MADEMOISELLE AÏSSÉ[67]

L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le

passé de se prendre au souvenir de quelque passion célèbre; de tout

temps elle s'est complu à l'histoire, cent fois redite, d'un couple

chéri, et aux destinées attendrissantes des amants. Quelques noms semés

çà et là, donnés d'ordinaire par la tradition et touchés par la poésie,

suffisent. Les choses politiques ont leurs révolutions et leur cours;

les guerres se succèdent, les règnes glorieux font place aux désastres;

mais, de temps à autre, là où l'on s'y attend le moins, il arrive que

sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se

détache et plane: c'est Françoise de Rimini qui console de l'enfer. La

Renommée, ce monstre infatigable, du même vol dont elle a touché les

ruines des empires, s'arrête à cette chose aimable, s'y pose un moment;

elle en revient, comme la colombe, avec le rameau.

[Note 67: Cette Notice a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15

janvier 1846; elle a été reproduite en tête d'une édition des _Lettres

de Mademoiselle Aïssé_ (1846), non sans beaucoup d'additions et de

corrections qui nous sont venues de bien des côtés. Pour ne pas faire

une trop grande surcharge de notes, nous avons rejeté après la Notice

celles qui sont plus étendues et qui contiennent des pièces à l'appui,

en nous servant pour cet ordre d'indications des lettres [A], [B],[C],

etc.]

Dans les temps modernes, si la poésie proprement dite a fait défaut à ce

genre de tradition, le roman n'a pas cessé; sous une forme ou sous

une autre, certaines douces figures ont gardé le privilège de servir

d'entretien aux générations et aux jeunesses successives. Que dire

d'Héloïse? qu'ajouter à ce que réveille le nom de La Vallière? Vers

1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal

contre l'Espagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous

main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires

y coururent. Entre cette petite armée commandée par Schomberg, et la

pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque

été, bien des marches et des contre-marches de peu de résultat, bien

des escarmouches et de petits combats, parmi lesquels, je crois, une

victoire. Qui donc s'en soucie aujourd'hui? Mais le lecteur curieux, qui

ne veut que son charme, ne peut s'empêcher de dire que tout cela a

été bon puisque les _Lettres de la Religieuse portugaise_ en devaient

naître.

La tendre anecdote que nous avons à rappeler n'a pas eu la même

célébrité ni le même éclat; elle conserve pourtant sa gracieuse lueur,

et ses pages touchantes ont mérité de survivre. À l'époque la moins

poétique et la moins idéale du monde, sous la Régence et dans les années

qui ont suivi, Mlle Aïssé offre l'image inattendue d'un sentiment

fidèle, délicat, naïf et discret, d'un repentir sincère et d'une

innocence en quelque sorte retrouvée. Entre ces deux romans si

dissemblables, si comparables en plus d'un trait, qui marquent les deux

extrémités du siècle, _Manon Lescaut_, _Paul et Virginie_, Mlle Aïssé

et son passionné chevalier tiennent leur place, et par le vrai, par le

naturel attachant de leur affection et de leur langage, ils se peuvent

lire dans l'intervalle. Il est intéressant de voir, dans une histoire

toute réelle et où la fiction n'a point de part, comment une personne

qui semblait destinée par le sort à n'être qu'une adorable Manon Lescaut

redevient une Virginie: il fallait que cette Circassienne, sortie des

bazars d'Asie, fût amenée dans ce monde de France pour y relever comme

la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante.

Les Lettres de Mlle Aïssé, imprimées pour la première fois en 1787 (à la

veille même de _Paul et Virginie_), ont eu depuis plusieurs éditions;

elles étaient accompagnées dès l'abord de quelques courtes notes dues

à la plume de Voltaire, qui les avait parcourues en manuscrit. On les

réimprimait dès 1788. En 1800, elles reparurent avec une Notice bien

touchée de M. de Barante, qui avait recueilli quelques détails nouveaux

(dont un pourtant très-hasardé, on le verra) dans la société de M.

Suard. C'est ainsi encore qu'elles ont été reproduites en 1823. Le style

avait subi de petites épurations dans ces éditions successives; il y

avait pourtant dans le texte bien d'autres points plus essentiels, ce me

semble, à éclaircir, à corriger: on ne saurait imaginer la négligence

avec laquelle presque tous les noms propres, cités chemin faisant

dans ces Lettres, ont été défigurés; quelques-uns étaient devenus

méconnaissables. De plus, un grand nombre des dates d'envoi sont

fautives et incompatibles avec les événements dont il est question; il

y a eu des transpositions en certains passages, et tel paragraphe d'une

lettre est allé se joindre à une autre dont il ne faisait point d'abord

partie. Enfin il est arrivé que des notes plus ou moins exactes, écrites

en marge du manuscrit, sont entrées mal à propos dans le texte imprimé.

À une première et rapide lecture, ces inconvénients arrêtent peu; on

ne suit que le cours des sentiments de celle qui écrit. Une édition

correcte n'en était pas moins un dernier hommage que méritait et

qu'attendait encore cette mémoire charmante, si peu en peine de la

postérité, et n'aspirant qu'à un petit nombre de coeurs. Un érudit bien

connu par sa conscience, sa rectitude et sa sagacité d'investigation

en ces matières, M. Ravenel, après s'être avisé le premier de tout

ce qu'avaient de défectueux les éditions antérieures, a préparé dès

longtemps la sienne, qui est en voie de s'exécuter. Un ami dont le nom

reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent animé d'un pur

zèle fait faute désormais en bien des endroits de la littérature, M.

Charles Labitte, devait s'y associer à M. Ravenel: c'est avec les notes

de l'un, c'est moyennant les renseignements continus et les directions

de l'autre, qu'il m'est permis ici de venir repasser sur cette histoire

et d'en fixer quelques particularités avec plus de précision qu'on

n'avait fait jusqu'à présent. L'érudition ou ce qui pourrait en avoir

l'air, en s'appliquant à ces sujets qui en sont si éloignés par nature,

change véritablement de nom et prend quelque chose de la piété qui se

met en quête vers les moindres reliques d'un mort chéri.

M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, vit un jour,

parmi les esclaves qu'on amenait vendre au marché, une petite fille

qui paraissait âgée d'environ quatre ans, et dont la physionomie

l'intéressa: les Turcs avaient pris et saccagé une ville de Circassie,

ils en avaient tué ou emmené en esclavage les habitants; l'enfant avait

échappé au massacre de ses parents, lesquels étaient princes, dit-on, en

leur pays. Du moins les souvenirs de la petite fille lui retraçaient un

palais où elle était élevée, et une foule de gens empressés à la servir.

M. de Ferriol acheta assez cher (1,500 livres) la petite Circassienne;

il était coutumier d'acheter de belles esclaves, et ce n'était guère

dans un but désintéressé[68]. Ici il ne paraît pas que son intention fût

beaucoup plus pure ni exempte d'arrière-pensée: il songeait à l'avenir

et à cultiver cette jeune fleur d'Asie. Étant revenu en France, il y

amena l'enfant[69] et la plaça, en attendant mieux, chez sa belle-soeur

Mme de Ferriol. Celle-ci, Tencin de son nom, soeur de la célèbre

chanoinesse et du futur cardinal, était digne de la famille à tous

égards, belle, galante et intrigante. Le mari, M. de Ferriol,

receveur-général des finances du Dauphiné, et conseiller, puis président

au parlement de Metz, ne joua dans la vie de sa femme qu'un rôle

insignifiant et commode. La grande liaison de Mme de Ferriol fut avec le

maréchal d'Uxelles. Les recueils du temps[70] donnent comme s'appliquant

au premier éclat de leurs amours l'ode de J.-B. Rousseau imitée

d'Horace:

Quel charme, beauté dangereuse,

Assoupit ton nouveau Pâris?

Dans quelle oisiveté honteuse

De tes yeux la douceur flatteuse

A-t-elle plongé ses esprits?

[Note 68: Voici une petite anecdote à l'appui: «M. le comte de

Nogent, qui s'appelle Bautru en son nom, est lieutenant-général des

armées du roi, fils et peut-être petit-fils d'officier-général, frère

de Mme la duchesse de Biron. C'est un homme qui toujours l'a porté fort

haut et a fait le seigneur à la cour. Sa hauteur lui a attiré une scène

fort déplaisante, en insultant à sa table, à Nogent-le-Roi, pendant les

vacances, un officier de son voisinage au sujet d'un mariage pour sa

fille. Il a même eu la sottise de demander une réparation devant les

juges de Chartres. Cela a donné occasion à cet officier de faire ou

faire faire un petit mémoire que l'on a trouvé parfaitement écrit, et

qui a été répandu dans tout Paris... Dans le mémoire susdit, l'officier

parle de la noblesse de la mère: on demanderait à propos de quoi.

C'est une petite allusion sur ce que M. de Ferriol, ambassadeur à

Constantinople, ramena ici deux esclaves très-belles. Il en garda une

pour lui; le comte de Nogent, qui peut-être était son ami, prit l'autre.

Non-seulement il l'a gardée, mais il l'a épousée, et c'est d'elle que

vient la fille à marier qui a fait le sujet de la dispute.» (_Journal_

de l'avocat Barbier, avril 1732.)]

