A BRUNSWICK.»

On croit que cette longue lettre est finie; elle ne l'est pas encore.

Benjamin Constant trouve moyen d'y ajouter de plus, aux marges, je l'ai

dit, et aux moindres angles du papier, des _post-scriptum_ de tous

genres, sur les _feuilles_ politiques de Mme de Charrière qu'il attend,

sur la confiance presque absolue qu'elle peut avoir que les lettres ne

seront pas ouvertes à la poste. Mais de tous ces _post-scriptum_, on ne

saurait omettre celui-ci à cause de son extrême importance: «_Flore_ a

soutenu le voyage on ne peut pas mieux; elle n'a point encore accouché,

mais son terme avance. Dites-le à _Jaman._ Je garderai celui de ses

petits qui ressemblera le plus à ce digne chien, et je ne négligerai

rien pour lui donner la noble insolence de son père.»

Certes, une telle lettre, dans toute son étendue, est, à mon sens, le

meilleur témoignage qu'Adolphe, quoi qu'on puisse dire, a été sensible,

qu'il aurait pu l'être, qu'il était surtout parfaitement aimable et

presque bon quand il s'oubliait et se laissait aller à la nature. Une

telle lettre doit lui faire beaucoup pardonner.

Le post-scriptum précédent a tellement sa gravité, qu'il se rattache au

début de la prochaine lettre; il faut se donner encore pendant quelque

espace l'entier spectacle de cette libre pensée qui court, qui s'ébat,

qui se prend atout sujet, qui a en un mot tout le mouvement varié d'une

intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Constant, maintenant

qu'il ne vit plus, n'est pas une chose indifférente. Eh bien! ici,

portes closes, nous l'entendons causer. «Pardonnez-moi _le style

désultoire_ de ma lettre,» écrit-il quelquefois à Mme de Charrière: pour

nous, bien plutôt nous l'en remercions.

«Ce 9 mars.

«_Flore_ a accouché avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble

à _Jaman_, à l'exception des taches noires de cet illustre chien sur le

dos, que son fils n'a pas. Il est tout blanc et n'a de noir que les deux

oreilles. Je l'ai appelé _Jaman_, du nom de son père, et je lui destine

_the most libéral éducation... _

«Je vous prie de m'envoyer le livre de M. Necker[169] par les chariots de

poste, Berne, Bâle, Francfort et Cassel. Il n'y a rien de plus aisé.

Cela me coûtera peut-être un peu de port; mais, comme j'ai beaucoup plus

envie que mes remarques sur cet ouvrage paraissent bientôt que je ne

désire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instamment de me

l'envoyer. Si j'avais votre talent, je vous dirais: Faites brocher le

livre de M. Necker, mettez-le entre deux poids pendant deux heures,

déchirez la couverture et envoyez-la-moi: je la considérerai bien des

deux côtés, je jugerai le livre et j'imprimerai[170].

[Note 169: Le livre de _l'Importance des Idées religieuses_, qui

parut en 1788: il voulait le réfuter, d'après ses idées religieuses ou

antireligieuses à lui.]

[Note 170: Il paraît que Mme de Charrière avait le talent de critiquer

les livres en prenant tout juste la peine d'y jeter les yeux: «J'en

ai lu dix moitiés de pages au moins, disait-elle de je ne sais quel

ouvrage: ainsi, vous ne m'accuserez pas, comme à propos des _Opinions

religieuses_, de juger sur la couverture du livre.»]

«Mais, comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgairement

tout l'ouvrage. L'idée que vous me donnez de prendre occasion

d'esquisser mes propres idées me paraît excellente. Si vous vouliez donc

faire partir le _Necker_ tout de suite, vous me feriez le plus grand

plaisir. Dans six mois il ne sera plus temps, au lieu qu'à présent mes

observations pourraient faire quelque sensation.

«On continue toujours ici à me traiter assez bien. Je dîne presque tous

les jours ou à la cour régnante ou à l'une des deux autres cours. Du

reste, je ne m'amuse ni ne m'ennuie. J'ai fait connaissance, aujourd'hui

10, avec quelques gens de lettres, et je compte profiter de leurs

bibliothèques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands

sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s'attendrissant, en se

divertissant, en s'ennuyant. Leur vivacité ressemble aux courbettes des

chevaux de carrosse de la duchesse: _they are ever puffing and blowing

when they laugh_, et ils croient qu'il faut être hors d'haleine pour

être gai, et hors d'équilibre pour être poli.»

Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drôle histoire

d'un professeur de français, Boutemy, un pédagogue bien arriéré, bien

réfugié, et qui veut faire le Parisien du dernier genre; il est moqué et

drapé sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait à ce jeu-là.

On sait que Mme de Staël écrivait de lui, pendant leurs excursions

et leurs séjours en province: «Le pauvre Schlegel se meurt d'ennui;

Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les bêtes.» Les bêtes et

les sots, il avait appris de bonne heure à en tirer parti et plaisir:

cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matière; mais, à la

façon dont il y débute, on voit qu'il n'en était plus depuis longtemps à

ses premières armes.

«J'ai passé mon après-dînée à faire des visites, et j'avais passé ma

matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C'est le seul

plaisir coûteux que je veuille me permettre; encore ai-je _contrived_

de le rendre aussi peu coûteux que possible: mon cheval, qui n'est pas

mauvais pourtant, ne me coûte que dix louis.

«Pour en revenir à mes visites, l'exactitude allemande m'a bien

tristement diverti: je dis tristement, parce que c'est comme cela qu'on

se divertit dans ce pays. Il y a à la cour un grand et roide jeune

homme, gentilhomme de la chambre comme moi, qui, selon l'humeur froide

et inhospitalière des Brunswickois, m'avait fait une belle révérence et

laissé dans mon coin, sans se soucier de moi, ce que je trouve assez

naturel. Une petite dame d'honneur de la duchesse, parente de ce froid

monsieur, m'ayant pris tout à coup très-vivement sous sa protection,

lui recommanda de me faire faire des connaissances, et de me présenter

partout où il croirait que je pourrais m'amuser. Voilà que le monsieur,

depuis quatre jours, vient tous les jours à quatre heures et demie chez

moi, me dit: «Monsieur, il nous faut faire des visites;» et chapeau bas,

l'épée au côté, le pauvre homme me mène dans cinq ou six maisons où nous

ne sommes d'ordinaire point reçus, grelottant et glissant à chaque pas,

car il continue toujours le matin à neiger, et le reste du jour à geler

à pierre fendre. A six heures et demie, il me remène jusqu'à ma porte et

me dit: «Monsieur, j'aurai l'honneur de _fenir_ vous prendre «_temain_

à quatre heures et _temie_.» Il n'y manque pas, et nous recommençons le

lendemain nos froides et silencieuses expéditions.

«Je reçois une de vos lettres et j'y réponds article par article.

«Vous savez combien j'aime les détails, même des indifférents, et vous

me demandez si votre _heural_ me fatigue. Cette question est sans

exagération la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pensée

ou écrite de votre vie: elle mériterait un long sermon et une plus

longue bouderie; mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre et

trop égoïste pour vous bouder. Si j'étais plus près de vous, vous n'en

seriez pas quitte à si bon marché, et il y a, outre cette hérésie

absurde, bien d'autres choses qui mériteraient un châtiment exemplaire.

Vous êtes comme mon oncle, dont j'ai reçu, en même temps que votre

lettre, une lettre bien aigre-douce, bien ironique, bien sentimentale,

à laquelle j'ai répondu par une lettre de deux pages très-sérieuse,

très-honnête et très-propre à me mettre avec lui sur le pied décent

et poli qui convient entre des gens qui ne s'aiment qu'à leur corps

défendant, pour ne pas être ou ne pas paraître, l'un insensible et un

peu ingrat, l'autre entraîné par son humeur acariâtre;--vous êtes,

dis-je, comme mon oncle. Il ne veut jamais croire que je l'aime: j'ai

eu beau, pendant deux grands mois, le lui dire de la manière la moins

naturelle et la plus empruntée deux fois par jour, il n'en veut rien

croire. Vous venez me faire semblant de croire que votre manière

d'écrire m'ennuie. Vous et mon oncle, mon oncle et vous, vous mériteriez

que je vous répondisse: Vous avez raison. Ce qui me fâche le plus, c'est

que je crois que c'est par air. D'abord, quant à mon oncle, j'en suis

très-sûr. Il fait des phrases sur mon insensibilité. _Vous avez la

bonté_, me dit-il, _de me faire des remerciements et des compliments:

ce n'était pas ce que je souhaitais de vous; nous aurions bien voulu

pouvoir vous inspirer un peu d'amitié, parce que nous en avons beaucoup

pour vous; mais vous n'êtes point obligé de nous la rendre; tout de

même, nous vous aimerons parce que vous êtes aimable; tout de même, nous

nous intéresserons tendrement à vous parce que vous êtes intéressant; je

suis seulement fâché que vous vous soyez cru obligé de nous faire des

remerciements; vous vous êtes donné là un moment d'ennui qui aura ajouté

à votre fatigue; vous aurez maudit les parents et l'opinion des devoirs;

je vous prie de ne pas nous en rendre responsables; nous sommes bien

loin d'exiger et d'attendre rien_. Avouez que voilà une agréable et

amicale correspondance. C'est uniquement pour avoir quelque chose à dire

et un canevas sur lequel broder. Passe encore. Mon oncle et moi nous

aimerions assez à nous aimer, et, comme nous ne le pouvons pas tout

simplement et tout uniment, nous voulons au moins avoir l'air de nous

quereller comme si nous nous aimions: Nous suppléons à la tendresse par

les bouderies et les pointilleries des amants; et comme, à seize ans, je

disais: _Je me tue, donc je m'amuse_[171], mon oncle et moi nous disons:

Nous nous faisons d'amers reproches; les reproches sont quelquefois

tendres, les nôtres ne le sont pas, mais ils pourraient l'être; donc

nous nous aimons très-tendrement.

[Note 171: Autre forme et variante de son refrain favori: ainsi, il ne

s'en faisait faute dès l'âge de seize ans.]

«Mais vous, madame, qui n'avez pas besoin de tordre le col à de pauvres

arguments pour croire à notre amitié, pourquoi me dire: Si mes longs

et minutieux détails vous ennuient...?[172] Vous êtes drôle avec vos

minuties: c'est dommage que vos lettres ne soient pas des résumés de

l'histoire romaine, et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que

n'abrégez-vous la vie d'Alexandre et de César? cela serait amusant et

point minutieux.

