POÉSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIÉES PAR M. AIMÉ
CHAMPOLLION-FIGEAC, 1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.
C'est une chose grave assurément pour un roi que de faire des vers. Il
n'est point permis aux poëtes d'être médiocres; Horace le leur défend au
nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes
qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi,
telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère, et telle qu'Achille la
dictait par avance à Alexandre, consiste _à toujours exceller, à être en
tout au-dessus des autres_[6]. Voilà deux obligations bien hautes, deux
royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument,
chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine.
Hors de l'Orient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple
de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer
dans sa pleine majesté un roi poëte, il ne faudrait pas remonter au
Roi-Prophète ou à son fils. Il y a eu des degrés toutefois; ce même
Homère, de qui nous tenons l'adieu du vieux Pélée donnant à son fils
cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous
représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs
arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis
qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le
moyen fige, comme l'antiquité héroïque, nous offrirait çà et là de ces
heureuses surprises, depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp
des Danois, jusqu'à Richard Coeur-de-Lion appuyant à la fenêtre de sa
prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux
chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a
été un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas été de pures
métaphores, on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et
d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment
que les vers, ramenés à l'état de simple composition littéraire,
devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se coucher
_par écriture_, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant
toutes métaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver à
l'indispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près
impossible d'être à la fois roi et poëte avec bienséance. Que gagne la
gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand ils seraient
un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille,
à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du
capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins
prouvée, pour n'être point consignée dans des pièces soi-disant légères,
signées _Sans-Souci_ et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a
réussi, par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a
très-bien remarqué, un peu de Trissotin dans le héros. On sait qu'un
jour Louis XIV aussi s'était avisé de rimer; c'était sans doute dans le
court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des
carrousels, dont un passage de _Britannicus_ le guérit. Cette fois la
leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un
avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté;
elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi.» Louis XIV, avec
son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un
roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels
personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer,
de favoriser les arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer
directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison
de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au
peuple romain lui-même:
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Hae tibi erunt arles.....
[Note 6: _Iliade_, XI, 783.]
On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop
rigoureusement aux _Poésies_ de François Ier ce que les précédentes
observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers
d'amateur ne sont plus guère de mise eu français depuis Malherbe; mais
Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François Ier avait pu lire à un
Despréaux n'importe lesquelles de ses épîtres ou même de ses rondeaux,
il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira
Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs
poëtes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des
vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient
quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe siècle, à cet égard,
nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement.
François Ier, dès le jour où il monta sur le trône, donna le signal à
ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en
définitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il communiqua
d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement
universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à
l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps, une prétention petite,
était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple.
Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y
eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un
coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité
immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de
belles dames elles-mêmes, de très-grandes dames de la veille, manier la
pelle et la bûche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez
peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce
fut là en partie le rôle de François Ier poëte, et celui des Valois, y
compris plus d'une princesse.
Ce qu'on appelle la _Renaissance_ dans notre Occident constitue
véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne;
cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand
la France retardait encore. Les expéditions de Charles VIII et de Louis
XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits; mais
rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François Ier est d'avoir, à
peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps
nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne
saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit
d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François Ier,
Louise de Savoie, écrivant en son _Journal_: «Le 22 septembre 1314,
le roi Louis XII, fort antique et débile, sortit de Paris pour aller
au-devant de sa jeune femme la reine Marie.» Et quelques lignes plus
bas: «Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.»
Son fils, son _César pacifique_, ou encore son _glorieux et triomphant
César, subjugateur des Helvétiens_, comme elle le nomme tour à tour.
Ainsi, succédant à ce bon roi _antique et débile_, et dont les
rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de
goût, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit
des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à
Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile
école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour
prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard
de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément
de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que
François Ier faisait consister l'idée et l'honneur des lettres; il
embrassa la Renaissance dans toute son étendue. Épris de toute noble
culture des arts et de l'esprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme
de Léonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de décorer d'eux _sa
nation_, comme il disait, et son règne, propagateur de la langue
vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d'un haut enseignement
libre en dehors de l'Université et de la Sorbonne, il justifie, malgré
bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des
contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans
telle ou telle fondation particulière, que dans l'esprit même dont il
était animé et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait
dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré
de la passion de Pétrarque, le grand précurseur, pour le triomphe des
sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent à voir cette flamme
en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a
montré son digne père, homme de plus de zèle que de savoir, «eschauffé
de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy François premier embrassa les
lettres et les mit en crédit,» et l'imitant de son mieux dans sa maison,
toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui _comme
personnes saintes_. «Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime
bien, mais je ne les adore pas.» Ce fut cette sorte de culte que
François Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla
d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le
cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de
Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte
nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en
aller à cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de
Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé
de corriger l'_épreuve_, cette chose avant tout pressante et sacrée.
Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables
commencements et compromirent les destinées finales du règne; mais
l'élan, une fois donné, suffisait à produire de merveilleux effets; les
semences jetées au vent pénétrèrent et firent leur chemin en mille sens
dans les esprits; la politesse greffée sur la science s'essaya, et l'on
en eut, sous cette race des Valois, une première fleur. Voilà de quoi
excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le
roi poëte; et, comme circonstance atténuante, il convient de noter aussi
qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité,
ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car _que faire en
un gîte, à moins que l'on ne songe?_ et que devenir dans une prison à
moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon René d'Anjou, captif
en sa jeunesse, avait usé ainsi de musique et de vers, en même temps
qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions
mélancoliques et d'emblèmes. Le grand-oncle de François Ier, Charles
d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à
la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François
Ier fut loin d'y réussir aussi bien, l'idée, l'intention du moins était
délicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander à ce
prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.
Le recueil des _Poésies_ de François Ier, que vient de publier M. Aimé
Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du
Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même
dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne,
possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour
le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original.
Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi
prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:
«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis
l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma
mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en
moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate
fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité
me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a
meury mon esperit en ce pénible lieu...»
Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux
pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on
comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur,
et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une
facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il
redit la même chose dans la longue épître où il raconte son _parlement
de France et sa prise devant Pavie_:
Car tu sçaiz bien qu'en grande adversité
Le recorder donne commodité
D'aulcun repoz, comptant à ses amys
Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.
On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son
oeuvre; dans cette même épître, il commence en parlant bien modestement
de son _escript_ et de cette idée qu'il a eue de
Cuider coucher en finy vers et mectre
Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.
L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité: il
serait difficile, en effet, de _coucher_ ses pensées en plus _mauvais
mètre_. L'épître se peut dire une gazette en vers de la force de tant de
chroniques rimées qui avaient cours alors, et dont, au siècle suivant,
la _Muse historique_ de Loret a été la dernière. A titre de témoignage
officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a
publié sur la _Captivité de François Ier_[7], s'en est utilement servi
pour rétablir le vrai sur quelques particularités contestées; mais, au
point de vue littéraire, que pourrait-on dire en présence d'une enfilade
de vers comme ceux-ci:
De toutes pars lors despouillé je fuz,
Mays deffendre n'y servit ne reffuz;
Et la manche de moy tant estimée
Par lourde main fut toute despecée.
Las! quel regret en mon cueur fut bouté!
On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure,
que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans
laquelle respire l'ardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute
militaire; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit:
«Et tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point, été
vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de
Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal
d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a été cause
en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit
mieux.... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore
assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi
bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils
soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne
s'épargnoient non plus que sangliers échauffés.»
Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie
avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton
tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait,
la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux
épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page
de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.
[Note 7: Collection des Documents historiques.]
Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à
cette date du règne de François Ier, pour expliquer uniquement par cette
imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus
qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort
mêlée, et confuse; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait
se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François Ier il s'en
glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la
reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et
l'on est à l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc
bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier.
Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prière
en vers adressée au Crucifix, s'aviserait de dire:
O seur! oyez que respond ce pendu!
Le XVIe siècle, même chez les poëles en renom, est trop habituellement
sujet à ces accidents fâcheux qui gâtent et, pour ainsi dire, salissent
les intentions les meilleures; mais là encore il y a des degrés, et les
vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on
n'avait de ce prince que les longues épîtres et les pièces de quelque
étendue ou même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner
raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.
Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le _Recueil_ quelques
agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître
une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de
suite et tout d'une haleine cette série d'épîtres plates, de rondeaux
alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif
et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus
souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre
quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On
est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas
chez ces poëtes, à soupçonner que ceux-ci pourraient bien n'y pas être
étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons
vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutôt encore
sur la conscience de l'aumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y
trouve mêlé si fréquemment.
Il m'a toujours semblé que ce serait le sujet intéressant d'un petit
mémoire que d'examiner à part le groupe des _poëtes rois_ et _princes
au XVIe siècle_: François Ier et sa soeur Marguerite, les deux autres
Marguerite, Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV enfin;
car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait à
discuter de près, à démêler le degré d'authenticité de certaines pièces
qui ont couru sous leur nom. Brantôme, qui parle avec de grands éloges
du talent poétique de la reine d'Écosse, nous apprend qu'on lui
attribuait déjà, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement
à ceux de l'aimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. «Ils
sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa
belle boutique.» Depuis lors on a paré à ce genre d'objection, et c'est
plutôt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prétendue
relique d'autrefois. Au XVIIIe siècle, il se glissa plus d'un pastiche
dans ces recueils et _Annales poétiques_ dont les rédacteurs étaient
eux-mêmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abbé de
Saint-Léger que la chanson de Marie Stuart à bord du vaisseau (_Adieu,
plaisant pays de France_) était de lui. Les beaux vers de Charles IX
à Ronsard qui sont partout (_L'art de faire des vers, dût-on s'en
indigner_...), où se trouvent-ils cités pour la première fois? Où
voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur _Gabrielle_ et sa
chanson à _l'Aurore_[8] On a là toute une série de petites questions en
perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils semblent sortir de
dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait à l'appui des imprimés,
devraient être eux-mêmes soumis à examen. Puis, quand la source
originale serait sûrement atteinte, on aurait à discuter encore le degré
de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures;
car ces princes et princesses avaient tout le long du jour à leur côté;
entendant à demi-mot, valets de chambre, aumôniers et secrétaires, tous
gens d'esprit et du métier. Les Bonaventure des Periers, les Marot, les
Saint-Gelais, les Amyot, étaient en mesure de prêter plus d'un trait à
un canevas auguste, et de mettre la main à la demande en même temps qu'à
la réponse. Je ne sais plus quelle dame de la Cour d'Henri III disait
à Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, _qu'elle
envoyait ses pensées au rimeur_. On sait positivement que c'était là
l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrétaire
Maynard la faisait parler en vers tendres et passionnés, et lui-même,
dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit:
L'âge affoiblit mon discours,
Et cette fougue me quitte,
Dont je chantois les amours
De la reine Marguerite.