[Note 69: M. de Ferriol eut plusieurs missions et fit plusieurs

voyages et séjours à Constantinople. Une première fois, en 1692, il

fut envoyé auprès de l'ambassadeur de France, qui le présenta au

grand-vizir, et celui-ci l'autorisa à le suivre à l'armée; M. de Ferriol

fit ainsi les campagnes de 1692, 1693 et 1694, dans la guerre des Turcs

et des Hongrois mécontents contre l'Empereur. Revenu en France au

printemps de 1695, il reçoit en mars 1696 une nouvelle mission, et cette

fois il est accrédité directement auprès du grand-vizir; il fait la

campagne de 1696, celle de 1697, passe l'hiver et le printemps de 1698 à

Constantinople, s'embarque pour la France le 22 juin 1698, et arrive à

Marseille le 20 août.--C'est dans ce second voyage qu'il acheta et qu'il

amena en France la jeune Aïssé.--En 1699, M. de Ferriol, qui n'avait eu

jusque-là que des missions temporaires, remplaça à Constantinople, en

qualité d'ambassadeur, M. Castagnères de Châteauneuf. Parti de Toulon

dans les derniers jours de juillet 1699, il alla résider en Turquie

durant plus de dix ans, ne fut remplacé qu'en novembre 1710 par M.

Desalleurs, et ne rentra en France que le 23 mai 1711. Ces dates, que

nous devons aux bienveillantes communications de M. Mignet, nous seront

tout à l'heure précieuses.]

[Note 70: Bibliothèque du roi, mss., dans le _Recueil_ dit de

_Maurepas_ (XXX, page 279, année 1716).--Voir ci-après la note [A].]

La fin de l'ode semblait menacer l'amant crédule de quelque prochaine

inconstance de la perfide:

Insensé qui sur tes promesses

Croit pouvoir fonder son appui,

Sans songer que mêmes tendresses,

Mêmes serments, mêmes caresses,

Trompèrent un autre avant lui!

Mais il ne paraît pas que le pronostic ait eu son effet: Mme de Ferriol

comprit vite que son crédit dans le monde et sa considération étaient

attachés à cette liaison avec le maréchal-ministre, et elle s'y tint. On

voit, dans les lettres nombreuses que lord Bolingbroke adresse à Mme de

Ferriol[71], qu'il n'en est aucune où il ne lui parle du maréchal comme

du grand intérêt de sa vie. Il résulte du témoignage de mademoiselle

Aïssé qu'il y avait dans cet état plus de montre que de fond, et que le

crédit de la dame baissa fort avec l'éclat de ses yeux[72]. Tant qu'elle

fut jeune pourtant, Mme de Ferriol parut fort recherchée, et elle

eut rang parmi les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de

Font-de-Veyle et d'Argental, surtout ce dernier, furent élevés avec

la jeune Aïssé comme avec une soeur. Les Registres de la paroisse

Saint-Eustache, à la date du 21 décembre 1700, nous montrent _damoiselle

Charlotte Haidée_[73] et le petit Antoine de Ferriol (Pont-de-Veyle),

représentant tous deux le parrain et la marraine absents au baptême de

d'Argental, «lesquels, est-il dit des deux enfants témoins, ont déclaré

ne savoir signer.» Aïssé pouvait avoir sept ans au plus à cette date de

1700, ayant été achetée en 1697 ou 1698. L'éducation répara vite ces

premiers retards. Un passage des Lettres semble indiquer qu'elle fut

mise au couvent des Nouvelles Catholiques; mais c'est surtout dans le

monde qu'elle se forma. Cette décadence de Louis XIV, où la corruption

pour éclater n'attendait que l'heure, faisait encore une société bien

spirituelle, bien riche d'agréments; cela était surtout vrai des femmes

et du ton; le goût valait mieux que les moeurs; on sortait de Saint-Cyr,

après tout, on venait de lire La Bruyère. On retrouverait jusque dans

madame de Tencin la langue de madame de Maintenon. L'esprit d'Aïssé

ne fut pas lent à s'orner de tout ce qui pouvait relever ses grâces

naturelles sans leur ôter rien de leur légèreté, et la _jeune

Circassienne_, la _jeune Grecque_[D], comme chacun l'appelait autour

d'elle, continua d'être une créature ravissante, en même temps qu'elle

devint une personne Accomplie.

[Note 71: _Lettres historiques, politiques, philosophiques et

littéraires_ de lord Bolingbroke; 3 vol. in-8°, 1808. Ces lettres sont

une source des plus essentielles pour l'histoire d'Aïssé.]

[Note 72: «Tout le monde est excédé de ses incertitudes (il

s'agissait d'un voyage à faire à Pont-de-Veyle en Bourgogne); le vrai de

ses difficultés, c'est qu'elle ne voudrait point quitter le maréchal,

qui ne s'en soucie point et ne ferait pas un pas pour elle. Mais elle

croit que cela lui donne de la considération dans le monde. Personne ne

s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal...» (Lettre

XI.)]

[Note 73: Elle s'appelait _Charlotte_, du nom de l'ambassadeur

(_Charles_), qui fut sans doute son parrain. _Haidée_, _Aïssé_,

paraissent n'être que des variantes de transcription d'un même nom de

femme bien connu chez les Turcs. La plus adorable entre les héroïnes

du _Don Juan_ De Byron est une Haidée.--Voir ci-après les notes [B] et

[C].]

Une grave, une fâcheuse et tout à fait déplaisante question se présente:

Quel fut le procédé de M. de Ferriol l'ambassadeur à l'égard de celle

qu'il considérait comme son bien, lorsqu'il la vit ainsi ou qu'il la

retrouva grandissante et mûrissante, _tempestiva viro_, comme dit

Horace? Cette question semblait n'en être plus une depuis longtemps;

on a cité un passage tiré d'une lettre de M. de Ferriol à Mlle Aïssé,

trouvée dans les papiers de M. d'Argental, duquel il ressortait trop

nettement, ce semble, qu'elle aurait été sa maîtresse; mais ce passage

isolé en dit plus peut-être qu'il ne convient d'y entendre, à le lire en

son lieu et en son vrai sens. Nous donnerons donc ici la lettre entière,

qui n'a été publiée qu'assez récemment[74]; elle ne porte avec elle

aucune indication de date ni d'endroit.

[Note 74: Par la _Société des Bibliophiles français_, année 1828.]

_Lettre de M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, à mademoiselle

Aïssé._

«Lorsque je vous retiray des mains des infidelles, et que je vous

acheptay, mon intention n'estoit pas de me préparer des chagrins et de

me rendre malheureux; au contraire, je prétendis profiter de la décision

du destin sur le sort des hommes pour disposer de vous à ma volonté, et

pour en faire un jour ma fille ou ma maistresse. Le mesme destin veut

que vous soiés l'une et l'autre, ne m'estant pas possible de séparer

l'amour de l'amitié, et des désirs ardens d'une tendresse de père; et

tranquile, conformés vous au destin, et ne séparés pas ce qu'il semble

que le Ciel ayt prit plaisir de joindre.

«Vous auriés esté la maistresse d'un Turc qui auroit peut estre partagé

sa tendresse avec vingt autres, et je vous aime uniquement, au point que

je veux que tout soit commun entre nous, et que vous disposiés de ce que

j'ay comme moy mesme.

«Sur touttes choses plus de brouilleries, observés vous et ne donnés aux

mauvaises langues aucune prise sur vous; soyés aussy un peu circonspecte

sur le choix de vos amyes, et ne vous livrés à elles que de bonne

sorte; et quand je seray content, vous trouverez en moy ce que vous

ne trouveriés en nul autre, les noeuds à part qui nous lient

indissolublement. Je t'embrasse, ma chère Aïssé, de tout mon coeur.»

Voilà une lettre qui certes est bien capable, à première lecture, de

donner la chair de poule aux amis délicats de la tendre Aïssé; M. de La

Porte, qui la publia en 1828, la prend dans son sens le plus grave, sans

même songer à la discuter. Si alarmante qu'elle soit, elle se trouve

pourtant moins accablante à la réflexion, et, pour mon compte, je me

range tout, à fait à l'avis de M. Ravenel, que notre ami, M. Labitte,

partageait également: cette lettre ne me fait pas rendre les armes du

premier coup. Qu'y voit-on en effet? Raisonnons un peu. On y voit

qu'à un certain moment M. de Ferriol fut jaloux de quelqu'un dont on

commençait à jaser auprès d'Aïssé; qu'à cette occasion il signifia à

celle-ci ses intentions, jusque-là obscures, et sa volonté, dont elle

avait pu douter, se considérant plutôt comme sa fille: Le _même destin

veut que vous soyez l'une et l'autre_... Cette parole, remarquez-le

bien, s'applique à l'avenir bien plus naturellement qu'au passé.

L'enfant est devenu une jeune fille; elle n'a pas moins de dix-sept ou

dix-huit ans, alors que M. de Ferriol (je le suppose rentré en France) a

soixante ans bien sonnés, car il ne rentre qu'en mai 1711[75]. Voilà donc

qu'aux premiers noeuds, en quelque sorte légitimes; qui, dit-il, les

_lient déjà indissolublement_, et qu'il a soin de mettre _à part_, le

tuteur et maître croit que le temps est venu d'en ajouter d'autres. Il

se déclare pour la première fois nettement, il se propose et prétend

s'imposer: reste toujours à savoir s'il fut accepté, et rien ne le

prouve. J'insiste là-dessus: la phrase qui, lue isolément, semblait

constater une situation établie, accomplie, et sur laquelle on s'est

jusqu'ici fondé, comme sur une pièce de conviction, pour rendre

l'esclave à son maître, n'indique qu'un ordre pour l'avenir, un

commandement à la turque; or, encore une fois, rien n'indique que l'aga

ait été obéi.

[Note 75: Lorsqu'il mourut en octobre 1722, il est dit dans les

registres de Saint-Roch qu'il était âgé d'environ soixante-quinze

ans.--Voir ci-après la note [E].]

