«La mort a dépouillé ma jeunesse en pleine récolte... J'étais au comble
de la muse et de l'âge en fleur,--hélas! et voilà que je suis entré tout
savant dans la tombe, tout jeune dans l'Érèbe!»
(Épigramme de l'_Anthologie_, édit. Palat., VII, 558.)
Le moment est venu de rendre ce que nous devons à la mémoire du plus
regretté de nos amis littéraires et du plus sensiblement absent de nos
collaborateurs[248]. Sa perte cruelle a été si imprévue et si soudaine,
qu'elle a porté, avant tout, de l'étonnement jusque dans notre douleur,
bien loin de nous laisser la liberté d'un jugement. Et aujourd'hui même
que le premier trouble a eu le temps de s'éclaircir et que rien ne voile
plus l'étendue du vide, ce n'est pas un jugement régulier que nous
viendrons essayer de porter sur celui qui nous manque tellement chaque
jour et dont le nom revient en toute occasion à notre pensée. Le public
lui-même a perdu en M. Charles Labitte plus que ceux qui en sont
le mieux assurés ne sauraient le lui dire. Les personnes qui, sans
connaître notre ami, l'ont lu pendant dix années et l'ont suivi dans
ses productions fréquentes et diverses, qui l'ont trouvé si facile et
souvent si gracieux de plume, si riche de textes, si abondant et presque
surabondant d'érudition, qui ont goûté son aisance heureuse à travers
cette variété de sujets, ceux mêmes auxquels il est arrivé d'avoir à le
contredire et à le combattre, peuvent-ils apprendre sans surprise et
sans un vrai mouvement de sympathie que cet écrivain si fécond, si
activement présent, si ancien déjà, ce semble, dans leur esprit et dans
leur souvenir, est mort avant d'avoir ses vingt-neuf ans accomplis?
Il était à peine mûr de la veille; il était à cette plénitude de la
jeunesse où la saison des fruits commence à peine d'hier et où quelques
tours de soleil achèveront, où l'on n'a plus enfin qu'à produire pour
tous ce qu'on a mis tant de labeur et de veilles à acquérir pour soi. Il
s'était perfectionné, depuis les trois dernières années, de la manière
la plus sensible pour qui le suivait de près. Le jugement qu'il avait
toujours eu net et prompt s'affermissait de jour en jour; il avait
acquis la solidité sous l'abondance, et cette solidité même, qui eût
amené la sobriété, tournait à l'agrément. Il n'y aurait qu'à retrancher
et à resserrer un peu pour que l'étude sur _Marie-Joseph Chénier_ devînt
un morceau de critique biographique achevé de forme autant qu'il est
complet de fond. L'article sur _Varron_ est un modèle parfait de ce
genre d'érudition et de doctrine encore grave, et déjà ménagé à
l'usage des lecteurs du monde et des gens dégoût; l'étude sur _Lucile_
également; et nous pourrions citer vingt autres articles gracieux et
sensés, et finement railleurs, qui attestaient une plume faite, et si
nombreux que de sa part, sur la fin, on ne les comptait plus. Mais,
encore un coup, il n'avait pas vingt-neuf ans, et si mourir jeune est
beau pour un poëte, s'il y a dans les premiers chants nés du coeur
quelque chose d'une fois trouvé et comme d'irrésistible qui suffit par
aventure à forcer les temps et à perpétuer la mémoire, il n'en est pas
de même du prosateur et de l'érudit. La poésie est proprement le génie
de la jeunesse; la critique est le produit de l'âge mûr. Poëte ou
penseur, on peut être rayé bien avant l'heure et ne pas disparaître tout
entier. Cependant, parmi les noms les plus habituellement cités de ces
victimes triomphantes, n'oublions pas que Vauvenargues avait trente-deux
ans, qu'Étienne de La Boétie en avait trente-trois: ces deux ou trois
années de grâce accordées par la nature sont tout à cet âge. Mais
un critique, un érudit, mourir à vingt-neuf ans! Qu'on cherche dans
l'histoire des lettres à appliquer cette loi sévère aux hommes les plus
honorés et qui, on avançant, ont conquis l'autorité la plus considérable
comme organes du goût ou comme truchements spirituels de l'érudition,
aux La Harpe, aux Daunou, aux Fontenelle, à Bayle lui-même! Que ceci
du moins demeure présent, non pour commander l'indulgence, mais pour
maintenir la simple équité, quand il s'agit d'un écrivain si précoce, si
laborieux, si continuellement en progrès, et qui, au milieu de tant de
fruits, tous de bonne nature, en a produit quelques-uns d'excellents.