[Note 172: Benjamin Constant a bien de la peine à persuader à ses amis

qu'il les aime; ceux-ci pressentent qu'il lui sera impossible de ne pas

leur échapper bientôt. Il s'ennuie si vite, il se distrait si aisément!

Mais peut-être ont-ils tort de le lui dire; il est tel blâme (lui-même

l'a remarqué avec finesse) _qui ne devient juste que parce qu'il fut

prématuré_. Toutes ces pages datées de Brunswick sont autant de pièces

justificatives et explicatives du début d'_Adolphe_.]

«Le 12, à midi.

«J'arrive d'une promenade à cheval où j'ai cru cent fois me casser le

cou. Il gèle toujours plus fort, et toutes les rues sont des mers de

glace. Mon cheval, qui avait peur d'avancer, sautait et se cabrait, tout

en glissant à chaque pas, et, pour comble de malheur, j'ai eu toute la

ville à traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu'on

pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les

rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin, j'ai

erré ce matin au moins une heure et demie dans la ville sur ces rues

glacées, et je ne me suis approché de chez moi qu'en tournoyant. Depuis

les remparts, dont, j'avais fait le tour, voilà comme j'ai été chez moi.

Le cheval est bon au reste, et me servira beaucoup cet été. Il est un

peu vif, mais point ombrageux, et je connais tant de bêtes ombrageuses

et point vives, que ce contraste me prévient en faveur de la mienne plus

que je ne saurais dire[173].

[Note 173: Benjamin revient à diverses reprises sur ce cheval et sur

les mérites qu'il lui trouve: «Mon cheval et mes projets de chevaux

m'amusent et me tiennent lieu des ânes. Ce sont d'excellentes bêtes

que les chevaux; je leur veux tant, tant de bien! ils sont si bonne

compagnie!»]

«A deux heures.

«J'arrive de chez Son Excellence M. le grand-maréchal de la cour,

conseiller privé et principal ministre, le baron de Münchausen, qui m'a

remis ma patente de gentilhomme de la chambre; demain je serai proclamé

en cour, et toutes mes ambitions brunswickoises seront gratifiées....

«Le 13 à minuit.

«J'arrive de la cour où j'ai eu la plus singulière distraction qui ait

jamais eu lieu. J'avais été depuis dix heures du matin en _staat_, tout

galonné, toujours la tête et les épaules en mouvement; et Barbet de cour

était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier

ne l'a été, même quand l'Académie est venue assister à quelque

représentation[174]. Je fis la partie d'un des princes cadets qui

jouait!!! et causait!!! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la

partie, j'oubliai parfaitement que j'étais à Brunswick ou plutôt que

vous n'y étiez pas; je me dis: Je reverrai cette personne (ce qu'il y a

de drôle, c'est que je ne pensais pas directement à vous par votre nom,

mais que je n'avais que l'idée vague d'une personne avec qui j'aimais

à Être, et avec laquelle je me dédommagerais de la contrainte et de la

fatigue de la cour). Cette idée se fortifia, je supportais paisiblement

l'ennui du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute

l'impatience imaginable le moment où je rejoindrais la personne

indéterminée que je désirais si vivement. Tout d'un coup je me demandai:

Mais qui est donc cette personne? Je repassai toutes mes connaissances

ici, et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, avec qui _I

was to unbosom and unburthen myself_ le même soir, était vous, à deux

cent cinquante lieues de l'endroit de mon exil. Je m'étais si fortement

persuadé que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la

cour, que j'eus toute la peine du monde à me rapprivoiser avec l'idée

de notre séparation et de l'immense distance où nous étions l'un de

l'autre. Cette espèce de distraction me prend quelquefois. Quand je me

dis: J'aurai un moment très-ennuyeux, ou je me trouverai dans un petit

embarras, ou j'éprouverai une sensation désagréable, je me réponds: J'ai

une personne avec qui je m'en consolerai bien vite; et puis il se trouve

que je suis à un bout du monde et que vous êtes à l'autre. Bonsoir,

madame, à demain [175].

[Note 174: Ce _Barbet de Colombier_ a tout l'air d'être Mme de

Charrière en personne, qu'il appelle souvent de ce petit nom de

_Barbet_, par allusion sans doute à la fidélité d'amitié qu'ils

s'étaient promise. Mme de Charrière faisait souvent représenter chez

elle de petites comédies de sa composition.]

[Note 175: Tout ceci et ce qui suit est sans doute très-aimable,

très-spirituel, d'un tour infiniment galant et séduisant, mais il y

manque je ne sais quoi pour convaincre. On sent trop qu'au fond il

s'agit, en effet, d'une personne _indéterminée_, qui n'a pas de nom, ou

qui peut en clianger, qui peut être aujourd'hui l'une et demain l'autre.

On conçoit que de si flatteuses paroles n'aient pourtant pas persuadé

celle à laquelle il les adressait. Dans toutes ces lettres, si

gracieuses de ton et si fines de manière, il n'y a, après tout, ni

flamme, ni jeunesse, ni amour, ni même le voile d'illusion et de poésie.

Adolphe eut beau faire, il fut toujours ira peu étranger à ces choses.]

«Vous aurez ri de cette distraction qui m'a fait croire une fois que je

vous retrouverais en sortant de la cour. Elle ne dure pas toujours aussi

longtemps, mais elle me reprend assez fréquemment. Ce soir, en jouant

au loto, j'ai pensé à vous, comme vous le croyez bien. Votre idée s'est

apprivoisée, amalgamée, pour mieux dire, avec la chambre où nous étions,

et, en me déshabillant il y a un moment, je me demandai: Mais qui ai-je

donc trouvé si aimable ce soir chez la duchesse? Et, après un moment, il

se trouva que c'était vous. C'est ainsi qu'à deux cent cinquante lieues

de moi vous contribuez à mon bonheur sans vous en douter, sans le

vouloir[176].--Mille et mille pardons encore une fois de ma vilaine

lettre; mais voyez-y pourtant combien vous me faites de peine par cette

défiance continuelle; pensez à ce que les reproches vagues et répétés

entraînent de gêne, de picoteries, de peines de toute espèce. C'est

comme cela que mon père et moi nous ne sommes jamais bien, et c'est

aussi, je crois, de là que viennent beaucoup de mauvais ménages. On

se reproche vaguement un tort indéterminé; on s'accoutume à se le

reprocher. On ne sait qu'y répondre, et ces reproches séparent et

éloignent plus de maris de leurs femmes et de femmes de leurs maris

que de beaucoup plus grands torts ne pourraient faire. Vous, madame,

devriez-vous avoir avec moi ce ton vulgaire et si affligeant pour moi?

Je vous conjure de me dire quels petits mystères vous me reprochez. Je

conviendrai de tout ce qu'il y aura de vrai, et je ne vous fatiguerai

pas d'une longue justification sur ce qu'il y aura de faux. Je vous

dirai: «Vous vous êtes trompée,» et j'ose espérer que vous me croirez...

[Note 176: Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut

faire douter les coeurs un peu sceptiques.]

«Le 16, au matin.

«... C'est après-demain seulement que vous recevrez ma première lettre.

J'attends ce jour avec impatience, et toujours en me reprochant bien

vivement de ne vous avoir rien écrit plus tôt. Je n'imaginais pas quelle

monstrueuse lacune l'omission de deux courriers faisait à deux cent

cinquante lieues l'un de l'autre. Si vous avez voulu, vous avez pu vous

venger bien cruellement. Avant le 3 (si vous ne m'avez pas écrit avant

la réception de ma lettre), je n'ai rien à espérer de vous. Je vous

avouerai que je trouve bien un peu dur que vous ayez passé tout d'un

coup du charmant _heural_ à une correspondance ordinaire, et que vous

ne commenciez vos lettres qu'en recevant les miennes et pour les faire

partir tout de suite. Si nous nous mettons à attendre mutuellement que

des lettres qui restent douze jours en chemin arrivent, pour nous y

répondre, ce sera une triste et mince consolation pour moi que de

recevoir une fois tous les mois des lettres de trois pages, pendant que

j'espérais en recevoir de six au moins toutes les semaines. Vous devriez

bien me traiter aussi charitablement que le public [177]. Vous lui avez

écrit quinze fois en douze semaines, et vous ne voulez m'écrire que

douze fois par an.--Comme je me suis fait une loi de répondre à tout ce

que vous me dites ou me demandez (loi que j'espère que vous voudrez bien

adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et répondrai à chaque

article comme il se présente... _Vous ne pouvez rien cacher de votre

esprit sans y perdre_, me dites-vous. Eh! qu'est-ce que j'y perdrai,

je vous en prie? J'espère ne jamais passer pour un imbécile; mais, du

reste, que m'importe que l'on dise: _Il afait [178] beaucoup de l'esprit,

ou il afait métiokrement de l'esprit? Croyez-vous qu'en ne paraissant

pas un aigle, je paraîtrai beaucoup au-dessous de tous les oisons

d'alentour? Croyez-vous qu'en me montrant autant aigle que je puis,

j'en sois beaucoup plus recherché par ces oisons? Croyez-vous enfin que

l'opinion que j'ai de moi-même dépende beaucoup de celle que l'on aura

de moi à la cour? Je vous l'ai dit il y a longtemps, je ne veux point

faire sensation, je veux végétailler décemment. Cependant je vous dirai

bien en confidence que je ne suis pas parvenu à un atmosphère bien

_imposant_ [179]. Il y a quelques jours que la duchesse, en parlant du

service de gentilhomme de la chambre, qui ne consiste qu'à faire asseoir

les gens selon leur rang, dans l'absence du grand-maréchal, dit, à mon

grand étonnement et scandale: «Ce sera bien drôle de voir Constant faire

son service.» Que diable y aura-t-il donc de si drôle?...»

[Note 177: L'épigramme s'échappe malgré lui, et il donne un petit coup

de griffe à la femme auteur.]

[Note 178: Il avait, prononcé à l'allemande.]

[Note 179: Il se trompe de genre pour atmosphère, comme le font, au

reste, beaucoup de Français eux-même.]