Je ne parle ici qu'en me réduisant aux termes mêmes de la lettre; mais

il y a plus, il y a mieux: le caractère d'Aïssé est connu; sa noblesse,

sa délicatesse de sentiments, sont manifestes dans ses Lettres et par

tout l'ensemble de sa conduite. Il n'y avait pour elle de ce côté-là

qu'un danger, c'était dans ces années obscures, indécises, où la puberté

naissante de la jeune fille se confond encore dans l'ignorance de

l'enfant, alors qu'on peut dire:

Il n'est déjà plus nuit, il n'est pas encor jour.

Or, ces années-là, ces années _entre chien et loup_, elle les passa à

quatre cents lieues de M. de Ferriol, et rien n'est plus probant en

telle matière que l'_alibi_[76]. Lorsqu'il revint dans l'été de 1711,

elle avait déjà atteint à cet âge où l'on n'est plus abusée que

lorsqu'on le veut bien; elle avait de dix-sept à dix-huit ans, et M.

de Ferriol en avait environ soixante-quatre. Ce sont là aussi des

garanties, surtout, je le répète, quand le caractère d'ailleurs est bien

connu, et qu'on a affaire à une personne d'esprit et de coeur, qui va

tout à l'heure résister au Régent de France.

[Note 76: On a dit dans une note précédente qu'il résidait à

Constantinople en qualité d'ambassadeur; il y était arrivé le 11 janvier

1700. Tandis qu'Aïssé, en France, cessait d'être un enfant, il avait

maille à partir ailleurs; l'extrait suivant, puisé aux sources, ne

laisse rien à désirer: «En 1709, des plaintes ayant été portées contre

lui par divers membres de la nation française, il est rappelé le 27 mars

1710. Son rappel est fondé sur l'état de sa santé, dont il ne se plaint

pas. Bien que remplacé par le comte Desalleurs, qui prend en main les

affaires de l'ambassade le 2 novembre 1710, M. de Ferriol n'en continue

pas moins de correspondre avec la Cour sur les affaires, se plaint

vivement de M. Desalleurs, qui le lui rend bien, et enfin s'embarque le

30 mars 1711 pour la France, où il arrive le 23 mai.»--Voir ci-après la

note [F].]

À quelle date la lettre qu'on a lue fut-elle écrite? Dans quelle

circonstance et à quelle occasion? Mlle Aïssé, en ses Lettres, a raconté

avec enjouement l'histoire de ce qu'elle appelle _ses amours avec le duc

de Gèvres_, amours de deux enfants de huit à dix ans, et dont elle

se moquait à douze: «Comme on nous voyait toujours ensemble, les

gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entre eux,

et cela vint aux oreilles de mon _aga_, qui comme vous le jugez, fit un

beau roman de tout cela.» Serait-ce à propos de ce bruit, commenté et

grossi après coup, que la semence aurait été écrite? A-t-elle pu l'être

de Constantinople même et en prévision du retour, ce qui serait une

grossièreté de plus? Quoi qu'il en soit, dans cette même lettre où Mlle

Aïssé raconte ses amours enfantines, elle ajoute, en s'adressant à son

amie, Mme de Calandrini: «Quoi! madame, vous me croiriez capable de vous

tromper! Je vous ai fait l'aveu de toutes mes faiblesses; elles sont

bien grandes; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvais estimer. Si

ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon coeur ne pouvait être séduit

que par la vertu ou par tout ce qui en avait l'apparence.» Un tel

langage dans une bouche si sincère, et de la part d'une conscience si

droite, n'exclut-il pas toute liaison d'un certain genre avec M. de

Ferriol? Il n'y en a pas trace dans la suite de ces lettres à Mme de

Calandrini. Chaque fois qu'Aïssé, dans cette confidence touchante, se

reproche ses fautes, ce n'est que par rapport à une seule personne trop

chère, et il n'y paraît aucune allusion à une autre faiblesse, plus ou

moins volontaire, qui aurait précédé et qu'elle aurait dû considérer,

d'après ses idées acquises depuis, comme une mortelle flétrissure.

Lorsqu'elle résiste aux instances de mariage que lui fait son passionné

chevalier, parmi les raisons qu'elle oppose, on ne voit pas que la

pensée d'une telle objection se soit présentée à elle; elle ne se trouve

point digne de lui par la fortune, par la situation, et non point du

tout parce qu'elle a été la victime d'un autre. Lorsqu'elle parle

de l'ambassadeur défunt, elle le fait en des termes d'affection qui

n'impliquent aucun ressentiment, tel qu'un pareil acte aurait dû lui en

laisser. «Pour parler de la vie que je mène, et dont vous avez la bonté,

écrit-elle à son amie[77], de me demander des détails, je vous dirai que

la maîtresse de cette maison est bien plus difficile à vivre que le

_pauvre ambassadeur._» Parlerait-elle sur ce ton de quelqu'un qui lui

rappellerait décidément une faute odieuse, avilissante? Pourquoi ne pas

admettre que ce _pauvre_ ambassadeur, déjà vieux et _vaincu du temps_,

comme dit le poëte, finit par se décourager et par devenir bon homme?

[Note 77: Lettre XIV.]

Et en effet, jusqu'à la publication du fragment malencontreux, on avait

cru dans la société que si M. de Ferriol avait eu à un moment quelque

dessein sur elle, Mlle Aïssé avait dû à la protection des fils de Mme de

Ferriol, et particulièrement à celle de d'Argental, de s'être soustraite

aux persécutions de l'oncle. C'était le sentiment des premiers éditeurs,

héritiers des traditions et des souvenirs de la famille Calandrini;

personne alors ne le contesta[78]. L'_Année littéraire_, parlant d'Aïssé

au sujet de cette publication, disait: «Elle se fit aimer de tout le

monde; malheureusement tout autour d'elle respirait la volupté. Cette

éducation dangereuse ne la séduisit cependant pas au point de la faire

céder aux vues de M. de Ferriol, qui, peu généreux, exigeait d'elle

trop de reconnaissance, et d'un grand prince qui voulait en faire sa

maîtresse; mais elle la disposa à la tendresse, et le chevalier d'Aydie

en profita[79].» Le récit de M. Craufurd[80] rentre tout à fait dans cette

opinion qu'on avait généralement, et on sent qu'il ne change d'avis que

sur la prétendue preuve écrite. Nous croyons avoir réduit cette preuve à

sa juste valeur.

[Note 78: On trouve dans le _Journal de Paris_, du 28 novembre 1787,

une lettre signée _Villars_ qui reproche à l'éditeur d'avoir mêlé à

sa publication des anecdotes défavorables à la famille Ferriol; le

témoignage de M. d'Argental, encore vivant, y est invoqué. Celle lettre,

écrite dans un intérêt de famille, prouve une seule chose, c'est qu'on

était loin de croire alors et qu'on n'avait jamais admis jusque-là

qu'Aïssé eût été sacrifiée à l'ambassadeur.--Voir ci-après la note [G].]

[Note 79: _Année littéraire_, 1788. tome VI, page 209.]

[Note 80: _Essais de Littérature française_, tome 1er, page 188 (3e

édition).]

Le fait est qu'à dater d'un certain moment, qui pourrait bien n'être

autre que celui de la tentative avortée, Mlle Aïssé eut son domicile

habituel chez Mme de Ferriol, et ce ne fut plus ensuite que dans les

deux dernières années de la vie de l'ambassadeur qu'elle retourna près

de lui pour lui rendre les soins de la reconnaissance. Il mourut le

26 octobre 1722, à l'âge d'environ soixante-quinze ans. Est-il besoin

d'ajouter que, durant ce dernier séjour[81], elle était plus que

préservée par toutes les bonnes raisons et par l'amour même du chevalier

d'Aydie, qui l'aimait dès lors, comme on le voit d'après certains

passages des Lettres de lord Bolingbroke? Je transcrirai ici

quelques-uns de ces endroits qui ont de l'intérêt à travers leur

obscurité et malgré le sous-entendu des allusions.

[Note 81: Mme de Ferriol, qui avait habité d'abord rue des

Fossés-Montmartre, logeait en dernier lieu rue Neuve-Saint-Augustin,

et l'ambassadeur demeurait dans le même hôtel; ainsi ces diverses

installations pour Aïssé se réduisaient au plus à un changement

d'appartement.]

Bolingbroke écrivait à Mme de Ferriol, le 17 novembre 1721, en

l'invitant à venir passer les fêtes de Noël à sa campagne de _la

Source_, près d'Orléans: «Nous avons été fort agréablement surpris

de voir que Mlle Aïssé veuille être de la partie et renoncer pendant

quelque temps aux plaisirs de Paris. Peut-être ne fait-elle pas mal de

visiter ses amis au fond d'une province, comme d'autres y vont visiter

leurs mères. Quel que soit le motif qui nous attire ce plaisir, nous lui

en sommes très-obligés...» Et sur une autre page de la même lettre, dans

une apostille pour M. d'Argental: «N'auriez-vous pas contribué à nous

procurer le plaisir d'y voir Mlle Aïssé? Je soupçonne fort que vos

conseils, et peut-être le procédé d'une autre personne, lui ont inspiré

un goût pour la campagne, que je tâcherais de cultiver, si j'avais

quelques années de moins.»--Quel est ce procédé? et de quelle autre

personne s'agit-il? Nous chercherons tout à l'heure.--Un mois après,

Bolingbroke écrivait encore à Mme de Ferriol (30 décembre 1721): «Je

compte que vous viendrez; je me flatte même de l'espérance d'y voir Mme

du Deffand; mais, pour Mlle Aïssé, je ne l'attends pas. Le Turc sera son

excuse, et un certain chrétien de ma connaissance, sa raison.» Ainsi,

dès lors, Mlle Aïssé était aimée du chevalier d'Aydie (car c'est bien

lui qui se trouve ici désigné); et si elle restait à Paris, sous

prétexte de ne pas quitter M. de Ferriol, elle avait sa raison secrète,

plus voisine du coeur.

