L'acte est du 27 octobre 1722.]

[Note F: Voulant de plus en plus m'assurer de cette absence

essentielle de M. de Ferriol durant onze années consécutives, j'ai prié

M. Mignet de vouloir bien la faire vérifier encore d'après les dépêches,

et j'ai reçu la réponse suivante, qui confirme pleinement nos

premières conjectures et y apporte l'appui de plusieurs circonstances

très-importantes. On nous excusera de donner _in extenso_ ces pièces

tout à fait décisives.

«Il est certain que M. de Ferriol ne fit aucun voyage en France de 1699

à 1711, car sa correspondance avec la Cour est régulière. Pourtant elle

présente deux interruptions; mais, loin qu'on puisse les attribuer à

l'éloignement de l'ambassadeur, elles ne font au contraire que confirmer

sa présence à Constantinople.

«La première, en 1703, est de trois mois. D'une part, elle est trop

courte pour qu'à cette époque M. de Ferriol pût se rendre, dans cet

intervalle, de Constantinople en France; d'autre part, elle est

suffisamment expliquée par l'extrait suivant d'une lettre du Roi à M. de

Ferriol:

«_Extrait d'une lettre de Louis XIV à M. de Ferriol._

A Versailles, le 4 mai 1703.

Monsieur de Ferriol, les dernières lettres que j'ay reçues de vous sont

du 24 décembre de l'année dernière et du 28 janvier de cette année; je

suis persuadé qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu

de croire que vous m'auriez informé des changements arrivés à la Porte

(_la déposition et la mort violente du grand-vizir_) depuis votre lettre

du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles

d'Allemagne. On craignoit à Vienne le caractère entreprenant du dernier

visir; son malheur a été regardé comme une nouvelle asseurance de la

paix, et la continuation en a paru d'autant plus certaine qu'elle est

l'ouvrage du nouveau visir mis en sa place.»

«La seconde interruption dans la correspondance de M. de Ferriol a lieu

en 1709; elle est le résultat d'une maladie dont l'ambassadeur indique

lui-même la cause et les détails dans la première lettre qu'il écrit à

la suite de cette maladie:

«_M. de Ferriol à M. le marquis de Torcy_.

«A Péra, le 27 août 1709.

«Monsieur,

«J'avois résolu de me raporter au récit qui vous seroit fait par M. le

comte de Rassa que j'envoye en France, de la manière indigne dont j'ay

été traité pendant ma maladie et ma prison, mais comme il s'agit de la

suspression des actes injurieux à ma personne et au caractère dont j'ay

l'honneur d'estre revêtu, vous me permettrés, monsieur, de vous informer

le plus succinctement qu'il me sera possible de tout ce qui s'est passé

dans cette malheureuse occasion.

«A la fin du mois de may dernier, je fus attaqué d'une espèce

d'apoplexie dont la vapeur a occupé ma teste pendant quelques jours. Il

n'y avoit qu'à se donner un peu de patience à attendre ma guérison;

mais au lieu de prendre ce parti qui étoit le plus sage et le plus

raisonnable, le chevalier Gesson, mon parent, par des veues d'intérest,

et le sieur Belin, mon chancelier, pour s'aproprier toute l'autorité,

avec quelques domestiques qui étoient bien aises de profiter du

désordre, firent faire une consultation par quatre médecins sur ma

maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualité de chancelier,

assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer

une délibération par laquelle on me dépouilloit de mes fonctions pour en

revêtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le maître avec le chevalier

Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une

chambre, chassèrent mes domestiques affectionnés, et s'emparèrent de mes

papiers et de mes effects, ne me donnant la liberté de voir personne que

quelques religieux affidés. J'ay été dans ce triste estat plus d'un mois

entier, d'où je crois que je ne serois pas sorti sans M. l'ambassadeur

d'Holande, lequel m'ayant rendu visite et m'ayant trouvé avec ma santé

et mon esprit ordinaires, fit tant de bruit du traitement qu'on me

faisoit, qu'il me fut permis, après l'attestation que j'eus des médecins

du parfait rétablissement de ma santé, d'assembler la nation, laquelle,

sollicitée par le sieur Belin, et pour se mettre à couvert du blâme

de la première délibération qu'elle avoit signée, ne voulut jamais me

reconnoître qu'après m'avoir forcé d'aprouver ladite délibération par un

acte que je fus obligé de signer le 1er du mois d'aoust dernier, pour

obtenir ma liberté et reprendre les fonctions d'ambassadeur.

«Comme ces deux délibérations et la première attestation des médecins

sont des actes injurieux non-seulement à ma personne, mais encore

à l'honneur du caractère dont je suis revêtu, je vous supplie très

humblement, monsieur, d'avoir la bonté de faire ordonner par Sa Majesté

qu'ils soient annulés et déchirés. A l'égard de la réparation qui m'est

deue, je me remets à ce qu'il plaira à Sa Majesté d'en ordonner. Les

deux personnes dont j'ay le plus à me plaindre sont les sieurs Meinard,

premier député de la nation, et le sieur Belin, mon chancelier: pour le

chevalier Gesson, mon parent, je sauray bien le mettre à la raison.

«J'avois d'abord cru que le grand visir estoit entré dans cette affaire;

mais j'ay appris au contraire qu'il avoit détesté le procédé de la

nation et de mes domestiques; et depuis que je suis rentré dans les

fonctions d'ambassadeur, il ne m'a rien refusé de tout ce que je luy ay

demandé, tant pour l'extraction des bleds que pour les autres affaires

que j'ay eu à traiter avec luy; et s'il en avoit toujours usé de même,

je n'aurois eu aucun lieu de m'en plaindre.

«J'ay fait une espèce de procès verbal sur tout ce qui s'est passé sur

cette affaire, que j'ay jugé à propos d'adresser à mon frère, de peur de

vous fatiguer par une aussy longue et ennuyeuse lecture.

«Je suis, avec toute sorte d'attachement et de respect,

«Monsieur,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

«_Signé_: FERRIOL.»

Ainsi il résulte de ces pièces que lorsque M. de Ferriol revint en

France dans l'été de 1711, âgé de soixante-quatre ans, il avait été déjà

atteint d'_apoplexie_, et assez gravement pour être réputé _fou_ et

interdit pendant quelque temps: son rappel s'ensuivit aussitôt. Même

lorsqu'il fut guéri, il resta toujours un vieillard quelque peu

singulier, ayant gardé de certains _tics_ amoureux, mais, somme toute,

de peu de conséquence.

