Ce travail sur Benjamin Constant, publié d'abord en avril 1844, a eu des
conséquences qu'il n'est pas inutile de noter. Il produisit de l'émotion
dans le cercle charmant et distingué de l'Abbaye-aux-Bois, et Mme
Récamier, qui avait été fort rigoureuse à Benjamin Constant vivant,
crut devoir à sa mémoire de le justifier contre des vérités sévères.
Le résultat de cette première émotion fut la Biographie de Benjamin
Constant dans la _Galerie des Contemporains illustres_, par _un Homme de
rien_. M. de Loménie prit en main avec courtoisie la cause de Benjamin
Constant, et il fut en cela l'organe de l'Abbaye-aux-Bois. J'ai répondu
quelques mots à M. de Loménie, et cette réponse peut se lire au tome
III, page 373, de mes _Portraits contemporains_ (1846). Mais, non
satisfaite encore de cette première apologie de Benjamin Constant
qu'elle avait inspirée, Mme Récamier songea à faire publier les lettres
qu'elle avait reçues de cet homme distingué, autrefois fort amoureux
d'elle; elle confia à cet effet un choix de ces lettres à Mme Louise
Colet, qui devenait ainsi l'avocate officielle de l'ancien tribun. La
publication de ces Lettres de Benjamin Constant, commencée dans le
journal _la Presse_ après la mort de Mme Récamier, a été interrompue par
un procès dans lequel l'avocat de Mme Colet s'est fait à son tour
le défenseur de Benjamin Constant contre ce qu'il appelait nos
interprétations trop fines et subtiles. Certain comme je le suis d'être
dans le vrai relativement à ce caractère célèbre, sur lequel j'ai
recueilli nombre de témoignages intimes, j'avoue avoir éprouvé quelque
impatience en entendant ce concert de choses fausses et convenues, dites
et répétées par des gens qui n'étaient pas tous juges au même degré. Il
est pénible de venir tout d'abord récuser le témoignage de Mme Récamier;
son raisonnement, qui est bien celui d'une femme, revient à dire:
«Benjamin Constant m'a aimée, donc il était sensible.» Mais, en vérité,
de ce qu'un homme a été amoureux d'une femme et l'a désirée ardemment,
de ce qu'il lui a écrit mille choses vives, spirituelles et en apparence
passionnées, pour tâcher de l'attendrir et de la posséder, qu'est-ce
qu'on en peut raisonnablement conclure pour la sensibilité véritable de
cet homme? Ce n'est pas ce qu'on écrit _avant_ qui compte. L'homme qui
désire se pare de toutes ses couleurs, il veut plaire; cela ne prouve
rien. Mais quand Benjamin Constant eut échoué, que fit-il? que dit-il,
et comment jugea-t-il alors ses premiers empressements et la conduite
qu'on avait tenue envers lui? Or, nous le savons de Benjamin Constant
lui-même; voici un passage textuel tiré de son _Carnet_, que j'ai eu
entre les mains, et que M. Loève-Veimars avait vu également: le passage
répond à tous ces semblants de tendresse et à toutes ces déclamations
sentimentales dont on n'est dupe que quand on le veut bien. Benjamin,
sur ce carnet, traçait pour lui, pour lui seul, le canevas et, pour
ainsi dire, la table des matières des Mémoires qu'il projetait d'écrire.
Arrivé à l'année 1814, il disait (je copie toute la page sans en rien
retrancher):
«Départ avec le corps de Bernadotte pour Bruxelles, avril 1814. Départ
pour Paris avec Auguste de Staël. Article du 21 avril dans les _Débats_,
cet article exprimant ma façon de voir la Restauration. État de
l'opinion. Constitution du Sénat repoussée. Toujours la même opposition
irréfléchie, sous le Directoire, sous le Consulat, à la Restauration;
nous la retrouverons aux Cent-Jours. Pouvoir royal neutre, idée féconde
tout à fait étrangère alors en France.--Jeu. Je gagne. Achat avec
mon gain de la maison rue Neuve-de-Berry, première cause de mon
éligibilité.--Mme Récamier se met en tête de me rendre amoureux d'elle.
J'avais quarante-sept ans. Rendez-vous qu'elle me donne, sous prétexte
d'une affaire relative à Murat, 31 août. Sa manière d'être dans cette
soirée: _Osez!_ me dit-elle. Je sors de chez elle amoureux fou. Vie
toute bouleversée. Invitation à Angervilliers. Coquetterie et dureté de
Mme Récamier. Je suis le plus malheureux des hommes. Inouï qu'avec ma
souffrance intérieure j'aie pu écrire un mot qui eût le sens commun.
Jeu commençant à m'être défavorable, parce que je ne pense qu'à Mme
Récamier. Débarquement de Bonaparte. Pas l'effet d'une conspiration,
mais une conspiration à côté. 5 mars 1815. Je me jette à corps perdu du
côté des Bourbons.--Mme Récamier m'y pousse.--Chateaubriand prétendait
que tout serait sauvé, si on le faisait ministre de l'intérieur.
Sottises des royalistes. Leur refus de rien faire pour regagner
l'opinion. Je ne m'obstine que plus à repousser Bonaparte. Mon article
du 19 mars. Le roi part le même jour. Bonaparte arrive le soir (20). Je
me cache chez le ministre d'Amérique. Je pars pour Nantes avec un consul
américain. Troubles de la Vendée. J'apprends à Ancenis que Nantes est
aux bonapartistes, et Barante (le préfet) en fuite. Je retourne à Paris,
28 mars. Mme Récamier au milieu de tout cela. Entrevue avec Bonaparte,
je crois le 10 avril. Travail à l'Acte additionnel.--Montlosier. Duel.
Cour Bonapartiste. Publication de l'Acte additionnel. Mauvais effet
sur l'opinion. Révolte universelle de cette opinion. Ma nomination au
Conseil d'État, 22 avril. Indignation publique, lettres anonymes, mon
entrée au Conseil d'État; je n'y manque point. Mes entrevues avec
l'Empereur. Amour au milieu de tout cela. Départ de l'Empereur pour
Waterloo. Défaite. Trahison morale universelle. Abdication. Envoi
à Hagueneau. Retour à Paris. Trahisons accumulées de Fouché. Mon
inscription sur la liste du 24 juillet. Mémoire rédigé à tout hasard.
Radiation de la liste. Dureté et indifférence de Mme Récamier durant
cette espèce de persécution. Mon amour persiste. Intimité intermittente.
Confidence sur Lucien et sur Auguste, le prince Auguste de Prusse. Je
pars pour l'Angleterre par Bruxelles, 31 octobre 1815, etc., etc.»
Et maintenant, quand on publiera les lettres d'amour de Benjamin
Constant à Mme Récamier, quand on relira la biographie flatteuse qu'il a
tracée d'elle pour lui plaire et la charmer, quand on le verra prodiguer
les larmes, les soupirs, faire jouer les feux follets de l'imagination
et même les légères vapeurs du mysticisme (car tout est bon pour
s'insinuer), on aura le revers; on saura ce qu'il était _avant_ et
_après_; avant, tant qu'il eut le désir, et après, quand il eut cessé
d'espérer.