A une date antérieure, le 4 février 1719, il est question, dans un autre

billet de Bolingbroke à d'Argental, de je ne sais quel événement plus

ou moins fâcheux survenu à l'aimable Circassienne; je donne les termes

mêmes sans me flatter de les pénétrer: «Je vous suis très-obligé, mon

cher monsieur, de votre apostille; mais la nouvelle que vous m'y envoyez

me fâche extrêmement. Mademoiselle Aïssé était si charmante, que toute

métamorphose lui sera désavantageuse. Comme vous êtes _de tous ses

secrets le grand dépositaire_[82], je ne doute point que vous ne sachiez

ce qui peut lui avoir attiré ce malheur: est-elle la victime de

la jalousie de quelque déesse, ou de la perfidie de quelque dieu?

Faites-lui mes très-humbles compliments, je vous supplie. J'aimerais

mieux avoir trouvé le secret de lui plaire que celui de la quadrature du

cercle ou de fixer la longitude.» Comme ce billet à d'Argental est écrit

en apostille d'une lettre à Mme de Ferriol et à la suite de la

même page, on ne doit pas y chercher un bien grand mystère. Cette

métamorphose, qui ne saurait être que _désavantageuse_, pourrait bien

n'avoir été autre chose que la petite vérole qu'aurait envoyée à ce

charmant visage quelque divinité jalouse; dans tous les cas, il ne

paraît point qu'elle ait laissé beaucoup de traces, et le don de plaire

fut après ce qu'il était avant.

[Note 82:

Tu seras de mon coeur l'unique secrétaire,

Et de tous nos secrets le grand dépositaire.

C'est Dorante qui dit cela dans _le Menteur_ (acte II, scène VI).

Bolingbroke savait sa littérature française par le menu.]

La phrase qu'on a lue plus haut sur le _procédé_ d'une certaine

personne, lequel était de nature, selon Bolingbroke, à faire désirer à

Mlle Aïssé un éloignement momentané de Paris, pourrait bien s'appliquer

à ce qu'on sait d'une tentative du Régent auprès d'elle. Ce prince, en

effet, l'ayant rencontrée chez Mme de Parabère, la trouva tout aussitôt

à son gré et ne douta point de réussir; il chercha à plaire de

sa personne, en même temps qu'il fit faire sous main des offres

séduisantes, capables de réduire la plus rebelle des Danaë; finalement

il mit en jeu Mme de Ferriol elle-même, peu scrupuleuse et propre à

toutes sortes d'emplois. Rien n'y put faire, et Mlle Aïssé, décidée à ne

point séparer le don de son coeur d'avec son estime, déclara que si on

continuait de l'obséder, elle se jetterait dans un couvent. Une telle

conduite semble assez répondre de celle qu'elle tint envers M. de

Ferriol; les deux sultans eurent le même sort; seulement elle y mit avec

l'un toute la façon désirable, tout le dédommagement du respect filial

et de la reconnaissance.

L'ambassadeur mort (octobre 1722), Mlle Aïssé revint loger chez Mme de

Ferriol, qui manqua de délicatesse jusqu'à lui reprocher les bienfaits

du défunt. Indépendamment d'un contrat de 4,000 livres de rentes

viagères, ce Turc, qui avait du bon, et dont l'affection pour celle

qu'il nommait sa fille était réelle, bien que mélangée, lui avait laissé

en dernier lieu un billet d'une somme assez forte, payable par ses

héritiers. Cette somme à débourser tenait surtout à coeur à Mme de

Ferriol, et elle le fit sentir à Mlle Aïssé, qui se leva, alla prendre

le billet et le jeta au feu en sa présence.

Ce dut être en 1721 ou 1720 au plus tôt, que les relations de Mlle Aïssé

et du chevalier d'Aydie commencèrent: elle le vit pour la première fois

chez Mme du Deffand, jeune alors, mariée depuis 1718, et qui était

citée pour ses beaux yeux et sa conduite légère, non moins que pour son

imagination vive et féconde, comme elle le fut plus tard pour sa cécité

patiente, sa fidélité en amitié et son inexorable justesse de raison. Le

chevalier Blaise-Marie d'Aydie, né vers 1690, fils de François d'Aydie

et de Marie de Sainte-Aulaire, était propre neveu par sa mère du marquis

de Sainte-Aulaire de l'Académie française[83]. Ses parents eurent neuf

enfants et peu de biens; trois filles entrèrent au couvent, trois cadets

suivirent l'état ecclésiastique. Blaise, le second des garçons, qui

avait titre _clerc tonsuré du diocèse de Périgueuse, chevalier non

profès de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem_, fut présenté à la Cour

du Palais-Royal par son cousin le comte de Rions, lequel était l'amant

avoué et le mari secret de la duchesse de Berry, fille du Régent. Rions

avait la haute main au Luxembourg; il introduisit son jeune cousin,

dont la bonne mine réussit d'emblée assez bien pour attirer un caprice

passager de cette princesse, qui ne se les refusait guère. Le chevalier

était donc dans le monde sur le pied d'un homme à la mode, lorsqu'il

rencontra Mlle Aïssé, et, de ce jour-là, il ne fut plus qu'un homme

passionné, délicat et sensible. Les premiers temps de leur liaison

paraissent avoir été traversés; la résistance de la jeune femme, la

concurrence peut-être du Régent, quelques restes de jalousie sans doute

de M. de Ferriol, compliquèrent cette passion naissante. Le chevalier

fit un long voyage, et on le voit au bout de la Pologne, à Wilna, en

juin 1723; mais, à son retour, Mlle Aïssé était vaincue, et on n'en

pourrait douter, lors même qu'on n'en aurait d'autre preuve que ce

passage d'une lettre de Bolingbroke à d'Argental (de Londres, 28

décembre 1723): «Parlons, en premier lieu, mon respectable magistrat, de

l'objet de nos amours. Je viens d'en recevoir une lettre: vous y avez

donné occasion, et je vous en remercie. En vous voyant, elle se souvient

de moi; et je meurs de peur qu'en me voyant elle ne se souvienne de

vous. Hélas! en voyant le _Sarmate_, elle ne songe ni à l'un ni à

l'autre. Devineriez-vous bien la raison de ceci? Faites-lui mes tendres

compliments. J'aurai l'honneur de lui répondre au premier jour... Mille

compliments à M. votre frère. J'adore mon aimable gouvernante[84];

mandez-moi des nouvelles de son coeur, c'est devant vous qu'il

s'épanche.»

[Note 83: J'emprunterai beaucoup, dans tout ce que j'aurai à dire du

chevalier d'Aydie, à une Notice manuscrite dont je dois communication à

la bienveillance de M. le comte de Sainte-Aulaire.]

[Note 84: Toujours Mlle Aïssé; il la désigne ainsi par suite de

quelque plaisanterie de société et par allusion probablement au rôle où

il l'avait vue dans les derniers temps de M. de Ferriol.]

Ce passage en sous-entendait beaucoup plus qu'il n'en exprimait, et

l'année précédente il s'était passé un événement dont bien peu de

personnes avaient eu le secret. Mlle Aïssé, sentant qu'elle allait

devenir mère, n'avait pu prendre sur elle de se confier à Mme de

Ferriol, qui aurait trop triomphé de voir le naufrage d'une vertu

naguère si assurée, et qui n'était pas femme à comprendre ce qui sépare

une tendre faiblesse d'une séduction par intérêt ou par vanité. Dans son

anxiété croissante, et les moments du péril approchant, la jeune femme

recourut à Mme de Villette, qui, depuis un an ou deux ans, avait pris

nom lady Bolingbroke. Cette dame aimable et spirituelle avait épousé

en premières noces le marquis de Villette, proche parent de Mme de

Maintenon [85], veuf et père déjà de plusieurs enfants, du nombre

desquels était cette charmante madame de Caylus. Mme de Villette, à peu

près du même âge que sa belle-fille et sortie également de Saint-Cyr,

avait, dans son veuvage, contracté une union fort intime, fort

effective, avec lord Bolingbroke, alors réfugié en France: tantôt

il passait le temps chez elle, à sa campagne de Marsilly, près de

Nogent-sur-Seine; tantôt elle habitait chez lui, à sa jolie retraite

de la Source, près d'Orléans, où Voltaire les visitait. Dans un voyage

qu'elle fit à Londres pour les intérêts de l'homme illustre et orageux

dont elle avait su fixer le coeur, elle avait paru comme sa femme et

elle en garda le nom, quoique de malins amis aient voulu douter que le

sacrement ait jamais consacré entre eux le lien. Peu nous importe ici:

elle était bonne, elle était indulgente; elle entra vivement dans les

tourments de la pauvre Aïssé et n'épargna rien pour pourvoir à ses

embarras. Elle fit semblant de l'emmener en Angleterre vers la fin de

mai 1724: pendant ce temps, Bolingbroke, resté en France, écrivait de la

Source à Mme de Ferriol, pour mieux déjouer tous soupçons (2 juin 1724):

«Avez-vous eu des nouvelles d'Aïssé? La marquise (Mme de Villette)

m'écrit de Douvres: elle y est arrivée vendredi au soir, après le

passage du monde le plus favorable. La mer ne lui a causé qu'un peu de

tourment de tête; mais pour sa compagne de voyage, elle a rendu son

dîner aux poissons.»

[Note 85: Philippe Le Valois, marquis de Villette, chef d'escadre,

dont M. de Monmerqué vient de publier les Mémoires (1844).]