Le _Journal inédit_ de Galland, publié dans la _Nouvelle Revue

encyclopédique_ (Firmin Didot, février 1847), rapporte de nouveaux

détails sur la _frénésie_ de M. de Ferriol, notamment cette

particularité inimaginable:

«Lundi, 6 octobre (1710).--J'avois oublié de marquer le jour ci-devant,

écrit le consciencieux Galland, ce que j'avois appris de M. Brue, qui

est que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, s'étoit mis en tête

de devenir _cardinal_, et qu'il y avoit douze ans qu'il avoit donné une

instruction à M. Brue, son frère, en l'envoyant à la Cour, pour passer

ensuite en Italie, afin de jeter à Rome les premières dispositions de

son dessein de parvenir à la pourpre romaine. C'est pour cela que Mme de

Ferriol, qui savoit que son beau-frère étoit dans le même dessein

plus fort que jamais, et qu'au lieu de revenir en France il méditoit

d'aborder en Italie et de se rendre à Rome, étoit venue trouver M. Brue

à onze heures du soir, la veille de son départ, et le prier de faire en

sorte de se rendre maître de l'esprit de M. de Ferriol et de le ramener

en France, afin de le détourner d'aborder en Italie.»

Il en fut de ce chapeau de cardinal comme de la beauté de Mlle Aïssé que

convoitait également le malencontreux ambassadeur; il n'eut pas plus

l'un que l'autre,--ni la fleur, ni le Chapeau.]

[Note G: Nous donnerons, pour être complet, le texte même de cette

lettre:

«Aux auteurs du _Journal de Paris_.

«Paris, le 22 octobre 1787.

«MESSIEURS,

«Les _Lettres_ de Mlle Aïssé, que vous annoncez dans votre journal du 13

de ce mois, ont donné lieu à quelques réflexions qu'il n'est pas inutile

de communiquer au public. Il est trop souvent abusé par des recueils de

lettres ou d'anecdotes que l'on altère sans scrupule; mais ces petites

supercheries, bonnes pour amuser la malignité, ne sauraient être

indifférentes à un lecteur honnête, surtout lorsqu'elles peuvent

compromettre des personnages respectables et faire quelque tort aux

auteurs dont on veut honorer la mémoire. Les Lettres de Mlle Aïssé

se lisent avec plaisir; les personnes dont elle parle, les sociétés

célèbres qu'elle rappelle à notre souvenir, sa sensibilité, ses malheurs

causés par une passion violente et d'autant plus funeste qu'elle tue

souvent ceux qui l'éprouvent sans intéresser à leur sort, tout cela,

messieurs, devait sans doute exciter la curiosité de ceux qui aiment ces

sortes d'ouvrages. Mais pourquoi l'éditeur de ces Lettres les a-t-il

gâtées par de fausses anecdotes qui rendent Mlle Aïssé très-peu

estimable? Pourquoi lui avoir fait tenir un langage qui contraste

visiblement avec son caractère? A-t-elle pu penser de l'homme qui

l'avait tirée du vil état d'esclave, et de la femme qui l'avait élevée,

le mal que l'on trouve dans le recueil que l'on vient de publier? Non,

messieurs, cela est impossible, et voici mes raisons: Mme de Ferriol

servait de mère à Mlle Aïssé; elle avait mêlé son éducation à celle de

ses enfants. Inquiète sur le sort de cette jeune étrangère, elle était

sans cesse occupée du soin de faire son bonheur: de son côté, Mlle

Aïssé, dont le coeur était aussi bon que sensible, avait pour M. et

Mme de Ferriol les sentiments d'une fille tendre et respectueuse; sa

conduite envers eux la leur rendait tous les jours plus chère: elle

était bonne, simple, reconnaissante. Après cela, messieurs, comment

ajouter foi à des Lettres où l'on voit Mlle Aïssé évidemment ingrate et

méchante, et où l'on peint Mme de Ferriol, que tout le monde estimait,

comme une femme capable de donner à sa fille d'adoption des conseils

pernicieux, et de la sacrifier à sa vanité ou à son ambition?

«Je n'ajouterai, messieurs, qu'un mot pour répondre d'avance à ceux qui

seraient tentés de douter des faits que je viens d'exposer: c'est que M.

le comte d'Argental, dont le témoignage vaut une démonstration, et qui,

comme l'on sait, a reçu dans son enfance la même éducation que Mlle

Aïssé, m'a confirmé la vérité de tout ce que je viens de vous dire.

«Signé: _VILLARS_.»

(_Journal de Paris_, 28 novembre 1787, p. 1434.)]

[Note H: À Mlle Aïssé.

_En lui envoyant du ratafia pour l'estomac._

1732.

Va, porte dans son sang la plus subtile flamme;

Change en désirs ardents la glace de son coeur;

Et qu'elle sente la chaleur

Du feu qui brûle dans mon âme!

Ces vers sont de Voltaire, selon Cideville.

(VOLTAIRE, éd. de M. Beuchot, XIV, 341.)]

[Note I: _Extrait du registre des actes de décès de la Paroisse de

Saint-Roch, année 1733._

Du 14 mars.

«Charlotte-Élisabeth Aïssé, fille, âgée d'environ quarante ans, décédée

hier, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a été inhumée en

cette église dans la cave de la chapelle de Saint-Augustin appartenante

à M. de Ferriol. Présents messire Antoine Ferriol de Pont-de-Veyle,

lecteur ordinaire de la Chambre de Sa Majesté, messire Charles-Augustin

Ferriol d'Argental, conseiller au Parlement, demeurants tous deux dites

rue et paroisse.

«_Signé_: Ferriol de Pont-de-Veyle, Ferriol d'Argental, Contrastin,

vicaire.»]

[Note J: Le contrat de mariage de Mlle Célénie Leblond avec le

vicomte de Nanthia fut signé au château de Lanmary le 10 octobre

1740.--Voici le passage de Saint-Allais qui spécifie les titres et

qualités, ainsi que la descendance:

«Pierre de Jaubert, IIe du nom, chevalier, seigneur, vicomte de

Nantiac[105], etc., qualifié haut et puissant seigneur, est mort en 17..,

laissant de dame Célénie le Blond, son épouse, une fille unique, qui

suit:

Marie-Denise de Jaubert épousa, par contrat du 12 mars 1760, haut et

puissant seigneur messire André, comte de Bonneval, chevalier, seigneur

de Langle, devenu depuis seigneur de Bonneval, Blanchefort, Pantenie,

etc., lieutenant-colonel du régiment de Poitou, ensuite colonel du

régiment des grenadiers royaux, et maréchal des camps et armées du

Roi...»

(Saint-Allais, _Nobiliaire universel de France_, XVII, 402.)]

[Note 105: Quoiqu'on écrive communément _Nantia ou _Nanthia, on a

adopté ici l'orthographe Nantiac, comme se rapprochant davantage du mot

latin de _Nantiaco_. ]

[Note K: Voici la lettre tout entière, et vraiment _maternelle_, du

chevalier à Mme de Nanthia; elle est inédite et nous a été communiquée

par la famille de Bonneval:

«Je souhaite, mon enfant, que vous soyez heureusement arrivée chez vous;

je crois que vous ferez prudemment de n'en plus bouger jusqu'à vos

couches, et quoique le terme qu'il faudra prendre après pour vous bien

rétablir doive vous paraître long, je vous conseille et vous prie, ma

petite, de ne pas l'abréger. Toute impatience, toute négligence en

pareil cas est déplacée et peut avoir des conséquences très-fâcheuses,

au lieu que, si vous vous conduisez bien dans vos couches, non-seulement

elles ne nuiront pas à votre santé, mais au contraire vous en deviendrez

plus forte et plus saine.