CE QU'EN AURAIT DIT SAINT-ÉVREMOND
VIE DE MADAME DE KRÜDNER, PAR M. CHARLES EYNARD
Il y a déjà plus de douze ans que la Revue [209] s'est occupée de Mme de
Krüdner, et que nous avons classé à son rang l'auteur de _Valérie_ parmi
les aimables romanciers du siècle. Nous n'avions pas prétendu retracer
toute l'histoire de cette femme brillante et diversement célèbre; nous
ne nous étions attaché qu'à bien saisir l'expression de sa physionomie
en deux ou trois circonstances principales, et à la montrer sous son
vrai jour. Ayant eu l'occasion depuis de faire réimprimer ce premier
travail, nous en disions: «Comme biographie, ce simple _pastel_, dans
lequel on s'est attaché à l'esprit et à la physionomie plus encore
qu'aux faits, laisse sans doute à désirer; un de nos amis, M. Charles
Eynard, à qui l'on doit déjà une _Vie_ du célèbre médecin Tissot,
prépare depuis longtemps une biographie complète de Mme de Krüdner.
Renseignements intimes, lettres originales, rien ne lui aura manqué,
surtout pour la portion religieuse. Nous hâtons de tous nos voeux cette
publication.»
[Note 209: La _Revue des Deux Mondes_, livraison du 1er juillet 1837;
et dans les _Portraits de Femmes_.--Cette nouvelle et dernière Mme de
Krüdner dément et déjoue l'autre sur quelques points; je le regrette,
mais, en ce qui me semble vrai, je n'ai jamais été à une rétractation ni
à une rectification près.]
C'est ce travail, fruit de plusieurs années d'une recherche suivie et
d'un culte patient, qui paraît aujourd'hui et qui justifie amplement
notre promesse. La mémoire de Mme de Krüdner est désormais assurée
contre l'oubli, et, ce qui vaut mieux, contre le dénigrement facile qui
naissait d'une demi-connaissance. On la suit dès le berceau, on assiste
à ses jeux, à ses rêveries d'enfance, à son mariage, à sa première vie
diplomatique, à ce premier débordement d'imagination qui cherchait un
objet idéal, même dans son sage mari; on la voit, à Venise (1784-1786),
laissant s'exalter près d'elle la passion d'Alexandre de Stakieff, le
jeune secrétaire d'ambassade, dont elle fera plus tard le Gustave de
_Valérie_, ne favorisant pas ouvertement cette passion, ne la partageant
pas au fond, mais en jouissant déjà et certainement reconnaissante. M.
Eynard établit très-bien, d'ailleurs, que Mlle de Wietinghoff, mariée
à dix-huit ans au baron de Krüdner, qui avait juste vingt ans plus
qu'elle, qui était veuf ou plutôt qui avait divorcé deux fois, s'efforça
sérieusement de l'aimer et de trouver en lui le héros de roman qu'elle
s'était de bonne heure créé dans ses rêves. C'était dans les premiers
temps un parti pris chez elle d'aimer, d'admirer son mari: «On ne sait
d'abord, écrivait-elle, ce qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure
noble et élevée, ou de son esprit qui est toujours agréable et qui
s'aide encore d'une imagination vaste et d'une extrême culture; mais, en
le connaissant davantage, on n'hésite pas: c'est ce qu'il tire de son
coeur qu'on préfère; c'est quand il s'abandonne et se livre entièrement
qu'on le trouve si supérieur. Il sait tout, il connaît tout, et le
savoir en lui n'a pas émoussé la sensibilité. Jouir de son coeur, aimer
et faire du bonheur des autres le sien propre, voilà sa vie.» Quoique M.
de Krüdner fût un homme de mérite, sa jeune femme lui prêtait assurément
dans ce portrait flatté; toute leur relation peut se résumer en deux
mots: elle était romanesque, et il était positif. Ajoutons qu'il avait
quarante ans quand elle en avait vingt. Durant ce séjour à Venise, «sans
cesse occupée de lui, dit M. Eynard, elle passait sa vie à lui prouver
sa tendresse par des attentions infructueuses à force de délicatesse.
Elle entreprenait des courses lointaines et fatigantes pour lui procurer
des fleurs et des fraises dans leur primeur. D'autres fois, la vue d'un
danger, les caprices d'un cheval fougueux que son mari se plaisait
à monter; lui causaient de si vives terreurs qu'elle en perdait
connaissance...» Toutes ces recherches et ces inventions de sensibilité
étaient peine perdue. Un jour, le baron de Krüdner était allé faire une
visite à la campagne; vers le soir, un orage éclate. Mme de Krüdner
s'inquiète; les heures s'avancent, l'orage ne cesse pas; sa tête se
monte: elle se figure le sentier qui longe la Brenta envahi par les
eaux, son mari luttant avec le péril; elle veut l'en arracher. La voilà
sortie au milieu de la nuit, allant à la découverte, interrogeant les
rares passants, puis raccourant au logis pour faire lever sa femme de
chambre, et se mettant en route à l'aventure. M. de Krüdner, qu'elle
finit par rencontrer, s'étonne, la rassure, la gronde: «Mais quelle
folie, ma chère amie! Pouviez-vous croire que je courusse le moindre
danger? Vous auriez dû vous coucher. Vous vous tuerez avec une pareille
sensibilité.» M. Eynard, qui raconte très-bien cette petite scène,
ajoute que ces mots pleins de raison plongeaient un poignard dans le
coeur de Mme de Krüdner: «Hélas! pensait-elle, à ma place il se serait
couché, et il aurait dormi!»
Elle cherchait évidemment l'amour; elle cherchait à le ressentir,
surtout à l'inspirer; elle en aimait la montre et le jeu. Je suis
très-frappé, en lisant M. Eynard et les pièces qu'il produit, de ce
besoin et aussi de ce talent inné de Mme de Krüdner, et combien elle
s'entend de bonne heure à la mise en scène du sentiment: j'en suis
presque effrayé à certains endroits, quand je songe à combien de choses
cet art secret a pu se mêler insensiblement depuis, sans qu'elle-même
s'en rendît peut-être bien compte. Elle ne devait pourtant pas être tout
à fait sans se rendre compte et sans jouir déjà de son premier succès
dans cette vie de Venise; et lorsque son biographe nous l'y représente
entourée, encensée du monde, _mais sans s'en apercevoir_, il la suppose
un peu trop absorbée, je le crois, par son affection pour son mari. Elle
ne se serait pas si bien souvenue après coup de tant de circonstances
flatteuses dans _Valérie_, si elle n'y avait fait attention au moment
même. Le coeur des personnes romanesques, de celles qui aiment le
raffinement et l'amalgame, est capable de plus d'une attention à la
fois.