On conjecture que ce fut à cette époque même qu'Aïssé, retirée dans un

faubourg de Paris, entourée des soins du chevalier et assistée de la

fidèle Sophie, sa femme de chambre, donna le jour à une fille, qui fut

baptisée sous le nom de Célénie Leblond. On retrouve lady Bolingbroke

de retour en France dès septembre 1724; probablement elle fut censée

ramener sa compagne; les détails du stratagème nous échappent. Il est

certain d'ailleurs qu'elle se chargea d'abord de l'enfant; elle put

l'emmener en Angleterre, où elle retournait à la fin d'octobre, même

année; quelque temps après, la petite fille reparut pour être placée au

couvent de Notre-Dame à Sens, sous le nom de miss Black[86] et à titre de

nièce de lord Bolingbroke. L'abbesse de ce couvent était une fille même

de Mme de Villette, née du premier mariage. Tout cela, on le voit;

concorde et s'explique à merveille; on a le cadre et le canevas du

roman; mais c'est de la physionomie des personnages et de la nature des

sentiments qu'il tire son véritable et durable intérêt.

[Note 86: Ce nom de fantaisie, _miss Black_, semble avoir été donné

pour faire contraste et contre-vérité à celui de Célénie Leblond.]

Le chevalier d'Aydie, dans sa jeunesse, offrait plus d'un de ces traits

qui s'adaptent d'eux-mêmes à un héros de roman; Voltaire, écrivant

à Thieriot et lui parlant de sa tragédie d'_Adélaïde du Guesclin_ à

laquelle il travaillait alors, disait (24 février 1733): «C'est un sujet

tout français et tout de mon invention, où j'ai fourré le plus que j'ai

pu d'amour, de jalousie, de fureur, de bienséance, de probité et de

grandeur d'âme. J'ai imaginé un sire de Couci, qui est un très-digne

homme, comme on n'en voit guère à la Cour; un très-loyal chevalier,

comme qui dirait le chevalier d'Aydie, ou le chevalier de Froulay.» Il

avait dans le moment à se louer des bons offices de tous deux près du

garde des sceaux; il y revient dans une lettre du 13 janvier 1736, à

Thieriot encore: «Si vous revoyez les deux chevaliers sans peur et sans

reproche, joignez, je vous en prie, votre reconnaissance à la mienne. Je

leur ai écrit; mais il me semble que je ne leur ai pas dit assez avec

quelle sensibilité je suis touché de leurs bontés, et combien je suis

orgueilleux d'avoir pour mes protecteurs les deux plus vertueux hommes

du royaume.»--La _Correspondance_ de Mme du Deffand[87] nous donne

également à connaître le chevalier par le dehors et tel qu'il était aux

yeux du monde et dans l'habitude de l'amitié. Plusieurs lettres de lui

nous le font voir après la jeunesse et bonnement retiré en famille dans

sa province. Nous donnerons ici au long son portrait tracé par Mme du

Deffand; elle soupçonnait, mais elle ne marque pas assez profondément

(car le monde ne sait pas tout) ce qui était le trait distinctif de son

être, la sensibilité, la passion et surtout la tendre fidélité dont il

se montra capable: ce sera à Mlle Aïssé de compléter Mme du Deffand sur

ces points-là.

Portrait de M. le Chevalier d'Aydie par madame la marquise du

Deffand[88].

[Note 87: Les deux volumes in-8° publiés en 1809.]

[Note 88: Grâce à une copie manuscrite qui provient des papiers mêmes

du Chevalier, nous pouvons donner ce portrait, un peu différent de ce

qu'il est dans la _Correspondance_ de Mme du Deffand; on a fait subir

à celui-ci, comme il arrive trop souvent, de prétendues petites

corrections qui l'ont écourté.]

«L'esprit de M. le Chevalier d'Aydie est chaud, ferme et vigoureux; tout

en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. de Fontenelle

qu'à la place du coeur il a un second cerveau; on pourrait croire que la

tête du Chevalier contient un second coeur. Il prouve la vérité de ce

que dit Rousseau, que c'est dans notre coeur que notre esprit réside[89].

[Note 89: Dans le portrait tel qu'il a été imprimé en 1809, cette

phrase sur Rousseau est supprimée, et l'on y a mis l'observation sur

Fontenelle au passé: On _a_ dit de M. de Fontenelle qu'il _avait_... Il

résulte, au contraire, de notre version plus exacte et plus complète,

que Fontenelle vivait encore quand Mme du Deffand traçait ce portrait.

Quant à Rousseau, il s'agit ici de Jean-Baptiste, qui a dit dans son

Épître à M. de Breteuil:

Votre coeur seul doit être votre guide:

Ce n'est qu'en lui que notre esprit réside.

]

«Jamais les idées du Chevalier ne sont affaiblies, subtilisées ni

refroidies par une vaine métaphysique. Tout est premier mouvement en

lui: il se laisse aller à l'impression que lui font les sujets qu'il

traite. Souvent il en devient plus affecté, à mesure qu'il parle;

souvent il est embarrassé au choix du mot le plus propre à rendre sa

pensée, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie

à ses paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne;

ce qu'il voit, ce qu'il dit, il le voit et il le dit pour la première

fois. Ses définitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le

Chevalier nous démontre que le langage du sentiment et de la passion est

la sublime et véritable éloquence.

«Mais le coeur n'a pas la faculté de toujours sentir, il a des temps de

repos; alors le Chevalier paraît ne plus exister. Enveloppé de ténèbres,

ce n'est plus le même homme, et l'ont croirait que, gouverné par un

Génie, le Génie le reprend et l'abandonne suivant son caprice[90].

Quoique le Chevalier pense et agisse par sentiment, ce n'est peut-être

pas néanmoins l'homme du monde le plus passionné ni le plus tendre; il

est affecté par trop de divers objets pour pouvoir l'être fortement par

aucun en particulier. Sa sensibilité est, pour ainsi dire, distribuée à

toutes les différentes facultés de son âme, et cette diversion pourrait

bien défendre son coeur et lui assurer une liberté d'autant plus douce

et d'autant plus solide qu'elle est également éloignée de l'indifférence

et de la tendresse. Cependant il croit aimer; mais ne s'abuse-t-il

point? Il se passionne pour les vertus qui se trouvent en ses amis; il

s'échauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se sépare d'eux

sans peine, et l'on serait tenté de croire que personne n'est absolument

nécessaire à son bonheur. En un mot, le Chevalier paraît plus sensible

que tendre.

[Note 90: L'imprimé de 1809 donne ici une version différente et qui

mérite d'être reproduite, parce qu'elle ne laisse pas d'être heureuse

et qu'elle semble de la plume même de l'auteur: «... Alors le Chevalier

n'est plus le même homme: toutes ses lumières s'éteignent; enveloppé de

ténèbres, s'il parle, ce n'est plus avec la même éloquence; ses idées

n'ont plus la même justesse, ni ses expressions la même énergie, elles

ne sont qu'exagérées; on voit qu'il se recherche sans se trouver:

l'original a disparu, il ne reste plus que la copie.» Cette expression:

_il se recherche sans se trouver_, nous paraît d'une trop bonne langue

pour ne pas provenir de Mme du Deffand.]

«Plus une âme est libre, plus elle est aisée à remuer. Aussi quiconque

a du mérite peut attendre du Chevalier quelques moments de sensibilité.

L'on jouit avec lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par

les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte de louanges et

d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul

accorde et où le coeur ne prend point de part.

«Le discernement du Chevalier est éclairé et fin, son goût très-juste;

il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre

humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle

particulière. Sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour

les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots; ils croient

se venger de lui en l'accusant de sévérité outrée et de vertus

romanesques; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et de mérite le

défendent bien de pareils ennemis.

Le Chevalier est trop souvent affecté et remué pour que son humeur soit

égale; mais cette inégalité est plutôt agréable que fâcheuse. Chagrin

sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et

naturel dans ses différents changements, il plaît par ses propres

défauts, et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait.»

Sans être un bel-esprit, comme cela devenait de mode à cette date, le

chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement; il savait _écouter

et goûter_; son suffrage était de ceux qu'on ne négligeait pas. Lorsque

d'Alembert publia en 1753 ses deux premiers volumes de _Mélanges_, Mme

du Deffand consulta les diverses personnes de sa société; elle alla,

pour ainsi dire, aux voix dans son salon, et mit à part les avis divers

pour que l'auteur en pût faire ensuite son profit; c'est sans doute ce

qui a procuré l'opinion du chevalier d'Aydie qu'on trouve recueillie

dans les Oeuvres de d'Alembert[91]. Très-lié avec Montesquieu, il

écrivait de lui avec une effusion dont on ne croirait pas qu'un si grave

génie pût être l'objet, et qui de loin devient le plus piquant comme le

plus touchant des éloges: «Je vous félicite, madame, du plaisir que vous

avez de revoir M. de Formont et M. de Montesquieu; vous avez sans doute

beaucoup de part à leur retour, car je sais l'attachement que le premier

a pour vous, et l'autre m'a souvent dit avec sa naïveté et sa sincérité

ordinaire: «J'aime cette femme de tout mon coeur; elle me plaît, elle me

divertit; il n'est pas possible de s'ennuyer un moment avec elle.» S'il

vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il y a apparence qu'il

vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh! qui

n'aimerait pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans

ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou

digne d'admiration ou aimable!»--Sans donc nous étendre davantage ni

anticiper sur les années moins brillantes, on saisit bien, ce me semble,

la physionomie du chevalier à cet âge où il est donné de plaire: brave,

loyal, plein d'honneur, homme d'épée sans se faire de la gloire une

idole, homme de goût sans viser à l'esprit, coeur naturel, il était de

ceux qui ne sont tout entiers eux-mêmes et qui ne trouvent toute leur

ambition et tout leur prix que dans l'amour.