«M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a

promis de se charger du portrait de votre mère; je ne doute pas qu'il ne

vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne

peut-on de même peindre les qualités de son âme! Le tendre souvenir que

j'en conserve doit vous être un sûr garant que je vous aimerai, ma chère

petite, toute ma vie.

«Mille amitiés à M. de Nanthiac.

«Le Bailli de Froullay me charge toujours de vous faire mille

compliments de sa part.

«J'ai reçu hier des nouvelles de Mme de Bolingbroke; elle m'en demande

des vôtres. Mme de Villette se porte un peu mieux.

«À Paris, ce 15 décembre 1741.»]

[Note L: Nous ne saurions donner une plus juste idée de cette grande

existence de Mayac dans son mélange d'opulence et de bonhomie antique,

qu'en citant la page suivante empruntée à la Notice manuscrite de M.

de Sainte-Aulaire: «Après la mort du Chevalier, y est-il dit, l'abbé

d'Aydie, son frère, continua à résider dans ce château où se réunissait

l'élite de la bonne compagnie de la province. L'habitation n'était

cependant ni spacieuse ni magnifique, et la fortune du marquis d'Abzac,

seigneur de Mayac, n'était pas très-considérable; mais les bénéfices de

l'abbé, qui ne montaient pas à moins de 40,000 livres, passaient dans

la maison, et d'ailleurs nos pères en ce temps-là exerçaient une large

hospitalité à peu de frais. Mes parents m'ont souvent raconté des

détails curieux sur ces anciennes moeurs. Il n'était pas rare de voir

arriver à l'heure du dîner douze ou quinze convives non attendus. Les

hommes et les jeunes femmes venaient à cheval, chacun suivi de deux ou

trois domestiques. Les gens âgés venaient en litière, les chemins ne

comportant pas l'usage de la voiture. Les provisions de bouche étaient

faites en vue de ces éventualités, et la cuisine de Mayac était

renommée; mais la place manquait pour loger et coucher convenablement

tous ces hôtes. Les hommes s'entassaient dans les salons, dans les

corridors; les femmes couchaient plusieurs dans la même chambre et dans

le même lit. Ma mère, qui avait été élevée en Bretagne, où les coutumes

étaient différentes, fut fort surprise lors de ses premières visites à

Mayac. La comtesse d'Abzac (née Castine), qui faisait les honneurs, lui

dit: «Ma chère cousine, je te retiens pour coucher avec moi.» Quelques

instants après, Mlle de Bouillien dit aussi à ma mère: «Ma chère

cousine, nous coucherons ensemble.»--«Je ne peux pas, répondit ma mère,

je couche avec la comtesse d'Abzac.»--«Mais et moi aussi,» reprit

Mlle de Bouillien.--Ces trois dames couchèrent ensemble dans un lit

médiocrement large, et pour faire honneur à ma mère on la mit au milieu.

Ces habitudes subsistèrent à Mayac jusqu'en 1790. L'abbé d'Aydie se

retira alors à Périgueux avec sa nièce Mme de Montcheuil, dans une jolie

maison que celle-ci a laissée depuis à MM. d'Abzac de La Douze; il était

presque centenaire, et on put lui cacher les désastres qui signalèrent

les premières années de la Révolution.» Mme de Montcheuil y mit un

soin ingénieux, et elle masqua les pertes de son oncle avec sa propre

fortune. L'abbé d'Aydie ne mourut qu'en 1792.]

[Note M: La lettre suivante (inédite) de la marquise de Créquy à

Jean-Jacques Rousseau vient confirmer, s'il en était besoin, celle de

Voltaire à l'endroit de la date dont il s'agit:

«Ce jeudi (janvier 1761).

«On ne peut être plus sensible à l'attention et au souvenir de

l'éditeur; mais on ne peut être moins disposée à récréer son esprit.

Notre cher chevalier d'Aydie est mort en Périgord. Nous avions reçu de

ses nouvelles le samedi et le mercredi, il y a huit jours. Son frère

manda cet événement à mon oncle[106] sans nulle préparation. Mon oncle,

écrasé, me fila notre malheur une demi-heure, et s'enferma. Lundi, la

fièvre lui prit, avec trois frissons en vingt-quatre heures et tous les

accidents. Jugez de mon état. Enfin une sueur effroyable a éteint la

fièvre sans secours; mais il a eu cette nuit un peu d'agitation. Je suis

comme un aveugle qui n'a plus son bâton.

«Je remets à un temps plus heureux à vous remercier et à vous parler de

vous; car, aujourd'hui, je n'ai que moi en tête.»

C'est J.-J. Rousseau qui a mis à la suite des mots _ce jeudi_ ceux que

l'on trouve ici entre parenthèses. Il est évident, d'ailleurs, que la

lettre est de 1761, puisque c'est en cette année que furent publiées

les lettres de _Julie_ dont Rousseau ne se donnait que comme simple

_éditeur_. Le chevalier d'Aydie mourut donc dans les derniers jours de

1700, ou, au plus tard, dans les premiers de 1761.]

[Note 106: Le bailli de Froulay.]

[Note N: Les Bonneval du Limousin sont de la plus vieille souche;

il y a un dicton dans le pays: «Noblesse Bonneval, richesse d'Escars,

esprit Mortemart.» Le célèbre Pacha en était. (Voir _Moreri_.)]

[Note O: Pierre-Marie, vicomte d'Abzac, mourut à Versailles au mois

de février 1827, n'ayant pas eu d'enfants de deux mariages qu'il

avait contractés, dont le premier, à la date du 10 août 1777, avec

Marie-Biaise de Bonneval, décédée pendant la Révolution (Voir

COURCELLES, _Histoire généal. et hérald. des Pairs de France_, IX,

d'Abzac, 87). Le vicomte d'Abzac était un écuyer très en renom sous

Louis XV, sous Louis XVI, et depuis, sous la Restauration; c'était lui

qui avait _mis à cheval_, comme il le disait souvent, les trois frères,

Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, ainsi que le duc d'Angoulême et le

duc de Berry; si bon écuyer qu'il fût, il ne leur avait pas assez appris

à s'y bien tenir.]

_P. S._ Voici deux lettres inédites du chevalier d'Aydie à Mlle Aïssé,

qui ont été recouvrées par M. Ravenel depuis notre Édition de 1846.

Elles sont tout à fait inédites: ce sont les deux lettres dont parle la

marquise de Créquy, page 317 de l'Édition; elles proviennent, en effet,

des papiers de Mme de Créquy. Elles achèveront l'idée de cette liaison

tendre, passionnée, délicate et légère. Le ton du chevalier y est

pénétrant et naïf, soit qu'il se plaigne des caprices de sa scrupuleuse

amie, soit qu'il jouisse du partage avoué de sa tendresse. La vraie

passion y respire sans rien de violent ni de tumultueux, avec le

sentiment profond d'une âme toute soumise et comme dévotieuse. Mais

est-il besoin d'en expliquer le charme à ceux qui ont aimé?