[Note 248: Ce morceau a été écrit pour la _Revue des Deux Mondes_ et
pour acquitter en quelque sorte la dette commune.]
Charles Labitte était né le 2 décembre 1816 à Château-Thierry. Son père,
qui y remplissait les fonctions de procureur du roi, passa peu après en
cette même qualité au tribunal d'Abbeville, où il s'est vu depuis fixé
comme juge. Le jeune enfant fut ainsi ramené dès son bas âge dans le
Ponthieu, patrie de sa mère, et c'est là qu'il fut élevé sous l'aile des
plus tendres parents et dans une éducation à demi domestique. Il suivait
ses classes au collége d'Abbeville; il passait une partie des étés à la
campagne de Blangermont près Saint-Pol, et, durant cette adolescence si
peu assujettie, il apprenait beaucoup, il apprenait surtout de lui-même.
Je ne puis m'empêcher de remarquer que cette libre éducation, si peu
semblable à la discipline de plus en plus stricte d'aujourd'hui,
sous laquelle on surcharge uniformément de jeunes intelligences, est
peut-être celle qui a fourni de tout temps aux lettres le plus d'hommes
distingués: l'esprit, à qui la bride est laissée un peu flottante, a
le temps de relever la tête et de s'échapper çà et là à ses vocations
naturelles.
L'érudition de Charles Labitte y gagna un air d'agrément et presque
de gaieté qui manque trop souvent à d'autres jeunes éruditions
très-estimables, mais de bonne heure contraintes et comme attristées. Au
reste, s'il lisait déjà beaucoup et toutes sortes de livres, il ne se
croyait pas encore voué à un rôle de critique; il eut là de premiers
printemps qui sentaient plutôt la poésie, et j'ai sous les yeux une
suite de lettres écrites par lui dans l'intimité durant les années
1832-1836, c'est-à-dire depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de
vingt, dans lesquelles les rêveries aimables et les vers tiennent la
plus grande place. Ces lettres sont adressées à l'un de ses plus tendres
amis, M. Jules Macqueron, qui faisait lui-même d'agréables vers; Labitte
lui rend confidences pour confidences, et il y met d'utiles conseils
littéraires: l'instinct du futur critique se retrouverait par ce
coin-là. Nous ne citerons rien des vers mêmes: ils sont faciles et
sensibles, de l'école de Lamartine; mais c'est plutôt l'ensemble de
cette fraîche floraison qui m'a frappé, comme d'une de ces prairies
émaillées au printemps où aucune fleur en particulier ne se détache
au regard, et où toutes font un riant accord. Il y a aussi des
surabondances de larmes que je ne saurais comparer qu'à celles des
sources en avril. Les journées n'étaient pas rares pour lui où il
pouvait écrire à son ami, après des pages toutes remplies d'effusions:
«Je suis dans un jour où je vois tout idéalement et douloureusement,
et enfin, s'il m'est possible de m'exprimer ainsi, _lamartinement_.»
Faisant allusion à quelque projet de poème ou d'élégie, où il s'agissait
de peindre un souvenir qui datait de l'âge de douze ans (ils en avaient
seize), il écrivait à la date de juin 1832:
«Mais revenons au souvenir. Cette idée seule d'une tendresse enfantine
(dont tu ris maintenant avec raison, et qui cependant pourrait servir de
matière à de jolis vers) est gracieuse et vraie. Les souvenirs les plus
doux de la vie sont en effet les souvenirs du coeur. Quand on ramène sa
pensée à ses premières années et qu'on veut revenir sur les traces que
l'on a déjà parcourues, il n'y a rien qui éclaire davantage ces époques
flottantes et vagues qu'un amour d'enfant venu avant l'âge des sens.