Au milieu de ces sottes fonctions, de ses ennuis, de ses bavardages

épistolaires, il se remet à l'étude; car, qu'on ne l'oublie pas, l'étude

a toujours ses heures réservées au fond de ces existences qui plus tard

marqueront; il avait entrepris une _Histoire de la Civilisation en

Grèce_, il relit ses classiques sur le conseil de Mme de Charrière,

laquelle les lisait elle-même dans les textes, au moins les latins. La

lettre se termine ainsi par une dernière feuille datée du 17 au matin:

«... J'ai repris mes petits Grecs qui grossissent à vue d'oeil. Quand

ils seront arrivés à grandeur naturelle, je les envoie dans le monde _to

shift for themselves_. J'ai tout plein de ressources; mais, comme je

vous le disais vendredi, je n'en fais que peu d'usage. Suivant votre

conseil, je compte prendre une heure avec un professeur ici pour relire

tous mes classiques. C'est un plaisir de faire quelque chose d'utile que

vous avez conseillé. Adieu, madame. Mille et mille choses à tous ceux

qui veulent bien penser au _diable blanc_ [180]. Le petit _Jaman_ est

superbe, voilà pour Mlle Louise. Les sapins de ce pays-ci sont tordus,

petits et vilains: je ne conseille pas à Mlle Henriette d'envoyer jamais

de traîneau en prendre ici. Adieu, madame. Barbet, le plus aimé qui fut

jamais au monde, adieu.»

[Note 180: C'était apparemment son sobriquet à Colombier.]

Le moment où Benjamin Constant peut réfuter avec une entière sincérité

les petites méfiances de Mme de Charrière et où il continue d'être

pleinement sous le charme du souvenir est si court et si prompt à

s'envoler, que nous donnerons encore quelques pages qui en sont la vive

et bien affectueuse expression.

«Brunswick, ce 19 mars 1788.

«Que béni soit l'instant où mon aimable Barbet est né! Que béni soit

celui où je l'ai connu! Que bénie soit l'influence perfide qui m'a fait

passer deux mois à Colombier et quinze jours chez M. de Leschaux [181]! Le

courrier qui arrive ordinairement le mardi n'est arrivé qu'aujourd'hui,

et, en ne recevant point de lettres de vous hier, je m'étais résigné et

j'attendais vendredi avec crainte et impatience. Jugez de mon plaisir

quand, à mon réveil, mon fidèle de Crousaz [182] m'a présenté le petit

Persée.

[Note 181: Ou Leschot; c'était le docteur qui logeait à côté de

Colombier.]

[Note 182: Son domestique.]

«Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous

remercie si vivement, et je ne sais si ce raisonnement ne mériterait pas

que j'étouffasse ma reconnaissance._ Dans quelques semaines, dans peu

de jours peut-être, vous aurez des habitudes et des occupations avec

lesquelles vous vous passerez très-bien de ces fréquentes lettres._

Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cela veut dire? _Aussi longtemps que

vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à remplir, des

terrains à sonder, des arrangements à prendre, vous aurez besoin de mes

lettres, parce que vous n'aurez pas d'intérêt assez vif pour que vous

m'oubliiez; mais quand vous aurez fait toutes vos visites, que vous

n'aurez plus rien à faire, que votre curiosité, si vous en avez, sera

rassasiée jusqu'au dégoût, que vous saurez d'avance ce qu'on vous dira,

et que votre journée de demain sera la soeur et la jumelle la plus

ressemblante de l'ennuyeuse journée d'aujourd'hui, oh! alors je ne vous

écrirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs de votre manière de

vivre vous tiendront lieu de mon amitié._ Barbet, Barbet, vous êtes bien

aimable et je vous aime bien tendrement; mais vous raisonnez bien mal,

et vos raisonnements me font de la peine pour vous et pour moi.

«Dites-moi un peu, singulière et charmante personne, où tend cette

modestie? Croyez-vous réellement que j'aie tant de penchant à la

confiance et à l'ingratitude qu'au bout de trois ou quatre semaines je

me sois formé quelque douce habitude avec quelque _fraulein_ allemande

ou quelque _hofdame_ qui me tienne lieu de vous et de votre amitié!

Croyez-vous que tant de douceur, de bonté, de charme (je ne puis

exprimer autrement ce que vous avez pour moi) soit aisément remplacé

et aisément oublié? Croyez-vous que, quand même je ne serais point

susceptible d'amitié, quand ce serait sans reconnaissance et sans

tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette

espèce de sympathie qui nous unissait, à l'intérêt que vous preniez à

moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté, je sois assez bête

pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui

circulait, pour ainsi dire, de vous à moi et de moi à vous? Est-ce un

air? est-ce un ton? est-ce pour me dire quelque chose? Je suis porté à

le croire. Entre beaucoup d'amis, les reproches et les doutes reviennent

à mes: _Eh bien! madame?_ c'est pour relever la conversation qui tombe.

Mais en avons-nous besoin? Croyez, madame, que rien ne me fera moins

regretter ni moins désirer votre amitié et notre réunion (voilà une

sotte et singulière phrase; mais vous la comprenez, et je vous demande

pardon du _croyez, madame,_ et de l'équivoque). Rien ne me fera oublier

combien j'ai été heureux près de vous; je ne formerai jamais d'habitude

qui vous rende moins chère, et jamais occupation quelconque ne me

tiendra lieu de vous. C'est pour la dernière fois que je l'écris, parce

que me justifier m'afflige. J'ai un grand plaisir à vous dire: Je vous

aime, mais j'ai encore plus de peine à imaginer que vous en doutez.

Désormais toutes les pages où vous vous livrerez à cette défiance et

à cette modestie d'acquit, je les regarderai comme blanches, et je me

dirai: Mme de Charrière m'aime encore assez pour me faire savoir qu'elle

ne m'a pas oublié entièrement, et pour cela elle a proprement plié une

feuille de papier blanc et l'a cachetée du petit _Persée_; je lui en

suis bien obligé, mais je suis bien fâché qu'elle n'ait rien eu à

m'écrire, et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait

cru devoir m'envoyer.

«Le 20 de mars et le dix-neuvième jour de mon ennuyeuse résidence dans

cet ennuyeux pays.

À dix heures du matin.

«Je travaille à mes petits Grecs de toutes mes forces, et je les trouve,

quelque médiocres qu'ils soient, beaucoup meilleure compagnie que les

gros Allemands qui m'environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs

que vous connaissez; c'est un tout autre plan, un autre point de vue,

d'autres objets à considérer. Ce que vous avez lu n'était qu'une

traduction faite à la hâte pour plaire à mon père, et que je n'avais

jamais revue, lorsqu'il voulut à toute force la faire imprimer[183]. Ce

que je fais sera une histoire de la civilisation graduelle des Grecs

parles colonies égyptiennes, etc., depuis les premières traditions

que nous avons sur la Grèce jusqu'à la destruction de Troie, et une

comparaison des moeurs des Grecs avec les moeurs des Celtes, des

Germains, des Écossais, des Scandinaves, etc. Vous sentez que vos

critiques sur les phrases enchevêtrées me seraient un peu inutiles; mais

je vous enverrai des demi-feuilles bien serrées de mes Grecs actuels

lorsqu'ils seront un peu plus avancés, et je vous demanderai les

critiques les plus sévères: vous garderez les demi-feuilles, parce que

vous aurez ainsi plus présent et plus net l'ensemble de tout l'ouvrage,

et vous ne m'enverrez que les remarques. Je suis très-orgueilleux que

M. Chaillet s'intéresse à quelque chose que je fais, et cet orgueil

me rendra peut-être moins docile, mais non pas moins reconnaissant.

Pourrez-vous m'envoyer le _Necker_? Cela me ferait un bien grand

plaisir. Mais si cela était bien difficile et que cela vous donnât bien

de la peine, ou que cela ne vous plût pas, j'y renoncerais avec regret,

mais sans murmurer...

[Note 183: Benjamin Constant, nous apprend M. Gaullieur, avait

entrepris une traduction de l'_Histoire de la Grèce_, par Gillies

(_History of the ancient Greece, its Colonies and Conquests_); mais,

prévenu par un autre écrivain, comme pour l'_Histoire de la Corse_,

il renonça à son projet. Cependant, pour ne pas perdre entièrement le

_fruit de ses veilles_, comme on dit, il se décida à publier un spécimen

de sa traduction (à Londres, et à Paris chez Lejay, 1787): «Il existe,

dit-il dans sa préface, un autre ouvrage en anglais dont le sujet

n'est pas moins intéressant et dont les vues sont plus vastes et plus

importantes, qui sera désormais l'objet de tous mes efforts; je veux

parler de l'_Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire

romain_, par M. Gibbon. Mais comme il ne faut pas défigurer les

chefs-d'oeuvre des grands maîtres, je veux, avant de me livrer à ce

travail, consulter le public et savoir si mon style et mes connaissances

dans les deux langues pourront y suffire. C'est dans ce dessein, et non

pour être comparé au traducteur de M. Gillies (Carra), que je publie cet

essai.» Cet opuscule, intitulé _Essai sur les Moeurs des temps héroïques

de la Grèce_, est bien certainement la première publication imprimée

de Benjamin Constant. Tous les bibliographes jusqu'ici l'ont ignoré.

Barbier attribue fautivement l'_Essai_ à Cantwell. Quant à la traduction

de Gibbon, Benjamin Constant ne sut pas non plus arriver à temps; il fut

devancé par Leclerc de Sept-Chênes et son royal collaborateur, Louis

XVI; leur premier volume parut en 1788. Gibbon, qui vivait à Lausanne,

avait fort encouragé Benjamin Constant à traduire son livre, et il

regretta beaucoup ce peu de fixité, qui fit manquer le jeune auteur à

une sorte d'engagement envers le public.]

«Le 21.

«Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neuchâtel, dans

une grande assemblée, chez Mme du Peyrou, jouant au _tricette_, ou dans

une assemblée de savants Lausannois, au samedi de Mme de Charrière de

Bavoie, vous n'aurez pas une _adequate idea_ de l'ennui de cette ville.