[Note 8: Dans une _Notice sur un Recueil_ manuscrit _d'anciennes
Chansons françaises_, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouvé le
fameux Couplet:
Cruelle départie,
Malheureux jour! etc., etc.
Il en conclut que Henri IV avait pris ce refrain à quelque chanson déjà
en vogue (voir le tome XI, no 6, des Bulletins de l'Académie royale de
Bruxelles).]
Au XVIIIe siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse
du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer
à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par
Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre poëte ordinaire de sa
petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une
discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui
traverserait l'histoire littéraire du XVIe siècle. Mais, dans aucun cas,
il n'y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les
charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur
de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse,
resterait hors de cause; seulement la part du métier reviendrait à qui
de droit.
Tant que François Ier fut prisonnier en Espagne, il composa
incontestablement sans secours et sans aide de longues épîtres non moins
ennuyeuses qu'ennuyées; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de
vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons
poëtes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit
les _Poésies_ du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y
distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à
être isolé des couplets suivants; pris à part, c'est un dizain des plus
frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touché:
Estant seullet auprès d'une fenestre
Par ung matin, comme le jour poignoit,
Je regarday Aurore, à main senestre,
Qui à Phebus le chemyn enseignoit.
Et d'autre part m'amye qui peignoit
Son chef doré, et viz sez luysans yeulx,
Dont me gecta ung traict si gracieulx,
Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire:
Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx,
Car la beaulté de ceste vous empire.
Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain,
non moins égayé, mais qui est de Marot:
May bien vestu d'habit reverdissant,
Semé de fleurs, ung jour se mist en place,
Et quant m'amye il vit tant florissant,
De grand despit rougist sa verte face,
En me disant: Tu cuydes qu'elle efface
A mon advis les fleurs qui de moy yssent?
Je lui respond: Toutes tes fleurs périssent
Incontinant que yver les vient toucher;
Mais en tout temps de ma Dame florissent
Les grans vertuz, que mort ne peult sécher.
Le dizain du prince à certainement de quoi lutter en grâce avec celui
de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que, dans le
_Recueil_, l'un est bien voisin de l'autre; et, en général, quand on
trouve réunis un certain nombre de morceaux qu'il faut rapporter à
Saint-Gelais ou à Marot, c'est presque toujours aux environs de ces
endroits-là que se rencontrent aussi les petites pièces du roi qui
peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sûr que la ligne de
démarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque
confusion sur ces points limitrophes: _Lucanus an Appulus anceps_[9].
[Note 9: Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page
96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouve que
le huitain: _Cessez, mes yeulx_, etc., de la page 94, est également de
l'aumônier-poëte.]
Pour ce qui est du joli dizain de l'_Aurore_ en particulier, il paraîtra
piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius
Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité _de la Nature des Dieux_.
C'est une épigramme tout à fait _à la grecque,_ mais la similitude de
l'image reste frappante:
Constiteram exorientem Auroram forte salutans,
Quum subito a loeva Roscius exoritur.
Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra,
Mortalis visus pulchrior esse deo.
Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable
veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite
circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, _a loeva, à main
senestre._ Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces
réminiscences d'érudit?
Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François Ier des traits
d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes
et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les
exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est
en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes
loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus
souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par
exemple:
Elle jura par ses yeulx et les miens,
Ayant pitié de ma longue entreprise,
Que mes malheurs se tourneroient en biens;
Et pour cela me fut heure promise.
Je crois que Dieu les femmes favorise:
Car de quatre yeulx qui furent parjurez,
Rouges les miens devindrent, sans faintise;
Les siens en sont plus beaulx et azurez.
Sachons seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais
cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses _Amours_
(liv. III, élég. 3):
Perque suos illam nuper jurasse recordor,
Perque meos oculos; et doluere mei.
Voici encore un sixain délicat, où le doux nenny est aux prises avec le
sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:
Le desir est hardy, mais le parler a honte;
Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte;
L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte;
L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte;
L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse:
Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.
L'épitaphe d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette
improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueillis par M.
Vallet de Viriville doivent, nous dit-on, en confirmer l'authenticité.