«Vous me maltraitez, ma reine. Je n'en sais pas la raison, ni n'en puis

imaginer le prétexte: mais, pour en venir là, vous n'avez apparemment

besoin ni de l'un ni de l'autre. Le caprice, en effet, se passe de tout

secours et n'existe que par lui-même. D'ailleurs peut-être jugez-vous

qu'il est à propos d'éprouver de temps en temps jusqu'où va ma patience

et ma dépendance. Eh! bien, n'êtes-vous pas contente? Voilà trois

lettres que je vous écris sans que vous ayez daigné me faire réponse. Un

exprès est allé de ma part savoir de vos nouvelles: vous l'avez renvoyé

en me mandant sèchement que vous vous portez bien. Avouez qu'il faut

avoir de la persévérance pour se présenter encore aux accords et en

faire les avances. Je sens bien toute la misère de ma conduite; mais

je vous aime, et à quoi ne réduit point l'amour! Permettez-moi de

vous représenter que, pour votre gloire, vous devriez me traiter plus

honorablement. Vous me rendrez si ridicule, que mon attachement n'aura

plus rien qui puisse vous flatter. Laissez-moi, par politique, quelque

air de raison et de liberté. On a toujours cru (et, sans doute, avec

justice) que c'est par un choix très-éclairé que je vous aime plus que

ma vie, et que la source de ma constance étoit beaucoup plus dans votre

caractère que dans le mien. Or, si vous deveniez déraisonnable et

capricieuse, l'idée qu'on a d'une Aïssé toujours juste, tendre, douce,

égale, s'évanouiroit. Je ne vous en aimerois peut-être pas moins (ma

passion fait partie de mon âme et je ne puis la perdre qu'en cessant de

vivre), mais vous seriez moins aimable aux yeux des autres, et ce seroit

dommage. Laissez au monde l'exemple d'une personne qui sait aimer avec

fidélité et se faire toujours aimer sans aucun art, mais peut-être plus

aimable que qui que ce soit.

«Que vous ai-je fait, ma reine? Dites-le, si vous pouvez. Rien, en

vérité. Je jure que je n'ai pas cessé un moment de vous être uniquement

attaché: vous n'avez pas à la tête un cheveu qui ne m'inspire plus de

goût et de sentiment que toutes les femmes du monde ensemble, et je vous

permets de le dire et de le lire à qui vous voudrez.»

(1746.)

«C'est aujourd'hui le sept d'octobre, et, selon ce que vous me mandez,

ma chère Aïssé, vous devez être à Sens. J'y transporte toutes mes idées,

mon coeur ne s'entretient plus que de Sens: c'est là que sont maintenant

réunis les deux objets de toute ma tendresse. Ne m'écrivez-vous pas de

longues lettres? Mandez-moi tout, ma reine: la peinture la plus naïve et

la plus circonstanciée sera celle qui me plaira davantage. Faites-la-moi

voir d'ici tout entière, s'il est possible: je ne veux point

d'échantillon. Une réponse, un bon mot, qui doit souvent toute sa grâce

à celui qui l'interprète, n'est point ce qu'il me faut: je veux le

portrait de tout le caractère, de toute la personne ensemble, de la

figure, de l'esprit et surtout du coeur. C'est le coeur qui nous

conduit: l'instinct d'un coeur droit est mille fois plus sûr que toutes

les réflexions d'un bel esprit: c'est du coeur que partent tous les

premiers mouvements: c'est au coeur que nous obéissons sans cesse.

«Mais revenons. Pardonnez-moi les digressions, ma reine: je ne m'en

contrains pas; elles ne m'éloignent jamais de vous. Je ne parle

longtemps de la même chose que lorsque je la considère en vous. Alors

je m'y arrête, je la tourne de tous les sens: j'oublie tout le reste,

j'oublie que c'est une lettre que j'écris et qu'il est impertinent de

faire des amplifications à tout propos. Mais voici qui est encore long;

mon papier se remplira, et je ne vous ai point dit encore que je vous

aime. C'est pourtant ce que je veux vous dire et vous redire mille fois:

je ne puis assez vous le persuader. J'espère que vous penserez un peu à

moi pendant votre séjour à Sens. Baisez-la souvent, et quelquefois pour

moi. La pauvre petite! que je voudrois qu'elle fût heureuse! Elle le

sera si elle vous ressemble: c'est de notre humeur que dépend notre

bonheur. N'oubliez pas qu'il faut qu'elle sache la musique: c'est un

talent agréable pour soi et pour les autres. On ne sauroit commencer

trop tôt: on ne la possède bien que quand on l'apprend dans la première

enfance.

«Vous m'avez fait grand plaisir de m'écrire vos amusements d'Ablon: mais

je ne trouve pas trop à propos que vous alliez à la chasse au soleil,

surtout si les chaleurs sont aussi grandes où vous êtes qu'ici. Vos

coiffes garantissent mal la tête, et les coups de soleil sont dangereux

et très-fréquents dans cette saison. La brutalité du garde qui trouve

mauvais que vous tiriez, et la politesse du chien qui rapporte votre

gibier, prouvent clairement que les hommes ont souvent moins de

discernement que les bêtes. Si la métempsychose avoit lieu, je

consentirois sans répugnance à devenir comme le chien qui vous a

caressée, qui vous a rendu service; mais je serois au désespoir s'il me

falloit quelque jour ressembler à cet homme farouche qui se formalise

si durement et si mal à propos. Je me sens aujourd'hui plus de goût

que jamais pour les chiens. J'ai beaucoup caressé tous les miens: je

voudrois témoigner à toute l'espèce la reconnoissance que j'ai de

l'honnêteté de leur confrère à votre égard.

«Je vous embrasse, ma très-aimable Aïssé. Vous êtes pour toujours la

reine de mon coeur.»

BENJAMIN CONSTANT

ET

MADAME DE CHARRIÈRE[107]

Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres

avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés

et où ils n'ont point éclaté encore; rien de plus instructif que de

contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres

secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct,

d'étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C'est

un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant

aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre; c'est une ouverture

pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp

opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de

l'autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les

sympathies et les services, sur Benjamin Constant.

[Note 107: Ce morceau a paru pour la première fois dans la _Revue des

Deux Mondes_ du 15 avril 1844, et il a été joint depuis à une édition

de _Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne_, roman de Mme de Charrière

(Paris, 1845).]

Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette

_Revue_. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette

l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illustre publiciste[108] une

de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre

écrivain, un critique dont le silence s'est fait également sentir, M.

Gustave Planche, a publié sur _Adolphe_[109] quelques pages d'une analyse

attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché

indirectement et d'assez près, à l'occasion de notices, soit sur Mme de

Staël, soit sur Mmes de Krüdner ou de Charrière; mais aujourd'hui c'est

mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant

sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première

jeunesse.