Il y a quelque chose de si morne dans son aspect même, quelque chose de

si froid dans ses habitants, quelque chose de si languissant dans leur

_intercourse together_, quelque chose de si _unsociable_ dans leur

manière de se voir; ils n'ont ni intrigues de cour, ni intrigues de

coeur, ni intrigues de libertinage; il y a des femmes de la cour qui

couchent avec leurs laquais; il y a des _street-walkers_ qui sont à

l'usage des soldats et des gentilshommes de la cour qui en veulent. Il

y a bien encore des filles entretenues que les Anglais, entre autres,

logent, nourrissent et habillent pour aller tuer le temps; mais toute

cette tuerie de temps est si maussade, c'est avec tant de peine qu'on

parvient à le tuer tout à fait, et il a des moments d'agonie si pénibles

pour son bourreau! Il y a bien aussi tous les quinze jours un opéra

italien, où trois acteurs et trois actrices, dont l'une est borgne et

a une jambe de bois, nous jouent des farces auxquelles personne ne

comprend rien (car il n'y a pas deux personnes qui sachent l'italien

ici). Il y a aussi des remparts où il y a un pied de boue, des fossés où

les égouts de la ville se déchargent des deux côtés, des sentinelles

a chaque pas, et on peut s'y promener et y enfoncer à cheval jusqu'à

mi-jambe. Il y a aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au

pharaon.

«À propos de pharaon, j'y ai joué deux fois: j'ai perdu peu de chose;

mais je crains de m'y laisser entraîner, et, pour prévenir toute

séduction, je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun

jeu de hasard ni de commerce entre hommes d'ici à cinq ans. Vous verrez

tout ce que j'y atteste et tout ce que j'y prends à témoin de ma

résolution. Un engagement où je consens à perdre votre amitié si je le

romps, je ne le violerai sûrement pas[184].

[Note 184: Voici le texte anglais de ce singulier engagement, dont

nous conservons, dit M. Gaullieur, l'original écrit sur une carte (un

valet de coeur), et dûment signé. Pour qui connaît la vie ultérieure

de Benjamin Constant, la pièce a tout son prix: «By all that is

deemed honorable and sacred, by the value I set upon the esteem of my

acquaintance, by the gratitude I owe to my father, by the advantages

of birth, fortune and education, which distinguish a gentleman from

a rogue, a gambler and a blackguard, by the rights I have to the

friendship of _Isabella_ and the share I have in it, I hereby pledge

myself, never to play at any chance game, nor at any game, unless forced

by a lady, from this present date to the 1st of january 1793: which

promise if I break, I confess myself a rascal, a liar, and a villain,

and will tamely submit to be called so by every man that meets

me.--Brunswick, the 19th of march 1788.

«H. B. DE CONSTANT.»]

«Je relis ma lettre, et dans la seconde page je vois un _de toutes mes

forces_, à propos de mes Grecs, qui n'est malheureusement pas tout à

fait vrai. J'y travaille, mais ce n'est pas de toutes mes forces, c'est

languissamment.»

Au sein de cette _Béotie brunswickoise_, comme il l'appelle, Benjamin

Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes

assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l'ami

et le collaborateur de Mirabeau, «ou, pour mieux dire, _le seul auteur_

de l'ouvrage sur la _Monarchie prussienne_;» Mme de Mauvillon elle-même

est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe

ailleurs, il se répand; il s'applique à justifier les reproches de Mme

de Charrière. Il a beau lui écrire encore de profondes et désespérées

tristesses, comme celle-ci: «Je me suis livré à une paresse mélancolique

qui m'empêche de faire des visites, et, quand j'en fais, de parler[185].

En tout je suis (je ne sais si vous ne croirez pas que je vous trompe

pour mes menus plaisirs) très-malheureux. Mais enfin la vie se passe, et

mourir après s'être amusé ou s'être ennuyé dix ou vingt ans, c'est

la même chose. Il y a déjà quarante-quatre jours que je suis ici, et

cinquante-sept que je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura cent

quatorze, ce sera toujours le double de gagné, et le tiers d'une année

_will have been crept through_[186]. Que font, à propos, vos pauvres

petits orangers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils

venus? vivent-ils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux

rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit

triste, languissant, fané[187]...» Il lui dit encore: «Adieu, vous que

j'aime autant que je vous aimais, mais qui avez détruit la douceur que

je trouvais à vous aimer, et qui m'avez arraché les pauvres restes de

bonheur qui me rendaient la vie supportable.» Il cherche pourtant à

retrouver ces pauvres restes et à ne pas tout perdre, quoi qu'il en

dise. L'aveu lui en échappe à la lettre suivante qui est de sept

semaines ou deux mois tout au plus après: «9 juin 1788. Vous demandez

ce que j'ai produit d'effet à la cour: je m'y suis fait quatre ennemis,

entre autres deux A. S. (altesses sérénissimes), par de sottes

plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis fait sept

à huit amis, mais de jeunes filles, une bonne et aimable femme, voilà

tout. Les circonstances ont changé mon goût: à Paris, je cherchais

tous les gens d'un certain âge, parce que je les trouvais instruits et

aimables; ici, les vieux sont ignorants comme les jeunes, et roides de

plus. Je me suis jeté sur la jeunesse, et, _quoi qu'on die_, je ne parle

presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y

pense, tout ceci est indigne de vous et de moi: médire un peu, bâiller

beaucoup, se faire par-ci par-là des ennemis, s'attacher par-ci par-là

quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence et l'obscurité,

voir jour après jour et semaine après semaine passer, _Kammerjunker_[188],

et quoi encore? _Kammerjunker_, quelle occupation! Enfin vous êtes au

fait. _Virginibus puerisque canto_.»

[Note 185: Il est très-certain que, dans cette première partie de sa

vie, Benjamin Constant était volontiers taciturne: ceux qui l'avaient vu

à Lausanne et même à Colombier, et qui le revirent à Paris dans l'été de

1795, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de

conversation dans le salon de Mme de Staël, tenant tête avec entrain et

saillie aux personnages divers et de tous bords qui s'y pressaient. On

peut dire que jusque-là l'air et le stimulant lui manquaient. «On me

demandait hier pourquoi je ne parlais pas, C'est, ai-je répondu, que

rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit, excepté ce que je réponds.»]

[Note 186: Cette habitude qu'a Benjamin Constant d'emprunter à

l'anglais et quelquefois à l'allemand pour relever ses phrases rappelle

ce qu'il dit dans _Adolphe_: «Les idiomes étrangers rajeunissent les

pensées et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour

à tour communes et affectées.» Il use abondamment de la recette. On sent

qu'à cette période de sa vie il est entre trois langues, et comme entre

trois patries; il n'a pas encore fait son choix. Cette facilité de

recourir familièrement à une langue étrangère, dès qu'elle vous offre un

terme à votre convenance, est attrayante, mais elle a son écueil; il en

résulte que, lorsqu'on s'y abandonne, on néglige de faire rendre à une

seule langue tout ce qu'elle pourrait donner.]

[Note 187: Ces dernières paroles pourraient servir d'épigraphe à

_Adolphe_, qui est, en effet, un livre triste et fané, d'une teinte

grise. _Je ne veux rien voir fleurir près de moi!_ le voeu a été

rempli.]

[Note 188: Chambellan.]

Qu'il lui répète, après cela, qu'il l'aime, elle sait ce que ce mot veut

dire; c'est pour d'autres qu'il _chante_ désormais. Les confidences qui

suivent ne lui laisseraient guère d'illusion, si elle était femme à en

garder[189]. Benjamin Constant voit beaucoup dès lors une jeune personne

(Wilhelmina ou _Minna_) attachée à la duchesse régnante, et songe

sérieusement à l'épouser; il mêle d'une façon étrange ces espérances

nouvelles aux souvenirs de fidélité qu'il prétend garder, et il fait du

tout un hommage très-bigarré à Mme de Charrière. Ainsi, après de longs

détails sur sa santé, de plus en plus chétive et nerveuse: «Mon humeur,

écrit-il, comme cela est tout simple, se ressent beaucoup de ces

variations. Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autres

fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une demi-heure. Si

vous voyiez comme Minna me console, me supporte, me plaint, me calme,

vous l'aimeriez. Vous l'aimez déjà, n'est-ce pas? Il y aura bientôt un

an que j'arrivai à pied à huit heures du soir à Colombier, le 3 octobre

1787. J'avais de jolis moments qui m'attendaient sans que je le

susse...» On se demande si c'est sans ironie qu'il poursuit de la sorte,

si un nuage de germanisme, comme il arrive trop souvent en ces liaisons

mixtes d'au delà du Rhin, lui dérobe à lui-même l'indélicatesse de

l'accommodement, ou s'il n'y a pas dans son fait une pointe de cruauté

très-française, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.

[Note 189: Elle en gardait très-peu, il est le premier à l'attester:

«Je veux faire rougir une personne que j'aime de sa disposition

à prendre ma plus simple, ma plus naïve pensée pour un mensonge

prémédité...» Une pensée _naïve_! elle ne pouvait admettre en lui cela.]

On n'a pas les réponses de Mme de Charrière, ou du moins nous n'en avons

sous les yeux que quelques-unes; ces réponses existent pourtant, elles

sont en d'autres mains. Qu'y verrait-on? Nous ne croyons pas nous

tromper ni même deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds

d'indulgence et sous un air d'enjouement, des accents douloureux en

sortiraient. Ces lettres, d'un ton parfaitement vrai, d'une impression

profondément triste, seraient celles, à coup sûr, d'une femme qui parle

avec un coeur généreux et froissé, d'une pauvre personne supérieure à

qui l'esprit, la distinction, la sensibilité, n'ont été qu'un tourment

de plus. Benjamin Constant semble lui-même reconnaître ce qu'elle

souffre lorsque, dans cette lettre où il prodigue de si équivoques

épanchements, il lui échappe de dire à propos des _égards_ qui sont une

triste manière de réparer: «Une cruelle expérience dont je suis bien

fâché que vous soyez la victime m'a trop prouvé que des égards ne

suffisent pas.» Elle souffrait de bien des manières, elle manquait de

secours et d'appui dans ses alentours, elle en venait à douter tout à

fait d'elle-même: «Vous n'avez pas comme moi ces moments où je ne sais

plus seulement si j'ai le sens commun, mais encore faudrait-il être

connue et entendue!» Et faisant allusion à ce qu'elle avait pu espérer

d'être un moment pour lui, elle disait encore: «On ne veut pas seulement

que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heureux, nécessaire

et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion douce et

innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire.»