Mais M. Champollion a conjecturé judicieusement, selon moi, que la pièce
en tercets: _Doulce, plaisante, heureuse et agréable nuict_ (page 150),
est trop compliquée pour être du monarque. J'ajouterai, comme raison à
l'appui, que cette espèce de chanson est traduite de l'Arioste[10], et
elle l'a été depuis encore par d'autres poëtes du XVIe siècle, par
Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir
favorisé son entreprise amoureuse, et il part de là pour dénombrer et
décrire avec complaisance chaque détail de son aventure. Mellin de
Saint-Gelais, qui le premier a donné en français d'autres imitations
en vers de l'Arioste, a dû tremper dans celle-ci. Un tel travail de
traduction suppose en effet une application littéraire qui tient au
métier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne
s'amuse guère à traduire celles des autres[11].
[Note 10: Voir dans les _Rime_ de l'Arioste le _capitole_:
O piu che'l giorno a me lucida e chiara,
Dolce, gioconda, avventurosa notte, etc.
]
[Note 11: Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernières pages
une pièce qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste,
mais qui va fort au delà; elle trouverait sa vraie place dans un
_Parnasse satyrique_. Si cette espèce de blason du corps féminin était
de François Ier, on devrait lui reconnaître une vigueur et une haleine
dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y décèle une
verve exercée qui se sera mise au service de ses plaisirs.--Cette pièce,
au reste, n'est pas inédite; elle a été insérée dans le Recueil des
_Blasons_ par Méon (Blason du corps); mais, sauf une ou deux corrections
qui sont heureuses, le texte de Méon est peu correct, et même à la fin
il y a de l'inintelligible.]
Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la
poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce
qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant
agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un
secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en
lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander,
quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais
n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un
italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs,
et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel
auteur de l'_Anthologie_, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin,
avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé
à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des
modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux
figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir
non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son
texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi
dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors
une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui
arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en
vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit
de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant,
indifféremment.
L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des
procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les
pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de
Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle.
Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime
du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut,
à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude
d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de
textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands
crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice
à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins
créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais
souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte
ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est
trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce
qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge,
qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois
ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai
sens et toute sa portée.
On vient de voir dans les _Poésies_ de François Ier qu'une des pièces
qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être
une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de
toute la fin du siècle, _O nuit, jalouse nuit_, qui est la contre-partie
de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour
avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est
de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps
n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors
savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le
traducteur.
Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne
laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais
quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses
gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous
dira dans une épigramme qui a pour titre: _De son amour_:
Je n'aime ny la pucelle,
Elle est trop verte...
Je renvoie au feuillet 15 des _Passe-temps_. Pour le coup, on croit
avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de
Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'une traduction encore d'une épigramme
d'Orestes qu'on peut lire dans l'_Anthologie_[12], et que Grotius a aussi
traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi
que Baïf.
[Note 12: _Anthol. palat., V, 20.]
Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de
Larivey. Il les donne pour les avoir faites à _l'imitation des anciens
grecs, latins et modernes italiens_ voilà qui est franc; mais, en ces
termes généraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on
regarde de près? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce _Larivey_,
sous son air champenois, fils naturel d'un des _Giunti_, fameux
imprimeurs italiens, avait tourné et comme parodié en français le nom de
son père (_l'arrivé, advena_). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom,
il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pièces de théâtre que
publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a
rendues avec esprit, avec liberté et naturel, mais textuellement.
Grosley avait noté le fait pour la comédie des _Tromperies_,
littéralement traduite des _Inganni_ de Nicolo Secchi. Il en est de même
de la pièce qui a pour titre _la Veuve_; il l'a prise tout entière, sauf
quelques suppressions, de _la Vedova_ de Nicolo Buonaparte, bourgeois
florentin et l'un des ancêtres, dit-on, des Bonaparte: cette _Vedova_
originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. _Les Jaloux_
encore sont traduits de _i Gelosi_, comédie de Vincenzo Gabiani,
gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans
doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile
d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme
ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir été l'un des bons
artisans du franc et naïf langage.
Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde
moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui
se rattache à Marot et à l'époque de François Ier, est moins sujette à
cette préoccupation constante et à cet artifice. Je l'accorderai sans
peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions
et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit
recueil des _Poésies_ de Bonaventure dès Periers, le poëte valet
de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane à
grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais
tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit: _les Roses_,
dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De
prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.
[Note 13: C'est dans les comédies de Laurent de Médicis, de François
Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se trouvent
mentionnés dans la dédicace de Larivey à M. d'Amboise, qu'on aurait le
plus de chances de rencontrer les imitations et traductions qui restent
encore à déterminer.]
[Note 14: A Lyon, Jean de Tournes, 1544.]
