«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si

persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette

heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai

découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne

m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si

obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous

avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par

vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs

raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer

d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je

vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le

monde...»

Et plus loin, sur la _division à l'infini_:

«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens

que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»

Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui

l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le

chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:

«J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés

dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier

savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient

quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes

outrés et qui le dégoûtoient même par intervalles des connoissances

solides[38]... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à

M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens

du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils

voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est

peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval.

Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque génie

extraordinaire pour les mathématiques, et j'ai appris de M. des

Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les _méchaniques_, ce

que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans

sa lettre: c'est qu'étant grand joueur, il donna les premières

ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles

pensées de _alea_ de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...»

[Note 38: La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la

conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son _spiritualisme

outré_. Le chevalier de Méré, qui était du Poitou comme le duc de

Roannez, avait dû connaître, par cette relation, Pascal, alors lancé

dans le monde (1651-1654).--Sur ces rapports de, Pascal et de Méré, M.

F. Collet a écrit un ingénieux article (dans la Revue, _la Liberté de

penser_, 15 février 1848); mais la conjecture qu'il émet me paraît

très-sujette à contestation, et elle reste, à mes yeux, tort douteuse.]

Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit

contre la _division à l'infini_, se juge lui-même, et qu'un tel homme,

évidemment, était beaucoup trop occupé des _agréments_ du monde visible

pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure

intelligence[39]. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de

ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas

croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne

des esprits _fins_ par opposition aux esprits _géométriques_, de ces

«esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les

choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de

définition en apparence stérile et ne peuvent avoir la patience de

descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et

d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.»

On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du

chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous

prétexte qu'un coup d'oeil habile suffît à tout[40].

[Note 39: _Leibnitii Opera omnia_, au tome II, page 92.]

[Note 40: «Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a

été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on

dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit

bien.» (Seconde _Conversation_ du chevalier de Méré avec le maréchal de

Clérembaut.)]

Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en

écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec Mme de Maintenon, qu'il

avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son _écolière_. Il l'avait

connue jeune, lorsqu'elle était Mlle d'Aubigné, et l'avait aussitôt

estimée à son prix. Il s'était même appliqué à la former au monde, car

c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût

dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay, à instruire et à

_documenter_ quelqu'un sur les grâces. La _jeune Indienne_, comme il

l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus

tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à Mme

de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner

Louis XIV:

«En vérité, madame, lui écrivait-il, il seroit bien mal aisé

d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer

constamment ceux qui n'y sont de rien, quand ce seroit les plus

honnêtes gens qu'on ait jamais vus. Il ne faut attendre que d'une

vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que

j'avois l'honneur de de vous approcher, je m'apercevois que vous

saviez toujours distinguer le vrai mérite parmi de certaines choses

brillantes qui ne dépendent que de la fortune, et cela me fait

espérer que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends de

vous écrire. Je pense avoir été le premier qui vous ai donné de

bonnes leçons [41]... Je me souviens que je vous instruisois à vous

rendre aimable, et que dès lors vous ne l'étiez que trop pour

moi...»

[Note 41: Le chevalier oublie ici un de ses préceptes les plus

essentiels, car il a dit: «Un jeune homme, pour apprendre à chanter, à

danser, à monter à cheval, à voltiger ou à faire des armes, peut choisir

de ces maîtres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils

excellent dans leur métier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans

rougir. Il n'en est pas ainsi de cette qualité si rare; on se doit

bien garder de dire qu'on est honnête homme, quand on le seroit du

consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces

excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'en voit point qui se vantent

de l'être.» (Discours _de la vraie Honnêteté_, Oeuvres posthumes.)]

On a voulu voir dans la suite de la lettre une façon détournée de

demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine

là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête

homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du

contre-temps pour aller faire la leçon à Pascal sur la géométrie, et

pour avoir l'air (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à Mme de

Maintenon vers l'année 1680.

Quand l'abbé Nadal publia, en 1700, les _Oeuvres posthumes_ du

chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et l'humble

Esther siégeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnête

éditeur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour

cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les

rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les

plus considérables qui étaient de l'intimité de M. de Méré, l'abbé Nadal

continue en ces termes:

«C'étoit là toute sa société, si on ose y ajouter encore une

personne illustre dont le nom emporte toutes les idées les plus

sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'âme et de tant

d'autres qualités qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que

la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne

fit-elle naître d'admiration plus vive que la sienne. _Elle a été

l'objet de ses méditations dans sa retraite; on la retrouve partout

dans ses idées_. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que

l'éloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur

d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouvé la source de ces

bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»

C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance;

cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les _Lettres_ publiées en

1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître

plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons[42].

Je n'ai pas dissimulé les torts et infime les petits ridicules du

chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant à ses

mérites; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible

plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a

pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait

un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres.

N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont

on rencontre de telles pensées à chaque page?

[Note 42: Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous

paraît si étrange de ton, il savait très-bien indiquer le côté faible

de Mme de Maintenon, lui dénoncer cet oubli où on l'accusait de laisser

tomber insensiblement ses relations du passé: «On s'imagine que vos

anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort

assurée.» Il l'avertit qu'on lui reprochait à la cour de n'aimer à

favoriser que des gens déjà élevés et par eux-mêmes en faveur. En même

temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attaché

malgré tout: «Si cela vous paroît peu vraisemblable à cause que vous

m'avez extrêmement négligé, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos

merveilleuses qualités qui font tant de bruit, vous en avez une que je

regarde comme un enchantement: c'est que les gens de bon goût qui vous

ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous

usiez pour vous en défaire, et j'en suis un fidèle témoin.» Tout cela

est finement observé et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne

connaîtrait pas bien Mme de Maintenon et surtout Mlle d'Aubigné, «belle

et _d'une beauté qui plaît toujours_, douce, secrète, fidèle, modeste,

intelligente...,» si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38e, 6le,

48e, etc.) Je serais étonné si ce n'était pas d'elle aussi qu'il veut

parler: «Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie...»

(Page 152 des _Oeuvres posthumes_.) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu

sûr, a _romancé_ selon son usage le chapitre où figure le chevalier; il

est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne

remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.]

«On n'est plus du monde quand on commence à le bien connoître; au moins

le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin.»

«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien

servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et se

communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il

ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme

s'en mêle.»

«Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en

aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et

de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours

quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.»

«On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et

les faux agréments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par là,

ce n'est pas être dégoûté comme un malade, mais juger bien de tout ce

qui se présente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et

quelquefois plus droit que les réflexions.»

«Il faut, si l'on m'en croit, aller partout où mène le génie, sans autre

division ni distinction que celle du bon sens.»

«Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait

bien jouer, et qui se défie d'avoir de la grâce ne l'a jamais bonne.»

«Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y

plaire, et ne s'en pas ennuyer.»

«Ce qui languit ne réjouit pas, et quand on n'est touché de rien,

quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'être.»

«La plupart des gens avancés en âge aiment bien à dire qu'ils ne sont

plus bons à rien, pour insinuer que leur jeunesse étoit quelque chose de

rare.»