Quoi qu'il en soit, il paraît bien que ce ne fut qu'à Copenhague, où
elle alla en quittant Venise, que la jeune ambassadrice fut entièrement
éclairée sur le genre de sentiment qu'elle avait inspiré à M. de
Stakieff. Celui-ci, en sincère et véritable amant, avait pu se contenir
tant qu'il avait vu l'objet de son adoration rester dans une sphère de
pureté et d'innocence; mais lorsqu'en arrivant à Copenhague la jeune
femme, a bout de son essai de roman conjugal et comme en désespoir de
cause, se fut lancée dans les dissipations du monde et le tourbillon de
la vanité, l'humble adorateur n'y tint pas, et, en prenant la résolution
de s'éloigner, il fit sa déclaration, non pas à madame, mais à M. de
Krüdner lui-même. «Ce qui est inexplicable, ce qui est vrai pourtant,
lui écrivit-il, c'est que je l'adore parce qu'elle vous aime. Dès
l'instant où vous lui seriez moins cher, elle ne serait plus pour moi
qu'une femme ordinaire, et je cesserais de l'aimer.» M. de Krüdner,
touché de cette lettre comme un galant homme pouvait l'être, fit avec
gravité une chose imprudente: il montra cette déclaration à sa femme;
et, en croyant stimuler sa vertu, il ne fit qu'irriter sa coquetterie.
Dès ce jour, Mme de Krüdner se mit sur le pied de ne pouvoir rien
ignorer de ce qu'on éprouvait pour elle.
Au milieu de cette vie d'excitation et d'élourdissement, se voyant
atteinte de crises nerveuses et menacée d'une maladie de poitrine, Mme
de Krüdner part pour Paris au mois de mai 1789; elle n'y était venue que
tout enfant, à l'âge de treize ans: c'est donc pour la première fois
qu'elle va juger de cette ville, qui était bien véritablement alors la
capitale du monde. M. Eynard a très-bien résumé ces premières phases du
développement de Mme de Krüdner, quand il dit: «Encore enfant, à
Millau, elle ne cherchait que l'amusement; à Venise, son coeur parle; à
Copenhague, sa vanité s'éveille; mais c'est à Paris que son intelligence
semble réclamer ses droits.» A peine y est-elle arrivée en effet, que
Mme de Krüdner recherche les savants et les gens de lettres en renom,
l'abbé Barthélémy, Bernardin de Saint-Pierre. M. Eynard s'étonne trop,
selon nous, du goût de la curieuse étrangère pour les _Voyages du jeune
Anacharsis_ et pour leur aimable auteur. Il ne paraît pas soupçonner
combien ce jeune Anacharsis, qu'il appelle _un Scythe glacé_, dut
paraître agréable à son début; et quand il fait de celui qui conçut
cet ingénieux ouvrage _un vieil abbé, membre de l'Académie des
Inscriptions_, il méconnaît l'hôte spirituel de Chanteloup, le savant
supérieur qui, entre autres choses, savait vivre, savait écrire et
causer. Quant à Bernardin de Saint-Pierre, on s'explique aisément
l'enthousiasme avec lequel Mme de Krüdner le chercha d'abord et l'espèce
de culte qu'elle lui garda toujours. Il avait beaucoup connu autrefois
en Russie le maréchal de Münnich, dont elle était la petite-fille; mais
surtout il résumait en soi, comme écrivain, les qualités et les défauts,
la forme de sentimentalité naturelle dont elle était alors idolâtre.
Avec lui, elle se disait et se croyait de plus en plus voisine de la
nature, et, dans le même temps, elle trouvait moyen de faire un compte
de 20,000 francs chez la marchande de modes de la Reine, Mme Bertin.
Durant ces années et toutes celles qui suivent, M. Eynard,
très-différent en cela du vulgaire des biographes, n'a nullement flatté
son héroïne; il ne craint pas de nous la montrer dans la contradiction
et le désordre des sentiments qui l'agitent et qui, plus d'une fois,
l'égarent. Il est si sûr de nous la présenter ensuite parfaitement
convertie, qu'il s'inquiète peu de nous la voiler avec grâce comme
pécheresse. L'avouerai-je? en le lisant, j'ai senti la Mme de Krüdner
que j'aimais perdre quelque chose de son attrait et de son mystère. M.
Eynard a sans doute ajouté à l'idée qu'on peut prendre d'elle sous sa
dernière forme et à son importance comme prêcheuse, mais il a ôté à son
premier charme.
Dussé-je me juger moi-même et trahir mon faible, ce n'est pas
précisément la sainte que je m'étais accoutumé à aimer dans Mme de
Krüdner: la sainte, chez elle, je ne voudrais ni la railler ni la
serrer de trop près, mais je ne puis non plus la prendre tout à fait au
sérieux; la part d'illusion y est trop manifeste. Sa charité me touche,
sa facilité et parfois sa puissance de parole mystique m'étonne et me
séduit; mais, tout en me prêtant à la circonstance et en ayant l'air de
suivre le torrent, je me réserve le sourire. Ce que décidément j'aimais
dans Mme de Krüdner, c'est l'auteur et le personnage de _Valérie,_ la
femme du monde qui souffre, qui cherche quelque chose de meilleur, qui
aura un jour sa conversion, sa pénitence, sa folie mystique; qui ne Fa
pas encore, ou qui n'en a que des lueurs; qui n'a renoncé ni au désir de
plaire; ni aux élégances, ni à la grâce, dernière magie de la beauté;
qui se contredit peut-être, qui essaie de concilier l'inconciliable,
mais qui trouve dans cette impossibilité même une nuance rapide et
charmante dont son talent se décore. La prophétesse, la sainte dans le
lointain ne nuisait pas, mais dans le lointain seulement. La figure de
Valérie, encore belle, se détachait sur ce fond de vapeur.
Cette figure de Valérie, qui nous était surtout chère, se trouve
sacrifiée chez M. Eynard, qui se soucie moins que nous de l'intérêt
poétique, et qui croit que l'aimable romancier a fini par guérir
radicalement de sa chimère, par obtenir en don l'entière vérité. Il
raconte d'une manière intéressante, mais intéressante à regret, en
s'attachant à marquer son dégoût et à exciter le nôtre, la grande
aventure de coeur de Mme de Krüdner, durant son séjour à Montpellier
(1790), sa première faute éclatante, sa passion pour M. de Frégeville,
alors officier brillant de hussards, et que plus tard il rencontra
lieutenant-général cassé de vieillesse. J'ai vu en tête d'une édition
des _Lettres portugaises_ un portrait de M. de Chamilly, devenu maréchal
de France, qui représentait bien ce grand et _gros_ homme dont parle
Saint-Simon: M. de Chamilly était certes, à cette époque, aussi peu
romanesque d'apparence, aussi peu ressemblant au jeune lui-même
d'autrefois que dut le paraître le général de Frégeville à M. Eynard,
quand celui-ci le rencontra à l'improviste dans un salon de Paris. «Je
fus présenté au général, dit M. Eynard; je le vis plusieurs fois et
toujours s'attendrissant au souvenir de Mme de Krüdner. Je m'étais
imposé une entière réserve sur des faits qui pouvaient humilier un
vieillard...» Que l'excellent biographe me permette de l'arrêter ici
pour un simple mot: _humilier un vieillard!_ et pourquoi donc? Je
conçois le sentiment de discrétion et de délicatesse qui fait qu'on
hésite à toucher à de vieilles blessures et à remuer les cicatrices d'un
coeur; mais ce mot _humilier_ en pareil cas n'est pas français: tant que
la dernière source, la dernière goutte du vieux sang de nos pères n'aura
pas tari dans nos veines, tant que notre triste pays n'aura pas été
totalement _régénéré_ comme l'entendent les constituants et les
sectaires, il ne sera jamais humiliant pour un homme, même vieux,
d'avoir aimé, d'avoir été aimé, fût-ce dans un moment d'erreur. On
pouvait hésiter à prononcer le nom de Mme de Longueville devant M. de La
Rochefoucauld, mais au pis cela ne l'humiliait pas. M. Eynard me dira
que c'est dans le sens chrétien qu'il parle; je le sais; mais je ne
voudrais pas que, dans une vie comme celle qu'il nous expose si bien,
l'expression même la plus rigoureuse parût choquer une nuance sociale,
une nuance féminine. Je vais continuer de lui paraître bien léger en
telle matière; mais je suis persuadé que Mme de Krüdner, déjà convertie,
eût été choquée elle-même, au milieu de tous ses repentirs, qu'on vînt
dire que l'homme qu'elle avait un jour aimé pût être _humilié_ à ce
souvenir.