Un jour de may, que l'aube retournée
Refraischissoit la claire matinée
D'un vent tant doulx....
un matin donc, le poëte se promène _au grand verger, le long du
pourpris_; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes
fraîches, _rondelettes_, et il les décrit à ravir. Il nous rend en vers
gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:
L'aube duquel avoit couleur vermeille
Et vous estoit aux roses tant pareille
Qu'eussiez doublé si la belle prenoit
Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit
Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses:
Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.
Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses _Roses_
elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le
dernier des anciens:
Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem,
An darel, et flores tingeret orta dies.
Le vieux rimeur n'a pas indiqué son larcin, il l'a même recouvert assez
ingénument quand il traduit le
Vidi _Poestano_ gaudere _rosaria_ cultu,
par
.......Là veis semblablement
Un beau laurier accoustré noblement
Par art subtil, non vulgaire ou commun,
Et le rosier de maistre Jean de Meun.
Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce
qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La
Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.
Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par M. Nodier[15],
qui s'est complu a y voir un caractère original; ils rappellent
naturellement ceux de Ronsard: _Mignonne, allons voir si la rose_...
L'un et l'autre poëte avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils
avaient en mémoire le même modèle. Bonaventure des Periers, après avoir
décrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone, les vicissitudes
rapides de chaque âge des rosés, conclut comme lui:
.......Vous donc, jeunes fillettes,
Cueillez bien tost les roses vermeillettes
A la rosée, ains que le temps les vienne
A deseicher: et tandis vous souvienne
Que ceste vie, à la mort exposée,
Se passe ainsi que roses ou rosée.
[Note 15: Article sur Bonaventure des Periers (_Revue des Deux
Mondes_, 1er novembre 1839).]
Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes,
Et memor esto aevum sic properare tuum.
La _rosée_ ajoutée aux _roses_ par le vieux poëte français est une grâce
de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée. Bonaventure des
Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire
en vers blancs la première satire d'Horace: _Qui fit, Moecenas_..., il
disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg: «D'où vient cela, mon
amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat?» L'imitation
de l'antique, au XVIe siècle, ne saurait durer bien longtemps sans
détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire: «Nous
ne sommes que des violons de village auprès des anciens.»
Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la
reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse
épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de
l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi,
et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent
à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée. Il ne faut
pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui
n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il
n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de
Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces
mots:
Le groz ventre trop pesant et massif
Ne veult souffrir au vray le cueur naïf
Vous obeyr, complaire et satisfaire...
Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à supporter son frère,
elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus-Christ, de même
qu'elle s'écriera, cri parlant de Madame d'Angoulême, leur mère, qui est
restée courageusement au timon de l'État:
À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre,
Comme Anchises qui délaissa sa terre?
Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie
troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux
qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et
ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus
généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse; c'est le culte de
l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui:
Mais toy, qui as toujours foy conservée
Et envers tous ta constance observée,
Rendant content Dieu et ta conscience
Par ta vertu, doulceur, foy, pacience,
Tenant à tous parole et vérité,
Honneur tu as, non ennuy mérité.
Elle le loue de sa clémence envers les révoltés de La Rochelle; elle
l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses
chevaleresques représailles envers Charles-Quint, son grand ennemi,
lorsqu'il le fêta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la
France:
L'Ytalien à grand peine l'a creu,
Car la bonté, qui de Dieu est venue,
De l'infidelle est tousjours incongnue.
Celluy qui est de la foy devestu
Ne peult louer en aultre sa vertu.
Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande?
Qu'esse que tant il loue et recommande?
C'est rendre bien pour mal, voire et aymer
Son ennemy: qui est le plus amer
Et dur morceau qui soit en l'Escripture,
D'autant qu'il est contre nostre nature.
Le Roy l'a faict, et si l'a accomply:
Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply,
Plustost mourroit que de s'y accorder.
Je me tairay du surplus recorder.
Qui faict le plus, il fera bien le moings:
Son cueur est pur et nettes sont ses mains.
François Ier répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa
prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:
Cuer resolu d'aultre chose n'a cure
Que de l'honneur.
Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur[16].
[Note 16: Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces
allitérations, assonances et consonnances: _cuer, cure, corps, cueur,
vainqueur_? La poésie du XVIe siècle est pleine de ces vestiges d'une
versification antérieure. On lit à la page 12 du présent _Recueil_:
Ne nul plaisir que nature nous _donne_
Ne nous est riens, si bientost ne _retourne_.
La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens
trouvères,]
A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font
écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.
On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les
publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus
mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont
on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de
l'auteur de l'_Heptamèron_, ont fait place peu à peu à une appréciation
plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et
libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne
saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux,
de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de
sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui
fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants,
Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément;
c'était, comme le dit Marguerite, un parfait _triangle_, et une vraie
_trinité_. Les expressions triomphantes dont est rempli le _Journal_ de
la mère du roi, et qui rappellent le _Latonoe pertentant gaudia pectus_,
se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux
femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles
débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif
comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde
sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi
comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux
ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire
dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de
la sorte à elle-même:
........«C'est celluy que d'enfance
Tu as veu tien, tu le voys et verras;
Ainsy l'a creu et le croys et croirras.
Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère;
Je suis ton roy, aussy je suis ton frère.
Frère et petit n'as craint de me tenir
Entre tes bras; ne crains donc de venir
Entre les miens, qui suis grand et ton roy:
Car en croissant croist mon amour en moy.»
Ainsy parla l'oeil plain de charité,
Et voz deux bras dirent: C'est veritté[17].
Un éditeur instruit[18], qui, dans un premier travail, avait jugé fort
sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce
jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une
interprétation laborieuse à dénoncer dans le coeur de cette princesse je
ne sais quel sentiment fatal et mystérieux, dont son frère aurait été
l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni
matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa
vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au nombre des
témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa
captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce
qu'on lit en maint endroit du présent _Recueil_:
O quelle amour! et qui jamais l'eust creue!
Qui en absence est augmentée et creue;
Là où jamais changement n'ay trouvé;
Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé[19]!
Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de
1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite
accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long
du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:
Avancés-vous, hommes, chevaulx,
Asseurés-moi, je vous supplye,
[Note 17: Page 183.]
[Note 18: M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses
tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion
singulière et cette humeur acariâtre qui lui était habituelle.]
[Note 19: Page 185.]
Que nostre Roy, pour ses grands maulx,
A receu santé accomplie:
Lors seray de joye remplye.
Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous,
Et vostre oeil sa doulceur desplye,
Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!
De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la
profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part
du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une
dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien
sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et
très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de
l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de
verve puritaine à cette époque.
Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette
Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait
de l'auteur des _Contes et nouvelles_, nous répondrions que notre
impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent
la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus
confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous
savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et
que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires.
Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de
l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il
suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant
les longues et définitives années[21].
[Note 20: Page 58.]
[Note 21: Parmi les publications de date postérieure concernant
Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La
Ferrière-Percy, qui nous a donné le _Livre de dépenses_ de la digne
reine,--dépenses des plus honorables, des plus généreuses,--et une
_étude sur ses dernières années_ (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un
peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette
princesse.]
Le _Recueil_ publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une
soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui
adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un
manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M.
Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire
remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance.
Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec
François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la
maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de
haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui
de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez
d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen
peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine?
Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre
de François Ier, que le _Recueil_ met à l'adresse de la duchesse
d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon.
L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des
précieuses:
«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy
qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute
demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par
quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je
faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à
la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit
et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre
chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.[22].»
[Note 22: Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit
de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du
_Recueil_ imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les
curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.]
Les _Poésies_ de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent
dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne
songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à
plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément
mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de
ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea
brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa
génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé
dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin
de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir
lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années
de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse
d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste;
les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en
arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal
de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de
Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste.
Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard
le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite,
qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de
la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les
_Poésies_ de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette
ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille
plus dignes de survivre, et dans un recueil des _Marguerites poétiques_,
espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle[23], je ne
vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce
si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle
écrasa la première.
[Note 23: _Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes
françois, tant anciens que modernes_, par Esprit Aubert, 1613.]
Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir
exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement,
je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de
vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation
de François Ier. La discrétion, le choix, c'est là le secret de
l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations
historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait
pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie française
véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle
du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de
révision; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles
poésies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions
s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines
pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos
_Analecta_ auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou
d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y
rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de
finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne
saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'édifier un Temple du
Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque
auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage très-allégé. Pour le
choix du bagage, on devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas
imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut
d'autre soin que d'omettre la pièce d'_Avril_, précisément la perle du
vieux poëte; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse!
Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de
ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de
lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure
des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce, Gohorry, avec une
seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y
verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans
un dialogue _rustique amoureux_, traduit de Théocrite. François Ier y
serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui,
pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait
de vers de sa façon, il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au
plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il
fit une fois à Chambord.
Mai 1847.
[Note 24: Auguis.]
[Note 25: La stance bien connue: _La jeune fille est semblable à la
rose_, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance
est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de
l'_Amadis_, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol,
l'a rencontrée.]
Le
CHEVALIER DE MÉRÉ
ou
DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille
de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour
plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses
discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si
on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de
naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été
de ceux qui sont _frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole_;
mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce
pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus
considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un
certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un
maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop
au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être
qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade
que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du
chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes,
le chevalier de Méré est un _type_; et si aujourd'hui on veut étudier un
des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux
s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.
Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui
réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors,
bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne,
et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il
propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait
plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le
définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des
qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître
à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux;
mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose
sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au
traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et
d'agrément, et il a laissé des traités.
Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire,
l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part [26], que si
quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit
bon écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon
homme de cheval? D'où vient donc qu'il en arrive autrement?» Il va
lui-même au-devant des objections que soulève le didactique en pareille
matière, lorsqu'il dit: «En tous les exercices, comme la danse, faire
des armes, voltiger, ou monter à cheval, on connoît les excellents
maîtres du métier à je ne sais quoi de libre et d'aisé qui plaît
toujours, mais qu'on ne peut guère acquérir sans une grande pratique; ce
n'est pas encore assez de s'y être longtemps exercé, à moins que d'en
avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en
tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne
à penser que c'est un présent de la nature[27].» Je ne saurais mieux
comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre
du _Courtisan_ (_Cortegiano_). Celui-ci a fait le code de l'_homme de
cour_, l'autre a fait celui de l'_honnête homme_.