Cet _honnête homme_ que le chevalier veut former, et qui est comme

un idéal qui le fuit (car l'ordre de société que ce soin suppose

se dérobait dès lors à chaque instant), lui fournit pourtant une

inépuisable matière à des observations nobles, délices, neuves, parfois

singulières et philosophiques aussi. Comme, selon lui, le propre de

l'_honnête homme_ est de n'avoir point de métier ni de profession, il

pensait que la cour de France était surtout un théâtre favorable à le

produire: «car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit

connue, disait-il, et elle se montre souvent si tranquille que les

meilleurs ouvriers n'ont rien à faire qu'à se reposer.» Ce parfait

loisir constitue véritablement le climat propice: être capable de tout

et n'avoir à s'appliquer à rien, c'est la plus belle condition pour

le jeu complet des facultés aimables: «Il y a toujours eu de certains

fainéants sans métier, mais qui n'étoient pas sans mérite, et qui ne

songeoient qu'à bien vivre et qu'à se produire de bon air.» Et ce mot

de _fainéants_ n'a rien de défavorable dans l'acception, car «ce sont

d'ordinaire, comme il les définit bien délicatement, des _esprits doux_

et des _coeurs tendres_, des gens fiers et civils, hardis et modestes,

qui ne sont ni avares ni ambitieux, qui ne s'empressent pas pour

gouverner et pour tenir la première place auprès des rois: ils n'ont

guère pour but que d'apporter la joie partout[43], et leur plus grand

soin ne tend qu'à mériter de l'estime et qu'à se faire aimer.» Voilà

les _fainéants_ du chevalier. Être ce qu'on appelle _affairé_, c'est là

proprement la mort de l'honnête homme. M. Colbert, par exemple, était

affairé, et de nos jours, hélas! chacun ne ressemble-t-il pas plus ou

moins en cela à M. Colbert[44]?

[Note 43: Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons

mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Méré les

exclut nommément), mais une joie légère et insinuante.]

[Note 44: M. Colbert était tel, occupé et le paraissant; mais le fils

de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout concilier!

On se rappelle ces vers de Chaulieu parlant de son rêve d'Élysée:

Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau,

Je revois Seignelai, je retrouve Béthune,

Esprits supérieurs en qui la volupté

Ne déroba jamais rien à l'habileté,

Dignes de plus de vie et de plus de fortune.

Seignelai, Béthune, M. de Lionne, on les reconnaît _honnêtes gens_

jusque dans les affaires; ils portent le poids légèrement, et, à les

voir, rien ne paraît.]

Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre

part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agréable, agréable aux

autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à

ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger

de plaire, même à ses ennemis, quand il les rencontre: «car celui qui

croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux

autres.»--«Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer;

mais ni l'honneur, ni la vérité, ni le bien de ceux qui les écoutent,

ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte.» Ah! que

cette vue sordide est bien loin du coeur du véritable honnête homme! Ne

rien faire que par intérêt, même en ces choses légères, ne pas savoir

être aimable, même gratuitement et en pure perte, M. de Méré appelle

cela les _mauvaises moeurs_. Qu'aurait-il pensé de N., qui a tant

d'esprit et qui se croit si moral, mais qui dès sa jeunesse, et jusque

dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnête homme

est plus généreux; il cherche à plaire partout et à tous, même aux

moindres que lui, et sans intérêt. Qui n'a rencontré dans le monde,

depuis qu'on n'a plus le loisir d'y être parfaitement _honnête homme_,

de ces gens qui sont charmants avec vous le soir, à condition d'être

brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin

qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnaître? Ces procédés-là

(qui sont déjà les procédés américains) n'entrent pas dans l'idée du

chevalier: au fond d'un désert comme au milieu de la cour, à l'écart, à

l'improviste, à chaque heure, son honnête homme est le même, car il a

son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honnêteté est indépendante

de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrête pas

chez les autres; elle n'est dépaysée nulle part: «Un honnête homme de

_grande vue_ est si peu sujet aux préventions que, si un Indien d'un

rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne

perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que

la vérité se montre, un esprit raisonnable se plaît à la reconnoître,

et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier

s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre

s'élève jusqu'à n'être qu'une forme du _bene beateque vivere_ des sages;

son honnêteté n'est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses

charmes, et il a le droit de s'écrier: «Je ne comprends rien sous le

ciel au-dessus de l'honnêteté: c'est la quintessence de toutes les

vertus.»

Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre

l'_honnête homme_ et le _galant homme_? Le chevalier va vous le dire.

Un galant homme a de certains agréments qu'un honnête homme n'a pas

toujours; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu'il

s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout à fait honnête

homme _que les dames ne s'en soient mêlées_; cela est encore plus vrai

du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse;

prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme

un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu'un honnête homme

un peu plus brillant ou plus enjoué qu'à son ordinaire, un honnête homme

dans sa fleur.

On confond quelquefois le _bon air_ avec l'_agrément_; il y a pourtant

_beaucoup_ de différence. «Le bon air, dit le chevalier, se montre

d'abord, il est plus régulier et plus dans l'ordre. L'agrément est plus

flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies

plus secrètes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrément plus

d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire

n'ont pas le bon air, ni même de certains agréments de maître.» Le

chevalier revient plus d'une fois sur cette idée que «ce qu'on appelle

le goût bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens, à moins qu'ils

n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y

élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à

ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu.

Il est besoin, selon une expression heureuse, de _faire l'esprit_, de

faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain _usé_ pour

acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout

celles qui sont dignes d'avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien

des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de

Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne,

hormis les _mains_: «Et la belle se consoloit de ce que le temps de les

avoir blanches n'étoit pas encore venu.»

A cet égard, tout épicurien qu'il se montre en bien des endroits, le

chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont,

les Hamilton, ces voluptueux rompus à l'art de plaire. Lui qui

nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de

l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée

morale, la question délicate et périlleuse: «A quel prix le goût se

perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux?» Mais,

dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons

conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à

montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que

celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à

trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est

trop prompt à leur jeter son coeur à la tête, et on leur en dit plus

d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent

qu'elles n'en veulent: «On ne leur donne pas le loisir de pouvoir

souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se

trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce

plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plaît guère à recevoir

ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on

s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour

le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de

Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de

douce et puissante lenteur?

Le chevalier sait bien l'antiquité latine et grecque; il en parle

très-volontiers, d'une manière qui nous paraît bien d'abord un peu

étrange, car il l'accommode, bon gré mal gré, à ses façons modernes;

pourtant il y a de quoi profiter à l'entendre. Comme il cherche partout

des honnêtes gens, il s'est avisé de découvrir que le premier en date

était Ulysse: «Il connoissoit le monde, comme Homère en parle, dit-il;

mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture.» Puis vient

Alcibiade, autre honnête homme selon Platon. On est tout étonné de le

voir prendre sérieusement à partie Alexandre, et le morigéner en deux ou

trois circonstances, comme civil et galant hors de propos[45]; il essaye

tout aussitôt de se justifier de l'étrange idée: «Que si l'on m'allègue

que c'étoit la bienséance de ce temps-là, ce n'est rien à dire; les

grâces d'un siècle sont celles de tous les temps. On s'y connoissoit

alors à peu près comme aujourd'hui, tantôt plus, tantôt moins, selon les

cours et les personnes; car le monde ne va ni ne vient, et ne fait

que tourner.» L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce

passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les grâces, et surtout

les bienséances, restent-elles les mêmes? Voilà ce qui ne saurait se

soutenir, à moins d'être entiché; et, s'il est de certaines grâces

naturelles et vraies qui, après des éclipses de goût, se maintiennent

éternellement belles et restent jeunes toujours, sont-ce de ces grâces

comme il l'entend, lui le bel-esprit et le raffiné?

[Note 45: De même pour Scipion, de qui il a dit: «Je trouve Scipion

si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherché pour un homme

de bonne compagnie.» (_Oeuvres posthumes_, page 63). Et sur Virgile,

_qui écrivoit plus en poëte qu'en galant homme_, voir la lettre 22e à

Costar.]

Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la

pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote: «Il y a longtemps que les hommes

ont trouvé ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir.» Il avait

assez d'étendue et de sagacité d'esprit pour deviner, chez ces hommes de

l'antiquité, ceux qui réalisaient en eux quelque chose de l'idée subtile

qu'il se faisait. En un sens, Pétrone et César lui paraissaient avec

raison de vrais honnêtes gens, et ce Ménon le Thessalien, dont parle

Xénophon dans sa _Retraite_, personnage qui avait tous les vices,

surtout la fausseté, qui croyait exactement que la parole a été donnée

pour déguiser sa pensée, même entre amis, et qui regardait tout net les

gens vrais comme des êtres _sans éducation_[46], ce Ménon si avancé en

moeurs lui eût paru un faux honnête homme et un _roué_ de ce temps-là.

Mais le travers était de vouloir suivre dans le détail ce qui ne

se laissait entrevoir que dans un aperçu rapide. Le chevalier, en

vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir à son idée

d'_honnête homme_ une métamorphose graduelle qui le menait jusqu'à y

comprendre tous les sages, Platon, Pythagore lui-même. A force d'y

voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les coeurs

farouches, peu s'en faut qu'il n'y ait fait entrer Orphée. Il était

tombé évidemment dans la confusion.

Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et

quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux Romains un

faux air de _Clélie_, il s'y trouve une connaissance incontestable du

fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait

très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans

d'alors qui, pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les

Gaulois des barbares, n'avait pas craint de décider que César était _peu

cavalier_. Pour lui, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont

il marque ainsi la physionomie:

«On sent son mérite et sa grandeur aux plus petites choses qu'il

dit, non pas à parler pompeusement, au contraire sa manière est

simple et sans parure, mais à je ne sais quoi de pur et de noble

qui vient, de la bonne nourriture[47] et de la hauteur du génie. Ces

maîtres du monde, qui sont comme au-dessus de la fortune, ne

regardent qu'indifféremment la plupart des choses que nous admirons,

et, parce qu'ils en sont peu touchés, ils n'en parlent que

négligemment. Dans un endroit où il raconte qu'il y eut deux

ou trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre,

combattant contre celles de Pompée: On croit, dit-il, que c'étoit

fait de César, si Pompée eût su vaincre. Cette victoire eût décidé

de l'empire romain. Et, voilà bien peu de mots, et bien simples,

pour une si grande chose.--César étoit né avec deux passions

violentes: la gloire et l'amour, qui l'entraînoient comme deux

torrents[48]...»

[Note 46: [Grec: Tôn apaideutôn]: la noble chose que les Grecs

appelaient [Grec: paideia], et dont ils étaient si fiers, est bien, en

effet ce qui constituait chez eux l'_honnête homme_, pour parler le

style de notre sujet.]

[Note 47: _Nourriture_ pour éducation.]

[Note 48: Sixième _Conversation_ avec le maréchal de Clérembaut.

C'est de ces _Conversations_ que j'ai tiré le plus grand nombre de mes

citations, et aussi du premier des traités posthumes, qui a pour titre:

_de la vraie Honnêteté_.]

Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les

Saint-Évremond, les Ninon, les Saint-Pavin, les Mitton[49], tous gens

aimables et de plaisir, avec qui correspond le chevalier, raffolaient

du voluptueux Romain. Lui-même, en son bon temps, le chevalier était de

cette secte; il en était à sa manière, épicurien un peu formaliste

et compassé, rédigeant le code d'Aristippe plutôt que de s'y laisser

doucement aller. On entrevoit dans ses _Lettres_ tout un groupe plus

naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une délicieuse bande

qui précède en date et qui présage le groupe des Du Deffand, des Hénault

et des Desalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous

les airs réguliers du grand règne, si l'on sait y lire et y pénétrer,

que de petites coteries ininterrompues, du XVIe siècle jusqu'au XVIIIe,

qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Pétrone!

[Note 49: Mitton ne se connaît bien que dans les _Lettres_ de M. de

Méré: c'est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écrit

quelques pages _sur l'Honnêteté_ qui se sont trouvées comprises dans les

_Oeuvres mêlées_ de Saint-Évremond: «_Vous savez dire des choses_, Lui

écrit M. de Méré, et vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de si

rare. Vous souvenez-vous que Mme la marquise de Sablé nous dit qu'elle

n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'estimoit

que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle

eût eu de vos écrits, elle vous eût ajouté à ces deux excellents

génies.»--Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les ébauches de ses

_Pensées_, il le nomme par moments et le prend à partie, quand il songe

au type du libertin qu'il veut réfuter: «Le _moi_ est haïssable. Vous,

Mitton, le couvrez; vous ne l'ôtez pas pour cela...» En effet, selon

Mitton, «pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'être avec

sûreté sans craindre d'être troublé dans son bonheur, il faut faire en

sorte que les autres le soient avec nous;» car alors tous obstacles sont

levés, et tout le monde nous _prête la main_. «C'est ce ménagement de

bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler _honnêteté_,

qui n'est, à le bien prendre, que l'_amour-propre bien réglé_.» C'est

à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à

l'aimable égoïste.]

Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne

tout comme le maréchal de Clérembaut est son héros, le chevalier traduit

_la Matrone d'Éphèse_, qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En

traduisant Pétrone, et dans de certains détails de moeurs qui précèdent

le récit de l'aventure, le chevalier l'arrange un peu: «Je le mets dans

notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original,

mais comme je crois qu'il y devroit être.» Il se trouve ainsi que

Pétrone ne nous parle que de l'aimable _Phryné_ et de _Climène_, au lieu

de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que

nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus

agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une

_belle infidèle_.

Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève de pensées

et de doutes dans une âme saine! Ce _Satyricon_ est bien l'oeuvre d'un

démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste

énigmatique, eh! qu'importe? chaque morceau en est exquis, chaque

détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute

l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde; j'ai lu, j'ai

glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du

moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et

bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui

n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle

cherche (_curiosa felicitas_, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace), en

un mot, ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres

en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le

conte de cette _Matrone_ tant célébrée, sont des pièces accomplies, et

les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers

sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de

mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles

enchâssées. Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une

impression inquiétante et soulève dans l'esprit un problème qui lui

pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le

savons à merveille; mais est-il possible qu'il s'en sépare à ce point,

et que la perfection de l'un se rencontre dans la ruine et la perversion

de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette

perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels éléments

est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un

_point_ et un _moment_? Car cette délicatesse-là, qui est celle de

la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient

attendre un instant de plus. Disons vite qu'il est un certain goût

primitif et sain, né du coeur et de la nature, plus rude parfois, mais

tout généreux, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il

y a Lucrèce enfin tout à l'opposé de Pétrone; il y en a quelques autres

encore dans l'intervalle, et l'on n'est pas absolument tenu de choisir

entre l'historien d'Eucolpe et le vertueux académicien Thomas.

Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans M. de Méré. J'ai

fait assez voir qu'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si Pétrone

et le chevalier de Grammont étaient les deux héros de Saint-Évremond,

Pétrone et le maréchal de Clérembaut étaient ceux de notre chevalier,

et, si habile de conduite que pût être ce maréchal au parler bègue[50],

je le soupçonne sans injure d'avoir été un modèle un peu moins ravissant

que le beau-frère d'Hamilton. Pour les idées aussi bien que pour les

agréments, le chevalier peut bien n'être jamais allé au delà d'une

certaine surface et n'avoir point percé la glace, même en fait

d'épicuréisme. Je n'en voudrais qu'une petite preuve que je jette à

l'avance ici. Les anciens avaient remarqué que de toutes les écoles

de philosophie on passait dans celle d'Épicure, mais qu'une fois dans

celle-ci on y restait et qu'on ne passait point à d'autres. Cela est

encore vrai, même des modernes; les vrais épicuriens, ceux qui sont

allés une fois au fond, m'ont bien l'air de vivre tels jusqu'au bout et

de mourir tels, sauf les convenances. Or le chevalier vieillissant se

convertit tout de bon, et ce ne fut pas, comme La Rochefoucauld, à

l'extrémité, et pour _faire une fin_; il suffit de lire les écrits de

ses dernières années pour voir quel bizarre amalgame se faisait, dans

son esprit, de son ancien jargon d'_honnête homme_ avec ses nouveaux

sentiments de dévot. J'en conclus qu'il ne fut jamais à fond de la secte

de La Rochefoucauld, de Saint-Évremond et de Ninon.

[Note 50: Sur le maréchal de Clérembaut (Palluau), plus adroit

courtisan que grand guerrier, on peut voir les _Mémoires_ de Mme de

Motteville, 31 mars 1649.--Je craindrais pourtant de ne pas donner

une idée assez favorable du maréchal, si je n'indiquais un passage de

Saint-Évremond dans un très-agréable morceau _sur la Retraite_, et

encore dans la _Conversation avec le duc de Caudale_. Ninon paraît aussi

avoir fait grand cas de l'esprit du maréchal. Mme Cornuel parlait de lui

plus légèrement.]

Le seul ouvrage de M. de Méré qui vaille aujourd'hui la peine qu'on s'y

arrête avec détail, ce sont ses _Lettres_; l'on en pourrait tirer un

certain nombre de singulières et d'intéressantes. J'en donnerai trois

ici. La première est longue; mais, je ne sais si je m'abuse, elle me

paraît charmante, et elle a semblé telle à de bons juges sur qui je l'ai

essayée. C'est tout un petit roman finement touché, tendre et discret,

un tableau peint de couleurs du temps, qui, à demi passées, font sourire

et plaisent encore. Le chevalier écrit à la duchesse de Lesdiguières sur

son sujet favori, sur les maîtres en fait d'usage et d'agréments. Mais

où les trouver ces maîtres accomplis? Ils sont souvent si _libertins_

qu'ils échappent et qu'on ne les a pas comme on veut:

«Le meilleur expédient, poursuit-il, pour apprendre une chose en peu

de temps et sans maître, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette

seule voie pour obtenir ce qu'on souhaite le plus. Les violents

désirs sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que, lorsqu'on aime,

ou ne trouve rien d'impossible.

«Un de mes amis, fort galant homme, m'étant un jour venu voir,

lisoit je ne sais quoi que j'avois écrit, et le lisoit d'une manière

que j'en fus charmé, quoique je n'eusse jamais eu de plaisir à le

lire. Je lui demandai comment il avoit acquis cette science.--«Ha!

me répondit mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous

parler? En revenant de Rome, je passai par une ville de France;

c'étoit sur la fin de mai, et le soir, prenant le frais dans un

jardin où les dames se promenoient, j'en vis une qui me blessa dans

la foule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avoit pas regardé,

et je ne lui avois pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en

moins de deux heures, si ardemment amoureux, que je fus toute la

nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air à marcher et sa

mine enjouée avec un sourire flatteur me repassoient devant les

yeux, et ses paroles m'avoient tant plu qu'il me sembloit que je

l'entendois encore discourir, et j'en étois enchanté, de sorte que,

le lendemain, je la cherchois partout; et, comme je m'en informois,

j'appris qu'il y avoit peu de temps qu'elle étoit mariée, et que,

dès le matin, elle étoit partie pour retourner dans une maison de

campagne, et que cette maison étoit dans un désert. Je sus aussi que

son mari étoit inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeoit

qu'à son ménage et qu'à goûter le repos et les douceurs de la

retraite. Je ne cherchois que des personnes qui me pussent parler

d'elle, et j'en trouvois assez, parce que tout le monde l'aimoit; et

tant de choses qu'on m'en disoit augmentaient le désir que j'avois

de la revoir et m'en ôtoient l'espérance. J'étois bien triste, et je

ne savois par où me consoler; car de l'ôter de mon coeur, cela me

sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir

passer ma vie auprès d'elle m'eût désespéré, je me plaisois trop à

m'en souvenir pour essayer de l'oublier.

«La maison où demeuroit cette dame étoit au milieu d'une grande

forêt, et située entre deux collines par où passe une petite rivière

dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source

vive; et ce qui la rend bien considérable, c'est que cette dame s'y

est quelquefois baignée. La ville où j'étois est à cinq lieues de

cette maison, et j'allois souvent rôder de ce côté-là, non pas en

espérance de voir cette aimable personne; mais, comme je ne me

sentois malheureux que par son absence, il me sembloit que plus je

m'approchois du lieu où elle étoit, moins j'étois à plaindre. Voilà,

disois-je, l'endroit qui possède tout ce qui m'est cher au monde,

et le seul qui m'est défendu! Plus je le considérois, plus j'étois

vivement touché, et je ne pouvoir m'en éloigner sans redoubler mes

soupirs et mes plaintes. Hélas! disois-je en soupirant, que ses

domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler!

mais n'en pourrois-je pas être en me déguisant? Je ne puis v

en l'état où je suis, et je n'ai plus à garder ni mesure, ni

bienséance.--Je savois que son mari avoit deux enfants encore

jeunes, d'une première femme, et je m'allai mettre dans l'esprit de

feindre que j'étois de ces précepteurs libertins qui courent, le

monde. Un jour que je n'en pouvois plus, un de mes gens, qui m'avoit

suivi, m'avertit que la nuit s'approchoit et qu'il n'y avoit point

de lune; je m'arrêtai dans un village à l'entrée de la forêt, et là,

parce que cet homme étoit secret et fidèle, je lui communiquai mon

dessein qui l'étonna; mais il fallut m'obéir. Je le fis partir

tout à l'heure avec ordre de ce qu'il avoit à faire, d'envoyer mon

équipage chez moi, de dire que j'avois pris une autre route, et

de m'apporter un habit comme je le voulois (c'étoit lui qui

m'habilloit), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.

»Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de

commencer le rôle que j'allois jouer. Enfin mon homme revint sur le

midi, et tout aussitôt je montai à cheval et perçai dans la forêt

pour changer d'habit. J'avancois insensiblement du côté de la

maison, et, n'en étant plus qu'à deux mille pas, je descendis de

cheval dans une touffe d'arbres fort épaisse, et je fus longtemps

à m'ajuster: car, encore que je me voulusse déguiser, je songeois

beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand

je me fus mis le plus décemment que je pus, mon homme, prenant mon

cheval, se retira du côté de la ville, et je demeurai seul avec un

petit sac de hardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme

proche de la maison, et je priai la fermière de me le garder. Après,

j'entrai dans la cour où il y avoit trois ou quatre dogues qui se

vouloient déchaîner. Le maître vint à ce bruit, et je le saluai.