[Note 91: _Oeuvres posthumes_, an VII, tome Ier, page 117]

On ne possède aucune des lettres qu'Aïssé lui adressa; nous n'avons

l'image de cette passion, à la fois violente et délicate, que réfléchie

dans le sein de l'amitié et déjà voilée par les larmes de la religion

et du repentir. La fille d'Aïssé et du chevalier avait deux ans; leur

liaison continuait avec des redoublements de tendresse de la part du

chevalier, qui bien souvent pensait à se faire relever de ses voeux pour

épouser l'amie à laquelle il aurait voulu assurer une position avouée et

la paix de l'âme. Il semblait, en effet, qu'une inquiétude secrète se

fût logée au coeur de la tendre Aïssé, et qu'elle n'osât jouir de son

bonheur. Les attendrissements mêmes que lui causaient les témoignages du

chevalier étaient trop vifs pour elle et la consumaient. Elle n'aurait

rien voulu accepter qui fût contre l'intérêt et contre l'honneur de

famille de celui qu'elle aimait. Une sorte de langueur passionnée

la minait en silence. C'est alors que, dans l'été de 1726, Mme de

Calandrini vint de Genève passer quelques mois à Paris, et se lia

d'amitié avec elle. Cette dame, qui, par son mariage, tenait à l'une des

premières familles de Genève, était Française et Parisienne, fille de

M. Pellissary, trésorier général de la marine; elle avait eu l'honneur

d'être célébrée, dans son enfance, par le poëte galant Pavillon[92]. Une

soeur de Mme de Calandrini avait épousé le vicomte de Saint-John, père

de lord Bolingbroke, qu'il avait eu d'un premier lit: de là l'étroite

liaison des Calandrin avec les Bolingbroke, les Villette et les Ferriol.

Genève ainsi tenait son coin chez les tories et dans la Régence. Mme de

Calandrini était à la fois une femme aimable et une personne vertueuse;

elle s'attacha à l'intéressante Aïssé, gagna sa confiance, reçut son

secret, et lui donna des conseils qui peuvent paraître sévères, et

qu'Aïssé ne trouvait que justes. Celle-ci, née pour les affections, et

qui les avait dû refouler jusque-là, orpheline dès l'enfance, n'ayant

pas eu de mère et l'étant à son tour sans oser le paraître, amante

heureuse mais troublée dans son aveu, du moment qu'elle rencontra un

coeur de femme digne de l'entendre; s'y abandonna pleinement, elle

éclata: «Je vous aime comme ma mère, ma soeur, ma fille, enfin comme

tout ce qu'on doit aimer.» De vifs regrets aussitôt, des retours presque

douloureux s'y mêlèrent: «Hélas! que n'étiez-vous madame de Ferriol?

vous m'auriez appris à connaître la vertu!» Et encore: «Hélas! madame,

je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je vous ai dit

cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous ai connue,

j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte. J'ai un

sincère plaisir à vous ouvrir mon coeur; je n'ai point rougi de vous

confier toutes mes faiblesses; vous seule avez développé mon âme; elle

était née pour être vertueuse. Sans pédanterie, connaissant le monde, ne

le haïssant point, et sachant pardonner suivant les circonstances, vous

sûtes mes fautes sans me mésestimer. Je vous parus un objet qui

méritait de la compassion, et qui était coupable sans trop le savoir.

Heureusement c'était aux délicatesses mêmes d'une passion que je devais

l'envie de connaître la vertu. Je suis remplie de défauts, mais

je respecte et j'aime la vertu...» Cette idée de vertu entra donc

distinctement pour la première fois dans ce coeur qui était fait pour

elle, qui y aspirait d'instinct, qui était malade de son absence, mais

qui n'en avait encore rencontré jusque-là aucun vrai modèle. Cette

pensée se trouve exprimée avec ingénuité, avec énergie, en maint endroit

des lettres; elles suivirent de près le départ de Mme de Calandrini,

à dater d'octobre 1726. Mlle Aïssé cause avec son amie de ses regrets

d'être loin d'elle, du monde qu'elle a sous les yeux et qu'elle commence

à trouver étrange, et aussi elle touche en passant l'état de ses propres

sentiments et de ceux du chevalier; c'est un courant peu développé qui

glisse d'abord et peu à peu grossit. Après bien des retards, bien des

projets déjoués, il y a un voyage qu'elle fait à Genève; il y en a un

à Sens où elle voit au couvent sa fille chérie. Sa santé décroît, ses

scrupules de conscience augmentent, la passion du chevalier ne diminue

pas; tout cela mène au triomphe des conseils austères et à une

réconciliation chrétienne en vue de la mort, conclusion douce et haute,

pleine de consolations et de larmes.

[Note 92: Voir dans les _Oeuvres_ d'Etienne Pavillon (1750, tome Ier,

page 169) la lettre, moitié vers et moitié prose, adressée à Mlle Julie

de Pellissary, âgée de _huit ans_. Dans l'une des lettres suivantes

(page 175), _sur le mariage de mademoiselle de Pellissary avec M.

Warthon_, il faut lire _Saint-John_ et non pas _Warthon_.]

Ce qui fait le charme de ces lettres, c'est qu'elles sont toutes simples

et naturelles, écrites avec abandon et une sincérité parfaite. «Il y

règne un ton de mollesse et de grâce, et cette vérité de sentiment

si difficile à contrefaire[93].» Je ne les conseillerais pas à de

beaux-esprits qui ne prisent que le compliqué, ni aux fastueux qui ne

se dressent que pour de grandes choses; mais les bons esprits, _et qui

connaissent les entrailles_ (pour parler comme Aïssé elle-même), y

trouveront leur compte, c'est-à-dire de l'agrément et une émotion saine.

Voltaire, qui avait eu communication du manuscrit pendant son séjour en

Suisse, écrivait à d'Argental (de Lausanne, 12 mars 1758): «Mon cher

ange, je viens de lire un volume de lettres de Mlle Aïssé, écrites à une

madame Calandrin de Genève. Cette Circassienne était plus naïve qu'une

Champenoise. Ce qui me plaît de ses lettres, c'est qu'elle vous aimait

comme vous méritez d'être aimé. Elle parle souvent de vous comme j'en

parle et comme j'en pense.» La naïveté de Mlle Aïssé n'était pourtant

pas si champenoise que le malin veut bien le dire, ce n'était pas la

naïveté d'Agnès; elle savait le mal, elle le voyait partout autour

d'elle, elle se reprochait d'y avoir trempé; mais du moins sa nature

généreuse et décente s'en détachait avec aversion, avec ressort. Elle

commence par nous raconter des historiettes assez légères, les nouvelles

des théâtres, les grandes luttes de la Pellissier et de la Le Maure,

la chronique de la Comédie-Italienne et de l'Opéra (son ami d'Argental

était très-initié parmi ces demoiselles); puis viennent de menus tracas

de société, les petits scandales, que la bonne madame de Parabère a été

quittée par M. le Premier[94], et qu'on lui donne déjà M. d'Alincourt.

C'est une petite gazette courante, comme on en a trop peu en cette

première partie du siècle. Mais que de certains éclats surviennent et

réveillent en elle une surprise dont elle ne se croyait plus capable,

comme le ton s'élève alors! comme un accent indigné échappe! «À propos,

il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tête:

elle est trop infâme pour l'écrire; mais tout ce qui arrive dans cette

monarchie annonce bien sa destruction.

[Note 93: Article du _Mercure de France_, août 1788, page 181.]

[Note 94: Le premier écuyer, M. de Beringhen.]

Que vous êtes sages, vous autres, de maintenir les lois et d'être

sévères! il s'ensuit de là l'innocence.» N'en déplaise à Voltaire, cette

petite Champenoise a des pronostics perçants; et ceci encore, à propos

d'un revers de fortune qu'avait éprouvé Mme de Calandrini: «Quelque

grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent

fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet

cardinal, soient heureux, comblés de richesses? Ils changeraient bien

leur prétendu bonheur contre vos infortunes.»

Un trait bien honorable pour Mlle Aïssé, c'est l'antipathie violente

et comme instinctive qu'elle inspirait à Mme de Tencin. Je ne veux pas

faire de morale exagérée; c'est la mode aujourd'hui de parler légèrement

des femmes du XVIIIème siècle; j'en pense tout bas bien moins de

mal qu'on n'en dit. Tant qu'elles furent jeunes, je les livre à vos

anathèmes, elles ont fait assez pour les mériter; mais, une fois

qu'elles avaient passé quarante ans, ces personnes-là avaient toute leur

valeur d'expérience, de raison, de tact social accompli; elles avaient

de la bonté même et des amitiés solides, bien qu'elles sussent à fond

leur La Bruyère. Mme de Parabère, une des plus compromises de ces femmes

de la Régence, joue un rôle charmant dans les Lettres d'Aïssé, et, comme

dit celle-ci, «elle a pour moi des façons touchantes.» C'est elle et Mme

du Deffand qui, lorsque la malade désire un confesseur, se chargent de

lui en trouver un; car il faut avant tout se cacher de Mme de Ferriol

qui est entichée de molinisme, et qui aime mieux qu'on meure sans

confession que de ne pas en passer par la Bulle. Mme du Deffand indique

le Père Boursault, Mme de Parabère prête son carrosse pour l'envoyer

chercher, et elle a soin pendant ce temps d'emmener hors du logis Mme

de Ferriol. Il a dû être beaucoup pardonné à Mme de Parabère pour

cette conduite tendre; dévouée, compatissante, pour cette oeuvre de

Samaritaine. Mais Mme de Tencin, c'est autre chose, et je suis un peu

de l'avis de cet amant qui se tua chez elle dans sa chambre, et qui

par testament la dénonça au monde comme une scélérate. Cupide,

rapace, intrigante, elle détestait en Mlle Aïssé un témoin modeste et

silencieux; la vue seule de cette créature d'élite, et douée d'un sens

moral droit, lui était comme un reproche; elle cherchait à se venger

par des affronts, elle lui faisait fermer sa porte; chez sa soeur, elle

prenait ses précautions pour ne la point rencontrer. Ennemie naturelle

du chevalier, par cela même qu'elle l'est de sa noble amie, elle leur

invente des torts, ils n'en ont d'autre que de la pénétrer et de la

juger. Le cardinal, tout dépravé qu'il est, vaut mieux; il évite les

tracasseries inutiles, il a des attentions et des complaisances pour

Aïssé. Quelques passages des Lettres le donnent à connaître pour un de

ces hommes qui (tel que nous avons vu Fouché) ne font pas du moins

le mal quand il ne leur est d'aucun profit, et qui de près se font

pardonner leurs vices par une certaine facilité et indulgence[95].