C'est un point lumineux dans ce demi-jour des premières années où tout
est confondu, plaisirs, espérances, regrets, et où les souvenirs sont
brouillés et incertains, parce qu'aucune pensée ne les a gravés dans la
mémoire; amour charmant qui ne sait pas ce qu'il veut, qui se prend aux
yeux bleus d'une fille comme le papillon aux roses du jardin par un
instinct de nature, par une attraction dont il ne sait point les causes
et dont il n'entrevoit pas la portée; innocent besoin d'aimer, qui plus
tard se changera en un désir intéressé de plaire et de se voir aimé;
passion douce et sans violence, rêve en l'air; première épreuve d'une
sensibilité qui se développera plus tard ou qui plutôt s'éteindra dans
des passions plus sérieuses; petite inquiétude de coeur qui tourmente
souvent un jeune écolier, un de ces enfants aux joues roses que vous
croyez si insouciant, mais qui déjà éprouve des agitations inconnues,
qui étouffe, qui languit, qui se sent monter au front des rougeurs
auxquelles la conscience n'a point part.»--La grâce facile où se jouera
si souvent la plume de Charles Labitte se dessine déjà dans cette page
délicate où je n'ai pas changé un mot.
Un caractère digne d'être noté honore en mille endroits ces premiers
épanchements d'une vie naturelle et pure: ce sont les sentiments de
croyance et de moralité, si familiers, ce semble, à toute jeunesse qu'on
ne devrait point avoir à les relever, mais si rares (nous assure-t-on)
chez les générations venues depuis Juillet, qu'elles sont vraiment ici
un trait distinctif. Charles Labitte, à cet âge heureux, les possédait
dans toute leur sève. Lui, dont plus tard les convictions politiques ou
philosophiques n'eurent guère d'occasion bien directe de se produire
et semblaient plutôt ondoyer parfois d'un air de scepticisme sous
le couvert de l'érudition, il croyait vivement à l'amour, surtout à
l'amitié, à l'immortalité volontiers, à la liberté toujours, à la
patrie, à la grandeur de la France, à toutes ces choses idéales qu'il
est trop ordinaire de voir par degrés pâlir autour de soi et dans son
coeur, mais qu'il est impossible de sauver, même en débris, après trente
ans, lorsqu'on ne les a pas aimées passionnément à vingt.
Il achevait sa philosophie à Abbeville en 1834, et faisait un premier
voyage à Paris dans l'été de cette même année, pour y prendre son grade
de bachelier-ès-lettres. Après un court séjour, il y revenait à l'entrée
de l'hiver, sous prétexte d'y faire son droit, mais en réalité pour y
tenter la fortune littéraire. Il arrivait cette fois pourvu de vers et
de prose, de canevas de romans et de poëmes, de comédies, d'odes, que
sais-je? de toute cette superfluité première dont il s'échappait de
temps en temps quelque chose dans _le Mémorial d'Abbeville_, mais de
plus muni d'articles de haute critique comme il disait en plaisantant,
et surtout du fonds qui était capable de les produire. C'est dès lors
que je le connus. Ce jeune homme de dix-huit ans, élancé de taille,
et dont la tête penchait volontiers comme légèrement lassée, blond,
rougissant, se montrait d'une timidité extrême; après une visite où il
avait écouté longtemps, parlé peu, il vous écrivait des lettres pleines
de naturel et d'abandon: plume en main, il triomphait de sa rougeur. Il
vit beaucoup dans ces première temps Mme Tastu, à laquelle il adressa
des vers. Il voyait aussi plus que tout autre son excellent parent et
son patron naturel, M. de Pongerville, dont il était neveu à la mode de
Bretagne, et qu'il se plaisait à nommer son _oncle_. Dans une visite
qu'il fit à Londres dans l'automne de 1835, il lui adressait, comme
au prochain traducteur du _Paradis Perdu_, une pièce de vers datée de
Westminster et intitulée _le Tombeau de Milton_.