[Note 108: _Revue des Deux Mondes_, 1er février 1833.]

[Note 109: _Revue des Deux Mondes_, 1er août 1834.]

Dans l'article que cette _Revue_ a publié, si l'on s'en souvient, sur

Mme de Charrière[110], sur cette Hollandaise si originale et si libre de

pensée, qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d'ouvrages

d'un français excellent, il a été dit qu'elle connut Benjamin Constant

sortant de l'enfance, qu'elle fut la première _marraine_ de ce Chérubin

déjà quelque peu émancipé, qu'elle contribua plus que personne à

aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux

s'écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier,

et que les messages ne cessaient pas d'une chambre à l'autre; mais ce

n'était là qu'un aperçu, et le degré d'influence de Mme de Charrière sur

Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant

ces années préparatoires, ne sauraient se soupçonner en vérité, si les

preuves n'en étaient là devant nos yeux, amoncelées, authentiques, et

toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.

[Note 110: 15 mars 1839; et dans mes _Portraits de Femmes_.]

Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en

nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne,

se trouve possesseur, par héritage, de tous les papiers de Mme de

Charrière. En même temps qu'il sent le prix de tous ces trésors,

résultats accumulés d'un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle,

M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion

que cette possession délicate impose. En préparant l'intéressant travail

dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd'hui, il a dû choisir

et se borner: «Il est, dit-il, dans les papiers dont nous sommes

dépositaires, des choses qui ne verront jamais le jour; il existe tel

secret que nous entendons respecter. Il est d'autres pièces au contraire

qui sont acquises à l'histoire, à la langue française, comme aussi à

la philosophie du coeur humain. Si la postérité n'a que faire des

faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les

documents qui la conduiront sur la trace de certaines carrières

étonnantes, qui lui dévoileront les vrais éléments dont s'est formé à la

longue tel caractère historique controversé.»

Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de

réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits

sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de

Charrière. Elle comprend un espace de sept années, 1787-1795; Benjamin a

vingt ans au début, il est dans sa période de Werther et d'Adolphe: s'il

est vrai qu'il n'en sortit jamais complètement, on accordera qu'à vingt

ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour

qui veut l'étudier sous cet aspect, l'occasion est belle, elle est

transparente; on a là l'épreuve _avant la lettre_, pour ainsi dire.

Tout d'abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou

plutôt s'échappant de Paris, où il passait l'été de 1787, pour courir

seul, à pied, à cheval, n'importe comment, les comtés de l'Angleterre.

Il est parti, pourquoi? il ne s'en rend pas lui-même très-bien compte,

il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira

bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des

pensées de suicide l'assiégent, et il ne se tuera pas; des projets

d'émigration en Amérique le tentent, et il n'émigrera pas. Tout cela

vient aboutir à de jolies lettres à Mme de Charrière, à des lettres

pleines déjà de saillies, de persifflage, de moquerie de soi-même et

des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant

l'aile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire

chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel; il passe là six

semaines ou deux mois de repos, de gaieté, de félicité presque; il s'en

souviendra longtemps, il en parlera avec reconnaissance, avec une

sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte

terminé.

Le second s'ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa famille

l'a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort

extraordinaire, nous dit-il; il y arrive en mars 1788, il y réside

durant ces premières années de la Révolution; il s'y ennuie, il s'y

marie, il travaille à son divorce, qu'il finit par obtenir (mars 1793);

il s'est livré dans l'intervalle à toutes sortes de distractions et à

un imbroglio d'intrigues galantes pour se dédommager de son inaction

politique, qui commence à lui peser en face de si grands événements.

Placé au foyer de l'émigration et de la coalition, il est réputé quelque

peu aristocrate par ses amis de France qui l'ont perdu de vue, et tant

soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le

connaître mieux; mais il nous apparaît déjà ce qu'il sera toujours au

fond, un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles

essors trop vite brisés, avec un secret mépris des hommes et une

expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher

encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.

L'astre de Mme de Charrière n'a pas trop pâli durant tout ce premier

séjour; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains

détails qu'il n'est pas absolument nécessaire de raconter à une femme.

Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et

il a l'air, par moments, de croire en vérité que son avenir est là. Un

voyage qu'il fait en Suisse, dans l'été de 1793, dut contribuer à le

détromper; quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient

achevé de ranger Mme de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons.

Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n'y tient

plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la première fois Mme de

Staël, le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s'ouvre à

ses regards, un monde d'idées se révèle; une carrière d'activité et de

gloire le tente. Il arrive à Paris dans l'été de 1795, il y embrasse une

cause, il s'y fait une patrie.

Le reste est connu, et l'on a raison de dire avec M. Gaullieur que

«cette avant-scène de la biographie de Benjamin Constant est la seule

dont il soit piquant aujourd'hui de s'enquérir: elle forme, dit-il,

comme une contre-épreuve de la première partie des _Confessions_ de

Jean-Jacques. C'est le même sol et le même théâtre; ce sont d'abord les

mêmes erreurs et les mêmes agitations, presque les mêmes idées, mais

passées à une autre filière et reçues par un monde différent.»

On peut se demander avant tout comment une influence aussi réelle, aussi

sérieuse que l'a été celle de Mme de Charrière, n'a pas laissé plus de

trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant; comment elle

a si complètement disparu dans le tourbillon et l'éclat de ce qui

a succédé, et par quel inconcevable oubli il n'a nulle part rendu

témoignage à un nom qui était fait pour vivre et pour se rattacher au

sien. M. Gaullieur n'hésite pas à reconnaître un portrait de Mme de

Charrière dans cette page du début d'_Adolphe_:

«J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont

l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à

développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à

l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait

pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment

puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des

convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances

trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin

l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin

d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour

ressource, et analysant tout avec son esprit[111]. Pendant près d'un an,

dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous

toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et, après

avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à

mes yeux.»

[Note 111: Un parent de Benjamin Constant, M. d'Hermenches, connu par

la correspondance générale de Voltaire, était moins sévère ou plutôt

moins injuste quand il écrivait à Mme de Charrière, plus jeune il est

vrai: «Je voudrais, aimable Agnès, qu'avec la réputation d'une personne

d'infiniment d'esprit, on ne vous donnât pas celle d'une personne

singulière, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes trop bonne, trop honnête,

trop naturelle; faites-vous un système qui vous rapproche des formes

reçues, et vous serez au-dessus de tous les beaux esprits présents

et passés. C'est un conseil que j'ose donner à mon amie à l'âge de

vingt-six ans. Adieu, divine personne.» (Note de M. Gaullieur.)]