Et puisque j'en suis sur cet ordre de critiques, je me permettrai de
trouver encore que M. Eynard traite bien durement le spirituel comte
Alexandre de Tilly, «un homme que ses ridicules Mémoires, dit-il, ont
livré au mépris des uns et à la pitié des autres.» On a assez le droit
d'être sévère pour le comte de Tilly, sans qu'il soit besoin d'en venir
à ces extrémités de dédain qui passent la justice; d'autres diraient,
qui blessent la charité. J'ai rencontré des gens de goût moins sévères.
Les jolis Mémoires qu'a laissés Tilly peuvent bien ne pas être
très-édifiants, ils ne sont certainement pas ridicules. Mais c'est au
sujet du prince de Ligne surtout que M. Eynard me paraît sortir du vrai.
On a dit de cet aimable vieillard qu'il n'avait jamais eu que vingt ans;
il avait quatre-vingt-un ans qu'il se croyait jeune encore. Un jour, une
nuit de décembre, à Vienne, après quelques heures passées dans l'attente
de je ne sais quel rendez-vous, il rentra chez lui avec la fièvre, et
l'idée de la mort se présenta brusquement à lui. Il essaya d'abord de
chasser l'apparition funèbre, de l'exorciser gaiement; il rappela en
plaisantant les vers badins que l'empereur Adrien mourant adressait à sa
petite âme. Mais vers le milieu de la nuit sa tête se prit; il eut un
accès de délire, durant lequel il proféra quelques mots sans suite,
qui semblaient se rapporter aux propos de la veille: «Fermez la porte!
va-t'en!... La voilà qui entre! mettez-la dehors, la camarde... la
hideuse!...» Puis il mourut une heure après. M. Eynard n'a pas de termes
assez forts pour flétrir ce qu'il appelle cette _épouvantable_ mort, et
il y voit un tableau _aussi lugubre que saisissant_. C'est ainsi que
parlerait Nicole; c'est ainsi que Bossuet parle de l'horrible fin de
Molière. Je conviendrai sans peine qu'il est de plus belles morts que
celle du prince de Ligne; mais, à moins de se placer au point de vue de
l'éternité (chose toujours rare), on devra convenir aussi qu'il est peu
de morts plus aisées et plus douces. Évitons les exagérations. Il
est deux points qui m'ont toujours choqué chez mes meilleurs amis
jansénistes, c'est quand ils insistent sur la damnation des enfants
morts sans baptême, et sur celle des vieillards morts sans confession.
M. Eynard, qui est peut-être choqué de ces deux duretés autant que nous,
n'a pas besoin à son tour, pour nous toucher, de recourir aux couleurs
outrées ni aux contrastes. Pour nous convier à bien mourir, qu'il nous
peigne une belle mort, et qu'il ne nous présente pas surtout comme
affreuse une fin que beaucoup d'honnêtes gens non croyants seraient
plutôt tentés d'envier.
Je me laisse aller à dire la vérité comme moi-même au fond je la sens.
M. Eynard me le pardonnera, il m'y a presque obligé en se plaçant sur ce
terrain d'exacte vérité et en m'y appelant avec lui. Je ne demande
pas mieux, en général, quand je fais un portrait de femme, et, en
particulier, un portrait comme celui de Mme de Krüdner, de ne pas
pousser à bout les choses, de respecter le nuage et de me prêter à
certaines illusions; je crois, en cela, être fidèle encore à mon modèle.
Cette discrétion devient aujourd'hui hors de propos; M. Eynard a chassé
le nuage où la figure de Mme de Krüdner se dessinait: s'il y a lieu de
discuter sur quelques points avec l'excellent et complet biographe,
je ne craindrai donc pas de le faire. J'ai dit qu'à l'aide de ses
très-curieux documents il m'a gâté un peu mon idéal de Valérie. Je ne le
lui reproche pas; je l'en loue, tout en le regrettant. Grâce à lui, on
sait maintenant à point nommé le dessous de cartes, car il y en avait
un, et chacun va en juger. Mme de Krüdner, après l'éclat de son épisode
avec M. de Frégeville, après avoir franchement déclaré à son mari que
_le lien conjugal était rompu_, et s'être vue l'objet de sa clémence,
habite le Nord pendant quelques années, et ne revient en Suisse, puis
à Paris, que vers 1801, à cette époque d'une renaissance sociale
universelle. Elle n'a pas alors moins de trente-sept ans; elle les
déguise avec art sous une grâce divine que les femmes mêmes sont forcées
d'admirer; mais elle sent que le moment est venu d'appeler à son aide
les succès de l'esprit et de prolonger la jeunesse par la renommée.
C'est un parti pris chez elle; elle était forte pour les partis pris,
et son imagination ensuite, sa faculté d'exaltation et de sensibilité
tenaient la gageure. La tête commençait, le coeur après entrait en jeu.
Elle se dit donc qu'il est temps pour elle d'ajouter, de substituer
insensiblement un attrait à un autre; elle veut devenir célèbre par le
talent, et elle ne ménage pour cette fin aucun moyen. Liée avec Mme de
Staël, avec Chateaubriand, qui venait de donner _Atala_, no négligeant
point pour cela son vieil ami Saint-Pierre, accueillant les poëtes
et n'oubliant pas les journalistes, elle dresse ses batteries pour
atteindre du premier coup à un grand succès. Le roman de _Valérie_ était
à peu près achevé; elle en confiait sous main le manuscrit, elle en
faisait à demi-voix des lectures; elle demandait des conseils et
essayait les admirateurs. Tout était près pour la publication désirée,
quand M. de Krüdner dérangea des mesures si bien prises en mourant
brusquement d'apoplexie le 14 juin 1802.
Après deux mois de deuil et de retraite à Genève, Mme de Krüdner se
rendit à Lyon pour y passer l'automne et l'hiver de cette même année.
Elle était déjà très-consolée; elle revoyait peu à peu le monde,
recommençait à danser cette _danse du schall_ qu'elle dansait si bien,
et ressongeait à Paris, son vrai théâtre. Mais elle ne voulait pas y
revenir comme une simple mortelle, et puisqu'elle avait été forcée de le
quitter au moment d'obtenir son succès littéraire, elle voulait que le
retard servît du moins à rendre le retour plus éclatant. M. Eynard, sur
ce point, ne nous laisse rien ignorer, et ce chapitre de son ouvrage
est un des plus piquants que nous offre l'histoire secrète de la
littérature. Mme de Krüdner se trouvait très-liée avec le docteur Gay,
médecin homme d'esprit[210], et très-propre au manège qu'elle désirait. Il
s'agissait pour elle de revenir à Paris le plus tôt possible, sans plus
tenir compte de son deuil, et en y paraissant comme forcée par ses
nombreux amis et par ses admirateurs. Pour monter à souhait celle
rentrée en scène, elle imagina de faire faire à Paris, par les soins
du docteur Gay, des vers à sa louange dont elle envoyait de Lyon le
canevas: ces vers adressés à _Sidonie_ (Sidonie, c'était, comme Valérie,
l'héroïne d'un de ses romans, c'était elle-même), ces vers devaient se
trouver insérés comme par hasard dans quelque journal de Lyon ou de
Paris. Voici, au reste, la lettre qu'elle adressait à l'habile docteur;
j'en rougis pour mon héroïne, mais M. Eynard a déchiré le voile, et
il est désormais inutile de dissimuler: «J'ai une autre prière à vous
adresser, lui écrivait-elle; faites faire par un bon faiseur des vers
pour noire amie Sidonie. Dans ces vers que je n'ai pas besoin de vous
recommander, et qui doivent être du meilleur goût, il n'y aura que cet
envoi: _A Sidonie_. On lui dira: _Pourquoi habites-tu la province?
Pourquoi la retraite nous enlève-t-elle tes grâces, ton esprit? Tes
succès ne t'appellent-ils pas à Paris? Tes grâces, tes talents y seront
admirés comme ils doivent l'être. On a peint ta grâce enchanteresse[211],
mais qui peut peindre ce qui te fait remarquer?_--Mon ami, c'est à
l'amitié que je confie cela: je suis honteuse pour Sidonie, car je
connais sa modestie; vous savez qu'elle n'est pas vaine: j'ai donc des
raisons plus essentielles pour elle qu'une misérable vanité pour vous
prier de faire faire ces vers, et bientôt: dites surtout qu'elle est
dans la retraite, et qu'à Paris seulement on est apprécié. Tâchez qu'on
ne vous devine pas. Faites imprimer ces vers dans le journal du soir...
Envoyez-moi bien vite le journal où cela sera imprimé... Si le journal
ne voulait pas s'en charger ou qu'il tardât trop, envoyez-moi-les écrits
à la main, et on les insérera ici dans un journal...» Puis vient le
prêté-rendu, la récompense offerte au bon docteur, la promesse de
contribuer _à lui faire acquérir_ en retour _cette réputation que
méritent ses talents et ses vertus_: «Oui, digne et excellent homme,
j'espère bien y travailler; j'attends avec impatience le moment où,
rendue à Paris, mon temps, mes soins et mon zèle vous seront consacrés:
vous me ferez connaître La Harpe, auprès duquel est déjà un de vos amis.
Je travaillerai auprès de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand,
d'une foule d'étrangers de ma connaissance, et nous réussirons, _car les
intentions pures réussissent toujours_.»
[Note 210: Les médecins, quand ils se mêlent d'être charlatans, ne le
sont pas à demi; ils connaissent mieux que d'autres la trame humaine.
M. Eynard cite à ce sujet le docteur Portal et son procédé si souvent
raconté pour se créer, à son arrivée à Paris, une réputation et une
clientèle; mais, en rapportant ce trait de charlatanisme aux premières
années du siècle, il commet un anachronisme de plus de trente ans.
Portai était membre de l'Académie des sciences et professeur au Collège
de France dès 1770.]
[Note 211: Mme de Staël, dans le roman de _Delphine_, qui venait de
paraître.]
Là est surtout ce qui me choque, le jargon de pureté et de piété qui se
mêle à de tels manèges. C'est, je le répète, ce qui m'effraie un peu
pour l'avenir de Mme de Krüdner: lorsqu'on s'est livré une fois à de
pareilles combinaisons et qu'on y excelle, est-on bien sûr, même en
changeant de matière, de se guérir jamais? M. Eynard est de ceux qui
croient qu'il y a un remède efficace et souverain par qui l'homme
vraiment se régénère et parvient à se transformer du tout au tout. Des
physiologistes et des moralistes plus positifs pensent seulement que
celui qui a l'air de se convertir se retourne, et qu'à la bien suivre,
la même nature, aux divers âges et dans les divers emplois, se
retrouverait au fond jusque sous le déguisement.--Dans toutes ses
lettres au docteur Gay, Mme de Krüdner continue de commander instamment
les vers désirés et de varier l'inépuisable thème cher à son
amour-propre; elle continue de _faire l'article_, comme on dit: «Je vous
ai prié d'envoyer des vers à Sidonie, nous les ferons insérer ici. Mais,
tout en disant qu'on avait peint son talent pour la danse, il ne faut
pas dire simplement _on_, mais dire: _Un pinceau savant peignit ta
danse, tes succès sont connus, tes grâces sont chantées comme ton
esprit, et tu les dérobes sans cesse au monde: la retraite, la solitude,
sont ce que tu préfères. Là, avec la piété, la nature et l'étude,
heureuse_, etc., etc...Voilà, mon cher ami, ce que je vous demande pour
elle, et je vous expliquerai pourquoi.» Cependant les vers arrivent;
elle en est enchantée, mais non satisfaite encore; elle veut plus et
mieux. «Je vous remercie de vos vers, ils sont charmants. Si vous
pouviez, par vos relations, en avoir encore du grand faiseur Delille?
N'importe ce qu'ils diraient, ce serait utile à Sidonie. Vous savez
comme je l'aime!» Et elle ajoute, avec une crudité dont je ne l'aurais
jamais crue capable: «Le monde est si bête! C'est ce charlatanisme qui
met en évidence et qui fait aussi qu'on peut servir ses amis. Je brûle
de savoir votre projet et de travailler, comme je l'espère, de toutes
mes forces à vous être utile.» Le docteur doit se tenir pour bien
averti: le prix de ses services lui est à chaque instant offert comme à
bout portant; qu'il soit utile avec zèle, et on le lui sera en retour.
On sent le trafic. Tout cela n'est ni délicat ni beau. Dans ce même
temps, Mme de Krüdner écrivait à une amie plus simple, à Mme Armand,
restée en Suisse, et elle lui parlait sur le ton de l'humilité, de la
vertu, en faisant déjà intervenir la Providence: «Quel bonheur, mon
amie! Je ne finirais pas si je vous disais combien je suis fêtée. Il
pleut des vers; la considération et les hommages luttent à qui mieux
mieux. On s'arrache un mot de moi comme une faveur; on ne parle que de
ma réputation d'esprit, de bonté, de moeurs. _C'est mille fois plus que
je ne mérite; mais la Providence se plait à accabler ses enfants, même
des bienfaits qu'ils ne méritent pas..._» Le malin fabuliste avait dit
précisément la même chose:
...........Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font voeu d'être siens.