Certes, Mme de Charrière ne fut jamais pour Benjamin Constant une

Ellénore; elle n'en eut jamais la prétention, je crois; son âge était

trop disproportionné. Elle eut toujours assez de raison pour se dire,

sans avoir besoin que d'autres le lui rappelassent, que si elle avait

su garder, posséder presque durant ces six semaines le jeune M. de

Constant, c'est qu'il était malade, qu'il ne pouvait se distraire

ailleurs, qu'autrement il se serait vite ennuyé. Pourtant le coeur a des

contradictions tellement inexplicables, qu'elle put amèrement souffrir

de voir s'échapper sans retour ce qu'elle n'avait jamais ni espéré ni

réclamé de lui. On peut dire de l'Ellénore de Benjamin Constant comme

de cette Vénus de l'antiquité, qu'elle est encore moins un portrait

particulier qu'un composé de bien des traits, un abrégé de bien des

portraits dont chacun a contribué pour sa part. Mme de Charrière fut

peut-être la première à lui faire entendre, même en l'étouffant, ce

genre de reproche et de plainte, à lui faire comprendre cette souffrance

qui tient à l'inégalité d'un noeud.

C'est à ce moment qu'un grave incident survint dans l'existence de

Benjamin Constant. L'affaire de son père éclata en Hollande; nous avons

déjà indiqué que M. de Constant père, accusé par des officiers de son

régiment, crut devoir, dans le premier instant, se dérober par la fuite

à l'animadversion et aux manoeuvres de ses ennemis. Cette catastrophe

soudaine, dans laquelle Benjamin se montra un fils dévoué et ne songea

plus qu'à défendre l'honneur de son nom, vint troubler et empoisonner

les préliminaires et les premiers mois de son mariage, qui eut lieu au

commencement de 1789. Il fit le voyage de La Haye; il s'y retrouvait

en présence de la famille de Mme de Charrière. Celle-ci lui donna

apparemment quelque conseil trop particulier, elle crut pouvoir toucher,

en amie confiante et sûre, le point douloureux; au lieu de modérer, elle

irrita. Elle reçut de La Haye la lettre la plus étrange, la plus dure,

la plus offensante: «Votre manière mystérieuse d'écrire m'ennuie et me

fatigue; je n'aime pas les sibylles. Il faut parler clair ou se taire;

d'autant plus que j'ai à peine le temps de vous répondre et encore moins

celui de vous deviner. Je n'ai rien à atténuer... La conduite de mon

père, dans toutes ses parties, a été légale, excepté lorsque la force

ouverte l'a écarté d'ici. Dans plusieurs points, elle a été infiniment

méritoire. Si vous me disiez ce qu'on vous a raconté, je pourrais vous

éclairer; mais, avec votre affectation de brièveté que vous croyez si

majestueuse, je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous

ait en sa sainte garde, etc. Ce 14 septembre 1789.» La réponse ou le

projet de réponse qu'elle lui adressait est sous nos yeux, sur le papier

même et au revers de la lettre d'injure: «Faites-moi la grâce de me dire

si vous êtes bien ingrat et bien mauvais, ou si vous n'êtes qu'un peu

fou. Il se pourrait même que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce

cas-là je la compterais pour peu de chose...» Suivent plus de détails

qu'on n'en pourrait désirer. Elle garda cette réponse et ne l'envoya

pas. Au jour de l'an 1790, Benjamin Constant lui récrivit, elle fut

_transportée de plaisir_; la correspondance se rengagea dans les mois

suivants[190]; il était marié, il était occupé à suivre ce procès pour

son père, ses affaires se dérangeaient; il répondait, après avoir reçu

d'elle quelque lettre de clémence et de tristesse: «Votre dernière

lettre m'a fait grand plaisir, un plaisir mêlé d'amertume comme de

raison, un plaisir qui fait dire à chaque mot: _C'est bien dommage!_

Effectivement c'est bien dommage que le sort nous ait si entièrement,

et pour jamais séparés. Il y a entre nous un point de rapprochement

qui aurait surmonté toutes les différences de goûts, de caprices,

d'engouements qui auraient pu s'opposer à notre bonne intelligence;

nous nous serions souvent séparés avec humeur, mais nous nous serions

toujours réunis. C'est bien dommage que vous soyez malheureuse à

Colombier, moi ici; vous malade, moi ruiné; vous mécontente de

l'indifférence, moi indigné contre la faiblesse, et si éloignés l'un

de l'autre que nous ne pouvons mettre ni nos plaintes, ni nos

mécontentements, ni nos dédommagements ensemble. Enfin vous serez

toujours le plus cher et le plus étrange de mes souvenirs. Je suis

heureux par ma femme, je ne puis désirer même de me rapprocher de vous

en m'éloignant d'elle, mais je ne cesserai jamais de dire: C'est bien

dommage! Votre idée me rend toujours une partie de la vivacité que m'ont

ôtée les malheurs, la faiblesse physique, et mon long commerce avec des

gens dont je me défie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me

livre à une chaleur qui étonne ceux qui souvent ne m'en parlent que par

désoeuvrement ou faute de savoir que me dire. À des soupers où je ne dis

pas un mot, si quelqu'un me parle de vous, je deviens tout autre. On dit

que le Prétendant, abruti par le malheur et le vin, ne se réveillait de

sa léthargie que pour parler des infortunes de sa famille... (11 mai

1790).»

[Note 190: Nous avons donné, à la suite de _Caliste_ (édition de

1847), quelques lettres de Mme de Charrière à Benjamin Constant, dont la

première se rapporte à ce moment de reprise.]

Quoi qu'il en soit de cette reprise, qui dure sans interruption pendant

les trois années suivantes, il y a eu, depuis la lettre de La Haye, un

déchirement, un _accroc_ notable dans leur liaison. Si peu idéale, si

peu riche d'illusion qu'on la fasse à aucun moment, elle achève dès

lors de perdre sa lueur, elle se décolore de plus en plus; entre eux, à

partir de ce jour (septembre 1789), comme entre Adolphe et Ellénore, des

mots _irréparables_ avaient été prononcés. Pour l'observateur, pour

le moraliste qui étudie curieusement le fond des caractères, celui

de Benjamin Constant ne se dessine sans doute que mieux; ce _mélange

d'égoïsme et de sensibilité_, qui se combine dans la nature d'Adolphe

pour son malheur et celui des autres, n'est plus désormais masqué par

rien; il se remet à écrire à Mme de Charrière comme à l'esprit le

plus supérieur qu'il connaisse; il lui dit tout et plus que tout, il

s'analyse et se dénonce impitoyablement lui-même, il ne craint plus

d'offenser en elle cette première délicatesse ni même cette pudeur de

l'amitié qu'il a violée une fois; les confidences les plus étranges, les

plus particulières, se multiplient et s'entre-croisent; il sait être

encore aimable, encore touchant par accès, spirituel toujours[191], mais

aussi il ose avoir toute sa sécheresse, tout son ennui désolant; il y

a du cynisme parfois. Et ici ce n'est pas à lui que nous en ferons le

reproche, c'est à elle pour l'avoir permis, pour avoir été philosophe et

de son siècle au point d'oublier combien elle favorisait l'aridité de ce

jeune coeur en se faisant la confidente de son libertinage d'esprit.

[Note 191: La jolie lettre que nous avons donnée précédemment, à

l'appui de ses opinions _anti-religieuses_ d'alors, et où il parle d'un

chevalier de Revel qu'il a vu à La Haye, se rapporte aux premiers temps

de cette reprise (4 juin 1790).]

On n'attend pas des preuves, on a déjà des échantillons. Nous avons hâte

d'arriver à la politique, qui va devenir sa distraction, son recours, et

à laquelle il essaiera de se prendre pour s'étourdir. Comme explication

nécessaire toutefois, comme image complète de sa situation malheureuse

en ces années de Brunswick, il faut savoir que ce premier mariage qu'il

venait de contracter si à la légère tourna le plus fâcheusement du

monde; que, dès juillet 1791, il en était à reconnaître son erreur;

qu'il résumait son sort en deux mots: _l'indifférence, fille du mariage,

la dépendance, fille de la pauvreté_; que l'indifférence bientôt fit

place à la haine; qu'après une année de supplice, il prit le parti de

tout secouer: «On se fait un mérite de soutenir une situation qui ne

convient pas; on dirait que les hommes sont des danseurs de corde.»

Le divorce était dans les lois, il y recourut; ce n'avait été qu'à la

dernière extrémité: «Si elle eût daigné alléger le joug, écrivait-il, je

l'aurais traîné encore; mais jamais que du mépris!... Ah! ce n'est

pas l'esprit qui est une arme, c'est le caractère. J'avais bien plus

d'esprit qu'elle, et elle me foulait aux pieds.» Le procès qui devait

amener le divorce traîna en longueur. Le 25 mars 1793, dans son

impatience d'en finir, il s'écriait: «Hymen! Hymen! Hymen! quel

monstre!» Le 31 mars, six jours après, en apprenant la décision, il

écrivait: «Ils sont rompus, tous mes liens, ceux qui faisaient mon

malheur comme ceux qui faisaient ma consolation, tous, tous! Quelle

étrange faiblesse! Depuis plus d'un an je désirais ce moment, je

soupirais après l'indépendance complète; elle est venue et je frissonne!

je suis comme atterré de la solitude qui m'entoure; je suis effrayé de

ne tenir à rien, moi qui ai tant gémi de tenir à quelque chose...» Ainsi

allait ce triste coeur mobile, ainsi va le pauvre coeur humain.

Il était temps, on le voit, que la politique vînt jeter quelque variété

et quelque ressource, susciter un but, même factice, à travers ces

misères obscures où il se consumait. Il l'aborde du premier jour avec

inconséquence; même avant 89, il est démocrate, il rêve à dix-neuf

ans la république américaine et je ne sais quel âge d'or de pureté et

d'égalité au delà des mers, tandis qu'en attendant il se ruine de toute

façon à Paris, qu'il pratique de son mieux le vers de Voltaire:

Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens,

et mène la vie d'un jeune patricien assez dissolu. Ces inconséquences

sont ordinaires de tout temps; elles l'étaient surtout à la veille de

89. Sa condition à Brunswick ne fait que le rejeter plus avant dans

le mépris des grands et des cours, mais elle n'est guère propre à

lui rendre cette estime sérieuse et ce respect de l'humanité qui est

pourtant le fond de toute politique généreuse et libérale. Son esprit

nous étale tour à tour sur ce point toutes ses vicissitudes: «Je crois

que je me livrerai à la botanique, écrit-il le 17 septembre 1790, ou à

quelque science de faits. La morale et la politique sont trop vagues,

et les hommes trop plats et inconséquents. Tout en prenant cette

résolution, je suis à faire un ouvrage politique qui doit être achevé en

un mois pour de l'argent. Je me suis mis en tête qu'avec les restes de

mon esprit je pourrais payer mes dettes, et j'ai fait avec un libraire

l'accord de lui faire un petit ouvrage d'environ cent pages (anonyme,

comme vous le sentez bien) sur la révolution du Brabant...» Ces projets,

ces ébauches d'ouvrages démocratiques se succèdent rapidement sous sa

plume et occupent ses loisirs de chambellan. Nous le retrouvons occupé

plus sincèrement à réfuter Burke dans la lettre suivante, qui est bien

assez jolie pour être citée en entier; elle est de sa meilleure et de

sa plus voltairienne manière. Il a repris, en l'écrivant, ses _high

spirits_, comme il dit.