Quoiqu'il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant,

à l'âge de vingt ans, n'ait peut-être pas trouvé d'abord Mme de

Charrière une personne aussi _âgée_ qu'Adolphe veut bien le dire, et

qu'il ne l'ait pas vue précisément à son lit de mort, l'intention du

portrait est incontestable, et on ne saurait y méconnaître celle qu'on a

une fois rencontrée.--«J'avais, dit encore Adolphe, j'avais contracté,

dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé

mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes

et pour toutes les formules dogmatiques.» On va voir, en effet, que les

maximes communes n'étaient guère d'usage entre eux, et ce sont justement

ces conversations inépuisables, ces excès même d'analyse, que nous

sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le

fait aujourd'hui. Adolphe va en être mieux connu; ses origines morales

vont s'en éclairer, hélas! jusqu'en leurs racines.

M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrêter sur

quelques circonstances de la biographie de Mme de Charrière, de

développer ou de rectifier plusieurs points où les renseignements

antérieurs avaient fait défaut. La notice de la _Revue des Deux Mondes_

avait dit d'elle qu'elle était _médiocrement jolie_; M. Gaullieur

fournit des preuves très-satisfaisantes du contraire: «Son buste par

Houdon, dit-il, et son portrait par Latour, que je possède dans ma

bibliothèque, témoignent de l'_étincelante_ beauté de Mme de Charrière.

L'épithète est d'un de ses adorateurs[112].» On avait dit encore qu'elle

avait eu quelque difficulté à se marier, étant _sans dot ou à peu près_.

M. Gaullieur montre qu'elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et

qu'à aucun moment les épouseurs ne manquèrent; qu'elle en refusa même de

maison souveraine, et que si elle se décida pour un précepteur suisse,

c'est que sa sympathie pour le Saint-Preux l'emporta.

[Note 112: Oserons-nous, après cela, faire remarquer qu'il ne faut

pas toujours prendre exactement au pied de la lettre ce que disent les

Adorateurs? Dans un portrait d'elle par elle-même, Mme de Charrière

semble être un un moins certaine de sa beauté: «Vous me demanderez

peut-être si _Zélinde_ est belle, ou jolie, ou passable? Je ne sais;

c'est selon qu'on l'aime, ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a

la gorge belle, elle le sait et s'en pare un peu trop au gré de la

modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle le sait aussi et en badine,

mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner...»]

Mais, laissant ces minces détails, nous introduirons sans plus tarder

le personnage principal. La situation est celle-ci: Mme de Charrière,

auteur célèbre de _Caliste_, et qui ne doit pas avoir moins de

quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps à Paris dans la

famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant

y est venu de son côté; à ce moment, l'Assemblée des notables, les

conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt; la curiosité

universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste.

Il voit le monde de Mme Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée,

il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de

Benjamin: il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt

ans accomplis, embrasse un état; il lui enjoint de quitter Paris et de

venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-le-Duc[113], où

le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou l'épée, entre la

diplomatie ou la finance. Voici quelques-unes des premières lettres, où

le caractère éclate tel qu'il sera toute la vie. Quant au style, il est

ce qu'il peut, il n'est pas formé encore, mais l'esprit va son train

tout au travers. Nous ne faisons qu'extraire le travail de M. Gaullieur,

et y emprunter notes et éclaircissements.

[Note 113: Le père de Benjamin Constant était au service des

États-Généraux de Hollande.]

«Douvres, ce 26 juin 1787.

«Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur

allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l'occasion d'une

gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier

qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses

descendants.

«C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour

donner à ses phrases toute l'emphase philosophique), c'est ainsi,

dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais

tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas

que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise; que l'ennui,

réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de

partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l'Angleterre, presque sans

argent et absolument sans but.

«C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière.

Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans

une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n'eûmes pas fait une

demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligés

de revenir sur nos pas. À neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher

un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui me

proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne

partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y chercher un

habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et

froide de la prudente Jenny[114]. Cette lettre, le regret sourd de la

quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques

conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent

dans une mélancolie sombre.

[Note 114: Il s'agissait d'une demande en mariage faite quelques

jours auparavant. Mlle Jenny Pourrat, vivement recherchée par Benjamin

Constant, avait répondu de manière à laisser bien peu d'espérances, ou

du moins sa réponse décelait beaucoup de coquetterie et de calcul.]

«En fouillant dans d'autres papiers, je trouvai une autre lettre d'une

de mes parentes, qui, en me parlant de mon père, me peignait son

mécontentement de ce que je n'avais point d'état, ses inquiétudes sur

l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intérêt qu'il

y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous

mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de

ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses

espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme

aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans

énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion concentrée

sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous raniment et nous

donnent de nouvelles forces.

«J'étais abattu; je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon

consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de

l'ennui le sacrifice manqué par l'amour[115].

[Note 115: Quelque temps auparavant, Benjamin Constant, contrarié dans

une inclination, avait eu quelque velléité de suicide. Il en reparlera

plus tard, il en reparlera sans cesse. C'est la même scène qui se

renouvellera bien des fois dans sa vie, et qui, toujours commencée au

tragique, se terminera toujours en ironie.--«Il avait l'habitude des

menaces violentes sur lui-même, me dit quelqu'un qui l'a bien connu; il

menaçait de se tuer, de se couper la gorge. Il fit ainsi auprès de Mme

de Staël, à l'origine de leur liaison; il tenta ce même moyen auprès

de Mme Récamier (1815); ou plutôt ce n'était pas chez lui calcul, mais

violence fébrile et nerveuse. Une jeune enfant, qui se trouvait présente

à certaines de ses visites, disait quelquefois lorsqu'il sortait: «Oh!

ma tante, comme ce monsieur-là est malade aujourd'hui!»]

«Une idée folle me vint; je me dis: Partons, vivons seul, ne faisons

plus le malheur d'un père ni l'ennui de personne. Ma tête était montée:

je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans

autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi.

Il était minuit. J'allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m'y fis

donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant, d'un sommeil affreux

jusqu'à onze heures. L'image de Mlle P..., embellie par le désespoir, me

poursuivait partout. Je me lève; un sellier qui demeurait vis-à-vis me

loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m'enferme

dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de

pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un

louis en poche. Je vais ventre à terre; en vingt heures je fais soixante

et neuf lieues. J'arrive à Calais, je m'embarque, j'arrive à Douvres, et

je me réveille comme d'un songe.

«Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférents clabaudant à qui

mieux mieux; moi seul, avec quinze guinées, sans domestique, sans habit,

sans chemises, sans recommandations, voilà ma situation, madame, au

moment où je vous écris, et je n'ai de ma vie été moins inquiet.

«D'abord, pour mon père, je lui ai écrit; je lui ai fait deux

propositions très-raisonnables: l'une de me marier tout de suite; je

suis las de cette vie vagabonde; je veux avoir un être à qui je tienne

et qui tienne à moi, et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la

sociabilité passagère et de l'obéissance implicite. De la jeunesse, une

figure décente, une fortune aisée, assez d'esprit pour ne pas dire

des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des

sottises, comme moi, en sachant bien qu'on en fait, une naissance et une

éducation qui n'avilisse pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser

toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu'eux[116], c'est tout ce que

je demande.