[Note 95: Les lettres qu'on a publiées de Mme de Tencin au duc

de Richelieu ne sont pas faites pour diminuer l'idée qu'on a de son

ambition effrénée et de ses manéges, mais elles sont propres à donner

une assez grande idée de la fermeté de son esprit. Le caractère

apathique et _nul_ de Louis XV ne paraît jamais plus méprisable que

lorsqu'il lui mérite le mépris de Mme de Tencin. Parlant du relâchement

et de l'anarchie croissante au sein du pouvoir, elle prédit la ruine

aussi nettement qu'Aïssé l'a fait tout à l'heure: «À moins que Dieu n'y

mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'État ne

culbute.» (Lettre de Mme de Tencin au duc de Richelieu, du 18 novembre

1743.)]

Mme du Deffand, malgré le beau rôle de confidente qu'elle partage avec

Mme de Parabère et les louanges reconnaissantes de la fin, est jugée

sévèrement dans cette correspondance d'Aïssé; rien ne peut compenser

l'effet de la lettre XVI, où se trouve racontée cette étrange histoire

du raccommodement de la dame avec son mari, cette reprise de six

semaines, puis le dégoût, l'ennui, le départ forcé du pauvre homme, et

l'inconséquente délaissée qui demeure à la fois sans mari et sans amant.

Toute cette avant-scène de la vie de Mme du Deffand serait restée

inconnue sans le récit d'Aïssé. Je sais quelqu'un qui a écrit: «Ce

qu'était l'abîme qu'on disait que Pascal voyait toujours près de lui,

l'_ennui_ l'était à Mme du Deffand; _la crainte de l'ennui_ était son

abîme à elle, que son imagination voyait constamment et contre lequel

elle cherchait des préservatifs et, comme elle disait, _des parapets_

dans la présence des personnes qui la pouvaient désennuyer.» Jamais on

n'a mieux compris cet effrayant empire de l'ennui sur un esprit bien

fait, que le jour où, malgré les plus belles résolutions du monde,

l'ennui que lui cause son mari se peint si en plein sur sa figure,--où,

sans le brusquer, sans lui faire querelle, elle a un air si

naturellement triste et désespéré, que l'ennuyeux lui-même n'y tient pas

et prend le parti de déguerpir. Mme du Deffand, on l'apprend aussi par

là, eut beaucoup à faire pour réparer, pour regagner la considération

qu'elle avait su perdre même dans ce monde si peu rebelle. Elle y

travailla, elle y réussit complètement avec les années; dix ou douze ans

après cette vilaine aventure, elle avait la meilleure maison de Paris,

la compagnie la plus choisie, les amis les plus illustres, les plus

délicats ou les plus austères, Hénault, Montesquieu, d'Alembert

lui-même. Plus les yeux qu'elle avait eus si beaux se fermèrent, et plus

son règne s'assura. On le conçoit même aujourd'hui encore quand on

la lit. Toute cette justesse, cet à-propos de raison, cette netteté

d'imagination qu'elle n'avait pas su garder dans sa conduite, elle l'eut

dans sa parole; et du moment qu'elle ne quitta guère son fauteuil, tout

fut bien[96].

[Note 96: Le genre de précision dans le bien-dire, que je trouve chez

Mme du Deffand et chez les femmes d'esprit de la première moitié du

XVIIIème siècle, me semble ne pouvoir être mieux défini en général

que par ce que Mlle De Launay dit de la duchesse du Maine: «Personne,

dit-elle, n'a jamais parlé avec plus de justesse, de netteté et de

rapidité, ni d'une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit

n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle

invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un

miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.»

Voilà l'idéal primitif du bien-dire parmi les femmes du XVIIIème siècle,

au moment où elles se détachent du pur genre de Louis XIV. Il y a eu des

variations sans doute, des degrés et des nuances, mais on a le type et

le fond. Mme du Deffand portait plus de feu, plus d'imagination dans

le propos; pourtant chez elle, comme chez Mlle De Launay, comme chez

d'autres encore, ce qui frappe avant tout, c'est le tour précis,

l'observation rigoureuse, la perfection juste, ni plus ni moins.

L'écueil est un peu de sécheresse.]

Mais ce qui intéresse avant tout dans ce petit volume, c'est Aïssé

elle-même et son tendre chevalier; la noble et discrète personne suit

tout d'abord, en parlant d'elle et de ses sentiments, la règle qu'elle a

posée en parlant du jeu de certaine _prima donna_: «Il me semble que,

dans le rôle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la

modestie et la retenue sont choses nécessaires; toute passion doit être

dans les inflexions de la voix et dans les accents. Il faut laisser aux

hommes et aux magiciens les gestes violents et hors de mesure; une jeune

princesse doit être plus modeste. Voilà mes réflexions.» L'aimable

princesse circassienne fait de la sorte en ce qui la touche, sans trop

s'en douter; elle se contient, elle se diminue plutôt. À la manière dont

elle parle d'elle et de sa personne, on serait par moments tenté de lui

croire des charmes médiocres et de chétifs agréments. Écoutez-la, elle

prend _de la limaille_, elle est _maigre_; à force d'aller à la chasse

aux petits oiseaux dans ses voyages d'Ablon, elle est hâlée et _noire

comme un corbeau_. Peu s'en faut qu'elle ne dise d'elle comme la

spirituelle Mlle De Launay en commençant son portrait: «De Launay est

maigre, sèche et désagréable...» Oh! non pas! et n'allez pas vous fier

à ces façons de dire, encore moins pour l'aimable Aïssé; elle était

quelque chose de léger, de ravissant, de tout fait pour prendre les

coeurs; ses portraits le disent, la voix des contemporains l'atteste,

et le sans-façon même dont elle accommode ses diminutions de santé

ressemble à une grâce[97].

[Note 97: Ce négligé qui se retrouve dans son langage et sous sa

plume la distingue encore des autres femmes d'esprit du moment, dont le

style, avec tant de qualités parfaites de netteté et de précision, ne se

sauvait pas de quelque sécheresse. Le tour d'Aïssé a gardé davantage du

XVIIème siècle; elle court, elle voltige, elle n'appuie pas.]

Au moral on la connaît déjà: de ce qu'elle a des scrupules, de ce que

des considérations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pas

qu'elle soit difficile à vivre pour ceux qui l'aiment; on sent, à des

traits légèrement touchés, de quel enchantement devait être ce commerce

habituel pour le mortel unique qu'elle s'était choisi; ainsi dans cette

lettre XVIème (celle même où il était question de Mme du Deffand): «J'ai

lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les

mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement.

C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la

faiblesse des autres: je ne saurais me servir de cette sorte d'art; je

ne connais que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime, qu'il ne

trouve rien de préférable; je veux le retenir à moi par la seule douceur

de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le vois si content, que

toute son ambition est de passer sa vie de même[98].» Elle ne le voyait

pas toujours aussi souvent qu'ils auraient voulu. Sa santé, à lui aussi,

devenait parfois une inquiétude, et sa poitrine délicate alarmait. Ses

affaires le forçaient à des voyages en Périgord; son service, comme

officier des gardes, le retenait à Versailles près du roi; il accourait

dès qu'il avait une heure, et surprenait bien agréablement, jouissant

du bonheur visible qu'il causait. Le joli chien _Patie_, comme s'il

comprenait la pensée de sa maîtresse, se tenait toujours en sentinelle à

la porte pour attendre les gens du chevalier.--Cependant Aïssé était une

de ces natures qui n'ont besoin que d'être laissées à elles-mêmes pour

se purifier: elle allait toute seule dans le sens des conseils de Mme de

Calandrini. Le chevalier, dans son dévouement, n'y résistait pas. Sans

partager les vues religieuses de son amie, et pensant au fond comme son

siècle, il consentait à tout, il se résignait d'avance à tous les termes

où l'on jugerait bon de le réduire, pourvu qu'il gardât sa place dans

le coeur de sa chère _Sylvie_, c'est ainsi qu'il la nommait. La _pauvre

petite_, placée au couvent de Sens, faisait désormais leur noeud

innocent, leur principal devoir à tous deux; ils se consacraient à

lui ménager un avenir. Tout ce qu'on racontait de cet enfant était

merveille, tellement qu'il n'y avait pas moyen de se repentir de sa

naissance. Lors de la visite qu'Aïssé lui fit à son retour de Bourgogne,

dans l'automne de 1729, on trouve de délicieux témoignages d'une

tendresse à demi étouffée, le cri des entrailles de celle qui n'ose

paraître mère. Enfin les tristes années arrivent, les heures du mal

croissant et de la séparation suprême. Le chevalier ne se dément pas un

moment; ce sont des inquiétudes si vraies, des agitations si touchantes,

_que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en sont

témoins_. Moins il espère désormais, et plus il donne; à celle qui

voudrait le modérer et qui trouve encore un sourire pour lui dire que

c'est trop, il semble répondre comme dans _Adélaïde du Guesclin_:

C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime!