«Ce 10 décembre 1790.

«Je relis actuellement les lettres de Voltaire. Savez-vous que ce

Voltaire que vous haïssez était un bon homme au fond, prêtant, donnant,

obligeant, faisant du bien sans cet amour-propre que vous lui reprochez

tant? Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Il s'agit qu'en relisant

sa correspondance, j'ai pensé que j'étais une grande bête et une

très-grande bête de me priver d'un grand plaisir parce que j'ai de

grands chagrins, et de ne plus vous écrire parce que des coquins me

tourmentent. C'est-à-dire que, parce qu'on me fait beaucoup de mal,

je veux m'en faire encore plus, et que parce que j'ai beaucoup

d'afflictions, je veux renoncer à ce qui m'en consolerait. C'est être

trop dupe. Je mène ici une plate vie, et, ce qui est pis que plat,

je suis toujours un pied en l'air, ne sachant s'il ne me faudra pas

retourner à La Haye, pour y répéter à des gens qui ne s'en soucient

guère qu'ils sont des faussaires et des scélérats. Cette perspective

m'empêche de jouir de ma solitude et de mon repos, les deux seuls biens

qui me restent. Elle m'a aussi souvent empêché d'achever des lettres que

j'avais commencées pour vous. Ma table est couverte de ces fragments qui

ont toujours la longueur d'une page, parce qu'alors je suis obligé de

m'arrêter, et quelque chienne d'idée vient à la traverse; je jette ma

lettre, et je ne la reprends plus. Dieu sait si celle-ci sera plus

heureuse. Je le désire de tout mon coeur. Je m'occupe à présent à lire

et à réfuter le livre de Burke contre les _levellers_ français. Il y a

autant d'absurdités que de lignes dans ce fameux livre; aussi a-t-il un

plein succès dans toutes les sociétés anglaises et allemandes. Il défend

la noblesse, et l'exclusion des sectaires, et l'établissement d'une

religion dominante, et autres choses de cette nature. J'ai déjà beaucoup

écrit sur cette apologie des abus, et si le maudit procès de mon père

ne vient pas m'arracher à mon loisir, je pourrais bien pour la première

fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes _Brabançons_[192] se sont en

allés en fumée, comme leurs modèles, et les 50 louis avec eux. Le moment

de l'intérêt et de la curiosité a passé trop vite. Vous ne me paraissez

pas démocrate. Je crois comme vous qu'on ne voit au fond que la fourbe

et la fureur; mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent

les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises de cette

espèce, mettent sur un pied égal toutes les rêveries religieuses, que

celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons

de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des

Vandales. Le genre humain est né sot et mené par des fripons, c'est la

règle; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et

aux Barnave plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil... Je serais bien aise

de revoir Paris, et je me repens fort, quand j'y pense, d'avoir fait

un si sot usage, quand j'y étais, de mon temps, de mon argent et de ma

santé. J'étais, n'en déplaise à vos bontés, un sot personnage alors avec

mes... et mes... etc., etc. (_Il indique deux ou trois noms de femmes_.)

Je suis peut-être aussi sot à présent, mais au moins je ne me pique plus

de veiller, de jouer, de me ruiner, et d'être malade le jour des excès

sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à

l'hôtel de la Chine, dût _Schabaham_[193], qui est au fond une bonne

femme, et Mme Suard, qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, nous

ennuyer quelquefois!... Ma lettre est une assez plate et décousue

lettre, mais mon esprit n'est pas moins plat ni moins décousu. La vie

que je mène m'abrutit. Je deviens d'une paresse inconcevable, et c'est à

force de paresse que je passe d'une idée à l'autre. Je voudrais pouvoir

me donner l'activité de Voltaire. Si j'avais à choisir entre elle et son

génie, je choisirais la première. Peut-être y parviendrai-je quand je

n'aurai plus ni procès ni inquiétudes. Au reste, je m'accroche aux

circonstances pour justifier mes défauts. Quand on est actif, on l'est

dans tous les états, et quand on est aussi paresseux et décousu que je

suis, on l'est aussi dans tous les états. Adieu. Répondez-moi une bonne

longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussière,

mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir

par là, autant vaut-il commencer aussi par là.»

[Note 192: Il s'agit de ce petit ouvrage sur la révolution du Brabant

dont il parlait tout à l'heure.]

[Note 193: Mme Saurin, à laquelle ils avaient donné ce sobriquet.]

Il revient à tout moment sur cette idée du néant des efforts et de la

volonté; il répète de cent façons qu'il n'existe plus. Il y a des jours

(comme dans la lettre précédente) où il le dit avec tant d'esprit et

d'antithèses, que Mme de Charrière a raison de lui répondre qu'elle n'en

croit rien. Il le dit d'autres fois d'un ton de langueur si expressif

et si abandonné[194], avec une obstination d'analyse si désespérante[195],

qu'elle s'effraie pour lui et lui prodigue d'affectueux, de salutaires

conseils: «N'étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de

l'histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite; ne vous embarrassez d'aucun

système; _ne vous alambiquez l'esprit sur rien_, et peu à peu vous vous

retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous.»

[Note 194: «... Si je pouvais m'astreindre à suivre un régime, ma

santé se remettrait, mais l'impossibilité de m'y astreindre fait partie

de ma mauvaise santé; de même que si je pouvais m'occuper de suite à

un ouvrage intéressant, mon esprit reprendrait sa force; mais cette

impossibilité de me livrer à une occupation constante fait partie de la

langueur de mon esprit. J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht

(un ami): _Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et

l'ennui!_ (17 septembre 1790.)»]

[Note 195: «(2 juin 1791.)... Ce n'est pas comme me trouvant dans des

circonstances affligeantes que je me plains de la vie: je suis parvenu

à ce point de désabusement, que je ne saurais que désirer, si tout

dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune

situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le

sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber

le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie... Nous

n'avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un

empire ou pour faire un bon livre, que nous n'en avons pour faire une

promenade ou une partie de whist...»]

Certes, il avait bien de la peine à prendre avec sérieux et d'une

manière un peu suivie à la politique, à l'histoire, et à réfuter Burke

sans faiblir, celui qui écrivait dans le même moment:

«Brunswick, ce 24 décembre 1790.

«... Plus on y pense, et plus on est _at a loss_ de chercher le _cui

bono_ de cette sottise qu'on appelle le monde. Je ne comprends ni le

but, ni l'architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne

magique dont j'ai l'honneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux

quand j'aurai disparu de dessus la sphère étroite et obscure dans

laquelle il plaît à je ne sais quel invisible pouvoir de me faire

danser, bon gré, mal gré? C'est ce que j'ignore; mais j'ai peur qu'il

n'en soit de ce secret comme de celui des francs-maçons, qui n'a de

mérite qu'aux yeux des profanes. Je viens de lire les _Mémoires de

Noailles_, par Millot, ouvrage écrit sagement, un peu longuement, mais

pourtant d'une manière intéressante et philosophique. J'y ai vu que

vingt-quatre millions d'êtres ont beaucoup travaillé pour mettre à la

tête de je ne sais combien de millions de leurs semblables un être comme

eux. J'ai vu qu'aucun de ces vingt-quatre millions d'êtres, ni l'être

qui a été placé à la tête des autres millions, ni ces autres millions

non plus, ne se sont trouvés plus heureux pour avoir réussi dans ce

dessein. Louis XIV est mort détesté, humilié, ruiné; Philippe V,

mélancolique et à peu près fou; les subalternes n'ont pas mieux fini;

et puis voilà à quoi aboutit une suite d'efforts, du sang répandu, des

batailles sans nombre, des travaux de tout genre; et l'homme ne se

met pas une fois pourtant en tête qu'il ne vaut pas la peine de se

tourmenter aujourd'hui quand on doit crever demain. Thompson, l'auteur

des _Saisons_, passait souvent des jours entiers dans son lit, et quand

on lui demandait pourquoi il ne se levait pas: _I see no motive to rise,

man_, répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motifs pour rien dans

ce monde, et je n'ai de goût pour rien.»

Ce qui fait que Benjamin Constant est bien véritablement ce que j'ai

appelé un _girondin_ de nature, un inconséquent qui obéit non pas à des

principes, mais à des instincts, et qui ne cherchera guère jamais dans

les luttes publiques que de plus nobles émotions, c'est qu'il persiste,

au milieu de ces dégoûts et de ces anéantissements, à être libéral et

démocrate quand il est quelque chose. «Que la morale soit vague, que

l'homme soit méchant, faible, sot et vil, et de plus destiné à n'être

que tel,» il le croit très-habituellement, il ose l'écrire, et

pourtant... Voici des pages beaucoup trop démonstratives de ce que nous

avançons:

«Vendredi, ce 6 juillet 1791.

«... La politique, qui est la seule chose qui pique encore un peu

ma faible curiosité, me persuade plus tous les jours ces vérités

affligeantes. Croiriez-vous que les gens les plus violents dans

l'Assemblée nationale, ceux qui affichent le républicanisme le plus

outré, sont de fait vendus à l'Autriche? Merlin, Bazire, Guadet, Chabot,

Vergniaud, le philosophe Condorcet[196], sont soudoyés pour avilir

l'Assemblée, et les démarches incroyables dans lesquelles ils

l'entraînent sont autant de pièges qu'ils lui tendent; ils se

déshonorent pour la déshonorer. Ce Dumouriez que je croyais fol, mais de

bonne foi, est du parti des émigrés. C'est pour quelque argent qu'il

a fait déclarer la guerre, qu'il sacrifie des millions d'hommes.

Ces gueux-là ne sont pas même des scélérats par ambition, ou des

enthousiastes de liberté: ils sont démagogues pour trahir le peuple. Cet

excès d'infamie, dont j'ai vu les preuves, m'a inspiré un tel dégoût,

que je n'entends plus les mots d'humanité, de liberté, de patrie, sans

avoir envie de vomir...»

[Note 196: Il est inutile de remarquer qu'il se trompe au moins pour

quelques-uns de ces noms; il subit l'influence des fausses informations

dont on se repaissait à Brunswick; il va tout à l'heure se rétracter.]

Nous continuons de démontrer le _pour et contre_ en ce grand et mobile

esprit du futur tribun:

«(1792.) Je crois bien qu'à deux cents lieues d'ici l'argument que je

suis à Brunswick fait un effet superbe contre mon prétendu jacobinisme.

Si l'on savait que je ne vais point à la cour, que je ne sors que pour

me promener et pour voir Mme Mauvillon, qu'on ne m'invite jamais, qu'on

ne me fait pas même faire mon service, enfin que je suis ici comme si je

n'y étais pas, et que les démocrates prudents évitent de me voir de peur

de passer pour jacobins, cet argument ferait peut-être moins d'effet...»

«(17 mai 1792.) Si nous parlons de gouvernement, je crois que vous serez

contente de moi. En raisonnement, je suis encore très-démocrate, il

me semble que le sens commun est bien visiblement contre tout autre

système; mais l'expérience est si terriblement contre celui-ci, que

si, dans ce moment, je pouvais faire une révolution contre un certain

gouvernement dont vous savez que nous n'avons guère à nous louer[197], je

ne la ferais pas...»

[Note 197: Celui de Berne.]

On a, sous le Directoire, lancé contre Benjamin Constant, qui venait

de se déclarer républicain en France, une imputation absurde et

calomnieuse: on l'a accusé d'avoir rédigé la Proclamation du duc

de Brunswick; ce sont là de ces inventions de parti comme celle de

l'assassinat d'André Chénier contre Marie-Joseph; c'est ce qu'on appelle

jeter à son adversaire un _chat-en-jambes_[198]. Or nous lisons à la date

du 5 novembre 1792: «Voilà nos armées qui s'en reviennent, non pas comme

elles sont allées... Voilà Longwy et Verdun, ces deux premières et

seules conquêtes, rendues aux Français, et 20,000 hommes et 28 millions

jetés par la fenêtre sans aucun fruit. Quand je dis sans aucun fruit,

je me trompe, car la paix va se faire, au moins entre la Prusse et la

France, et c'est un grand bien... J'espère que le parti de Roland, _qui

est mon idole_, écrasera les Marat, Robespierre, et autres vipères

Parisiennes...»

[Note 198: L'expression est de Michaud l'académicien, très-bon

journaliste, mais qui aussi, comme tel, savait, employer au besoin

contre l'adversaire l'arme de la calomnie. Il appliqua un jour ce mot de

_chat-en-jambes_, précisément à propos de l'accusation forgée par lui

et par les autres écrivains royalistes sous le Directoire contre

Marie-Joseph: «Ah! disait-il en souriant et s'applaudissant, nous lui

avions lâché là un fameux _chat-en-jambes_.» Les Sauvages aussi se

servent sans scrupule de flèches empoisonnées.]

Nous retrouvons là Benjamin Constant revenu à son vrai point; il est

girondin avec Roland, ou plutôt encore avec Vergniaud, avec Louvet,

avec les moins puritains du parti; il abhorre Robespierre; mais, même

lorsqu'il voit celui-ci menaçant, il ne rend pas les armes, il ne dit

pas que tout est perdu: «Je vois beaucoup de mal (4 mai 1792), je vois

une distance immense et de nombreux et profonds abîmes entre le bien et

l'époque actuelle; mais il est sûr que nous marchons. Est-ce vers le

bien? je l'ignore; mais je n'en désespérerai que lorsque nous nous

serons arrêtés au mal.» Remarquez ce _nous_ par lequel il s'associe tout

à fait à la France; il me semble dans tout ceci que le politique, le

tribun se dégage et commence à poindre. Il nous révèle beaucoup trop

pourtant le secret du rôle politique dans le passage suivant. Il s'agit

de je ne sais quel travail dont il avait raconté le projet à Mme de

Charrière:

«Ce 7 juin (1792).

«... Je vous ai déjà marqué que l'insertion ne peut avoir lieu, 1° parce

que l'ouvrage n'est pas fait; 2° parce qu'il ne sera pas de nature à

être inséré. Du reste, nous ne sommes pas du même avis sur les livres,

et nous différons de principe. J'aimerais l'insertion pour la raison

même pour laquelle vous ne l'aimez pas. Croyez-moi, nos doutes, notre

vacillation, toute cette mobilité qui vient, je le crois, de ce que nous

avons plus d'esprit que les autres, sont de grands obstacles au bonheur

dans les relations et à la considération, qui, si elle n'est pas

toujours flatteuse, est toujours utile et très-souvent nécessaire.

Qu'est-ce que la considération? Le suffrage d'un nombre d'individus qui,

chacun pris à part, ne nous paraissent pas valoir la peine de rien faire

pour leur plaire, j'en conviens; mais ces individus sont ceux avec qui

nous avons à vivre. Il faut peut-être les mépriser, mais il faut les

maîtriser, si l'on peut, et il faut pour cela se réunir à ce qui se

rapproche le plus de nos vues, quitte à penser ce qu'on veut, et à le

dire à une personne tout au plus, à vous; car si je ne vous avais

pas, je n'aurais pas mis cette restriction. Nous sommes dans un temps

d'orage, et quand le vent est si fort, le rôle de roseau n'est point

agréable. Le rôle de chêne isolé n'est pas sûr, et je ne suis d'ailleurs

pas un chêne. Je ne veux donc point être moi, mais être ce que sont ceux

qui pensent le plus comme moi, et qui travaillent dans le même sens. Les

partis mitoyens ne valent rien; dans le moment actuel, ils valent moins

que jamais. Voilà ma profession de foi, que j'abrége, parce que je

suis sûr que vous ne serez jamais de mon avis, dont je ne suis guère.

Réservons cette matière pour une conversation; il est impossible de

s'expliquer par lettres. Quant à l'incognito, c'est très-fort mon idée

de le garder. Je serai deviné, soit, mais pas convaincu...»

Ceux qui se laissent éblouir par ces grands rôles sonores et ces

représentations publiques des Gracchus et des tribuns de tous les bords

et de tous les temps ne sauraient trop méditer ces tristes aveux d'un

homme qui, lui aussi, a été une idole et un drapeau. Je ne veux certes

pas dire que tous les personnages qui obtiennent les ovations populaires

soient tels, mais beaucoup le sont, et il y a une grande part de ce

calcul, de cette fiction dans chacun, même dans les meilleurs [199].

[Note 199: Dans cette même lettre, si pleine d'aveux, Benjamin

Constant en fait un autre encore que nous ne pouvons manquer

d'enregistrer au passage, bien qu'il n'ait pas trait à la politique.

Souvent il s'était moqué avec Mme de Charrière de la littérature

allemande; Mme de Charrière, dans sa hardiesse d'idées, avait plutôt

l'esprit français, le tour du XVIIIème siècle; Benjamin Constant visait

déjà au XIXème, et il avait des instincts plus larges, plus flottants,

plus aisément excités à toute nouveauté. «Un sujet de plaisanterie que

nous aurons perdu, c'est la littérature allemande. Je l'ai beaucoup

parcourue depuis mon arrivée. Je vous abandonne leurs poëtes tragiques,

comiques, lyriques, _parce que je n'aime la poésie dans aucune langue_;

mais, pour la philosophie et l'histoire, je les trouve infiniment

supérieurs aux Français et aux Anglais. Ils sont plus instruits, plus

impartiaux, plus exacts, un peu trop diffus, mais presque toujours

justes, vrais, courageux et modérés. Vous sentez que je ne parle que des

écrivains de la première classe.» Mais ce qui est plus vrai que tout,

c'est qu'_il n'aime la poésie en aucune langue_.]

À de certains moments, lui-même il se relève le mieux qu'il peut, il est

tenté de s'améliorer, de croire à l'inspiration morale; il s'écrie (17

mai 1792): «... Une longue et triste expérience m'a convaincu que le

bien seul faisait du bien, et que les déviations ne faisaient que du

mal, et je combats de toutes mes forces cette indifférence pour le vice

et la vertu qui a été le résultat de mon étrange éducation et de ma

plus étrange vie, et la cause de mes maux. Comme elle est opposée à mon

caractère, je la vaincrai facilement. Je suis las d'être égoïste, de

persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai

plus ni l'amour du bien ni la haine du mal. Puisque avec toute cette

affectation d'expérience, de profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je

n'en suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété! Je rouvre

mon âme à toutes les impressions, je veux redevenir confiant, crédule,

enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait

que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout

et me rende le bonheur.»

Ces reprises heureuses, ces secousses de printemps passent vite; ils

retombent, et la fin de cette année 1792 ne nous le livre pas dans une

disposition plus vivante, plus ranimée: il continue de s'analyser en

tous sens et de se dénoncer lui-même. Il se voit à la veille de l'arrêt

de divorce, il est résolu à quitter Brunswick, il flotte entre vingt

projets:

«Brunswick, ce 17 décembre 1792.

«... Je l'ai senti à dix-huit ans, à vingt, à vingt-deux, à vingt-quatre

ans, je le sens à près de vingt-six; je dois, pour le bonheur des autres

et pour le mien, vivre seul; je puis faire de bonnes et fortes actions,

je ne puis pas avoir de bons petits procédés. Les lettres et la

solitude, voilà mon élément. Reste à savoir si j'irai chercher ces biens

dans la tourmente française ou dans quelque retraite bien ignorée. Mes

arrangements pécuniaires seront bientôt faits... Quant à ma vie ici,

elle est insupportable et le devient tous les jours plus. Je perds dix

heures de la journée à la cour, où l'on me déteste, tant parce qu'on me

sait démocrate que parce que j'ai relevé les ridicules de tout le monde,

ce qui les a convaincus que j'étais _un homme sans principes_[200]. Sans

doute tout cela est ma faute. Blasé sur tout, ennuyé de tout, amer,

égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à me tourmenter,

mobile au point d'en passer pour fol, sujet à des accès de mélancolie

qui interrompent tous mes plans, et me font agir, pendant qu'ils

durent, comme si j'avais renoncé à tout; persécuté en outre par les

circonstances extérieures, par mon père à la fois tendre et inquiet,...

par une femme amoureuse d'un jeune étourdi, platoniquement, dit-elle, et

prétendant avoir de l'amitié pour moi; persécuté par toutes les entraves

que les malheurs et les arrangements de mon père ont mises dans mes

affaires, comment voulez-vous que je réussisse, que je plaise, que je

vive?...»

[Note 200: Ce sont exactement les mêmes expressions qu'au début

d'_Adolphe_: «... Je me donnai bientôt par cette conduite une grande

réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté... On disait que

j'étais un homme immoral, un homme peu sûr: deux épithètes heureusement

inventées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce

qu'on ne sait pas.»]

Il deviendrait fastidieux d'assister plus longuement à ces vicissitudes

sans terme, mais on n'aurait pas sondé tout l'homme si nous en avions

moins dit. Nous serons rapide sur ce qui nous reste à parcourir, bien

que les ressources de cette correspondance ne soient pas moindres en

avançant et qu'elles renaissent volontiers à chaque page. Nous trouvons

Benjamin Constant à Lausanne, en juin 93; il y revint avec une véritable

joie; il s'étonnait de se sentir attiré vers ce beau lac et vers ces

montagnes. «Il serait singulier, disait-il, et pourtant je le crois

presque, que moi qui ai toujours mis une sorte de vanité à détester mon

pays, je fusse atteint du _heimweh_[201].» Il revoit tout d'abord Mme de

Charrière; mais l'idéal des jours anciens ne se recommence jamais; ce

rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles, des

explications, des refroidissements à perte de vue; on assiste aux

derniers sanglots d'une amitié vive qui s'éteint, ou, pour parler plus

poliment, qui s'apaise pour se régler finalement dans une affectueuse

indifférence. Il revoit sa famille, ses tantes et ses cousines, qui le

traitent comme un très-jeune homme sans conséquence; il les laisse

dire et les raille; il raille les Lausannois comme il a fait les

Brunswickois; il ne ménage pas à la rencontre les émigrés français qu'il

trouve installés partout comme chez eux: aucun de leurs ridicules ne

lui échappe, et il n'a pas de peine à se garantir de leurs opinions. Sa

ligne girondine s'établit et se dessine de plus en plus: il s'obstine

à croire une république possible sans la Terreur, et il ne veut des

recettes de restauration à aucun prix. Les Mallet du Pan, les Ferrand,

ne sont en rien ses hommes, et plus d'une de ses lettres s'exprime sur

leur compte assez plaisamment[202]. Pressé pourtant, persécuté de nouveau

par sa famille, il repart en novembre pour cet éternel Brunswick. Arrêté

à la frontière allemande par les opérations militaires, il est heureux

d'un prétexte et s'en revient. Il ne se remet en route pour l'Allemagne

qu'en avril 1794, et arrive encore une fois à sa destination; mais cette

condition de domesticité princière lui est devenue trop insupportable,

il jette sa clef de chambellan, et le voilà décidément libre et de

retour à Lausanne dans l'été de cette même année. C'est durant ce

dernier séjour seulement, le 19 septembre, qu'il rencontre pour la

première fois Mme de Staël, ou du moins qu'il fait connaissance avec

elle. Il avait conçu quelques préventions contre sa personne, contre

son genre d'esprit, et obéissait en cela aux suggestions de Mme de

Charrière, qui était alors en froid avec _l'ambassadrice_, comme elle

l'appelait[203]. Une lettre de Benjamin Constant à Mme de Charrière,

publiée par la _Revue Suisse_[204], a donné le récit de cette première

rencontre, de ces premiers entretiens; il ne s'y montre pas encore

revenu de ses impressions antérieures: «30 septembre 1794... Mon voyage

de Coppet a assez bien réussi. Je n'y ai pas trouvé Mme de Staël, mais

l'ai rattrapée en route, me suis mis dans sa voiture, et ai fait le

chemin de Nyon ici (à Lausanne) avec elle, ai soupé, déjeuné, dîné,

soupé, puis encore déjeuné avec elle, de sorte que je l'ai bien vue et

surtout entendue. Il me semble que vous la jugez un peu sévèrement.

Je la crois très-active, très-imprudente, très-parlante, mais bonne,

confiante, et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas

uniquement une machine parlante, c'est le vif intérêt qu'elle prend à

ceux qu'elle a connus et qui souffrent, Elle vient de réussir, après

trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire

sortir de France une femme, son ennemie, pendant qu'elle était à Paris,

et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes

les manières. C'est là plus que du partage. Je crois que son activité

est un besoin autant et plus qu'un mérite; mais elle l'emploie à faire

du bien...» Ce qu'il y a d'injuste, de restrictif dans ce premier récit

se corrige généreusement, trois semaines après, dans la lettre suivante,

qui nous rend son impression tout entière, et qui mérite d'être connue,

parce qu'elle a en elle un accent d'élévation et de franchise auquel

tout ce qui précède nous a peu accoutumés, parce qu'aussi elle

représente avec magnificence et précision, en face d'une personne

incrédule, ce que presque tous ceux qui ont approché Mme de Staël ont

éprouvé. Qu'on ne demande pas au témoin qui parle d'elle d'être tout à

fait impartial, car on n'était plus impartial dès qu'on l'avait beaucoup

vue et entendue.

[Note 201: Le mal du pays.]

[Note 202: «Je ne comprends pas bien, écrit-il, ce que vous voulez

dire par votre _incertitude_ entre Ferrand et Mallet. Je suis

très-décidé, moi, et le choix ne m'embarrasse pas, car je ne veux ni de

l'un ni de l'autre. Grâce au ciel, le plan de Ferrand est inexécutable.

Si par le malade vous entendez la royauté, le clergé, la noblesse, les

riches, je crois bien que l'émétique de Ferrand peut seul les tirer

d'affaire; mais je ne suis pas fâché qu'il n'y ait pas d'émétique à

avoir. Je ne sais pas quel est le plan de Mallet. Peut-être est-ce ma

faute. Je sais qu'en détail il conseille une annonce de modération,

_fût-ce_, dit-il, _par prudence!_ mots qui ont un grand sens, mais qui

certes ne sont pas prudents. Enfin je désire que Mallet et Ferrand,

Ferrand et Mallet, soient oubliés, la Convention bientôt détruite, et

la république paisible. Si alors de nouveaux Marat, Robespierre, etc.,

etc., viennent la troubler et qu'ils ne soient pas aussitôt écrasés

qu'aperçus, j'abandonne l'humanité et j'abjure le nom d'homme.»]

[Note 203: On trouve dans l'édition de _Caliste_ (Paris, 1845), à la

fin du volume, quelques lettres tout aimables de Mme de Staël à Mme de

Charrière, qui prouvent bien que la froideur entre elles deux vint d'un

seul côté.]

[Note 204: N° du 15 mars 1844.]

«Lausanne, ce 21 octobre 1794.

«... Il m'est impossible d'être aussi complaisant pour vous sur le

chapitre de Mme de Staël que sur celui de M. Delaroche. Je ne puis

trouver malaisé de lui _jeter_, comme vous dites, quelques éloges.

Au contraire, depuis que je la connais mieux, je trouve une grande

difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges, et à ne pas

donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon

admiration. J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes

et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance

aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse

aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de

simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que

j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait

pu être un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la

première. Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation

intime que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous

ni moi ne pensions; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir

que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention

ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit.

Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre

peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le

connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»

Ce qui frappe d'abord ici, c'est combien le ton diffère de celui de tant

de pages précédentes: on entre dans une sphère nouvelle; il y a dignité,

élévation. Le dirai-je? ces qualités sont précisément ce qui manquait

à la relation de Benjamin Constant et de Mme de Charrière. L'excès

d'analyse, la facilité de médisance et d'ironie, une habitude

d'incrédulité et d'épicuréisme, venaient corrompre à tout instant ce que

cette influence pouvait avoir d'affectueux et de bon; Mme de Charrière

était le XVIIIème siècle en personne pour Benjamin Constant; il rompit à

un certain moment avec elle et avec lui. Homme singulier, esprit aussi

distingué que malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote

longtemps sans patrie, initiateur et novateur jeté entre deux siècles,

tenant à l'un, à l'ancien, par les racines, hélas! et par les moeurs,

visant au nouveau par la tête et par les tentatives, il fut heureux qu'à

une heure décisive, un génie cordial et puissant, le génie de l'avenir

en quelque sorte, lui apparût, lui apprît le sentiment, si absent

jusqu'alors, de l'admiration, et le tirât des lentes et misérables

agonies où il se traînait. Il eût été guéri à coup sûr par ce

bienfaisant génie, s'il eût pu l'être; il fut convié du moins et associé

aux nobles efforts; il put se créer et poursuivre le fantôme, parfois

attachant, d'une haute et publique destinée.

Les opinions politiques de Benjamin Constant durant cette fin d'année

1794 se poussent, s'acheminent de plus en plus dans le sens indiqué, et

concordent parfaitement avec celles qu'il produira deux ans plus tard,

en 96, dans ses premières brochures:

«La politique française, écrit-il agréablement à Mme de Charrière (14

octobre 1794), s'adoucit d'une manière étonnante. Je suis devenu tout

à fait talliéniste, et c'est avec plaisir que je vois le parti modéré

prendre un ascendant décidé sur les jacobins. Dubois-Crancé, en

promettant la paix dans un mois, si l'unanimité pouvait se rétablir dans

l'assemblée, et Bourdon de l'Oise, en appelant la noblesse une classe

malheureuse et opprimée qui a eu des torts, mais qui doit s'attacher à

la république, oublier ses ressentiments, reprendre de l'énergie, m'ont

fait une impression beaucoup plus douce que je ne l'aurais attendu d'un

démocrate défiant et féroce tel que je me piquais de l'être. Je sens que

je me modérantise, et il faudra que vous me proposiez anodinement une

petite contre-révolution pour me remettre à la hauteur des principes...

Si la paix se fait, comme je le parie, et que la république tienne,

comme je le désire, je ne sais si mon voyage en Allemagne ne sera pas

dérangé de cette affaire-là, et si je n'irai pas voir, au lieu des

stupides Brunswickois et des pesants Hambourgeois, les nouveaux

républicains;

Portraits littéraires, Tome III · 第 14 / 77 题