[Note 116: C'est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin

Constant, fait ici allusion à un mariage qu'on avait voulu lui faire

contracter à Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est

aujourd'hui à peu près éteinte.]

«Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion de

quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mère, et

qu'il me laisse aller m'établir en Amérique. En cinq ans je serai

naturalisé, j'aurai une patrie[117], des intérêts, une carrière, des

concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l'étude et à la méditation,

possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une

ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu'un autre à mon âge,

riche d'ailleurs, très-riche pour ce pays-là, voilà bien des Avantages.

[Note 117: Il est à remarquer que Benjamin Constant éprouva toujours

une grande répugnance à s'avouer Suisse: cela tenait, en partie, comme

on le verra, à l'antipathie que lui inspirait le régime bernois, dont la

famille Constant eut souvent à se plaindre. L'affranchissement du pays

de Vaud fut une des premières idées de Benjamin. Il est vrai qu'il ne se

rendait pas trop compte de la manière de l'opérer. Quand le canton de

Vaud fut formé, il ne crut pas d'abord à la durée de cette création

démocratique.]

«Peu m'importe quelle des deux propositions il voudra choisir; mais

l'une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme,

j'aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais

actuellement.

«Je pars dans l'instant pour Londres; j'y ai deux ou trois amis,

entre autres un à qui j'ai prêté beaucoup d'argent en Suisse, et qui,

j'espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre,

comptez que j'irai voir le banc de mistriss Calista à Bath[118]. Aimez-moi

malgré mes folies; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M.

de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi,

je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre[119]. Je ris pendant des

heures de cette complication d'extravagances, et quand je me regarde

dans le miroir, je me dis, non pas: «Ah! James Boswell[120]!» mais: «Ah!

Benjamin, Benjamin Constant!» Ma famille me gronderait bien d'avoir

oublié le _de_ et le _Rebecque_; mais je les vendrais à présent _three

pence a piece_. Adieu, madame.

«CONSTANT.»

«_P. S_. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J'espère que je

pourrai encore _afford to pay_ le port de vos lettres. Adressez-les

comme ci-dessous, mot à mot:

«H. B. CONSTANT, esq.

«LONDON.

To be left at the post office

till called for.»

[Note 118: C'est une allusion à un passage du meilleur des romans de

Mme de Charrière, _Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne_: «Un jour,

j'étais assis sur un des bancs de la promenade;... une femme que je me

souvins d'avoir déjà vue vint s'asseoir à l'autre extrémité du même

banc. Nous restâmes longtemps sans rien dire, etc.»]

[Note 119: Tout Benjamin Constant est déjà là; se dédoubler ainsi et

avoir une moitié de soi-même qui se moque l'autre. Cette moitié moqueuse

finira par être l'homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin

Constant, dans toutes les circonstances petites ou grandes de la vie,

était: «_Je suis furieux, j'enrage, mais ça m'est bien égal._» Nous

surprenons ici la disposition fatale dans son germe déjà éclos.]

[Note 120: Mme de Charrière, enthousiaste de Paoli, avait engagé

Benjamin Constant à traduire de l'anglais l'ouvrage de James Boswell,

intitulé _An Account of Corsica, and Memoirs of Pascal Paoli_, qui eut

une très-grande vogue vers 1768. La traduction fut entreprise, puis

abandonnée, comme tant d'autres choses, par l'_inconstant_ (c'est ainsi

qu'on désignait notre Benjamin dans la société de Lausanne).]

«Chesterford, ce 22 juillet 1787.

«Vous aurez bien deviné, madame, au ton de ma précédente lettre (_elle

manque_), que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie; mais ce

qui n'en est pas une, c'est la situation où je suis actuellement,

dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux

chemises. J'ai reçu des lettres de mon père, qui me presse de revenir,

et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple

des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans

une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je

donnerais, non pas dix louis, car il ne m'en resterait guère, mais

beaucoup, un sourire de Mlle Pourrat, pour n'être pas habitué à mes

maudites lunettes. Cela me donne un air étrange, et l'étonnement répugne

à l'intimité du moment, qui est la seule que je désire. On est si occupé

à me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me répondre. Cela va

pourtant tant bien que mal. En trois jours, j'ai fait quatre-vingt-dix

milles; j'écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille

à un roman que je vous montrerai. J'en ai, d'écrites et de corrigées,

cinquante pages in-8°; je vous le dédierai si je l'imprime[121].--J'ai

rencontré à Londres votre médecin, je l'ai trouvé bien aimable; mais

je ne suis pas bon juge et je me récuse, car nous n'avons parlé que de

vous. Écrivez-moi toujours à Londres. On m'envoie les lettres à la poste

de quelque grande ville par laquelle je Passe.

[Note 121: Ce livre n'a jamais paru. Nous avons, dit M. Gaullieur, les

feuilles manuscrites qui ont été mises au net, et l'ébauche du reste.

C'est un roman dans la forme épistolaire.]

«J'ai balancé comment je voyagerais; je voulais prendre un costume plus

commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit,

qui est beaucoup trop _gentleman-like_, me donnent l'air d'un _broken

gentleman_, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses

égaux, mais il hait la pauvreté et il hait les nobles. Ainsi, quand il

voit un gentleman qui a l'air pauvre, il l'insulte ou le fuit. Mon seul

échappatoire, c'est de passer, sans le dire, pour quelque _journeyman_

qui s'en retourne de Londres où il a dépensé son argent, à la boutique

de son maître. Je pars ordinairement à sept heures; je vais au taux de

quatre milles par heure jusqu'à neuf. Je déjeune. A dix et demie je

repars jusqu'à deux ou trois. Je dîne mal et à très-bon marché. Je pars

à cinq. A sept, je prends du thé, ou quelquefois, par économie ou pour

me lier avec quelque voyageur qui va du même côté, un ou deux verres de

_brandy_. Je marche jusqu'à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué.

Je dépense cinq à six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma

dépense, c'est que je n'aime pas assez le peuple pour vouloir coucher

avec lui, et qu'on me fait, surtout dans les villages, payer pour la

chambre et pour la distinction. Je crois que je goûterai un peu mieux le

repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l'intimité. Jamais homme

ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.»

«Vous croirez que c'est une exagération; mais quand je suis bien

fatigué, que j'ai du linge bien sale, ce qui m'arrive quelquefois et me

fait plus de peine que toute autre chose, qu'une bonne pluie me perce de

tous côtés, je me dis: «Ah! que je vais être heureux cet automne, avec

du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre!»

«Je réponds de mon père: il sera fâché contre moi et de mon équipée,

quoiqu'il m'assure l'avoir pardonnée; mais je suis déterminé à devenir

son ami en dépit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu'il

faudra bien qu'il rie et qu'il m'aime[122].»