Mais c'était la critique qui le partageait déjà et qui allait l'enlever
tout entier. Il s'était fort lié avec son compatriote M. Charles
Louandre, fils du savant bibliothécaire d'Abbeville, et les deux amis
avaient projeté de concert une _Histoire des Prédicateurs du Moyen-Age_.
Cette seule idée était déjà d'une vue pénétrante: c'était comprendre
qu'une telle histoire présenterait beaucoup plus d'intérêt qu'on ne
pouvait se le figurer au premier abord. La prédication, en ces
âges fervents, représentait et résumait à certains égards le genre
d'influence qu'on a vue en d'autres temps se diviser entre la presse et
la tribune. Les deux amis poussèrent vivement les préparatifs de leur
commune entreprise; ils lurent tout ce qui était imprimé en fait de
vieux sermonnaires, ils abordèrent les manuscrits, et, même lorsque
l'idée d'une rédaction définitive eut été abandonnée, ils durent à cette
courageuse invasion au coeur d'une rude et forte époque de connaître les
sources et les accès de l'érudition, d'en manier les appareils comme en
se jouant, et d'avoir un grand fonds par-de-vers eux, un vaste réservoir
où ils purent ensuite puiser pour maint usage. Vers le même moment,
Charles Labitte concevait, seul, un autre projet plus riant et qui eût
été pour lui comme le délassement de l'autre, un livre sur le règne de
Louis XIII et où devaient figurer Voiture, Balzac, Chapelain, l'hôtel
Rambouillet, etc.; une grande partie des matériaux amassés ont paru
depuis en articles dans la _Revue de Paris_ et ailleurs. Tout ce
confluent d'études se pressait dans les premiers mois de 1836 et avant
que notre ami eût accompli ses vingt ans. Il avait à cette heure renoncé
définitivement aux vers, et sa voie de curiosité critique était trouvée.
En échangeant une veine pour l'autre, il porta aussitôt dans cette
dernière une ardeur, un sentiment passionné et presque douloureux, qu'on
n'est pas accoutumé à y introduire à ce degré. Il semblait étudier non
pas pour connaître seulement et pour apprendre, mais pour échapper à
un dégoût de la vie. Ce dégoût n'était-il que l'effet même et le
contre-coup d'une excessive étude? n'était-il que cette satiété, cette
lassitude incurable qui sort de toute chose humaine où l'on a touché le
fond, quelque chose de pareil au _medio de fonte leporum_, admirable cri
de ce Lucrèce tant aimé de notre ami? Quelle qu'en fût la cause, l'étude
passionnée à laquelle se livrait Charles Labitte et d'où il tirait pour
nous tant d'agréables productions, lui était à la fois un plaisir et
une source de mort. Il étudiait sans trêve, à perte d'haleine, jusqu'à
extinction de force vitale et jusqu'à évanouissement. Ses veux, qui
lui refusaient souvent le service, ne faisaient qu'accuser alors
l'épuisement des centres intérieurs et crier grâce, en quelque sorte,
pour le dedans. Il en résulta de bonne heure des crises fréquentes,
passagères, que recouvraient vite les apparences de la santé et les
couleurs de la jeunesse; mais lui ne s'y trompait pas: «Je n'ai pas deux
jours de bons sur dix (écrivait-il de Paris à M. Jules Macqueron, le 30
décembre 1835); mon pauvre ami, ma santé est à peu près perdue, et
il est fort probable, du moins d'après les données de l'art, que mon
pèlerinage sera court. Je dirais tant mieux, si je n'avais ni amis ni
parents. Ne crois pas que je me drape ici en _poitrinaire_ ou en _malade
languissant_. J'ai ma conviction là-dessus, et il est bien rare que
ces sortes de convictions trompent. Il y a ici pendant que je t'écris,
vis-à-vis de moi, un jeune homme de Savoie, docteur en médecine, qui me
donne tous ses soins. Si nous nous trouvons un jour réunis tous à Paris,
j'espère te le faire connaître.»--Une telle tristesse était certainement
disproportionnée aux causes appréciables; la science elle-même n'aurait
pu trouver de quoi justifier ces pressentiments; c'était la lassitude de
la vie qui parlait en lui.