[Note 26: Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.]
[Note 27: _Discours de la Conversation_.]
_Honnête homme_, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute
simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien
des sens en français, un peu comme celui de _sage_ en grec. Aux époques
de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au
strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme
_comme il faut_, et le _comme il faut_, le _quod decet_, varie avec
les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est
peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot
_honnête homme_ précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe
siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire
disait en plaisantant:
Nos voleurs sont de très-honnêtes gens,
Gens du beau monde...[28],
il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant
l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de
l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en
jouant sur le mot, qu'_honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient
guère ensemble_; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors
n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et
les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux,
d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute
pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout
était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais
honnêtes gens n'y manquaient pas.
[Note 28: _L'Enfant prodigue_, acte III, scène II.]
Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait
tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce
quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui
relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de
l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier
recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que
l'esprit _se fait_ et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le
remarque très-bien, les hommes sont _tout d'une pièce tant_ qu'ils
restent entre eus.
En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de
Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du monde,
quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est-à-dire _plus de
trois_), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui
vaille, et s'ennuyent plus que si elles étoient seules.» Au contraire,
«il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait
d'assez bonne grâce cette estimable fille), qui fait qu'un honnête homme
réjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable
femme de la terre ne sauroit faire[29].» Quand on sent si vivement
des deux côtés l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien près de
s'entendre ou plutôt on s'est déjà entendu, et la science de l'honnête
homme a fait bien des pas.
[Note 29: _Conversations sur divers sujets_, par Mlle de Scudery,
article _de la Conversation_.]
On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa
naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort.
Il était né, dit-on, vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du
XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait
encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on
l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était
cadet d'une noble maison du Poitou. Son aîné, M. de Plassac-Méré,
s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est
ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On
a quelquefois confondu les deux frères[30]. Le chevalier ne commence à
poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'année 1646; c'est bien à lui
que ce grand complimenteur écrivait: «La solitude est véritablement une
belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, à
qui l'on pût dire quelquefois que c'est une belle chose[31].» Et encore:
«Si je vous dis que votre laquais m'a trouvé malade, et que votre lettre
ma guéri, je ne suis ni poëte qui invente, ni orateur qui exagère; je
suis moi-même mon historien qui vous rend fidèle compte de ce qui se
passe dans ma chambre[32].» Le chevalier, dans cette lettre, est traité
comme un _brave_ et comme un _philosophe_ tout ensemble; il avait servi
avec honneur sur terre et sur mer[33]. Avant même de s'être retiré du
service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre
agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du
Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier
modèle et son grand patron en littérature. En dédiant au chevalier ses
_Observations sur la Langue françoise_, Ménage lui disait: «Quand je
vins à Paris la première fois, vous étiez un des hommes de Paris le plus
à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre
éloquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous
faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualités me
furent un jour représentées par notre excellent ami monsieur de Balzac
avec toute la pompe de son éloquence.» Cette pompe ne déplaisait pas au
chevalier; il en tenait lui-même, et, sous ses airs d'homme du monde,
il avait du _collet-monté_, comme disait de lui Mme de Sévigné. Entre
Balzac et Voiture, le chevalier n'hésitait pas; il était pour le
premier, et il se risqua souvent à critiquer le second, avec qui il
était en commerce également. On peut conjecturer, par quelques passages
des _Lettres_ du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait
moins pris au sérieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en était résulté
quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres
subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins
d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes.
«Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le
chevalier en parlant de Voiture, voulut être de mes amis en apparence;
je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois
qu'il étoit plus comédien qu'honnête homme; cela me le rendoit
insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit
tendre et plein de sentiments naturels[34].» On devine, sous ces beaux
mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est,
au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le
chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses
_Lettres_ participent de la manière de tous deux; il a beaucoup plus de
finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par
moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus
nuancées; mais sa déduction est lente, sans légèreté, sans enjouement.
Il écrivait un jour à quelqu'un:
[Note 30: Voir dans les _Éloges de quelques auteurs françois_, par
Jolly, l'article qui concerne M. de Méré; M. de Plassac y est confondu
avec son frère. Le volume imprimé des _Lettres_ de M. de Plassac est de
1648.]
[Note 31: Lettre du 6 juin 1646.]
[Note 32: Lettre du 24 août 1646.]