C'étoit un homme avancé en âge, fort timide et d'une foible

constitution; mais il aimoit à se faire craindre, et parce qu'il

avoit cru que ces dogues m'avoient épouvanté, il me dit qu'il seroit

bien dangereux de se promener la nuit autour de chez lui; et me

faisant entrer dans une salle, il me demanda ce que je cherchois: Je

suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mêle d'instruire les

jeunes gens.--Vous êtes propre et leste, reprit-il; mais n'avez-vous

ni bonnet ni chemise, et marchez-vous comme cela sans hardes?--Je

lui répondis que j'avois laissé mon paquet chez une femme proche du

château, pour me présenter plus respectueusement et pour offrir mon

service de meilleure grâce.--C'est bien fait, me dit-il, et je me

doute que vous savez chanter et faire quelques méchants vers. Tous

vos confrères se mêlent de l'un et de l'autre; ce sont des vagabonds

qui ne vont de çà, de là, que pour apporter du scandale et séduire

quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent

jamais de faire un trou à la nuit.--Je lui repartis que j'étois

d'un esprit plus modéré, que j'avois passé deux ans et demi chez un

gentilhomme de Normandie à élever ses enfants, et que je ne

les avois point quittés qu'ils ne fussent bons latins et bons

philosophes; du reste, qu'il n'avoit pas besoin d'un autre que de

moi pour apprendre à messieurs ses enfants à faire des armes ni à

danser, que je savois tous les exercices, parce que j'avois été cinq

ans à Rome auprès d'un jeune homme de qualité qui m'aimoit et me

faisoit instruire par ses maîtres;--et pour lui montrer mon adresse,

je me mis en garde avec une canne que j'avois; j'allongeois et

parois, j'avançois et reculois en maître, et puis, ayant quitté ma

canne, je fis quelques pas forts de ballet et plusieurs _caprioles_

qui le réjouirent; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas

difficile pour mes appointements.

«Il m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de madame

pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya querir tout

aussitôt, et cette nouvelle, quoique je n'en dusse pas être surpris,

m'ôta presque la respiration. Je ne pouvois vivre en l'absence de

cette aimable personne, et je ne l'osois aborder; j'avois tant

d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que quand je me

voulus lever, il me prit, un tremblement comme d'un accès de fièvre.

Enfin, m'étant remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet

fort propre où je fis la révérence à la plus belle femme qu'on ait

jamais vue; je me baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser

la robe, mais elle m'en empêcha et me voulut bien saluer aussi

civilement que si je n'eusse pas été déguisé. Elle tenoit un livre

d'_Astrée_ entre ses mains, et sur ses genoux la _Jérusalem_ du

Tasse[51], car elle savoit parfaitement la langue italienne, et

faisoit cas de ces deux livres comme une personne de bon goût, de

sorte qu'elle aimoit à s'en entretenir, et même à les ouïr lire d'un

ton agréable. Je m'en aperçus bien vite, parce qu'en s'informant de

ce que je savois, elle me demanda si je savois lire; et comme son

mari trouvoit cette question fort plaisante de s'enquérir d'un

docteur s'il savoit lire, et qu'il en rioit à ne s'en pouvoir

apaiser: Il y a, dit-elle, plus de mystère à lire qu'on ne

pense;--et cela me fit bien connoître qu'elle s'y plaisoit et

qu'elle avoit le sentiment délicat. Aussi, pour dire le vrai,

c'étoit le principal divertissement qu'elle pût avoir dans une si

grande solitude.

«On le vint avertir qu'on avoit servi à souper, et monsieur me fit

mettre auprès de ses enfants et me dit qu'il souhaiteroit bien de

les voir savants, mais de la science du monde plutôt que de celle

des docteurs.--Autrefois, continua-t-il, j'étudiai plus que je

n'eusse voulu, parce que j'avois un père qui, n'ayant pas étudié,

rapportoit à l'ignorance des lettres tout ce qui lui avoit mal

réussi. Cela l'obligea de me laisser jusqu'à l'âge de vingt-deux

ans au collège, et lorsque j'en fus sorti, je connus par expérience

qu'excepté le latin que j'étois bien aise de savoir, tout ce qu'on

m'avoit appris m'étoit non-seulement inutile, mais encore nuisible,

à cause que je m'étois accoutumé à parler dans les disputes sans

entendre ni ce qu'on me disoit, ni ce que je répondois, comme c'est

l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine à me défaire de cette mauvaise

habitude quand j'allai dans le monde, et même à ne pas user de

ces certains termes qui n'y sont pas bien reçus, outre que je me

trouvois si neuf et si mal propre à ce que les autres faisoient que

je ne m'osois montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout

ce qu'on doit le plus désirer pour aller dans le monde, c'est d'être

honnête homme et d'en acquérir la réputation; mais, pour y parvenir,

que jugeriez-vous de plus à propos et de plus nécessaire?--Alors je

m'écriai d'une façon modeste et respectueuse: Ah! monsieur, que vous

parlez de bon sens et en habile homme! Si vous vouliez vous-même

instruire ces messieurs, ils n'auroient que faire d'un autre

précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables

par leur procédé que par leur présence...»

[Note 51: La _Jérusalem_ et l'_Astrée_, c'étaient les plus belles

nouveautés d'alors.]

Je supprime ici le discours de l'amoureux, dans lequel il ne manque pas

de définir en détail les qualités de l'_honnête homme_, et de se faire

valoir par là auprès de la dame en même temps qu'auprès du mari.

«Comme je discourais de la sorte (continue-t-il), madame m'écoutoit

avec une attention qui témoignoit assez qu'elle se plaisoit à

m'entendre. Monsieur, de son côté, prenant un visage riant, but à ma

santé, et, me faisant goûter d'excellent vin, m'en demanda mon avis.

Il aimoit la bonne chère, et sa table étoit bien servie. Madame

aussi, qui plaisoit partout, étoit de bonne compagnie à la table, et

nous y fûmes plus d'une heure sans qu'elle fît le moindre semblant

d'en vouloir sortir. A la fin, s'étant levée, elle se retira dans

son cabinet, et le maître en son appartement fort éloigné de celui

de madame, où il n'alloit que bien peu, car on eût dit qu'il ne

l'avoit épousée que pour l'ôter au monde. On me donna une chambre

fort commode, et je m'étonnois qu'en un lieu si sauvage il y eût

tant d'ordre et de propreté; mais j'admirois principalement qu'une

si rare personne y fût cachée. Que je serois heureux, disois-je en

soupirant d'amour et de joie, si je me pouvois insinuer dans son

coeur! Le meilleur moyen qui s'en présente dépend de bien lire; il

faut donc que je tâche de lui plaire en tirant la quintessence de

tous les agréments qui la peuvent toucher par la meilleure manière

de lire; elle consiste à bien prononcer les mots, et d'un ton

conforme au sujet du discours, que ma parole la flatte sans

l'endormir, qu'elle l'éveille sans la choquer, que j'use

d'inflexions pour ne la pas lasser, que je prononce tendrement

et d'une voix mourante les choses tendres, mais d'une façon si

tempérée, qu'elle n'y sente rien d'affecté[52]. Je fis en peu de

jours tant de progrès en cette étude qu'elle ne se plaisoit plus

qu'à me faire lire et qu'à s'entretenir avec moi. Son mari en étoit

fort aise, parce que je la désennuyois et qu'elle ne lui parloit

plus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui

contois souvent quelque aventure à peu près comme la mienne, et je

voyois qu'elle étoit souvent attendrie, et que, pour m'en ôter la

connoissance, elle se cachoit de son éventail, car je fus longtemps

sans m'oser déclarer.»--Mon ami, après m'avoir dit ce qui l'avoit

rendu si bon lecteur, se voyant quitte de ce que je lui avois

demandé, se tint dans un morne silence. J'avois eu tant d'attention

à son discours, que j'allois le prier de continuer, quand je vis

dans ses yeux une tristesse si tendre et si profonde, que je crus

qu'il étoit près de s'évanouir. Il commençoit à extravaguer, et je

le remis le mieux qu'il me fut possible. Je sus depuis toute cette

aventure, et je n'en fus guère moins touché que lui. Je voudrois

vous la pouvoir conter tout d'une suite, car je crois que vous

seriez bien aise de l'apprendre; mais, madame, outre que cela ne

serait pas si tôt fait, et que je me lasse fort aisément, il me

semble qu'il y a plus de huit heures que je vous écris, et je suis

accablé de sommeil.»

[Note 52: C'est aussi le précepte d'Ovide:

Elige quod docili molliter ore legas.

(_Art d'aimer, liv. III_.)]

La suite de l'histoire ne vient pas et ne vint jamais, et n'est-ce

point, en effet, sur ce propos brisé qu'il sied de finir? Ainsi coupé,

l'aimable récit est plus délicat; un peu de malice s'y mêle; le conteur

n'a voulu que faire valoir les avantages du _bien lire_; c'est un

conseil et un encouragement qu'il donne aux jeunes gens pour s'y former:

que lui demandez-vous davantage?

Ces pages, qui sont au plus tard de l'année 1656, puisqu'elles

s'adressent à la duchesse de Lesdiguières[53], présagent déjà la réforme

discrète qui va se faire dans le roman, et elles promettent madame de La

Fayette. Elles sont si pures et si châtiées de ton, que Fléchier, jeune

et galant, aurait pu les écrire.

[Note 53: La duchesse mourut le 2 juillet 1656, l'année des

_Provinciales_ et du miracle de la _Sainte-Épine_, et elle eut même

recours à cette relique, alors dans toute sa vogue, sans pouvoir

guérir.]

La seconde lettre que je veux citer est courte, mais fort bizarre; elle

prouve, ce qu'on savait déjà beaucoup trop, combien ce raffinement de

langage et ce précieux tant cherché se combinaient très-bien quelquefois

avec un reste de grossièreté dans le procédé et dans les manières. La

lettre est adressée à _Madame la maréchale ***_, qui est probablement

Mme de Clérembaut, fille de M. de Chavigny, personne d'esprit et qui

passait pour extrêmement savante:

«Puisque vous êtes si curieuse, madame, que de vouloir apprendre

tout ce qui se passa au rendez-vous d'avant-hier, j'aurai tantôt

l'honneur de vous voir et de vous en dire jusqu'aux moindres

circonstances. Cependant vous saurez qu'il y eut un excellent

concert, et qu'après que les musiciens furent las de chanter, on se

mit à discourir. Il y avoit sept ou huit des plus belles personnes

de la Cour, entre lesquelles la duchesse de Montbazon paroissoit

fort parée et dans une grande beauté, de sorte qu'on n'avoit

les yeux que sur elle. On avoit espéré que la duchesse de

Lesdiguières[54] s'y trouveroit, et, comme on ne s'y attendoit plus,

elle parut, et nous la vîmes poindre avec cet air fin et brillant

que vous savez et qui plaît toujours. La duchesse de Montbazon,

qui s'avança vers elle, lui parla tout bas et lui fit ensuite des

compliments mêlés de louanges, et de la meilleure, foi du monde,

comme vous pouvez juger. L'autre se couvroit de temps en temps de

son manchon, et, d'un air modeste et même timide en apparence,

faisoit semblant de n'oser paroître auprès d'une si belle personne;

mais on sentoit bien, à la regarder, que ces façons ne tendoient

qu'à vaincre plus-sûrement et de meilleure grâce. Sitôt que tout le

monde fut assis: La conversation, dit monsieur le maréchal, a

été fort agréable; mais, à cause de madame, il faut _renouveler_

d'esprit[55]; elle mérite qu'on n'épargne rien de galant. La belle

duchesse ne répondit qu'avec un doux sourire; mais elle parut si

aimable, qu'on s'attacha plus que devant à dire de bons mots et de

jolies choses. Ce dessein ne réussit pas toujours, et principalement

lorsqu'on témoigne de le souhaiter, si bien que je ne laissai pas

de vous trouver fort à dire. Aussi je m'en allois si l'on ne m'eût

retenu, et je n'ose vous écrire combien la débauche fut grande;

vous le pouvez conjecturer par l'emportement du sage ***, qui ne se

contenta pas de nous parler des secrètes beautés de sa femme, et qui

vouloit encore que nous en pussions juger par nous-mêmes. Elle

s'en mit fort en colère, et les autres dames, les plus sévères, ne

faisoient qu'en rire. Même il y en eut une qui, pour l'apaiser, lui

représenta que son mari ne lui vouloit faire autre mal que de nous

montrer qu'elle avoit la peau belle, qu'on n'en usoit pas autrement

parmi les dames de conséquence et d'une excellente beauté, surtout

un jour de réjouissance comme celui du carnaval. Ces raisons

l'adoucirent bien fort, et je vis l'heure qu'elle étoit persuadée;

mais enfin elle dit que cet homme, qui paroissoit si sage, n'étoit

qu'un fou dans la débauche, et qu'elle ne désarmeroit point qu'on ne

l'eût mis dehors, car elle avoit pris mon épée et menaçoit d'en tuer

le premier qui s'approcheroit d'elle. On fit pourtant le traité à

des conditions plus douces, et le tumulte finit agréablement.»

[Note 54: Cette duchesse de Lesdiguières, qui revient à tout instant

sous la plume du chevalier, _la Reine des Alpes_, comme il l'appelle, la

même qui joua un certain rôle sous la Fronde et que Sénac de Meilhan

a fort agréablement mise en jeu dans ses prétendus _Mémoires_ de la

Palatine, était Anne de la Magdeleine de Ragny, fille unique de Léonor

de la Magdeleine, marquis de Ragny, et d'Hippolyte de Gondi. Par sa

mère, elle se trouvait cousine germaine du cardinal de Retz, qui fit ce

qu'il put pour qu'elle lui fût encore autre chose. Mariée en 1632, elle

mourut, je l'ai dit, en 1656, laissant le chevalier de Méré dans tout

son brillant d'homme à la mode. Tallemant des Réaux a consacré à la

duchesse un petit article gaillard à la suite de M. de Roquelaure. Il ne

faut pas confondre cette duchesse de Lesdiguières avec sa belle-fille,

qui était une Gondi et nièce du cardinal de Retz.]

[Note 55: _Renouveler d'esprit_, comme on disait _renouveler de

jambes_, se remettre en train de plus belle.]

Ainsi voilà, en si beau monde, un sage mari qui, pour être en pointe de

vin, se met à jouer un très-vilain jeu, et si au vif que la dame alarmée

dégaine l'épée de quelqu'un de la compagnie pour se défendre. Il est

vrai que tout cela se passait en carnaval[56].

[Note 56: C'est dans un temps de carnaval aussi que le chevalier

écrivait à une jeune dame une lettre incroyable (la 98e), dans laquelle

il disserte à fond sur certaine syllabe que les précieuses trouvaient

déshonnête. On noierait bien d'autres endroits encore où une sorte de

grossièreté perce sous la quintessence et prend même le dessus; la

lettre 195e, qui contient une théorie savante sur le mariage _à

trois_; la 130e, où il fait, du bel-esprit sur des choses simplement

_malpropres_; la 30e, où, à travers la gaudriole, _les Filles de la

Reine_ sont traitées fort lestement. Mais la 17e, qui est une lettre

de rupture, ne saurait se qualifier autrement que de brutale, et

elle paraîtrait aujourd'hui indigne d'un honnête homme. Ces taches

fréquentes, jusque dans un homme aussi poli que l'était le chevalier,

attestent les moeurs d'alentour et donnent raison à Tallemant des Réaux.

C'est sur tous ces points que notre siècle, notre société moyenne, moins

raffinée, se rachète pourtant et retrouve en gros ses avantages.]

La dernière lettre que j'ai à produire, et qui est restée jusqu'ici

enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractère

que la précédente, et d'un intérêt moral tout particulier; elle nous

rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le

plus de douceur et d'insinuation, de ce La Rochefoucauld qui n'avait de

chagrin que ses _Maximes_, mais qui, dans le commerce de la vie, savait

si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du

chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimité; si

fidèle qu'ait voulu être le secrétaire, on sent, à le lire, qu'il n'a

pu tout rendre, et l'on découvre bien par-ci par-là quelque solution de

continuité dans ce qu'il rapporte: «Il y a, dit La Rochefoucauld, des

tons, des airs, des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou

de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.» Mais,

quoique tout cela s'évanouisse dès qu'on écrit, on croit saisir dans

le mouvement prolongé du discours quelque chose même de ces tons qui

faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en

l'écoutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les éditions

de La Rochefoucauld, à la suite des _Réflexions diverses_ dont elle

semble une application vivante. La lettre est adressée à une duchesse

dont on ne dit pas le nom:

«Vous voulez que je vous écrive, madame, et vous me l'avez commandé

de si bonne grâce et si galamment, que je n'ai pu vous le refuser...

Et peut-être qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer

de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit,

vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en

m'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier

avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous

savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans un coin de chambre,

tête à tête, à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous

venoit clans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques

rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées[57].--Mon

Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beautés! et

ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se

doit pas trop mêler d'écrire?--Je lui répondis que j'en demeurois

d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de cette

injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni

esprit.--Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne

sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit

de meilleur.--Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je,

et soyez assuré qu'il est impossible de connoître le prix d'une

chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui

l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et

sans goût, que d'être insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai

remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du coeur de la

plupart du monde, et ceux qui ne me connoissent que par là pensent

que j'ai tous ces défauts, comme si j'avois fait mon portrait.

C'est une chose étrange que mes actions et mon procédé ne les en

désabusent pas.--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet

admirable génie[58] qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de

chefs-d'oeuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont

les uns furent éclairés et la plupart éblouis; mais, parce qu'il

étoit persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux

que par la douleur (ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair

que le jour), on l'a regardé comme l'auteur de la plus infâme et de

la plus honteuse débauche, si bien que la pureté de ses moeurs ne

le put exempter de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son

avis, me dit-il, et je crois qu'on pourroit faire une maxime que

la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien

ménagé n'est agréable[59].--Ah! monsieur, m'écriai-je, il s'en

faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils feroient

condamner la chose du monde la plus honnête et la plus

sainte.--Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour

m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom

de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le

monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes

les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit

ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit

âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme[60] ait eu

tant d'ennemis; la véritable vertu se confie en elle-même, elle se

montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle

de Socrate. Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux

dévots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la

morale, Sénèque étoit un hypocrite et qu'Épicure étoit un saint. Je

ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et la hauteur de

l'esprit; c'est de là que procède la parfaite honnêteté que je mets

au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heur de la

vie, à la possession d'un royaume. Ainsi, j'aime la vraie vertu

comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens, pour être

effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut

savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout, et donner

l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que

médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter

si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien

à toutes sortes d'égards; et rien ne me paroît de si mauvaise grâce

que d'être un sot ou une sotte, et de se laisser empiéter aux

préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où

nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique

ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de

l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver

dans son coeur[61], de peur d'offenser la raison universelle qui les

condamne. Et puis, comme une vérité ne va jamais seule, il arrive

aussi qu'une erreur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe

qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la

valeur, l'esprit, les richesses et la vertu même, tout cela n'est à

désirer que pour se rendre la vie agréable[62]. Il est à remarquer

qu'on ne voit rien de pur et de sincère, qu'il y a du bien et du

mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les

dispenser à notre usage, que le bonheur de l'un seroit souvent le

malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut.

Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux, et

qu'Alcibiade et Phédon ne l'étoient pas assez; mais je ne sais

si, pour vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne

vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate.

Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une

seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les plaisirs de

l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme

les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fâcheuse.

Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs à

souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger,

c'est la véritable gloire et les belles connoissances, et je prends

garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent

beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs

sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher,

à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est

celui de l'amour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la

partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien

loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrêmes douleurs

corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de

l'esprit. Je vois, de plus, que ce qui sert d'un côté nuit d'un

autre; que le plaisir fait souvent naître la douleur, comme la

douleur cause le plaisir, et que notre félicité dépend assez de la

fortune et plus encore de notre conduite.--Je l'écoutois doucement

quand on nous vint interrompre, et j'étois presque d'accord de tout

ce qu'il disoit. Si vous me voulez croire, madame, vous goûterez les

raisons d'un si parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas la

dupe de la fausse honnêteté.»

[Note 57: Sans doute le _Recueil de Rondeaux_ imprimé en 1650, celui

même d'où La Bruyère a tiré les deux rondeaux qu'on lit dans l'un de ses

chapitres.]

[Note 58: Épicure.]

[Note 59: Je rétablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour

le sens.]

[Note 60: Toujours Épicure.]

[Note 61: On retrouve tout à fait ici cette _pensée de derrière_ dont

a parlé Pascal.]

[Note 62: Je rétablis cette phrase telle qu'elle est dans l'édition

de 1682; elle a été corrigée maladroitement dans la réimpression de

Hollande.]

Dans ce curieux discours, qui semble renouvelé d'Aristippe ou d'Horace,

on a pu relever au passage bon nombre de pensées toutes faites pour

courir en maximes; on a dû sentir aussi par instants quelques-unes des

idées familières au chevalier, qui se sont glissées comme par mégarde

dans sa rédaction, mais tout aussitôt le pur et vrai La Rochefoucauld

recommence. Par exemple, c'est bien La Rochefoucauld qui dit: «Nous

devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas

choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises;

mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se

bien garder de les approuver dans son coeur» Puis c'est le chevalier

qui, pour arrondir sa phrase, ajoute: _de peur d'offenser la raison

universelle qui les condamne_. Il ne s'est pas aperçu que cette raison

universelle et tant soit peu platonicienne n'était pas compatible avec

les idées de La Rochefoucauld. Et, en général, le chevalier ne paraît

pas s'être bien rendu compte de la portée de cette doctrine insinuante:

il ne pense qu'à l'extérieur et à la façon de l'honnête homme; La

Rochefoucauld allait un peu plus avant et savait mieux le fin mot[63].

[Note 63: M. de la Rochefoucauld était mort depuis le mois de mars

1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre à la fin de 1681, et il

ne paraît pas que cette profession, au fond si épicurienne, ait choqué

personne, ni même qu'on l'ait seulement remarquée.]

Cette lettre une fois connue, je n'ai plus guère longtemps affaire avec

le chevalier; il était surtout bon, lui le maître des cérémonies, à

nous introduire auprès des autres, de ceux qui valent mieux que lui. Il

paraît s'être retiré à une certaine époque dans son manoir des champs et

n'avoir plus été du monde. Il avait été gros joueur et s'était mis sur

le corps force dettes, il en convient, et une foule de créanciers,

quoiqu'il n'ait point fait entrer cette condition dans sa définition

de l'honnête homme[64]. La piété, dit-on, de la marquise de Sevret, sa

belle-soeur, contribua à déterminer sa conversion. Un mot d'une lettre

de Scarron, si on y attachait un sens sérieux, ferait croire qu'il avait

été hérétique dans sa jeunesse[65]. On ne sait d'ailleurs rien de précis.

Ce qui reste pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits

distingués d'abord, fins et déliés, mais qui se _figent_ vite et qui ne

se renouvellent pas. Les écrits sortis de sa plume dans ses dernières

années sont insipides; il baisse à vue d'oeil, il se rouille; il parle

de la Cour en bel-esprit redevenu provincial; il a des ressouvenirs

d'épicurien qu'il amalgame comme il peut avec des visées platoniques,

et, dans son type d'honnête homme qui est sa marotte éternelle, après

avoir épuisé la liste des anciens philosophes, il va jusqu'à essayer

en quelques endroits d'y rattacher... qui?... je ne sais comment dire:

celui qu'il appelle _le parfait modèle de toutes les vertus_ et qui

n'est rien moins que le Sauveur du monde. Le chevalier vieillissant,

avec ses airs solennels, n'est plus qu'une ruine, le monument singulier

d'une vieille mode, un de ces originaux qu'il aurait fallu voir poser

devant La Bruyère.

[Note 64: Voir la lettre 11e, où il se montre comme assiégé par les

créanciers, qui l'empêchaient, de sortir de chez lui et de faire des

visites; la lettre 37e, sur le triste état de ses affaires; la lettre

8e, sur une dette de jeu. On reconnaît encore le joueur d'alors et le

contemporain du chevalier de Grammont à de certaines anecdotes; en voici

une qu'il entame en ces termes: «Il y avoit à la suite de Monsieur un

_fort galant homme_ qui ne laissoit pourtant pas d'user de quelque

industrie en jouant...» (_Oeuv. posth._, p. 150). Cette petite industrie

sert de texte à un bon mot et ne le scandalise pas autrement. Que les.

plus honnêtes gens ont donc de peine à ne pas être de leur temps et à ne

pas se sentir de la coutume!]

[Note 65: Ce qui cadrerait peu avec la conjecture précédente (page

87), qu'il aurait été chevalier de Malte. Je ne fais que poser ces

petits problèmes pour les biographes futurs, s'il en vient.]

Il obtint pourtant, à cette époque, une sorte de célébrité par ses

écrits; on le trouve assez souvent cité par Bouhours, par Daniel, par

Bayle, par ceux qui, étant un peu de province ou de collége et arriérés

par rapport au beau monde, le croyaient un module du dernier goût. Il

eut ce que j'appelle un succès de Hollande, lui à qui les manières de

Hollande déplaisaient tant. Chez nous, Mme de Sévigné l'a écrasé d'un

mot, pour avoir osé critiquer Voiture: «Corbinelli, dit-elle[66],

abandonne le chevalier de Méré et son _chien de style_, et la ridicule

critique qu'il fait, en collet-monté, d'un esprit libre, badin et

charmant comme Voiture: tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas!»

Ceci demande quelque explication et touche à un point très-fin de notre

littérature. J'ai dit que M. de Méré était bon surtout à nous initier

près des autres, et j'en profite jusqu'au bout.

[Note 66: Lettre du 24 novembre 1679.--Mais, à propos de Mme de

Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur la

foi des meilleurs biographes modernes, que le chevalier de Méré en avait

été autrefois amoureux; c'est que je n'en crois rien, et je soupçonne

qu'il y a eu ici quelque méprise. Ménage, dans l'_Épître dédicatoire_

de ses _Observations sur la Langue françoise_, disait à M. de Méré: «Je

vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble

à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que

j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle

vous aimât plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que

moi-même.» C'est sur cette seule phrase que porte la supposition; on

n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de Mme de Sévigné, comme si

Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur

de _faire sa cour_ avec _passion_ (style du temps). Il dit positivement

ailleurs: «Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez Mme de

Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à

Mme la maréchale de Clérembaut.» (_Menagiana, tome II.) Je crois tout

à fait que c'est de cette duchesse, déjà morte, qu'il s'agit dans la

phrase précédente. Mme de Lesdiguières, en effet, aima bientôt le

chevalier plus que le bon pédant Ménage qu'il n'eut pas de peine à

supplanter, et celui-ci, qui n'aurait pas si galamment proclamé sa

défaite auprès de Mme de Sévigné, en prenait très-bien son parti pour

ce qui était de la duchesse; car ici il n'y avait pas moyen de se faire

illusion, et la préférence était plus claire que le jour. Notez que le

nom de Mme de Sévigné ne revient jamais sous la plume du chevalier, qui

ne se fait pas faute de citer à tout moment les dames de ses pensées.

Je soumets ces observations à la critique attentive des deux excellents

biographes MM. de Monmerqué et Walckenaer, qui ont dès longtemps comme

la haute main sur ce beau domaine de notre histoire littéraire.]

Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des

remarques _sur la Justesse_ dans lesquelles Voiture est critiqué, lui

avait dit:

«Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la

justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit

sans Mme la marquise de Sablé, qui ne croit pas que jamais homme

ait approché de l'éloquence de Voiture, et surtout dans la justesse

qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à

cette dame: _Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit

juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste!_ jusqu'à dire _qu'il

rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce

qu'on avoit dit_. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'étoit un

génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous

puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses

actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que

cela lui vînt de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi

pour le dire à Mme la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé

chez elle avec Mme la maréchale de Clérembaut; je m'offris même de

montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse,

et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la

maréchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou

qu'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après, je fis

ces observations, où je ne voulus pas insulter; je me contentai

d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je

n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à Mme la marquise les

endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la Cour

admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas

plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que

Mme de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison

partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu

moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première

enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne

reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étoit

un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans

les oeuvres d'Homère.»

Voiture et Homère! Mais, après avoir ri, on remarque pourtant cet

accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de

Sévigné, de Mme de Sablé, cette Sévigné de la génération précédente.

Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute

révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage,

et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des

témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui,

il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la société,

s'attachent bien plus à la personne qu'aux oeuvres du talent; là où

ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la

postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en

faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.

Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous

aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même

d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.

Pour la réputation du chevalier, il est à regretter, que dans ses beaux

jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française; il en était

très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de

ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et

si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me

demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout

le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre: C'était un

académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec

le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de

remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des

mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un

écrivain. Son style a de la manière; mais, entre les styles maniérés

d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la

propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du _mieux_

et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les

choses _bien prises_. J'ai dit qu'il était précieux; il se sépare

pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont

l'esprit admirable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre

justice à chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont

il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent

trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette

aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à

l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal

de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents hommes qui jugent

sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps

pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas,

s'il avait siégé parmi ces _excellents hommes_. Encore aujourd'hui,

s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'_urbanité_, par

exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du

monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui

du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait:

«J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot

d'_urbanité_ que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en

usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette

urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste

en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur

et de flatteur tout ensemble.» Nous avons déjà au passage noté de ces

locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: _dire

des choses_; _faire l'esprit_. Ce sont des gallicismes attiques. Madame

de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, _dire des

choses_, donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout

passer; c'était sentir d'avance comme Voltaire:

La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.

Quant à cet autre mot: _faire l'esprit_, il était du maréchal de

Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la

sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les

exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux

ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne

servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le

corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux

qui ont _l'esprit fait_ entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur

faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire

de l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot

_incompatible_, quel meilleur exemple aura-t-on à citer, pour le sens

absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne

savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient

toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque

mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme _incompatible_, et de ne

pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse

invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce

que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je pourrais

continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et

presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu;

mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour

montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est

tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas

inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand

on sait les prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La

Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec

lui: est-ce à nous d'être si difficiles?

Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet

chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous

ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les

uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.

1er janvier 1848.

Portraits littéraires, Tome III · 第 8 / 77 题