Le premier article de quelque étendue par lequel il débuta véritablement
dans les lettres est celui de _Gabriel Naudé_, qui parut dans la _Revue
des Deux Mondes_ le 15 août 1836. Il ne faisait là dès l'abord que se
placer sous l'invocation de son véritable patron. Gabriel Naudé est bien
le patron, en effet, de ceux qui avant tout lisent et dévorent, qui
parlent de tout ce qu'ils ont lu, et chez qui l'idée ne se présente
que de biais en quelque sorte, ne se faufile qu'à la faveur et sous le
couvert des citations. L'article que Charles Labitte lui consacrait, et
qui n'offrait encore ni l'ordre ni même toute l'exactitude auxquels
il atteindra plus tard, ressaisissait du moins et rendait vivement la
physionomie du modèle; le vieil esprit gaulois y débordait en jeune
sève. On sentait que ce débutant d'hier s'était abouché de longue main
avec ces hommes d'autrefois dont il parlait: il avait reçu d'eux le
souffle, il avait la tradition.
La tradition! chose essentielle et vraiment sacrée en littérature, et
qui serait en danger de se perdre chez nous, si quelques-uns, comme
élus et fidèles, n'y veillaient sans cesse et ne s'appliquaient à la
maintenir! Qu'arrive-t-il en effet, et que voyons-nous de plus en plus
dans la foule _écriveuse_ qui nous entoure? On aborde inconsidérément
les époques, on brouille les personnages, on confond les nuances en les
bigarrant. À quoi bon tant de soins? Pourquoi ceux qui ne se font de la
littérature qu'un instrument, et qui ne l'aiment pas en elle-même, y
regarderaient-ils de si près? Et quant à ceux qui sont dignes de l'aimer
et qui lui feraient honneur par de vrais talents, l'orgueil trop souvent
les entête du premier jour; sauf deux ou trois grands noms qu'ils
mettent en avant par forme et où ils se mirent, les voilà qui se
comportent comme si tout était né avec eux et comme s'ils allaient
inaugurer les âges futurs. Il y aurait profit à se le rappeler
toutefois; penser beaucoup et sérieusement au passé en telle matière
et le bien comprendre, c'est véritablement penser à l'avenir: ces deux
termes se lient étroitement et correspondent entre eux comme deux
phares. Pour moi, ce me semble, il n'est qu'une manière un peu précise
de songer à la postérité quand on est homme de lettres: c'est de se
reporter en idée aux anciens illustres, à ceux qu'on préfère, qu'on
admire avec prédilection, et de se demander: «Que diraient-ils de moi?
à quel degré daigneraient-ils m'admettre? S'ils me connaissaient,
m'ouvriraient-ils leur cercle, me reconnaîtraient-ils comme un des
leurs, comme le dernier des leurs, le plus humble?» Voilà ma vue
rétrospective de postérité, et celle-là en vaut bien une autre[249]. C'est
une manière de se représenter cette postérité vague et fuyante sous
des traits connus et augustes, de se la figurer dans la majesté
reconnaissable des ancêtres. On a l'air de tourner le dos à la
postérité, et on agit plus sûrement en vue d'elle que si on la voulait
anticiper directement et en saisir le fantôme. Celui de tous les peuples
qui a le plus songé à la gloire et qu'elle a le moins trompé, celui de
tous les poëtes qu'elle a couronné comme le plus divin, les Grecs et
Homère, appelaient la postérité et les générations de l'avenir ce qui
est _derrière_ ([ Grec script]), comme s'ils avaient réellement tourné
le dos à l'avenir, et du passé ils disaient ce qui est _devant_.
Notre ami avait toujours ce grand passé littéraire devant les yeux; il
aimait ces choses désintéressées en elles-mêmes et s'y absorbait avec
oubli. Nous ne le suivrons point ici pas à pas dans la série d'articles
qu'il laissa échapper durant les premières années, et qui n'étaient
que le trop-plein de ses études constantes. Son fonds acquis sur
les sermonnaires du Moyen Âge lui fournit matière à de piquantes
appréciations de Michel Menot et des autres prédicateurs dits
_macaroniques_. Il donna nombre de morceaux sur l'époque Louis XIII.