[Note 33: Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expédition
navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, après un assez brillant
début, eut une triste fin. Dans la _Gazette_ extraordinaire du 28
août 1664, qui annonce _la prise de la ville et du port de Gigèrie en
Barbarie par les armées du Roy, sous le commandement du duc de Beaufort,
général de Sa Majesté en Afrique_, le chevalier a l'honneur d'être
mentionné. Après le détail du débarquement et de la prise de la place,
on y lit que, le lendemain, les Maures, qui s'étaient retirés sur les
hauteurs, vinrent assaillir une garde avancée; le duc de Beaufort,
accouru au bruit de l'escarmouche, s'étant mis à la tête des Gardes,
et le comte de Gadagne à la tête de Malte, repoussèrent vertement les
assaillants: «Tous les officiers des Gardes qui étoient en ce poste, dit
le bulletin, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de
Malle, s'y comportèrent très-dignement... Les chevaliers de Méré et
de Chastenay y furent blessés des premiers. «On pourrait conjecturer,
d'après la teneur de ce bulletin, que M. de Méré était chevalier de
Malte et servait sur les galères de l'Ordre.]
[Note 34: Lettre 128e.]
«Vous m'écrivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit
agréablement, et surtout quand on a le goût bon; mais elles coûtent
toujours beaucoup, et je ne crois pas qu'on en puisse faire plus de
deux en un jour. Balzac me dit une fois qu'avant que d'être content
d'un certain billet au maire d'Angoulême, il y avoit passé plus de
quatre matinées. Je ne trouve pourtant rien dans ce billet ni de
beau ni de rare, et plus je le considère, moins j'en fais de cas.
Voiture se plaignoit aussi de la peine que lui avoit donnée la
lettre de la _carpe,_ et, sans mentir, il en étoit à plaindre[35].»
Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don
du moment; ce qui n'empêche pas aujourd'hui les _Lettres_ du chevalier
d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les
siennes.
Les _Lettres_ du chevalier, en effet, abondent en particularités qui
touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des moeurs, et
qui nous y font pénétrer. Littérairement, elles sont antérieures à
la révolution que fit Mme de Sévigné dans ce genre jusque-là si peu
familier. Après Balzac, après Voiture, qui sont des épistolaires de
profession, la charmante mère de Mme de Grignan sait être parfaitement
naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le
détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui
attachait tant de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de
Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et
de démon familier, il n'en a pas. C'est un _précieux_ qui continue de
l'être alors qu'il n'y avait déjà plus de _précieuses_, ou qu'il n'y
avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'était encore. Les
_Lettres_ du chevalier offrent un continuel exemple de cette espèce de
finesse et de subtilité qu'on peut retrouver dans les _Conversations_
et les _Entretiens_ publiés vers la même date par l'auteur suranné
de _Clèlie_. Comme pensée toutefois, comme coup d'oeil moral, il est
très-supérieur à cette respectable demoiselle, et on ne saurait se
figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de
délicat comme observation et comme langue.
[Note 35: Lettre 99e.]
Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un
endroit où il discute la question de savoir _s'il faut écrire comme on
parle et parler comme on écrit[36]. Il remarque finement que les choses
qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour être lues des
yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis,
ne doivent pas s'écrire comme l'on ferait un conte en conversation;
l'histoire est plus noble et plus sévère, la conversation est plus libre
et plus négligée. Et après avoir touché les harangues, il en vient aux
lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: «Car, encore qu'on
en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les
doit pas écrire tout à fait comme on parle.» Pour preuve de cela,
continue-t-il, si l'on voit une personne à qui l'on vient d'écrire une
lettre, fût-elle excellente, on ne lui dira pas les mêmes choses qu'on
lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la même façon.
«Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte
qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût
dire dans le monde; et de même quand on parle, de se persuader qu'on
écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de
justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il
cause, et de plus même quand il cause, il parle un peu comme un _livre_;
on voit d'ici le renchérissement qu'en doit prendre son style. Il
se plaît à citer à ce propos son ami et son modèle, le maréchal de
Clérembaut, «qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre
entre deux portes que lorsqu'il parloit à la reine au milieu de toute la
cour[37].» De même lui, quand il écrivait à un procureur, il ajustait son
style comme quand il s'adressait à une duchesse. Cette manière d'écrire
et cette manière de causer étaient celles qui eurent la vogue dans le
meilleur monde, sous un certain régime de goût, entre l'_Astrée_ et la
_Clélie_; mais à quoi songeait-il de mener cela jusqu'après Mme de La
Fayette et après Boileau?
[Note 36: Cinquième _Conversation_ avec le maréchal de Clérembaut.]
[Note 37: Lettre 27e.]
Les _Lettres_ du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle
n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les
_Caractères_ de La Bruyère. Un premier ouvrage, _les Conversations du
M. de C. et du C. de M._ (du maréchal de Clérembaut et du chevalier
de Méré) avait paru en 1669, l'année même des _Pensées_ de Pascal.
L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites
dissertations sur _la Justesse_, sur _l'Esprit_, sur _la Conversation_,
sur _les Agréments_; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que
Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit:
«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne
lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout
de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère
comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en
_rappelle_ pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du
chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y
étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le
pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse
de Mme de Maintenon ou de Pascal.
Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais
associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop
rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort
connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à
ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques;
c'est incroyable de ton: