D'un bâtiment fragile, imprudent conducteur.

Sur des flots inconnus je bravais la tempête.

La foudre grondait sur ma tête,

Et je l'écoutais sans terreur.

Mon vaisseau s'est brisé, ma carrière est finie.

J'ai quitté sans regret ma languissante vie,

J'ai cessé de souffrir en cessant d'exister.

Au sein même du port j'avais prévu l'orage;

Mais, entraîné loin du rivage,

À la fureur des vents je n'ai pu résister.

J'ai prédit l'instant du naufrage,

Je l'ai prédit sans pouvoir l'écarter.

Un autre plus prudent aurait su l'éviter.

J'ai su mourir avec courage,

Sans me plaindre et sans me vanter.

«Pas tout à fait sans me vanter, pourtant, madame; voyez l'épitaphe...

À vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, 1er septembre.

«Mes plans d'Amérique, madame, sont plus combinés que jamais. Si je ne

me marie ni ne me pends cet hiver, je pars au printemps. J'ai parlé

à plusieurs personnes au fait. Je compte aller sérieusement chez

M. Adams[128], avant de quitter Londres, prendre encore de nouvelles

informations; et si le démon de la contrainte et de la défiance ne

veut pas quitter mon pauvre Désert, je lui céderai la

place[129].--J'emprunterai d'une de mes parentes, qui m'a déjà prêté

souvent et qui m'offre encore davantage (ce n'est pas madame de Severy),

huit mille francs, si elle les a, et je me ferai _farmer_ dans la

Virginie. N'est-il pas plaisant que je parle de huit mille francs, quand

je n'ai pas six sous à moi dans le monde?

Sur mon grabat je célébrais Glycère,

Le jus divin d'un vin mousseux ou grec,

Buvant de l'eau dans un vieux pot à bière.

Je cite tout de travers[130]; mais une de vos aimables qualités est

d'entendre tout bien, de quelque manière qu'on parle. Je défigure encore

cette phrase, et c'est bien dommage.--Si vous vous rappelez son auteur,

c'est ma meilleure amie et la plus aimable femme que je connaisse[131]. Si

je ne me rappelais votre amour pour la médisance, je me mettrais à la

louer. Pardon, madame,--revenons à nos moutons,--c'est-à-dire à notre

prochain, que nous croquons comme des loups.

[Note 128: Le célèbre John Adams était alors en mission à Londres pour

les États-Unis.]

[Note 129: Les ennuis domestiques de Benjamin Constant provenaient en

grande partie de sa belle-mère.]

[Note 130: Voir _le Pauvre Diable_ de Voltaire, d'où il tire sa

réminiscence.]

[Note 131: La phrase défigurée est de Mme de Charrière.]

«Même date, au soir.

«Je relis ma lettre après souper, madame, et je suis honteux de toutes

les fautes de style et de français; mais souvenez-vous que je n'écris

pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprès d'une jolie

femme ou d'une femme autrefois jolie[132], mais en courant, non pas la

poste, mais les grands chemins, en faisant cinquante-deux milles, comme

aujourd'hui, sur un malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable,

et n'ayant autour de moi que des êtres étranges et étrangers, qui sont

pis que des amis et presque que des parents...»

[Note 132: Ceci a bien l'air d'une épigramme échappée par la force

de l'habitude. Mme de Charrière aurait pu être la mère de Benjamin

Constant.]

C'est assez de ce début; on en a plus qu'il n'en faut pour savoir le

ton; Benjamin Constant continue de ce train railleur durant bien des

pages, durant quinze grandes feuilles _in-folio_. Sa caravane pourtant

tire à sa fin; il ne se tue pas, il ne meurt pas de fatigue; il arrive

par monts et par vaux chez un ami de son père, qui lui refait la bourse

et le remet sur un bon pied, sa monture et lui. Bref, dans une dernière

lettre datée de Londres, du 12 septembre, il annonce à Mme de Charrière,

par des vers détestables (il n'en a jamais fait que de tels), qu'en

vertu d'un compromis signé avec son père, il va partir pour la cour de

Brunswick, et y devenir quelque chose comme lecteur ou chambellan de

la duchesse; mais il passera auparavant par le canton de Vaud et par

Colombier, ce dont il a grand besoin, confesse-t-il un peu crûment; car,

à la suite de ce beau voyage sentimental, il lui faut refaire tant soit

peu sa santé et son humeur.

Ce qui a dû frapper dans ces premières lettres, c'est combien l'esprit

de moquerie, l'absence de sérieux, l'exaltation factice, et qui tourne

aussitôt en risée, percent à chaque ligne: nulle part, un sentiment

ému et qui puisse intéresser, même dans son égarement; nulle part, une

plainte touchante, un soupir de jeune coeur, même vers des chimères;

rien de cet amour de la nature qui console et repose, rien de ce premier

enchantement où Jean-Jacques était ravi, et qu'il nous a rendu en des

touches si pleines de fraîcheur. Adolphe, Adolphe, vous commencez bien

mal; tout cela est bien léger, bien aride, et vous n'avez pas encore

vingt ans[133].

[Note 133: À vingt ans, Benjamin Constant se considérait déjà comme

bien blasé, bien vieux, et il lui échappait quelquefois de dire: _Quand

j'avais seize ans_, reportant à cet âge premier ce qu'on est convenu

d'appeler la jeunesse. Et puisque nous en sommes ici à ses lettres, nous

nous reprocherions de ne pas en citer une écrite par lui, à l'âge de

douze ans, à sa grand'mère, pendant qu'il était à Bruxelles avec son

gouverneur. M. Vinet l'a donnée dans les premières éditions de son

excellente _Chrestomathie_, mais il l'a supprimée, je me demande

pourquoi, dans la dernière. Celle lettre est très-peu connue en France;

elle peint déjà le Benjamin tel qu'il sera un jour, avec sa légèreté,

sa mobilité d'émotions, ses instincts de joueur et de moqueur, et aussi

avec toute sa grâce. La voici:

«Bruxelles, 19 novembre 1779.

«J'avais perdu toute espérance, ma chère grand'mère; je croyais que

vous ne vous souveniez plus de moi, et que vous ne m'aimiez plus. Votre

lettre si bonne est venue très à propos dissiper mon chagrin, car

j'avais le coeur bien serré; votre silence m'avait fait perdre le goût

de tout, et je ne trouvais plus aucun plaisir à mes occupations, parce

que dans tout ce que je fais j'ai le but de vous plaire, et, dès que

vous ne vous souciez (_sic_) plus de moi, il était inutile que je

m'applique (_sic_). Je disais: «Ce sont mes cousins qui sont auprès de

ma grand'mère qui m'effacent de son souvenir; il est vrai qu'ils sont

aimables, qu'ils sont colonels, capitaines, etc., et moi je ne suis rien

encore: cependant je l'aime et la chéris autant qu'eux. Vous voyez, ma

chère grand'mère, tout le mal que votre silence m'a fait: ainsi, si vous

vous intéressez à mes progrès, si vous voulez que je devienne aimable,

savant, faites-moi écrire quelquefois, et surtout aimez-moi malgré mes

défauts; vous me donnerez du courage et des forces pour m'en corriger,

et vous me verrez tel que je veux être, et tel que vous me souhaitez. Il

ne me manque que des marques de votre amitié; j'ai en abondance tous

les autres secours, et j'ai le bonheur qu'on n'épargne ni les soins ni

l'argent pour cultiver mes talents, si j'en ai, ou pour y suppléer par

des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque

chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout ne se borne au

physique; je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que, si

c'est tout, il ne vaut pas la peine de vivre. Je le pense aussi, mais

mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu'on pût empêcher

mon sang de circuler avec tant de rapidité, et lui donner une marche

plus cadencée; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je

joue des _adagio_, des _largo_, qui endormiraient trente cardinaux. Les

premières mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie les airs

si lents finissent toujours par devenir des _prestissimo_. Il en est de

même de la danse; le menuet se termine toujours par quelques gambades.

Je crois, ma chère grand'mère, que ce mal est incurable, et qu'il

résistera à la raison même; je devrais en avoir quelque étincelle, car

j'ai douze ans et quelques jours; cependant je ne m'aperçois pas de son

empire: si son aurore est si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?

Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le grand monde deux

fois par semaine? J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras,

une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens bien droit,

et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et

jusqu'à ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont

tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup. Cependant le jeu et l'or que je

vois rouler me causent quelque émotion. Je voudrais en gagner pour mille

besoins que l'on traite de fantaisies. À propos d'or, j'ai bien ménagé

les deux louis que vous m'avez envoyés l'année dernière, ils ont duré

jusqu'à la foire passée; à présent il ne me manque qu'un froc et de la

barbe pour être du troupeau de saint François; je ne trouve pas qu'il y

ait grand mal: j'ai moins de besoins depuis que je n'ai plus d'argent.

J'attends le jour des Rois avec impatience. On commencera à danser chez

le prince-ministre tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je

me propose, je préférerais de passer quelques moments avec vous, ma

chère grand'mère: ce plaisir-là va au coeur, il me rend heureux, il

m'est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles, et ils

laissent un vide que je n'éprouve pas lorsque j'ai été avec vous. Je ne

sais pas quand je jouirai de ce bonheur; mes occupations vont si bien

qu'on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses

respects; il aura l'honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et

excellentissime grand'mère; vous êtes l'objet continuel de mes prières.

Je n'ai d'autre bénédiction à demander à Dieu que votre conservation.

Aimez-moi toujours et faites-m'en donner l'assurance.»--On se demande

involontairement, après avoir lu une telle lettre, s'il est bien

possible qu'elle soit d'un enfant de douze ans. Quoi qu'on puisse dire,

elle ne fait, pour le ton et pour le tour d'esprit, que devancer les

nôtres, qui semblent venir exprès pour la confirmer.--(On m'assure,

depuis que tout ceci est écrit, que la lettre n'est qu'un pastiche, du

fait d'un M. Châtelain, de Rolle, habile en son temps à ces sortes de

supercheries et d'espiégleries.)]

Il est de retour en Suisse au commencement d'octobre 1787. Je crois bien

qu'avant de se rendre à Lausanne il passa (et je lui en sais gré) par

Colombier: il y arriva _à pied, à huit heures du soir, le 3 octobre

1787_; lui-même a noté presque religieusement cet anniversaire. Le

lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt: «Enfin m'y

voici, je comptais vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parents;

mais on me donne une commission pour vous, madame, et je n'ai qu'un

demi-quart d'heure à moi. Mon oncle, sachant que M. de Salgas[134] doit

venir _enfin_ chercher sa femme[135], voudrait que vous vinssiez avec lui.

Vous trouveriez, dit-il, une famille toute disposée à vous aimer, à vous

admirer, et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon manoir

de Beausoleil est bien petit; mais si vous venez avec M. de Salgas,

je vous demande la préférence sur mon oncle et sur sa résidence plus

confortable; je le lui ai déjà déclaré. Ce n'est qu'une petite course,

et si vous voulez m'admettre pour votre chevalier errant, nous

retournerons ensemble à Colombier.»--Mme de Charrière vint en effet,

et emmena au retour le jeune Constant, ou du moins celui-ci l'alla

rejoindre. Ces deux mois de séjour, de maladie, de convalescence, auprès

d'une personne supérieure et affectueuse, semblèrent modifier sa nature

et lui communiquer quelque chose de plus calme, de plus heureux. Par

malheur, l'aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre

eux avait de meilleur, et on achevait, en causant, de tout mettre en

poussière dans le même temps qu'on réussissait à se faire aimer. Mme de

Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée

en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation,

se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions

qu'il fut près de quarante ans à remanier, à refaire, à transformer de

fond en comble. L'esprit dans lequel il le conçut alors n'était autre

que celui du XVIIIème siècle pur, c'est-à-dire un fonds d'incrédulité et

d'athéisme que l'ambitieux auteur se réservait sans doute de raffiner.

On lit dans une lettre de Mme de Charrière d'une date postérieure

quelques détails singuliers sur cette composition primitive: «Après

mon retour de Paris, dit-elle, fâchée contre la princesse d'Orange,

j'écrivis la première feuille des _Observations et Conjectures

politiques_, puis vinrent les autres; j'exigeais de l'imprimeur qu'il

les envoyât, l'une après l'autre, à mesure qu'il les imprimait, à M. de

Salgas, à M. Van-Spiegel, à M. Charles Bentinck. Je voulais qu'on les

vendît à Paris comme tout autre ouvrage périodique[136]. Benjamin Constant

survint, il me regardait écrire, prenait intérêt à mes feuilles,

corrigeait quelquefois la ponctuation, se moquait de quelques vers

alexandrins qui se glissaient parfois dans ma prose. Nous nous amusions

fort. De l'autre côté de la même table, il écrivait sur des cartes de

tarots, qu'il se proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage sur l'esprit

et l'influence de la religion ou plutôt de toutes les religions connues.

Il ne m'en lisait rien, ne voulant pas, comme moi, s'exposer à la

critique et à la raillerie. Mme de Staël en a parlé dans un de ses

livres. Elle l'appelle _un grand ouvrage_, quoiqu'elle n'en ait vu,

dit-elle, que le commencement, quelques cartes sans doute, et elle

invite la littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de

l'auteur qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme point cet

auteur, ne donne point son adresse, de sorte que la littérature et la

philosophie eussent été bien embarrassées de lui faire parvenir une

lettre.»

[Note 134: On trouve dans quelques catalogues du temps ces

_Observations_ attribuées à Mirabeau, Avis à M. Quérard et aux

bibliographes.]

[Note 135: Le baron de Salgas, gentilhomme protestant de la maison de

Pelet, dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de

l'Édit de Nantes; il avait passé des années à la cour d'Angleterre en

qualité de gouverneur d'un des jeunes princes de la maison de Hanovre.

Retiré à Rolle, dans le pays de Vaud, il y vivait étroitement lié avec

M. de Charrière.]

[Note 136: La femme de M. de Constant, la _générale_ de Constant,

comme on disait.]

Voilà de l'aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes

fâché pour Mme de Charrière. Le fait est que l'ouvrage dont parlait Mme

de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s'esquissait

sur un jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le premier à

plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet

ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans, selon

les nouvelles idées survenantes: «L'utilité des faits est vraiment

merveilleuse, disait-il de ce ton qu'on lui a connu; voyez, j'ai

rassemblé d'abord mes dix mille faits: eh bien! dans toutes les

vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m'ont suffi à tout; je n'ai

eu qu'à m'en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps

en temps l'ordre de bataille[137].»

[Note 137: Il disait aussi, d'un tour plus vif et avec geste, en

tenant et faisant jouer entre ses doigts les _cartes_ de son livre:

«J'ai 30,000 faits qui se retournent à mon commandement.»]

Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c'est

qu'elle ait été écrite au revers de cartes à jouer: fatal et bizarre

présage!--On raconte qu'un jour, une nuit, peu de temps avant la

publication de l'ouvrage, quelqu'un rencontrant Benjamin Constant dans

une maison de jeu, lui demanda de quoi il s'occupait pour le moment: «Je

ne m'occupe plus que de religion,» répondit-il. Le commencement et la

fin se rejoignent[138].