Ce voyage à Paris, qu'elle désire de toute son âme et qu'elle vient de
provoquer, elle le présente comme une obligation sérieuse et plutôt
pénible; peu s'en faut qu'elle n'en parle presque déjà comme d'une
mission sacrée: «Je regarderais comme une lâcheté, écrit-elle à Mme
Armand, de ne pas produire un ouvrage qui peut âtre utile (son roman),
_et voilà comme mon voyage à Paris devient un devoir_, tandis que mon
coeur, mon imagination, tout m'entraîne au bord de votre lac où je brûle
d'aller, dégoûtée du séjour de Paris, blasée sur ses succès, n'aimant
que le repos et les affections douces.» En produisant de telles lettres,
M. Eynard (qu'il y prenne garde) ouvre, sur l'intérieur de Mme de
Krüdner, tout un jour profond qu'il suffit de prolonger désormais pour
donner raison à plus d'un sceptique. M. Eynard croit qu'à une certaine
heure Mme de Krüdner s'est soudainement convertie et corrigée; pour moi,
j'aurais encore plus de confiance dans la sainte, s'il ne m'avait appris
si bien à connaître la mondaine. Comment ne me resterait-il pas dans
l'esprit un léger nuage sur le rôle que remplira près d'elle le pasteur
Empeytaz, depuis qu'on me l'a fait voir prenant si résolument le docteur
Gay pour compère?
Dès cette époque, elle avait l'habitude de mêler Dieu à toutes choses,
à celles même auxquelles sans doute il aime le moins à être mêlé.
Parcourant dernièrement les papiers de Chênedollé, j'y trouvais quelques
passages relatifs à Mme de Krüdner, et je remarquais qu'à cette date de
1802, dans le monde de Mme de Beaumont et de M. Lonbert, on la traitait
un peu légèrement[212]. Mais voici une parole plus grave, que je n'ai plus
aucune raison pour dérober; elle est de M. de Lézay, de celui même qui
est une des autorités qu'on invoque le plus volontiers quand il s'agit
de sa fervente amie. «Lézay prétend (dit Chênedollé) que Mme de Krüdner,
dans les moments les plus décisifs avec son amant, fait une prière à
Dieu en disant: _Mon Dieu, que je suis heureuse! Je vous demande pardon
de l'excès de mon bonheur!_ Elle reçoit ce sacrifice comme une personne
qui va recevoir sa communion.» Le mot est vif, il est sanglant, venant
d'un ami intime; mais il marque quelle était alors la disposition
mystico-mondaine de la sainte future, ce que j'appelle l'amalgame, et le
trait s'accorde bien avec les révélations que nous devons à M. Eynard
sur cette époque de transition. Ai-je donc eu raison de dire que le trop
de connaissance du dedans me gâtait désormais le personnage de Valérie,
et que l'idéal y périssait?
[Note 212: _Revue des Deux Mondes_, livraison du 15 juin 1849, page
919; et dans _Chateaubriand et son Groupe littéraire_, tome II, page
254.]
Il y a lieu pourtant de trouver que c'est bien dommage, car le talent de
Mme de Krüdner, à l'heure dont nous parlons, s'était dégagé des vagues
déclamations de sa première jeunesse, et devenait un composé original
d'élévation et de grâce. Sa plume, comme sa personne, avait de la magie.
Pendant cet automne de 1802, entre autres manières de se rappeler
au public de Paris, elle eut soin de faire insérer (peut-être par
l'entremise de M. Michaud, alors très-monté pour elle) quelques
_pensées_ détachées dans _le Mercure_[213]; le rédacteur disait en les
annonçant: «Les pensées suivantes sont extraites des manuscrits d'une
dame étrangère, qui a bien voulu nous permettre de les publier dans
notre journal. Quand on pense avec tant de délicatesse, on a raison de
choisir pour s'exprimer la langue de Sévigné et de La Fayette.» Voici
quelques-unes de ces pensées, qui sont en effet délicates et fines;
l'esprit du monde s'y combine avec un souffle de rêve et de Poésie.
[Note 213: 10 vendémiaire an XI.]
«Les gens médiocres craignent l'exaltation, parce qu'on leur a dit
qu'elle pouvait avoir des suites nuisibles; cependant c'est une maladie
qu'on ne peut pas leur donner.
«Il y a des gens qui ont eu presque de l'amour, presque de la gloire, et
presque du bonheur.
«On cherche tout hors de soi dans la première jeunesse; nous faisons
alors des appels de bonheur à tout ce qui existe autour de nous, et tout
nous renvoie au dedans de nous-même peu à peu.
«Les âmes froides n'ont que de la mémoire; les âmes tendres ont des
souvenirs, et le passé pour elles n'est point mort, il n'est qu'absent.
«Le meilleur ami à avoir, c'est le passé.
«Dire aux hommes ne suffit pas, il faut redire, et puis redire encore;
l'enfance n'écoute pas, la jeunesse ne veut pas écouter, et si la vérité
est enfin accueillie, c'est que de sa nature elle est infatigable,
et qu'après avoir été tant rebutée, elle trouve enfin accès par sa
persévérance.
«Les âmes fortes aiment, les âmes faibles désirent.
«La vie ressemble à la mer, qui doit ses plus beaux effets aux orages.
«C'est un bel éloge à faire de quelqu'un, au milieu de la corruption
du monde, que de le croire digne d'être appelé romanesque. Ce sont des
titres de chevalerie où chacun ne ferait pas facilement ses preuves.
«Il y a des femmes qui traversent la vie comme ces souffles du printemps
qui vivifient tout sur leur passage.»
Elle était elle-même une de ces femmes: dans le monde comme dans la
pénitence, toute son ambition fut qu'on la prît pour une de ces brises
vivifiantes du printemps; et quand il n'y eut plus moyen de se faire
illusion sur le printemps terrestre, elle aspira, elle avisa à paraître
dès ici-bas un souffle et un soupir du printemps éternel.
Ces quelques pages du _Mercure_ se terminaient par cette pensée, qui
exprimait à ravir son rêve et sa prétention du moment: «La mélancolie
des âmes tendres et vertueuses est la station entre deux mondes. On sent
encore ce que cette terre a d'attachant, mais on est plus près d'une
félicité plus durable.» Cette sorte de _station_ intermédiaire est
précisément l'état dans lequel elle se plaisait à se dessiner alors,
et dans lequel nous nous plaisions nous-même à la considérer, en nous
prêtant à sa coquetterie à demi angélique. Il n'y a plus moyen, après
les révélations récentes, de s'en tenir à ce demi-jour douteux entre le
boudoir et le sanctuaire. Nous savons trop bien de quoi il retournait
dans la coulisse, et on nous a fait toucher du doigt les ficelles.
_Valérie_ parut en décembre 1803. «Toutes les batteries de Mme de
Krüdner, dit M. Eynard, étaient montées pour saluer son apparition.
Aucune ne manqua son effet. Amis dévoués, journalistes, littérateurs
indépendants, adversaires, envieux, chacun à sa manière s'occupa de Mme
de Krüdner et de son livre. Elle-même ne se fit pas défaut, et pendant
plusieurs jours, se dévouant avec la plus persévérante ardeur à assurer
son triomphe, elle courut les magasins de modes les plus en vogue pour
demander incognito tantôt des écharpes, tantôt des chapeaux, des plumes,
des guirlandes, des rubans _à la Valérie_. En voyant cette étrangère,
belle encore et fort élégante, descendre de voiture, d'un air si sûr de
son fait, pour demander les objets de fantaisie qu'elle inventait, les
marchands se sentaient saisis d'une bienveillance inexprimable et
d'un désir si vif de la contenter qu'il fallait bien qu'on parvînt à
s'entendre... Grâce à ce manège, elle parvint à exciter dans le commerce
une émulation si furieuse en l'honneur de Valérie, que pour huit jours
au moins tout fut _à la Valérie_.» On est aux regrets d'apprendre de
telles choses, si piquantes qu'elles soient. En les apprenant hier,
une admiratrice de _Valérie_, qui avait pleuré en la lisant autrefois,
disait spirituellement: «Ah! que je voudrais reprendre mes larmes!»
