par gageure, au sortir d'une nuit

passée à la taverne, est le premier à entrer dans la classe en criant:

_En avant et du nouveau!_ qui, narguant l'anachronisme, fait des

chansons déjà, comme, trois siècles plus tard, en fera Villon, et dont

l'esprit, même aux instants sérieux, a l'air (passez-moi le mot) de

_polissonner_ toujours. Imaginez un drôle spirituel et dévoué tel qu'il

s'en présente en France à chaque insurrection intellectuelle ou autre,

un enfant de Paris malgré son nom alsacien, aide-de-camp prédestiné pour

toutes les journées de barricades. Manegold précède Abélard en chantant.

En France, la chanson précède volontiers le raisonnement. Elle l'a aussi

précédé, si nous nous en souvenons bien, au sein de l'esprit de M. de

Rémusat.

Et tandis que l'écolier libertin chante tout plein d'ivresse et de

folie, le maître se lève, jeune aussi et beau, mais au front pâle:

«Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est

sérieux?...» Écoutez! c'est l'Abélard éternel, la voix triste et grave

que toute haute intelligence porte en soi.

Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout à

fait absent-dans la _vie_ imprimée d'Abélard. L'érudition n'a point de

prise sur ces évocations-là, et la fantaisie qui les crée se retrouve

plus vraie que la science. Mais je m'aperçois que, si je n'y prends

garde, je me laisse aller à parler de ce qui n'est point connu du

public. Je coupe court et je me résume en répétant que si l'Abélard

qu'on a (la _vie_ imprimée) est plus parfait comme ouvrage,

l'Abélard-drame, qu'on aura un jour, paraîtra une plus vraie et plus

entière expression du talent que nous nous sommes ici efforcé de

peindre.

Le _Rapport_ lu à l'Académie des sciences morales sur la _philosophie

allemande_, et qui forme tout un volume, sort de notre compétence. La

préface, où l'auteur a rassemblé les points principaux de l'examen et a

présenté la génération des divers systèmes, de Kant à Hégel, est fort

appréciée des gens du métier. C'est dans le temps de ce travail et des

discussions approfondies d'où il est né, que M. de Rémusat a passé

définitivement lui-même à l'état de maître et d'homme du métier, au

lieu d'amateur très-distingué qu'il était auparavant. Est-ce donc qu'en

philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec

quelque avantage, de rester amateur toujours,

Ami de la vertu, plutôt que vertueux?

Il est temps d'arriver au succès public le plus brillant, au jour de

triomphe et de soleil de M. de Rémusat; je veux parler de son discours

de réception à l'Académie française. Dès que M. Royer-Collard eut

disparu, une sorte de suffrage rapide et de murmure universel désigna à

l'instant M. de Rémusat pour lui succéder et pour le célébrer. Dans un

temps où chacun se croit des titres à toute espèce d'héritage, il ne

s'éleva pas un seul concurrent. N'est-ce pas là un unique hommage rendu

à la mémoire du mort et aussi au talent approprié du vivant? M. de

Rémusat répondit hautement à cette attente. La séance du 7 janvier

1847 restera mémorable entre celles du même genre. Le successeur de

Royer-Collard fut éloquent, égal à son sujet, le dominant presque, et

s'y mouvant avec aisance et grandeur. Il eut, tant qu'il le fallut, de

l'élévation, il eut de la grâce. On a remarqué que tout est bien touché

dans ce discours, hormis peut-être l'éloquence parlementaire de M.

Royer-Collard, qui aurait pu être caractérisée plus sensiblement. A

côté de l'orateur grave et presque auguste[246], pourquoi n'aurait-on pas

dessiné, par exemple, M. de Serre, son grand ami, l'orateur passionné,

qui faisait naturellement pendant? Dans une circonstance autre qu'une

solennité académique, il y aurait eu sans doute manière de prendre

autrement le sujet, une manière plus expressive et plus réelle; c'eût

été de ne pas donner tant de place et de saillie aux considérations

historiques, aux diverses époques de la Révolution, et de s'attacher

plus uniquement d'abord à la figure de M. Royer-Collard, à ce personnage

original, mordant, élevé, mais _abrupt_, en un mot d'éteindre les fonds

historiques et d'accuser à tout moment d'avantage le profil singulier.