[Note 138: Tout à la fin, il n'avait plus d'émotion que celle de

joueur; sa santé délabrée ne lui permettait plus même de manger; il

disait à M. Molé qui lui demandait somment il allait: «Je mange ma soupe

aux herbes et je _vas_ au tripot.»--MM. Laboulaye et Lanfrey n'en font

pas moins un très-grand citoyen à ce même moment.]

En réduisant même ces accidents, ces légèretés de propos à leur moindre

valeur, en reconnaissant tout ce qu'a d'éloquent et d'élevé le livre de

_la Religion_ dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit

de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L'esprit humain

ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies; elles finissent

par se loger au coeur même et comme dans la moelle du talent, elles

soufflent froid jusqu'à travers ses meilleures inspirations. Un je ne

sais quoi circule qui avertit que l'auteur a beau s'exalter, que l'homme

en lui n'est pas touché ni convaincu. Ainsi, tout ce livre de _la

Religion_ laisse lire à chaque page ce mot: _Je voudrais croire_,--comme

le petit livre d'_Adolphe_ se résume en cet autre mot: _Je voudrais

aimer_[139].

[Note 139: En politique de même, il perce au fond de tous les écrits

de Benjamin Constant un grand désir de convaincre, si toutefois l'auteur

était convaincu. Après son équipée des Cent-Jours, quelques amis lui

conseillèrent d'adresser un mémoire, une lettre au roi. Il fit remettre

cette lettre par M. Decazes, et Louis XVIII, après l'avoir lue, le raya,

de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le

soir: «Eh bien! votre lettre a réussi, elle a persuadé le roi.»--«Je le

crois bien; moi-même, elle m'a presque persuadé!» C'est ainsi qu'il se

raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se font pires qu'ils ne

peuvent, a dit Montaigne.]

Quant à la conjecture sur l'esprit originel du grand ouvrage, ce

n'en est pas une, à vrai dire, et tout ce qui trahit les sentiments

philosophiques de l'auteur à cette époque ne laisse pas une ombre

d'incertitude. Nous en pourrions citer cent exemples; un seul suffira.

Voici une lettre écrite de Brunswick à Mme de Charrière dans un moment

d'expansion, de sincérité, de douleur: mais l'irrésistible moquerie

y revient vite, amère et sifflante, étincelante et légère, telle que

Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments.

Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les

interminables conversations de Colombier, ces analyses dévorantes qui

avaient d'abord tout réduit en poussière au coeur d'Adolphe.

«Ce 4 juin 1790.

«J'ai malheureusement quatre lettres à écrire, ce matin, que je ne puis

renvoyer. Sans cette nécessité, je consacrerais toute ma matinée à vous

répondre et à vous dire combien votre lettre m'a fait plaisir, et avec

quel empressement je recommence notre pauvre correspondance, qui a été

si interrompue et qui m'est si chère. Il n'y a que deux êtres au monde

dont je sois parfaitement content, vous et ma femme[140]. Tous les autres,

j'ai, non pas à me plaindre d'eux, mais à leur attribuer quelque partie

de mes peines. Vous deux, au contraire, j'ai à vous remercier de tout ce

que je goûte de bonheur. Je ne répondrai pas aujourd'hui à votre lettre:

lundi prochain, 7, j'aurai moins à faire, et je me donnerai le plaisir

de la relire et d'y répondre en détail. Cette fois-ci, je vous parlerai

de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que je puis vous

donner. Je vous dirai qu'après un voyage de quatre jours et quatre nuits

je suis arrivé ici, oppressé de l'idée de notre misérable procès[141], qui

va de mal en pis, et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller

recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux sans cette cruelle

affaire; mais elle m'agite et m'accable tellement par sa continuité, que

j'en ai presque tous les jours une petite fièvre et que je suis d'une

faiblesse extrême qui m'empêche de prendre de l'exercice, ce qui

probablement me ferait du bien. Je prends, au lieu d'exercice, le lait

de chèvre, qui m'en fait un peu. Mon séjour en Hollande avait attaqué ma

poitrine, mais elle est remise. Si des inquiétudes morales sur presque

tous les objets sans exception ne me tuaient pas, et surtout si je

n'éprouvais, à un point affreux que je n'avoue qu'à peine à moi-même,

loin de l'avouer aux autres, de sorte que je n'ai pas même la

consolation de me plaindre, une défiance presque universelle, je crois

que ma santé et mes forces reviendraient. Enfin, qu'elles reviennent ou

non, je n'y attache que l'importance de ne pas souffrir. Je sens plus

que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient,

combien nos forces sont au-dessus de notre destination, et combien cette

disproportion doit nous rendre malheureux. Cette idée, que je trouve

juste, n'est pas de moi; elle est d'un Piémontais, homme d'esprit dont

j'ai fait la connaissance à La Haye, un chevalier de Revel, envoyé de

Sardaigne. Il prétend que Dieu, c'est-à-dire l'auteur de nous et de nos

alentours, est mort avant d'avoir fini son ouvrage; qu'il avait les plus

beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens; qu'il avait

déjà mis en oeuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds

pour bâtir, et qu'au milieu de son travail il est mort; que tout à

présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en

particulier, nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous

faisons aucune idée; nous sommes comme des montres où il n'y aurait

point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient

jusqu'à ce qu'ils se fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant

toujours: Puisque je tourne, j'ai donc un but. Cette idée me paraît la

folie la plus spirituelle et la plus profonde que j'aie ouïe, et bien

préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques, des

Ier, VIIème et XVIIIème siècles de notre ère. Adieu; dans ma prochaine

lettre, nous rirons, malgré nos maux, de l'indignation que témoignent

les stathouders et les princes de la Révolution française, qu'ils

appellent l'effet de la perversité inhérente à l'homme. Dieu les ait en

aide! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d'être si fort

au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous dérangez.

Sans vanité, c'est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le

billet tel que vous l'exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en

1787 et 88?»

[Note 140: Benjamin Constant s'était laissé marier à Brunswick, en

1789, avec une jeune personne attachée à la duchesse régnante. À cette

date de juin 1790, ses tribulations conjugales n'avaient pas encore

commencé. Il cherchait à faire partager à Mme de Charrière sur son

mariage des illusions qu'elle paraissait peu disposée à adopter.]

[Note 141: Au moment où durait encore le premier charme, si passager,

de l'union avec sa Wilhelmine, Benjamin Constant avait reçu la nouvelle

foudroyante que son père, au service de Hollande, dénoncé par plusieurs

officiers de son régiment, était sous le coup de graves accusations.

Ces plaintes des officiers suisses contre leurs supérieurs, dans les

régiments capitulés, étaient alors, comme elles le sont encore, assez

fréquentes. Les ennemis que M. de Constant avait à Berne, où on lui

reprochait son peu de propension et de déférence pour le patriciat

régnant, travaillèrent activement à le perdre. Il y avait dans les

faits qu'on lui imputait plus de désordre que de malversation réelle.

Néanmoins le gouvernement hollandais, financier rigide, exigea

des comptes et prit l'hésitation à les produire pour un indice de

culpabilité. Des enquêtes commencèrent; des mémoires scandaleux furent

publiés contre M. de Constant, qui perdit un moment la tête, et crut

devoir se dérober par une fuite momentanée à la haine de ses ennemis.

En cette rude circonstance, Benjamin Constant se montra parfait de

dévouement filial. Laissant toute autre préoccupation, s'arrachant

d'auprès de sa jeune femme, il courut en Hollande pour faire tête à

l'orage. C'est au retour de ce voyage qu'il écrit.]

On a souvent dit de Benjamin Constant que c'était peut-être l'homme qui

avait eu le plus d'esprit depuis Voltaire; ce sont les gens qui l'ont

entendu causer qui disent cela, car, si distingués que soient ses

ouvrages, ils ne donnent pas l'idée de cette manière; on peut dire

que son talent s'employait d'un côté, et son esprit de l'autre. Comme

tribun, comme publiciste, comme écrivain philosophique, il arborait des

idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui

le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée

à l'allemande[142]. Mais ici, dans cette lettre qui n'est qu'une

conversation, cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation

directe et à sa source, point du tout masqué Encore.

[Note 142: Par contraste avec cette lettre de 1790, il faut lire

ce Qu'écrivait en 1815 le même Benjamin Constant, au sortir de ses

entretiens mystiques avec Mme de Krüdner; toutes les diversités de cette

nature mobile en rejailliront. (Article sur Mme de Krüdner, dans la

_Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet 1837, et dans mes _Portraits de

Femmes_.)]

Voltaire, à son retour de Prusse et avant de s'établir à Ferney, passa

trois hivers à Lausanne (1756-1758); il s'y plut beaucoup, en goûta les

habitants, y joua la comédie, c'était dix ans avant la naissance de

Benjamin Constant; il y connut particulièrement cette famille. Sa nièce,

Mme de Fontaine, ayant appelé en Parisienne M. de Constant un _gros

Suisse_: «M. de Constant, lui répondit Voltaire tout en colère, n'est

ni Suisse ni gros. Nous autres Lausannais qui jouons la comédie, nous

sommes du pays roman et point Suisses. Il y a Suisses et Suisses:

ceux de Lausanne diffèrent plus des Petits-Cantons que Paris des

Bas-Bretons[143].» Benjamin Constant s'est chargé de justifier aux yeux

de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Français

délivré à son oncle ou à son père par le plus Français des hommes.

[Note 143: Voir un piquant opuscule intitulé: _Voltaire à Lausanne_,

par M. J. Olivier (1842).]

Nous revenons au séjour de Benjamin à Colombier; il y concevait donc son

livre sur les religions, il donnait son avis sur les écrits de Mme de

Charrière et en épiloguait le style. Souvent, quoique porte à porte,

dit M. Gaullieur, ils s'adressaient des messages dans lesquels ils

échangeaient leurs observations de chaque heure, et continuaient sans

trêve leurs conversations à peine interrompues. Bien des incidents de

société y fournissaient matière. On faisait des vers satiriques sur

l'_ours de Berne_, on se prêtait _les Contemporaines_ de Rétif. Le Rétif

était alors très en vogue à l'étranger. Le _Journal littéraire_

de Neuchâtel en raffolait; l'honnête Lavater en était dupe. Ces

_Contemporaines_ m'ont tout l'air d'avoir eu le succès des _Mystères

de Paris_. Benjamin Constant, qui en empruntait des volumes à M. de

Charrière _pour se former l'esprit et le coeur_, en parlait avec dégoût,

s'en moquait à son ordinaire, et ne les lisait pas moins avidement. On

aura le ton par les deux billets suivants:

«... Je n'ai pu hier que recevoir et non renvoyer les CC.

(_Contemporaines_). Je ne suis pas un Hercule, et il me faut du temps

pour les expédier. En voici cinq que je vous remets aujourd'hui, en me

recommandant à M. de Charrière pour la suite. C'est drôle après avoir

dit tant de mal de Rétif. Mais il a un but, et il y va assez simplement;

c'est ce qui m'y attache. Il met trop d'importance aux petites choses.

On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité

d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses, et qui

doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes! qu'est-ce

que le bonheur ou la dignité[144]? Plus je vis et plus je vois que tout

n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce que du bout

des lèvres. Ce n'est pas du bout des lèvres que je désire (et que je le

dis) de me retrouver à Colombier le 2 de janvier.

«H. B.»

[Note 144: _Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité?_ Fatale parole!

celui qui l'a dite à vingt ans ne s'en guérira jamais.--La dignité

touche De bien près à la probité même: «En fait de probité, disait

Duclos au précepteur d'un jeune enfant, tenez-lui la dragée très-haute;

l'usage du monde en rabat assez.»]

«Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bête de ne pas vous

aller voir; mais je résiste comme vous l'ordonnez. Mon Esculape Leschot

est tout plein d'attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que

si ma tête n'est pas blanche, elle sera bientôt chauve.

«J'attends qu'on m'apporte de la cire et je continue:

«Je lis Rétif de La Bretonne, qui enseigne aux femmes à prévenir les

libertés qu'elles pourraient permettre, et qui, pour les empêcher de

tomber dans l'indécence, entre dans des détails très-intéressants[145],

et décrit tous les mouvements à adopter ou à rejeter. Toutes ces leçons

sont supposées débitées par une femme très comme il faut, dans un _Lycée

des moeurs_! Et voilà ce qu'on appelle du génie, et on dit que Voltaire

n'avait que de l'esprit, et d'Alembert et Fontenelle du jargon. Grand

bien leur fasse!

[Note 145: On aimerait mieux lire: _très-indécents_.]

«Quant à moi, et malgré l'enthousiasme de votre _Mercure_ indigène pour

Rétif, je serai toujours rétif à l'admirer. Ma délicate sagesse n'aime

pas cette indécence _ex professo_, et je me dis: «Voilà un fou bien

dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre.» Et quand on

me dira: «L'original Rétif de La Bretonne, le bouillant Rétif, etc.,»

je penserai: C'est un siècle bien malheureux que celui où on prend

la saleté pour du génie, la crapule pour de l'originalité, et des

excréments pour des fleurs. Quelle diatribe, bon Dieu!

«Trêve à Rétif! Votre nuit, madame, m'a fait bien de la peine. La mienne

a été bonne, et tout va bien.

«Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des

pamphlets à l'anglaise; les vôtres par leur brièveté m'encouragent. Il

faut que je m'arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un

libraire. Je lui payerai ce qu'il pourra perdre pour l'impression des

trois premières. S'il continue à perdre, _basta_, adieu les feuilles!

S'il y trouve son compte, il continuera à ses frais, à condition qu'il

m'enverra cinq exemplaires de chacune à Brunswick.

«Mais, pour vendre la peau de l'ours,

Il faut l'avoir couché par terre.»

«Il est une heure et je finis: presque point de phrases.

«H. B. C.»

Pourtant il a fallu partir, il a fallu quitter ce doux nid de Colombier

au coeur de l'hiver et se mettre en route pour Brunswick. Aux premières

lettres de regrets et de plaintes, on sent chez le voyageur, qui a

tant de peine à s'arracher, un ton inaccoutumé d'affection et de

reconnaissance qui touche; en reconnaît que ce qui a manqué surtout,

en effet, à cette jeunesse d'Adolphe pour l'attendrir et peut-être

la _moraliser_, ç'a été la félicité domestique, la sollicitude

bienveillante des siens, le sourire et l'expansion d'un père plus

confiant. Aux persécutions, aux tracasseries intérieures dont il est

l'objet, on comprend ce que ce jeune coeur a dû souffrir et comment

l'esprit chez lui s'est vengé. Il y a d'ailleurs dans toutes ces lettres

bien de l'amabilité et de la grâce; celle par laquelle il réclame de Mme

de Charrière son audience de congé, à son passage de Lausanne à Berne,

est d'un tour léger, à demi coquet, qui trahit un certain souci de

plaire. Nous donnons, d'après M. Gaullieur, cette série curieuse à

laquelle il ne manque pas un anneau.