Par cette page si agréablement écrite, M. Eynard nous montre que s'il
avait voulu appliquer dans tout son ouvrage le même esprit de critique,
il s'en fût acquitté très-finement; mais dès qu'il aborde la vie
religieuse de Mme de Krüdner, lui qui a été si adroit à pénétrer la
personne mondaine, il croit tout d'abord à la sainte: il s'arrête saisi
de respect, n'examinant plus, et ne voulant pas admettre que, même
sur un fond incontestable de croyance et d'illusion, c'est-à-dire de
sincérité, il a dû se glisser bien des réminiscences plus ou moins
involontaires de ce premier jeu, bien des retours de cet ancien
savoir-faire. Quand on a été une fois excellente comédienne, cela ne se
perd jamais. Remarquez que dès lors elle entrait dans sa seconde veine;
elle commençait à voir partout le doigt de Dieu; et, même après avoir
monté de la sorte ce-succès de _Valérie_, elle est toute disposée après
coup à s'en émerveiller et à y dénoncer un miracle: «Le succès de
_Valérie_, écrivait-elle à Mme Armand, est complet et inouï, et l'on me
disait encore l'autre jour: Il y a quelque chose de _surnaturel_ dans ce
succès. _Oui, mon amie, le Ciel a voulu que ces idées, que cette
morale plus pure se répandissent en France, où ces idées sont moins
connues_...» En écrivant ainsi, elle avait déjà oublié ses propres
ressorts humains, et elle rendait grâce de tout à Dieu. Mais cette
facilité d'oubli et de confusion me rend méfiant pour l'avenir. Qui me
répond qu'elle n'ait pas fait plus d'une fois de ces confusions, qu'elle
n'ait pas eu plus tard de ces oublis-là?
Parmi les témoignages d'admiration en l'honneur de _Valérie_, M. Eynard
cite le passage d'une lettre d'Ymbert Galloix, jeune homme de Genève,
mort à Paris en 1828, et il le proclame _un jeune poète plein de génie_.
Puisque j'en suis aux sévérités et à montrer que M. Eynard, sur quelques
points, n'a pas eu toute la critique qu'on aurait pu exiger, je noterai
(et le biographe du médecin Tissot me comprendra) qu'Ymbert Galloix,
que nous avons beaucoup connu et vu mourir, n'avait réellement pas de
_génie_, mais une sensibilité exaltée, maladive, surexcitée, et qu'il
est mort s'énervant lui-même. Il suffirait que sur quelques autres
articles le biographe eût apporté la même complaisance et facilité de
jugement, pour que nous eussions le droit de modifier certaines de ses
conclusions.
Malgré tout, c'est chez lui désormais, et nulle part ailleurs, qu'il
faut apprendre à connaître la vie religieuse de Mme de Krüdner; journaux
manuscrits, correspondance intime, entretiens de vive voix avec les
principaux personnages survivants, il a tout recherché et rassemblé avec
zèle, et, dans la riche matière qu'il déroule à nos yeux, on ne pourrait
se plaindre, par endroits, que du trop d'abondance. Les événements de
1815 surtout, et le rôle qu'y prit Mme de Krüdner par son influence sur
l'empereur Alexandre, sont présentés sous un jour intéressant, dans un
détail positif et neuf, emprunté aux meilleures sources. M. Eynard a été
guidé, pour le fil de cette relation délicate, par une personne d'un
haut mérite, initiée dès l'origine à la confidence de Mme de Krüdner et
de l'empereur, Mme de Stourdza, depuis comtesse Edling. Sur quelques
points chemin faisant, M. Eynard, qui veut bien tenir compte avec
indulgence de notre ancienne esquisse de Mme de Krüdner, a pris soin
d'en rectifier les traits qu'il trouve inexacts, et de réfuter aussi
l'esprit un peu léger où se jouait notre crayon. Il a raison assez
souvent, je le lui accorde; en deux ou trois cas seulement; je lui
demanderai la permission de ne pas me rendre à ses autorités. Par
exemple, j'ai raconté une visite de Mme de Krüdner à Saint-Lazare,
l'effet que la prêcheuse éloquente produisit sur ces pauvres
pécheresses, la promesse qu'elle leur fit de les revoir, et aussi son
oubli d'y revenir. M. Eynard s'autorise, à cet endroit, du témoignage de
M. de Gérando, qui avait conduit Mme de Krüdner à Saint-Lazare, et il me
réprimande doucement du sourire que j'ai mêlé à mon éloge; mais cette
critique, qu'il le sache bien, ce n'est pas moi qui l'ai faite: c'est M.
de Gérando lui-même, qui, interrogé par moi, me répondit en ce sens.
Il y a différentes manières d'interroger les témoins, même les plus
véridiques. Quand j'interrogeai M. de Gérando sur Mme de Krüdner,
cet homme de bien me répondit comme à une personne qui ne désirait à
l'avance aucune réponse plus ou moins favorable, et qui se bornait à
écouter avec curiosité. Quand M. Eynard l'interrogea, M. de Gérando vit
en sa présence une personne qui désirait avant tout savoir tout le bien,
et lui-même (qui d'ailleurs par nature souriait peu) il supprima son
sourire. C'est ainsi que M. Eynard range parmi ses autorités bien des
témoins qui faisaient leurs réserves, et qui même n'épargnaient pas la
raillerie quand il leur arrivait de causer en liberté. La duchesse
de Duras, qu'il a l'air de ranger parmi les adhérents, était de ce
nombre.--Dans le récit que j'ai fait du voyage de Mme de Krüdner en
Champagne, pour la grande revue de la plaine de Vertus, M. Eynard me
suppose plus d'imagination que je n'en ai en réalité; il se croit trop
sûr de m'avoir réfuté à l'aide du Journal de Mme Armand. J'ai pour
garant de mon récit un témoin oculaire, très-spirituel, appartenant à
la famille chez qui Mme de Krüdner avait logé pendant le peu d'heures
qu'elle passa en ces lieux. Ce peu d'heures avait tout à fait suffi
pour que la prédication commençât auprès des hôtes. Les personnes
enthousiastes qu'un beau zèle anime n'y mettent pas tant de façons. A
peine arrivée le soir au château où elle devait coucher, Mme de Krüdner
et son monde se mirent donc à prêcher et le maître et les gens; et,
comme il y avait menace d'orage ce soir-là, le bon gentilhomme de
campagne, qui craignait que le vent n'enlevât sa toiture, et qui avait
hâte d'aller fermer les fenêtres de son grenier, se voyant arrêté sur
l'escalier par une prédication, trouvait que c'était mal prendre son
heure. J'aurais, de la sorte, bien des petites réponses à faire à
M. Eynard; mais c'est assez d'en indiquer l'esprit essentiel et le
principe.