Ce que M. de Rémusat a si bien fait vers la fin, on aurait pu le faire

durant tout le morceau, et c'eût été, biographiquement, plus vivant.

Mais l'éloge oratoire a sa loi, sa convenance, son choix à faire entre

les divers traits, et M. de Rémusat a su, en les indiquant, les adoucir,

les idéaliser avec finesse, les subordonner à la majesté. Et puis

l'orateur était dans son élément et dans son droit en ne négligeant pas

une occasion si naturelle de juger les époques successives de notre

histoire contemporaine. Il a parlé de toutes, et de la Restauration

en particulier, avec impartialité, avec générosité même. Après les

charmantes définitions qu'il avait données de M. Royer-Collard comme

homme et comme écrivain, je ne sais si je me trompe, mais j'aurais

préféré qu'il terminât sans rentrer dans cette thèse générale, plus que

douteuse, de l'alliance de la philosophie et de la politique, sans

se croire tenu de faire la péroraison obligée. Voilà (pour varier la

monotonie de la louange) les seules observations du lendemain sur un

discours dont l'ensemble et toutes les parties ont constamment réussi

auprès de l'assemblée la plus choisie et la plus attentive. C'a été là

un de ces beaux jours où le talent, au moment où il la reçoit, justifie

magnifiquement sa Couronne.

[Note 246: «Respondit Cornélius Tacitus eloquensissime et, quod

eximium orationi ejus inest, [Grec: semnôz].» Ce que Pline dit là de

Tacite avocat et orateur, on le pourrait appliquer à M. Boyer-Collard,

excepté le _respondit_. M. Royer-Collard à la tribune ne parlait qu'en

premier et ne répondait pas.]

Une étude du genre de celle-ci a ses limites, et un portrait n'est

pas un tableau. C'est encore moins une description à l'infini et un

catalogue détaillé des moindres productions. Nous nous arrêtons sans

avoir épuisé notre sujet. M. de Rémusat en est un des plus fertiles,

on l'a vu, et qui sait trop bien se multiplier pour qu'on n'ait pas

l'occasion de le retrouver maintes fois en avançant. Il a plusieurs

plans d'ouvrages pour l'avenir, et ceux qu'il ne prévoit pas seront

peut-être les principaux. Mais, quoi qu'il publie ou de tout nouveau ou

de composé déjà, il ne fera certainement par ses écrits qu'entrer

en possession de la place qui lui est dès longtemps reconnue dans

l'opinion. Le lieu qu'il tient est au premier rang parmi les esprits de

cet âge; il l'étend chaque jour, et, pour l'agrandir encore, il n'a

qu'à le faire tout à fait égal à son mérite. Au reste, il aura beau

se soustraire par portions et vouloir se dérober, il est de ceux

qui laisseront plus de trace qu'ils ne se l'imaginent et que les

contemporains eux-mêmes ne le pensent. La vraie supériorité, jointe à la

finesse, survit à bien des renommées bruyantes. On se remet à l'écouter,

à lui découvrir des grâces nouvelles, quand on est las du convenu ou du

trop connu. Son autorité gagne à n'être point de profession. Et pour

ceux mêmes qui se mêlent ici de juger M. de Rémusat et de l'expliquer

aux autres, un de leurs précieux titres pourrait bien être un jour s'ils

avaient eu, à leur début, l'honneur d'être remarqués et publiquement

recommandés par lui[247].

[Note 247: M. de Rémusat voulut bien parler dans _le Globe_, en 1828,

de mon premier ouvrage, le _Tableau de la Poésie française au XVIe

siècle_.]

1er octobre 1847.

Portraits littéraires, Tome III · 第 18 / 77 题