«Madame,

«Je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux; mais

je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, que je vous

conseille de ne pas me recevoir[146]. L'échauffement, l'ennui, et

l'affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans toute ma machine,

après m'avoir tourmenté de temps en temps, se sont fixés dans ma tête et

dans ma gorge. Un mal de tête affreux m'empêche de me coiffer; un rhume

m'empêche de parler; une dartre qui s'est répandue sur mon visage me

fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous

voir, et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de

mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure

dont vous parlez dans votre dernière lettre m'a forcé à des courses et

causé des insomnies et des inquiétudes qui m'ont enflammé le sang.

Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il

m'achèvera, c'est la même chose. Je vous fais des adieux, et des adieux

éternels. Demain, arrivé à Berne, j'enverrai à M. de Charrière un

billet pour les cinquante louis que mon père a promis de payer dans les

commencements de l'année prochaine, avec les intérêts au cinq pour cent.

Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les

acceptant, ce sera me prouver qu'il n'est pas mécontent de mes procédés;

en les refusant, ce serait me traiter comme un enfant ou pis.

[Note 146: C'est ainsi qu'on parle quand on est sûr d'être reçu.]

«Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre pour cacher la

moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, madame, adieu, ne m'oubliez

pas.»

Il obtint assurément la permission de paraître, et sans taffetas

d'Angleterre encore. Le lendemain il était définitivement en route, et à

chaque station il écrivait.

«Bâle.

«Je n'ai que le temps de vous dire quelques mots, car je ne couche point

ici, comme je croyais. Les chemins sont affreux, le vent froid,

moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'étais plus hier

qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est

difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est

une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à

la société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoi qu'il m'ennuyât

quelquefois), de tout ce qui vous entoure; j'ai si bien contracté

l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne

Mlle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me

manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une mauvaise

chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous

avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un

rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma chaise: jugez

de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés

sur ma chasteté[147]..., j'étais parti coûte que coûte. Je vous dois

donc sûrement la santé et probablement la vie. Je vous dois bien plus,

puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi

qu'en dise M. Chaillet[148], vous l'avez rendue douce, et que vous m'avez

consolé pendant deux mois du malheur d'être, d'être en société, et

d'être en société avec les Marin, Guenille et compagnie; je recompte

ainsi dans ma chaise ce que je vous dois, parce que ce m'est un grand

plaisir de vous devoir tant de toutes manières. Tant que vous vivrez,

tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je

me trouve: Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître,

je me disais: Si on me tourmente trop, je me tuerai. À présent je me

dis: Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier.

[Note 147: Il est évident que la famille de Benjamin Constant s'était

fort alarmée de ce séjour à Colombier et y avait vu plus de mystère

qu'il n'y en avait peut-être au fond; on le croyait dans une île de

Calypso, et on en voulait tirer au plus vile ce Télémaque, déjà bien

endommagé d'ailleurs.]

[Note 148: Le ministre Chaillet, rédacteur du _Journal littéraire_ de

Neuchâtel, homme d'esprit, un peu trop admirateur de Rétif, ce qui ne

l'a pas empêché de laisser cinq volumes d'édifiants sermons.]

«Que fait mistriss? Est-ce que je l'aime encore? Vous savez que ce n'est

que pour vous, en vous, par vous et à cause de vous que je l'aime. Je

lui sais gré d'avoir su vous faire passer quelques moments agréables,

je l'aime d'être une ressource pour vous à Colombier; mais si elle est

_saucy_ avec vous;

Then she may go a packing to England again.

Adieu tout mon intérêt alors, car ce n'est pas de l'amitié; vous m'avez

appris à apprécier les mots.

«Je lis en route un roman que j'avais déjà lu et dont je vous avais

parlé: il est de l'auteur de _Wilhelmina Ahrand_[149]. Il me fait le plus

grand plaisir, et je me dépite de temps en temps de ne pas le lire avec

vous.

[Note 149: Il s'agit sans doute du roman de _Herman und Ulrica_.]

«Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j'embrasserais Mme

de Montrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous écrirai

de Durbach après-demain, ou de Manheim dimanche.

«H. B.

«... Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. Je crains

toujours de le fatiguer, en le remerciant. Sa manière d'obliger est si

unie et si _immaniérée_, qu'on croit toujours qu'il est tout simple

d'abuser de ses bontés.»

«Rastadt, le 23 (février).

«Un essieu cassé au beau milieu d'une rue me force à rester ici et

m'obligera peut-être à y coucher. J'en profite. Le grand papier sur

lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais

en revenant d'Écosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je

suis aujourd'hui dans une situation différente! Alors je voyageais seul,

libre comme l'air, à l'abri des persécutions et des conseils, incertain

à la vérité si je serais en vie deux jours après, mais sûr, si je

vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l'indulgente amie qui

m'avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d'être un

charme qui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir

l'humeur, l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine,

se relevant tour à tour pour me tourmenter; à présent faible de corps et

d'esprit, esclave de père, de parents, de princes, Dieu sait de qui! je

vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, et, qui pis est,

des ennuyeux, à deux cent cinquante lieues de chez moi: de chez moi ne

serait rien; mais de chez vous! de chez vous, où j'ai passé deux mois

si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui

s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos,

la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis; la santé,

quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais

c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu

de chose que la santé avec l'ennui, et je donnerais dix ans de santé à

Brunswick pour un an de maladie à Colombier.

«Il vient d'arriver une fille française, qu'un Anglais traîne après lui

dans une chaise de poste avec trois chiens; et la fille et ses trois

bêtes, l'une en chantant, les autres en aboyant, font un train du

diable. L'Anglais est là bien tranquille à la fenêtre, sans paraître

se soucier de sa belle, qui vient le pincer, à ce que je crois, ou lui

faire quelque niche à laquelle son amant répond galamment par un...

prononcé bien à l'anglaise.--Ah! petit mâtin! lui dit-elle, et elle

recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue,

que je demanderai bientôt une autre chambre, s'ils ne se taisent...

_Heaven knows I do not envy their pleasures, but I wish they would

leave..._[150].

[Note 150: Les mots qui suivent sont usés dans le pli du papier, mais

reviennent à dire: Je ne leur demande qu'une chose, c'est de me laisser

les _sombres plaisirs d'un coeur mélancolique_.]

«Je lis toujours mon roman: il y a une Ulrique qui, dans son genre, est

presque aussi intéressante que Caliste; vous savez que c'est beaucoup

dire: le style est très-énergique, mais il y a une profusion de figures

à l'allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai été fâché de voir

qu'une lettre était une flamme qui allumait la raison et éteignait

l'amour, et qu'Ulrique avait vu toutes ses _joies_ mangées en une nuit

par un renard. Si c'était des _oies_, encore passe! Mais cela est bien

réparé par la force et la vérité des caractères et des détails.

«Adieu, madame. Mille et mille choses à l'excellente Mlle Louise, à M.

de Charrière et à Mlle Henriette; mais surtout pensez bien à moi. Je ne

vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin,

à deux cents lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant

Barbet. Adieu, vous qui m'avez consolé, vous qui êtes encore pour moi un

port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut une tempête pour qu'on

y consente, puisse la tempête venir et briser tous mes mâts et déchirer

toutes mes voiles!»

Darmstadt, le 23.