Là, en effet, est entre nous la dissidence, et il faut oser l'articuler.
Il croit à une transfiguration et à une régénération complète, là où
je ne vois guère qu'une métamorphose. Un spirituel et sage moraliste,
Saint-Évremond, qui avait vu en son temps bien des conversions de femmes
du grand monde, a écrit d'agréables pages pour expliquer et démêler
les secrets motifs et les ressorts qu'il continuait de suivre sous ces
changements[214]. Une vie comme celle de Mme de Krüdner, et de la façon
dont vient de l'écrire M. Eynard, serait la pièce à l'appui la plus
commode dans laquelle un moraliste de l'école de Saint-Évremond et de
Fontenelle trouverait à justifier son point de vue. Voici, j'imagine, à
peu près comme il raisonnerait, et j'emprunterai le plus que je pourrai
les paroles mêmes des maîtres:
«Les dames galantes qui se donnent à Dieu lui donnent ordinairement une
âme inutile qui cherche de l'occupation, et leur dévotion se peut nommer
une passion nouvelle, où un coeur tendre, qui croit être repentant, ne
fait que changer d'objet à son amour[215].
[Note 214: Voir, dans les Oeuvres de Saint-Évremond, la _Lettre à une
dame_]
[Note 215: Saint-Évremond.]
«A qui voyons-nous quitter le vice dans le temps qu'il flatte son
imagination, dans le temps qu'il se montre avec des agréments et qu'il
fait goûter des délices? On le quitte lorsque ses charmes sont usés,
et qu'une habitude ennuyeuse nous a fait tomber insensiblement dans la
langueur. Ce n'est donc point ce qui plaisait qu'on quitte en changeant
de vie, c'est ce qu'on ne pouvait plus souffrir; et alors le sacrifice
qu'on fait à Dieu, c'est de lui offrir des dégoûts dont on cherche, à
quelque prix que ce soit, à se défaire[216].
[Note 216: _Idem_.]
«La patience, a-t-on dit[217], est l'art d'espérer. L'art du bonheur dans
la dévotion est de se donner une dernière illusion plus longue que la
vie, et dont on ne puisse se détromper avant la mort.
[Note 217: Vauvenargues.]
«La vie ordinaire des hommes est semblable à celle des saints: ils
recherchent tous leur satisfaction, et ne diffèrent qu'en l'objet où
ils la placent[218].--Le coeur humain se retrouve partout avec les mêmes
mobiles; partout c'est le désir du bien-être, soit en espoir, soit en
jouissance actuelle, _galante qui voulait devenir dévote_, et le petit
Essai _Que la dévotion est le dernier de nos amours_. et le parti qui le
détermine est toujours celui où il y a le plus à gagner[219].
[Note 218: Pascal.]
[Note 219: Volney, _Voyage en Egypte et en Syrie_, tome II, chap.
vii.]
«La dévotion, a dit Montesquieu, est une croyance qu'on vaut mieux qu'un
autre;--ou du moins qu'on possède ce qui vaut mieux, qu'on est plus
heureux, qu'on peut indiquer aux autres le chemin du plus gras pâturage.
Si humble qu'on soit, l'amour-propre est flatté de cette idée de
connaissance singulière et de privilège.--Une séduction secrète nous
fait voir de la charité pour le prochain là où il n'y a rien qu'un excès
de complaisance pour notre opinion[220].
[Note 220: Saint-Évremond.]
«Mme de Krüdner flottait entre quarante et cinquante ans, âge ingrat
pour les femmes, quand elle se convertit décidément: avec ses goûts
tendres, avec sa complexion sentimentale et mystique, qu'avait-elle de
mieux à faire? Du moment surtout qu'elle eut découvert en elle cette
faculté merveilleuse de prédication qui pouvait lui rendre l'action et
l'influence, tout fut dit, elle eut un débouché pour son âme et pour son
talent; sa vocation nouvelle fut trouvée. Elle n'avait jamais été une
nature bien sensuelle: elle n'avait que l'ambition du coeur et l'orgueil
de l'esprit. Elle avait un immense besoin que le monde s'occupât d'elle:
sous une forme inattendue, ce besoin allait être satisfait. Elle aimait
à parler d'amour; ce mot chéri allait déborder plus que jamais de ses
lèvres, et des foules entières affluaient déjà à ses pieds.
«Où est dans tout cela le secret mobile? C'est l'amour-propre, toujours
l'amour-propre, dont le ressort se rêvât, se retourne, et a l'air de
jouer en sens inverse contre lui-même. Mais tout dépend en définitive du
même cordon de sonnette que tire le _moi_.
«En doutez-vous? Elle va nous l'avouer elle-même et laisser échapper son
orgueil, son ivresse de sainte, sous les semblants de l'humilité: «On ne
peut méconnaître, écrivait-elle «d'Aaran (en avril 1816), les grandes
voies de miséricorde du Dieu qui veut, avant les grands châtiments,
faire avertir son peuple et sauver ce qui peut être sauvé. _Il donne à
tout ce monde un tel attrait pour moi, un tel besoin de m'ouvrir leur
coeur, de me demander conseil, de me confier toutes leurs peines, enfin
un tel amour_, qu'il n'est pas étonnant que les gouvernements qui ne
connaissent pas l'immense puissance que le Seigneur accorde aux plus
misérables créatures qui ne veulent que sa gloire et le bonheur de leurs
frères, n'y comprennent rien. Plus la terre s'enfuit sous nos pas, plus
je méprise, plus je hais ce que les hommes ambitionnent, et _plus j'ai
de pouvoir sur leur coeur_.» La voilà telle qu'elle était dès l'origine:
régner sur les coeurs, en se déclarant une misérable créature; voir à sa
porte _servantes et duchesses_, comme elle dit, et empereur; se croire
en toute humilité l'organe divin, l'instrument choisi, à la fois vil et
préféré, que lui faut-il de plus? et n'est-ce pas la gloire d'amour dans
son plus délicieux raffinement?»
C'est à peu près ainsi, j'imagine, que raisonnerait, en lisant les
volumes de M. Eynard, un moraliste qui saurait les tours et les retours,
les façons bizarres de la nature humaine; mais je ne puis qu'indiquer le
sens et l'intention de l'analyse, aimant peu pour mon compte à pousser à
bout ces sortes de procès. Seulement, à voir les excès de dévouement et
de charité auxquels s'épuisait de plus en plus en vieillissant cette
femme fragile, il faudrait, pour être juste, conclure avec Montesquieu:
«J'appelle la dévotion une maladie du coeur qui donne à l'âme une folie
dont le caractère est le plus aimable de tous.»
Le livre de M. Eynard est dédié A _mes amis Alfred de Falloux et Albert
de Rességuier_, avec une épigraphe tout onctueuse tirée de saint Paul,
ce qui semblerait indiquer que la jeune Rome et la jeune Genève ne
sont pas si brouillées qu'autrefois; mais ces exceptions entre natures
affables et bienveillantes, ces avances où il entre autant de courtoisie
que de christianisme, ne prouvent rien au fond. Je me plais du moins à
noter ce procédé-ci à titre de bon goût et de bonne grâce.