En même temps, par ses portraits de M. Raynouard et de Népomucène
Lemercier, il abordait avec bonheur ce genre délicat de la biographie
contemporaine, et contribuait pour sa part à l'élargir.
[Note 249: Il faut voir la même idée rendue comme les anciens savaient
faire, c'est-à-dire en des termes magnifiques, au XIIe chapitre du
_Traité du Sublime_ qui a pour titre: «Suppose-toi en présence des
plus éminents écrivains.» Longin (ou l'auteur, quel qu'il soit) y fait
admirablement sentir, et par une gradation majestueuse, le rapport qui
unit le tribunal de la postérité à celui des grands prédécesseurs.--Ne
pas s'en tenir à la traduction de Boileau.--Racine, dans sa préface de
_Britannicus_, a usé aussi, en se l'appliquant, de la pensée de Longin:
«Que diraient Homère et Virgile s'ils lisaient ces vers? Que dirait
Sophocle s'il voyait représenter cette scène?...»]
Autrefois il existait deux sortes de notices littéraires: l'une toute
sèche et positive, sans aucun effort de rhétorique et sans étincelle de
talent, la notice à la façon de Goujet et de Niceron, aussi peu
agréable que possible et purement utile; elle gisait reléguée dans les
répertoires, tout au fond des bibliothèques: et puis il y avait sur
le devant de la scène et à l'usage du beau monde la notice élégante,
académique et fleurie, _l'éloge_; ici les renseignements positifs
étaient rares et discrets, les détails matériels se faisaient vagues et
s'ennoblissaient à qui mieux mieux, les dates surtout osaient se montrer
à peine: on aurait cru déroger. J'indique seulement les deux extrémités,
et je n'oublie pas que dans l'intervalle, entre le Niceron et le Thomas,
il y avait place pour l'exquis mélange à la Fontenelle. Pourtant, chez
celui-ci même, l'extrême sobriété faisait loi. On a tâché de nos jours
(et M. Villemain le premier) de fondre et de combiner les deux genres,
d'animer la sécheresse du fait et du document, de préciser et de ramener
au réel le panégyrique. Ce genre, ainsi développé et déterminé, a
parcouru en peu d'années ses divers degrés de croissance, et Charles
Labitte, on peut le dire, l'a poussé au dernier terme du complet dans
une ou deux de ses biographies, dans celle de _Marie-Joseph Chénier_
particulièrement. Il était infatigable à féconder un champ qui, en soi,
a l'air si peu étendu, et à en tirer jusqu'à la dernière moisson. Il ne
se bornait pas aux simples faits principaux ni à l'analyse des ouvrages,
ni même à la peinture de la physionomie et du caractère; il voulait tout
savoir, renouer tous les rapports du personnage avec ses contemporains,
le montrer en action, dans ses amitiés, dans ses rivalités, dans ses
querelles; il visait surtout à ajouter par quelque page inédite de
l'auteur à ce qu'on en possédait auparavant. Qu'il n'ait pas été
quelquefois entraîné ainsi au delà du but et n'ait pas un peu trop
disséminé ses recherches, au point d'avoir peine ensuite à les resserrer
et à les ressaisir dans son récit, je n'essaierai nullement de le nier;
mais il n'a pas moins poussé sa trace originale et vive, il n'a laissé à
la paresse de ses successeurs aucune excuse; et il ne sera plus permis
après lui de faire les notices écourtées et sèches que quand on le
voudra bien. Pour montrer cependant à quel point dans son esprit tout
cela se rapportait à des cadres élevés, et quel ensemble il en serait
résulté avec le temps, je veux donner ici, tel qu'on le trouve dans
ses papiers, le plan d'un ouvrage en deux volumes, où seraient entrés,
moyennant corrections, plusieurs des morceaux déjà publiés. Le critique
supérieur se fait sentir dans ce simple tracé où les détails ne masquent
rien. Nous livrons le brillant programme à remplir à quelques-uns de nos
jeunes vivants; mais nul, on peut l'affirmer, ne saura exploiter dans
toute leur abondance les ressources que Charles Labitte y embrassait
déjà.