«Du thé devant moi, _Flore_ à mes pieds, la plume en main pour vous

écrire, me revoilà comme en Angleterre, et celui qui ne peindrait que

mon attitude me peindrait le même qu'alors. Mais combien mes sentiments,

mes espérances et mes alentours sont changés! A force de voir des hommes

libres et heureux, je croyais pouvoir le devenir: l'insouciance et la

solitude de tout un été m'avaient redonné un peu de forces. Je n'étais

plus épuisé par l'humeur des autres et par la mienne. Deux mois passés

à Beausoleil, trop malade en général (quoique pas de manière à en

souffrir) pour qu'on pût s'attendre à beaucoup d'activité de ma part,

trop retiré pour qu'on me tourmentât souvent, me disant toutes les

semaines: Je monterai à cheval et j'irai à Colombier,--j'avais goûté le

repos: deux mois ensuite passés près de vous, j'avais deviné vos idées

et vous aviez deviné les miennes; j'avais été sans inquiétudes, sans

passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté, la

continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé, la

fureur et les grincements de dents de toute cette..., parce que j'étais

heureux un instant, ont laissé en moi une impression d'indignation et

de tristesse qui se joint au regret de vous quitter, et ces deux

sentiments, dont l'un est aussi humiliant que l'autre est pénible,

augmentent et se renouvellent à chaque instant. Je vous l'écrivais de

Bâle: je serai chaque jour plus abattu et plus triste; et cela est vrai.

Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être non pas

mes amis (Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu'ils

le fussent!), mais mes défenseurs, seulement par égard et par décence.

Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la

douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient. Des

injures, des insultes, des reproches. Si j'étais parti faible au milieu

de l'hiver, je serais mort à vingt lieues de Colombier. J'ai attendu que

je _pus_ [151] sans danger faire un long voyage que je n'entreprenais que

par obéissance, et contre lequel, si j'avais été le fils dénaturé qu'on

m'accuse d'être, j'aurais, à vingt ans, pu faire des objections. J'ai

voulu conserver à ce père l'ombre d'un fils qu'il pourrait [152] aimer.

Vous avez vu, madame, ce qu'on m'écrivait. Je sais que je suis injuste,

mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et

avec indifférence les injustices des autres. Quand je suis auprès

de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent

très-supportables; quand je suis loin de vous, je pense à vous, et je

suis forcé de m'occuper d'eux: or, la comparaison n'est pas à leur

Avantage.

[Note 151: Que je _pusse_: on sent que Benjamin Constant n'est pas

encore tout à fait naturalisé Français. Ces fautes, au reste, sont en

bien petit nombre, et presque toutes les lettres autographes d'écrivains

en offriraient autant. Le voyageur n'a pas pris le temps de se relire,

ou, s'il s'est relu, il s'est dit: «_Qué que ça fait_?»]

[Note 152: Pouvait]

«Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de

tristesse et d'humeur et de jérémiades, que vous en aurez un _surfeit_,

et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je

vous conjure à genoux de me supporter: ne plus vous être rien qu'une

connaissance indifférente serait bien pis que les persécutions des

sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il

avouer qu'il est bien sot à moi de tant vous en occuper. Dans une lettre

à vous, pourquoi nommer Cerbère et les Furies? Mais j'ai des moments

d'humeur et d'indignation qui ne me laissent pas le choix de les

contenir. Je répète tous les jours plus sincèrement le voeu qui

terminait ma dernière lettre, et j'attends la tempête comme un autre le

port.

«A propos, madame, j'ai pensé au moyen de vous écrire de la cour où je

vais tout ce que je croirai intéressant ou tout ce que j'aurai envie de

vous dire. C'est à l'aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numéro

de la page, etc. (_suit un détail de chiffre_). Je vous prouverai ce que

mes lettres ne doivent pas vous avoir fait soupçonner jusqu'ici, et ce

qui m'est très-difficile quand je vous écris, que je sais être court. Si

cependant cela vous fatigue, écrivez-moi seulement: «Plus de numéros.»

«Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amitié et, en me

relevant, une petite lettre à poste restante. En vous écrivant, je me

suis calmé. Votre idée, l'idée de l'intérêt que vous prenez à moi, a

dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère,

mille fois aimée.»

La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute

longtemps avec lui; tout ce qui y prête et qui passe à sa portée est

vite saisi. Et en même temps on notera cette continuelle mobilité

d'impressions d'un homme qui, à cet âge, semble déjà avoir vécu de tous

les genres de vie, qui va devenir courtisan et chambellan, qui a peu à

faire pour achever d'être le plus consommé des mondains, et qui tout

d'un coup, par accès, se reprend à l'idée de ces doctes et vénérables

retraites telles qu'il les a pratiquées dans ses années d'études à

Erlang ou à Édimbourg; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il

s'est assis à la table à thé de Dugald Stewart.

«Goettingue, le 28 février 1789.

J'ai failli rester ici; le goût de l'étude m'a repris dans cette ville

universitaire, et, si je n'avais couru la poste, j'eusse planté là mes

projets de courtisan.--Il est encore une autre circonstance qui aurait

pu déterminer mon changement de plan. J'ai fait une visite au professeur

Heyne [153] et j'ai vu sa fille.

[Note 153: Le célèbre philologue.]

«Mon entrée chez celle-ci fait tableau: imaginez une chambre tapissée

de rose avec des rideaux bleus, une table avec une écritoire, du papier

avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves précisément au milieu, et

un crayon bien taillé entre ces deux plumes, un canapé avec une foule de

petits noeuds bleu de ciel, quelques tasses de porcelaine bien blanche,

à petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin; j'étais

impatient de savoir si la personne était ce que cet assemblage

promettait. Elle m'a paru spirituelle et assez sensée.

«Il faut toujours faire des _allowances_ à une fille de professeur

allemand [154]. Il y a des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais

D'avoir: mépris pour l'endroit qu'elles habitent, plainte sur le manque

de société, sur les étudiants qu'il faut voir, sur la sphère étroite ou

monotone où elles se trouvent, prétention et teinte plus ou moins foncée

de romanesquerie, voilà l'uniforme de leur esprit, et Mlle Heyne,

prévenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, à

tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les

dix-neuf vingtièmes de ses semblables... On parle toujours beaucoup en

Allemagne de J.-J. Rousseau; aussi ne saurais-je trop vous encourager à

travailler à son Éloge [155]...

[Note 154: Il veut dire qu'il faut toujours leur passer quelques

travers, en prendre son parti d'avance avec elles.]

[Note 155: Mme de Charrière, en apprenant par les journaux que

l'Académie française proposerait probablement l'Éloge de Jean-Jacques

Rousseau pour sujet de concours, écrivit à Marmontel, secrétaire

perpétuel de l'Académie, pour s'enquérir du fait. Marmontel répondit:

«Pour vous répondre, madame, il a fallu attendre et observer l'effet «de

la seconde partie des _Confessions_. La sensation qu'elle a produite a

été diverse, selon les esprits et les moeurs; mais, en général, nous

sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est changé dans

les intentions de l'Académie, et Rousseau est traité comme la Madeleine:

_Remittuntur illi peccata multa, quia dilexit multum_.» Mme de Charrière

concourut, en effet, pour l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau; elle n'eut

pas le prix. C'est un de ses points de contact avec Mme de Staël d'avoir

traité le même sujet; mais cette concurrence littéraire entre ces deux

dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M.

Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des

suivantes. Je n'avertis plus.)]

«Je vous écrirai de Brunswick; adieu, je vous aime bien, vous le savez.»

Mme de Charrière a lieu de croire, en effet, qu'il l'aime; si sceptique

qu'elle soit de son côté, il doit lui être difficile de ne pas se

laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu'il lui envoie

de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick, il lui

adresse l'épître suivante, que nous donnons dans toute sa longueur,

et qui ressemble à un journal, ou plutôt à un heural[156], comme ils

disaient; c'est une image intéressante et fidèle, et très-curieuse pour

la rareté, de ce qu'était l'âme de Benjamin Constant à ses meilleurs

moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse

de ton bien agréable et bien légère.

[Note 156: _Heural_, journal heure par heure.]

«Brunswick, le 3 mars 1788.

«Me voici enfin à ma destination. Tout à l'heure je vous ferai part

de mes impressions; mais pour l'instant je suis pressé de vous

donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la

_Gazette de Brunswick_, le premier objet qui me tombe sous la main.

Est-ce une prédestination?

(_Extrait de la Gazette de Brunswick_)[157].

[Note 157: Dans ce qui suit, on devra aussi reconnaître la

prédisposition _opposante_ de Benjamin Constant, ses opinions

_libérales_ Préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout

exprimé, il est vrai, avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe

finale d'impiété qui caractérise en lui sa _période voltairienne_.]

«Les États de Hollande ont _cédé_ aux _magnanimes_ Représentations du

stathouder et accordé une _amnistie générale_. On n'a excepté _que_:

1º tous les régents, membres et administrateurs de la justice qui ont

_séduit_ par des _promesses_ ou _effrayé_ par des menaces; 2° ceux qui

ont eu des correspondances _non permises_, _unerlaubte_; 3° ceux qui ont

_attiré_ des troupes _étrangères_ ou _abusé_ du nom du _souverain_;

4° ceux qui ont _effrayé_ la nation par la _fausse nouvelle_ d'une

_attaque_ de la part du roi de Prusse; 5° ceux qui ont _eu part_ au

traité de 1786; 6° ceux qui ont _guidé_ les mécontents et _eu part_

à l'assemblée de 1787; 7° ceux qui, tant régents que bourgeois, ont

_participé_ à l'expulsion des magistrats; 8° les chefs, commandants et

secrétaires des corps francs; 9° ceux qui ont _menacé indécemment_ les

magistrats; 10° ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l'ordre

du magistrat; 11º ceux qui ont résisté aux magistrats; 12°ceux qui se

sont emparés des portes; 13°tous les ministres et ecclésiastiques qui

ont suivi les corps francs ou _participé à l'opposition_ des soi-disant,

patriotes (pflichtvergessene Prediger); 14° les directeurs et écrivains

des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc.; 15° tous ceux

qui se sont rendus coupables de meurtres, de _violences ouvertes_ ou

_d'autres excès graves_.»

«J'ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma

traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie! Il

n'y a pas un stathoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément

à la générosité et aux princes! Cela me rappelle un psaume[158] où on

célèbre tous les hauts faits du Dieu juif: il a tué tels et tels,

dit-on, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a noyé Pharaon et son

armée, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a frappé d'Égypte les

premiers-nés, car sa divine bonté, etc., etc., etc. Monseigneur le

stathouder est un peu juif.

[Note 158: Voici le mauvais goût du temps et de la jeunesse, la petite

fanfaronnade d'impiété qui commence.]

«3 au soir.

Il y a précisément quinze jours, madame, qu'à cette heure-ci, à dix

heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine,

Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur

le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous

parlions de l'affinité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions

heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l'instant

d'une séparation qui nous est pénible. Cette idée, toute cruelle qu'elle

est, donne du prix à tous les instants; chacun de ceux dont nous

jouissons est autant d'arraché au sort, et on éprouve une sorte de

frémissement et d'agitation physique et morale qu'il serait également

faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je

ne sais si je fais du galimatias; vous en jugerez, mais je crois

m'entendre.

J'ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes

à qui j'avais été présenté hier en courant. J'ai été très-bien reçu; je

croirais presque qu'ils s'ennuient.

Si l'on pouvait s'ennuyer à la cour.

«Le 4.

«J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un agrément

et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant.

J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui; mais les infâmes

chemins que le Ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute

façon ont arrêté le porteur de votre lettre, j'espère, et il n'arrivera

que demain matin. Pour m'en dédommager, je relis donc vos anciennes

lettres, et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n'écrive

pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous

écris comme si vous m'entendiez; je ne pense pas du tout, à la nécessité

ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oublié hier, par

exemple. Je ne songe qu'à m'occuper de vous, et de moi avec vous. Je

crois que si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un

an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt

quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence

qu'il y aurait, ce serait qu'en finissant de vous écrire, je craindrais

que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de

l'année; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi _fleissig_[159]

qu'à, présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que

l'on a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus de

plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n'est

qu'en vous écrivant qu'on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes

assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres: aussi

j'ai pris le parti d'avoir toujours une lettre commencée que je continue

sans ordre et où je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que

j'ai besoin de vous dire, tantôt une demi-phrase, tantôt une longue

dissertation, n'importe. Pourvu que j'écrive à celle avec qui j'ai été

si heureux pendant deux courts mois, c'est assez[160].

[Note 159: Assidûment, régulièrement.]

[Note 160: Cette longue lettre, que celui qui l'écrivait trouvait

encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de

_post-scriptum_; en voici un qui se rapporte à cet endroit: «Vous voyez

par tout ceci que je rève et que je subtilise pour tâcher de rattraper

les plaisirs passés. C'est tout comme vous: j'aime à vous ressembler,

je me trouve moins seul: aussi je m'accroche aux plus petites

ressemblances.]

«J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir

ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de Son Altesse; j'ai

un petit boudoir à l'allemande où l'on ne voit pas clair, mais cela est

quelquefois très-heureux; j'ai une très-jolie chambre pour écrire et un

clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis _Pour

vous j'ai soupiré, je voulus_, etc., jusqu'à _L'amant le plus tendre_,

dont j'ai parfaitement oublié l'air en me souvenant parfaitement des

paroles[161].

[Note 161: C'étaient des romances de Mme de Charrière.]

«J'ai un _bureau_[162] (je suis si accoutumé aux titres que j'avais écrit

_baron_) où j'ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême.

Dans quelques-uns des tiroirs j'ai mis toutes les parties et

introductions de mes grands et magnifiques ouvrages; dans l'un des deux

autres, j'ai mis toutes vos lettres, tous vos billets et tous ceux de

mon ami d'Ecosse. Il s'y est aussi fourré, et je vous en demande pardon,

trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J'ai longtemps

hésité, niais enfin cédé. Cette femme m'aimait vraiment, m'aimait

vivement, et c'est la seule femme qui ne m'ait pas fait acheter ses

faveurs par bien des peines. Je ne l'aime plus, mais je lui en saurai

éternellement bon gré. Or, où mettre ses billets? Sûrement pas dans

l'autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines et tout le reste de

l'enragée boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis,

puisque je ne pouvais les mettre en enfer et qu'il n'y avait point de

purgatoire; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts

d'une humble poussière, se tapir en tremblant dans les recoins obscurs

de ce bienheureux tiroir, pendant que vos billets s'y pavanent et s'y

étendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour passé d'avoir

usurpé une place en si bonne compagnie.

[Note 162: Il y a en effet une rature à ce mot.]

«Le 5.

Point de lettres de vous, madame. J'avais bien prévu, en calculant,

que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi; mais ce calcul ne

m'arrangeait pas, et j'ai éprouvé un nouveau dépit en apprenant ce que

je savais déjà. En revanche, j'en ai reçu une de mon pauvre père, qui

est bien tendre et bien triste. Votre conseil a produit un très-bon

effet, et ma lettre a été fort bien reçue. Les affaires de mon père vont

très-mal, à ce qu'il dit; il est bien sûr que, dans notre infâme et

exécrable aristocratie, que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon

gré!) on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes.

Je n'ai jamais douté que la haine et l'acharnement de tant de puissants

misérables ne finit par perdre mon père. Si jamais je rencontre l'ours

May, fils de l'âne May; hors de sa tanière, et dans un endroit tiers où

je serai un homme et lui moins qu'un homme, je me promets bien que je le

ferai repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il

faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie[163].

[Note 163: Benjamin Constant prévoyait déjà les graves ennuis que

son père allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des

patriciens bernois contre les officiers du pays de Vaud, leurs sujets,

les passe-droits et les vexations auxquelles ceux-ci étaient en butte,

entrèrent pour beaucoup dans la révolution helvétique.--Les May étaient

des patriciens bernois: il y avait le régiment de May, dont un May

de Buren était colonel, et le père de Benjamin Constant

lieutenant-colonel.--L'_ours_, on le sait, figure dans les armes de

Berne.]

«Le 6.

«J'ai été hier d'office à une redoute où je me suis passablement ennuyé.

Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles

heures, enveloppé dans mon domino, un masque sur le nez et un beau

chapeau avec une belle cocarde sur la tête, je me suis assis, étendu,

chauffé, promené. «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?--Non,

madame.--_Der Herr Kammerjunker danzen nicht[164]?--Nein, Eure

Excellenz._»--Votre Altesse sérénissime a beaucoup «dansé.--Votre

Altesse sérénissime aime beaucoup la danse.--Votre Altesse sérénissime

dansera-t-elle encore?--Votre Altesse sérénissime est infatigable.» A

une heure à peu près, je pris une indigestion d'ennui, et je m'en

allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne

croyais; mais, en doublant peu à peu les doses, il faut espérer qu'il se

fortifiera.

[Note 164: «Monsieur le chambellan ne danse pas?--Non, Votre

Excellence.»]

«Le 6 au soir.

«Que faites-vous actuellement, madame? Il est six heures et un quart. Je

vois la petite Judith qui monte et qui vous demande: Madame prend-elle

du thé dans sa chambre? Vous êtes devant votre clavecin à chercher une

modulation, ou devant votre table, couverte d'un chaos littéraire, à

écrire une de vos feuilles[165]. Vous descendez le long de votre petit

escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous

pensez un peu à moi. Vous entrez. Mme Cooper bien passive, et Mlle

Moulât bien affectée[166], vous parlent de la princesse Auguste ou des

chagrins de miss Goldworthy. Vous n'y prenez pas un grand intérêt. Vous

parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope. M. de Charrière caressé

_Jaman;_ on lit la gazette, et Mlle Louise[167] dit: Mais! mais!

Mais!--Moi, je reviens d'un grand dîner, et je ne sais que diable faire.

Je pourrais bien vous écrire, mais ce serait abuser de votre patience

et de celle du papier. Ma lettre, si je n'y prends garde, deviendra un

volume. Heureusement que la poste part demain. J'espère aussi que demain

au soir ou après-demain matin elle m'apportera une de vos lettres. Pour

à présent, il n'y a plus de calcul qui tienne, et petit Persée[168] doit

paraître, ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit

_Persée_, tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t'en

témoignerai ma reconnaissance: j'ouvrirai avec tout le soin possible la

lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette

lettre pouvait être aussi longue que ce bavardage-ci! Mais c'est ce

qu'elle se gardera bien d'être. Mme de Charrière a des opéras, des

feuilles, des _Calistes_ à faire, et un pauvre diable, à deux cents

lieues d'elle, ne peut manquer d'être oublié. Quand elle recevra ceci,

jamais elle ne pensera à m'écrire longuement. Elle attendra le jour du

courrier, elle prendra une feuille, écrira trois pages, à lignes bien

larges, et l'adresse sur la quatrième. (Je vous fais réparation avec

bien du plaisir et de la reconnaissance.)

[Note 165: Toujours les feuilles sur la révolution de Hollande.]

[Note 166: Ces deux dames avaient été gouvernantes dans de grandes

maisons en Angleterre.]

[Note 167: Mlle Louise de Penthaz, soeur de M. de Charrière.]

[Note 168: C'était le cachet de Mme de Charrière.]

«Le 7.

«Adieu, madame, je ferme ma lettre. Puissent tous les bonheurs vous

suivre! Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure! Puissent

toutes les modulations se présenter à vous assez tôt pour ne pas vous

fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant!

Puissent les souverains de l'Europe (vous n'écrivez du moins jusqu'ici,

à ce que je crois, que pour l'Europe et pour les nations favorisées),

puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'éclairer en lisant vos

feuilles et se conformer en partie à vos sages vues (je dis en partie,

parce que, pour les dédommager d'être rois et princes, il faut bien leur

laisser l'exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques-unes de

leurs fautes)!

«Une lettre de vous! Dieu ou le sort, ou plutôt ni Dieu ni le sort (que

diable ont-ils à faire dans notre correspondance?), mais l'amitié soit

bénie! Comme la poste part dans une ou deux heures, je n'ai pas le temps

d'y répondre; mais je vous en remercie. Quant au conte de Mlle Moulat,

j'en ai ri; mais je n'ai pas pardonné à la jérémisante donzelle:

pardonner, c'était bon à Colombier; j'étais près de vous, je me souciais

bien de tous ces clabaudages! j'étais Jean qui rit, je suis Jean qui

pleure, et Jean qui pleure ne pardonne pas. J'ai écrit à Mlle Marin,

de Bâle et d'ici, deux petitissimes lettres, et je lui ai dit, en lui

donnant mon adresse, que j'espérais qu'elle m'écrirait ici. C'est tout

ce que je puis faire. Le ton de sa première lettre me guidera pour mes

réponses. Quant à mon oncle, qui a eu sa part dans ces clabauderies,

je lui ai aussi écrit un bref billet de Rastadt, d'où je vous écrivis

aussi. Je le remercie dans ce billet des amitiés qu'il m'a faites, etc.,

etc., et j'ajoute: _Les inquiétudes même que vous avez eues sur mon

séjour à Colombier, quoique absolument sans fondement, n'en étaient pas

moins flatteuses, puisqu'elles prouvaient l'intérêt que vous daignez

prendre à moi._ Voilà à peu près ma phrase, du moins quant au sens. J'en

ai ri bien de mauvaise humeur en l'écrivant.

«Une chose qui me fait plaisir, c'est de voir que nous avons, pour nous

dédommager de ne plus nous voir, recours aux mêmes consolations, ce qui

prouve les mêmes besoins. Si vous lisez les marges de mes Grecs, je

lis et conserve les adresses même des petits billets adressés chez mon

Esculape.

«Une chose m'a fait rire dans votre lettre. Je la copie sans

commentaire. Si c'est une naïveté, je l'aime; si c'est une raillerie,

je la comprends. _Vous intéressez ici tout le monde, et M. de Ch.

(Charrière) vous fait ses compliments._

«Adieu, madame, votre lettre m'a mis _in very good and high spirits._

Puisse la mienne vous rendre le même service! Mille choses à tout le

monde, mais cent mille à l'excellente Mlle Louise.»

«Je recommence une nouvelle ( «Adressez

lettre qui partira le 11 ) _A monsieur_

ou le 14. Je suis toujours en (_monsieur le baron_ DE CONSTANT),

compte ouvert de cette manière _gentilhomme à la cour de S.A.S._

avec vous. C'est pour (_monseigneur le duc régnant._)

moi le seul moyen de supporter

notre éloignement.»

Portraits littéraires, Tome III · 第 13 / 77 题