[Note 122: C'est de son père que Benjamin Constant parle dans

_Adolphe_, quand il dit: «Je ne demandais qu'à me livrer à ces

impressions primitives et fougueuses qui jettent l'âme hors de la sphère

commune... Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un

observateur froid et caustique... Je ne me souviens pas, pendant mes

dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure

avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils

raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en présence l'un

de l'autre, qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne

pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible.»]

«En général, mon voyage m'a fait un grand bien ou plutôt dix grands

biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, ce qui ne m'était

jamais arrivé. Secondement, j'ai vu qu'on pouvait vivre pour rien; je

puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper,

déjeûner, être bien vêtu, pour douze louis par mois. Troisièmement, j'ai

été convaincu qu'il ne fallait, pour être heureux, quand on a un peu vu

le monde, que du repos.

«Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre

indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci

et Lynn, et au delà de Newmarket, dont Chesterford, d'où je vous écris

ce soir, n'est qu'à cinq lieues.--Adieu, madame; ajoutez à ma lettre

tous mes sentiments pour vous, et vous la rendrez bien longue.

«CONSTANT.»

«Westmoreland.--Patterdale, le 27 août 1787.

«Il y a environ cent mille ans, madame, que je n'ai reçu de vos lettres,

et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J'ai tant couru

à pied, à cheval et de toutes les manières, que je n'ai pu que penser à

vous. Je me trouve très-mal de ce régime, et je veux me remettre à une

nourriture moins creuse. J'espère trouver de vos lettres à Londres, où

je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir

à Colombier[123] dans environ six semaines: cent lieues de plus ou de

moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne

me suis jamais porté: j'ai une espèce de cheval qui me porte aussi

très-bien, quoi qu'il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante

milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lève de bonne heure,

et je n'ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité

de la langueur[124].

[Note 123: Près de Neuchâtel; Mme de Charrière y passait la plus

grande partie de l'année.]

[Note 124: Un des premiers désirs de Benjamin Constant, à son

adolescence, fut de voyager seul, à pied, vivant au jour le jour comme

Jean-Jacques Rousseau; mais il y avait entre l'illustre Genevois et le

gentilhomme vaudois cette différence, que celui-ci trouvait à peu

près partout, grâce à son nom et au crédit de sa famille, des bourses

ouvertes et un accueil que le pauvre Jean-Jacques ne put jamais

rencontrer au début de sa carrière. On vient de voir comment le voyage

pédestre s'est transformé en promenade à cheval. Le jeune Constant

pouvait bien ressentir, grâce à son imprévoyance calculée, une gêne d'un

moment, mais jamais les angoisses de la misère. Sa détresse était plus

ou moins factice.]

«Vous avez tort de douter de l'existence de Patterdale. Il est très-vrai

que ma lettre datée d'ici était une plaisanterie; mais il est aussi

très-vrai que Patterdale est une petite _town_, dans le Westmoreland, et

qu'après un mois de courses en Angleterre, en Écosse, du nord au sud et

du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du

Clackmannan, je suis aujourd'hui et depuis deux jours ici, avec mon

chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à

l'auberge. Je pars demain, et je couche à Keswick, à vingt-quatre milles

d'ici, où je verrai une sorte de peintre, de guide, d'auteur, de poëte,

d'enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je

n'ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et

donner à mes mensonges un air de famille. J'ai griffonné une description

bien longue, parce que je n'ai pas eu le temps de l'abréger, de

Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points,

car je ne sais pas, comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la

relire, où j'ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez

et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité,

qui vaut mille fois mieux que la crédulité d'un autre.

«J'ai quitté l'idée d'un roman en forme. Je suis trop bavard de mon

naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m'impatientaient.

J'aime à parler moi-même, surtout quand vous m'écoutez. J'ai substitué à

ce roman des lettres intitulées _Lettres écrites de Patterdale à Paris

dans l'été de 1787, adressées à madame de C. de Z._ (Mme de Charrière

de Zoel). Cela ne m'oblige à rien. Il y aura une demi-intrigue que je

quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande, et à M. de

Charrière, qui, j'espère, n'a pas oublié son fol ami, le plus grand

secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas, car je

m'attends plus au châtiment de l'obscurité qu'à l'honneur de la

critique. Je n'ai encore écrit que deux lettres; mais, comme j'écris

sans style, sans manière, sans mesure et sans travail, j'écris à trait

de plume...»

«À dix-huit milles de Patterdale, Ambleside, le 31.

«Je suis resté jusqu'au 30 à Patterdale. Je n'ai point encore été à

Keswick. Je n'y serai que ce soir, et j'en partirai demain matin pour

continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du

Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espèce de tempête sur

le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux

milles de ce village. J'ai eu envie de me noyer. L'eau était si noire et

si profonde[125], que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup;

mais j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux

pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne

pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis: le cheval

loué m'en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez

le banquier de mon père. Mes amis n'y sont point. _I'll just trust to

fate_. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer

quelque bonne âme, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi

vivre, et j'irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon

dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là

j'écrirai, je parlementerai, et je me marierai; puis, après tous ces

_rai_, je dirai, comme Pangloss fessé et pendu: «Tout est bien.»

[Note 125: Parodie de ce passage célèbre de _la Nouvelle Héloïse._ «La

roche est escarpée, l'eau est profonde, et je suis au désespoir!...»]

«À quatorze milles d'Ambleside, Kendal, 1er septembre.

«... C'est une singulière lettre que celle-ci, madame,--je ne sais trop

quand elle sera finie,--mais je vous écris, et je ne me lasse pas de ce

plaisir-là comme des autres.--Me voici à trente milles de Keswick, où

j'ai vu mon homme.--J'ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous

écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon

porte-manteau,--et je ne puis le défaire. Je vous l'enverrai de

Manchester, où je coucherai demain;--je vais à grandes journées par

économie et par impatience.--On se fatigue de se fatiguer comme de

se reposer, madame.--Pour varier ma lettre, je vous envoie mon

épitaphe.--Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois, faites

mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la

Chablière[126], et faites-y graver l'inscription suivante;--elle est en

mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que

je serai en vie.--On pardonne bien des choses à un mort, et l'on ne

pardonne rien aux vivants.

[Note 126: Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille

Constant.]

EN MÉMOIRE

D'HENRI-BENJAMIN DE CONSTANT-REBECQUE,

Né à Lausanne en Suisse,

Le 25 nov. 1767[127].

Mort à *** dans le comté

De ***

en Angleterre,

Le septembre 1787.

[Note 127: Benjamin Constant, comme bien des gens, se trompait sur la

date précise de sa naissance. Voici ce qu'on lit dans les registres de

l'état civil de Lausanne: «_Benjamin Constant_, fils de noble

Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des

États-Généraux, et de feu madame Henriette de Chandieu, sa défunte

femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11

novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens, le lendemain de

la mort de madame sa mère.» Ainsi, Benjamin Constant, orphelin de mère,

pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: «Ma naissance fut le premier de

mes malheurs.» On sent trop, en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une

mère leur a manqué.]

Portraits littéraires, Tome III · 第 12 / 77 题