[Note 98: C'est le même sentiment, le même voeu enchanteur, à jamais

consacré par Virgile:

... Hic ipso tecum cousumerer aevo!

]

«Il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de

douleur et de crainte où l'on est: cela vous ferait pitié; tout le monde

en est si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à

force de libéralités il rachètera ma vie; il donne à toute la maison,

jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin; il donne à l'un de quoi

faire apprendre un métier à son enfant; à l'autre, pour avoir des

palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente

devant lui: cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à

quoi tout cela était bon, il m'a répondu: «À obliger tout ce qui vous

environne à avoir soin de vous.»--C'est assez repasser sur ce que tout

le monde a pu lire dans les lettres mêmes. Mlle Aïssé mourut le 13

mars 1733; elle fut inhumée à Saint-Roch, dans le caveau de la famille

Ferriol. Elle approchait de l'âge de quarante ans[99].

[Note 99: Nous voulons pourtant rappeler ici en note (ne trouvant pas

moyen de le faire autrement) que dans cette dernière maladie (1732),

Voltaire avait envoyé à Mlle Aïssé un _ratafia pour l'estomac_,

accompagné d'un quatrain galant qui s'est conservé dans ses oeuvres.

De loin (ô vanité de la douleur même!), tout cela s'ajoute, se mêle,

l'angoisse unique et déchirante, l'intérêt aimable et léger, un trait

gracieux de bel-esprit célèbre, et un coeur d'amant qui se brise. Même

pour ceux qui ne restent pas indifférents, c'est devoir, dans cet

inventaire final, de tenir compte de tout.--Voir ci-après les notes[H]

et [I].]

La fidèle Sophie, qui est aussi essentielle dans l'histoire de sa

maîtresse que l'est la bonne Rondel dans celle de Mlle De Launay, ne

tarda pas, pour la mieux pleurer, à entrer dans un couvent.

Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer; il se consacra

tout entier à cette tendre mémoire et à la jeune enfant qui désormais

la faisait revivre à ses yeux. Dès qu'elle fut en âge, il la retira du

couvent de Sens, il l'adopta ouvertement pour sa fille, la dota et

la maria (1740) à un bon gentilhomme de sa province, le vicomte de

Nanthia[J]. «Ma mère m'a souvent raconté, écrit M. de Sainte-Aulaire[100],

que, lors de l'arrivée en Périgord du chevalier d'Aydie avec sa fille,

l'admiration fut générale; il la présenta à sa famille, et, suivant la

coutume du temps, il allait chevauchant avec elle de château en château;

leur cortége grossissait chaque jour, parce que la fille d'Aïssé

emmenait à sa suite et les hôtes de la maison qu'elle quittait et tous

les convives qu'elle y avait rencontrés.» Ainsi allait, héritière des

grâces de sa mère, cette jeune reine des coeurs. Nous retrouvons le

chevalier à Paris l'année suivante (décembre 1741), adressant à sa

_chère petite_, comme il l'appelle, toutes sortes de recommandations sur

sa prochaine maternité[K], et il ajoutait: «M. de Boisseuil, qui doit

retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger

du portrait de votre mère. Je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand

plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de même

peindre les qualités de son âme!» Cependant, l'âge venant, pour ne plus

quitter sa fille, il dit adieu à Paris et se fixa au château de Mayac,

chez sa soeur la marquise d'Abzac. Vingt années déjà s'étaient écoulées

depuis la perte irréparable. Les lettres qu'on a de lui, écrites à Mme

du Deffand (1733-1754), nous le montrent établi dans la vie domestique,

à la fois fidèle et consolé. La main souveraine du temps apaise ceux

même qu'elle ne parvient point à glacer. C'est bien au fond le même

homme encore, non plus du tout brillant, devenu un peu brusque, un peu

marqué d'humeur, mais bon, affectueux, tout aux siens et à ses amis,

c'est le même coeur: «Car vous qui devez me connaître, vous savez bien,

madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien

rendu.» Que fait-il à Mayac? il mène la vie de campagne, surtout il ne

lit guère: «Le brave Julien, dit-il, m'a totalement abandonné: il ne

m'envoie ni livres, ni nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite

assez comme je le mérite, car je ne lis aujourd'hui que comme d'Ussé,

qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laquais

attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux à faire,

madame: je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec

mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je

n'ai jamais été plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise

davantage.» Il a toutefois des regrets pour celle de Paris; il envoie de

loin en loin des retours de pensée à Mmes de Mirepoix et du Châtel,

aux présidents Hénault et de Montesquieu, à Formont, à d'Alembert:

«J'enrage, écrit-il (à Mme du Deffand toujours), d'être à cent lieues de

vous, car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César: j'aime mieux être

le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que

d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise, et même dans la

commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je

puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second: j'y trouve

avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les

pauvres facultés de mon entendement, et l'exercice que je prétends lui

donner.» Ces regrets, on le sent bien, sont sincères, mais tempérés; il

n'a pas honte d'être provincial et de s'enfoncer de plus en plus dans

la vie obscure: il envoie à Mme du Deffand des pâtés de Périgord, il en

mange lui-même[101]; il va à la chasse malgré son asthme; il a des procès;

quand ce ne sont pas les siens, ce sont ceux de ses frères et de sa

famille. Ainsi s'use la vie; ainsi finissent, quand ils ne meurent pas

le jour d'avant la quarantaine, les meilleurs même des chevaliers et des

amants.

[Note 100: Dans la Notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont

nous lui devons communication.]

[Note 101: Voir, dans le premier des deux volumes déjà indiqués

(_Correspondance_ de Mme du Deffand, 1809), pages 334 et 347, des

passages de lettres du comte Desalleurs, ambassadeur à Constantinople;

en envoyant ses amitiés au chevalier, il le peint très-bien et nous le

rend en quelques traits dans sa seconde forme non romanesque, qui ne

laisse pas d'être piquante et de rester très-aimable.--Il ne faudrait

pas d'ailleurs prendre tout à fait au mot le chevalier (on nous en

avertit) sur cette vie de Mayac et sur le bon marché qu'il a l'air d'en

faire. Le château de Mayac était, durant les mois d'été, le rendez-vous

de la haute noblesse de la province et de très-grands seigneurs de la

Cour; on y venait même de Versailles en poste, et la vie était loin d'y

être aussi simple que le dit le chevalier. Notre vénérable et agréable

confrère, M. de Féletz, nous apprend là-dessus des choses intéressantes

qui sont pour lui des souvenirs. Jeune, partant pour Paris en 1784, il

fut conduit par son père à Mayac, où vivait encore l'abbé d'Aydie, frère

du chevalier, et plus qu'octogénaire; il reçut du spirituel vieillard

des conseils. Un jeune homme de qualité ne quittait point, en ce

temps-là, le Périgord sans avoir été présenté à Mayac; c'était le petit

Versailles de la province,--Voir ci-après la note[L].]

Il mourut non pas en 1758, comme le disent les biographies, mais bien

deux ans plus tard. Un mot d'une lettre de Voltaire à d'Argental, qu'on

range à la date du 2 février 1761, indique que sa mort n'eut lieu en

effet que sur la fin de 1760. Voltaire parle avec sa vivacité ordinaire

des calomniateurs et des délateurs qu'il faut pourchasser, et il ajoute

en courant: «Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revenant de la

chasse: on mourra volontiers après avoir tiré sur les bêtes puantes.»

C'est ainsi que la mort toute fraîche d'un ami, ou, si c'est trop dire,

d'une connaissance si anciennement appréciée, de celui qu'on avait

comparé une fois à Couci, ne vient là que pour servir de trait à la

petite passion du moment. Celui qui vit ne voit qu'un prétexte et qu'un

à-propos d'esprit dans celui qui meurt[M].

Cependant la postérité féminine d'Aïssé prospérait en beauté et en

grâce; je ne sais quel signe de la fine race circassienne continuait

de se transmettre et de se refléter à de jeunes fronts. Mme de Nanthia

n'eut qu'une fille unique qui fut mariée au comte de Bonneval, de l'une

des premières familles du Limousin[N]; mais ici la tige discrète, qui

n'avait par deux fois porté qu'une fleur, sembla s'enhardir et se

multiplia. Il s'était glissé dans mon premier travail une bien grave

erreur que je suis trop heureux de pouvoir réparer: j'avais dit que la

race d'Aïssé était éteinte, elle ne l'est pas. Deux filles et un fils

issus de Mme de Bonneval, à savoir, la vicomtesse d'Abzac, la comtesse

de Calignon et le marquis de Bonneval, qu'on appelait _le beau Bonneval_

à la Cour de Berlin pendant l'émigration, continuèrent les traditions

d'une famille en qui les dons de la grâce et de l'esprit sont reconnus

comme héréditaires; la vicomtesse d'Abzac fut la seule qui mourut

sans enfants, et les autres branches n'ont pas cessé de fleurir. Mme

d'Abzac[O], au rapport de tous, était une merveille de beauté. Parlant

d'elle et de sa mère, ainsi que de son aïeule, un témoin bien bon juge

des élégances, M. de Sainte-Aulaire, nous dit: «Un de mes souvenirs

d'enfance les plus vifs, c'est d'avoir vu ces trois dames ensemble: les

deux dernières (Mmes d'Abzac et de Bonneval), dans tout l'éclat de leur

beauté, semblaient être des soeurs, et Mme de Nanthia, malgré son âge de

plus de soixante ans, ne déparait pas le groupe.» Un autre témoin bien

digne d'être écouté, une femme qui se rattache à ces souvenirs d'enfance

par la mémoire du coeur, nous dit encore: «Mme de Nanthia était

très-belle, fort spirituelle et d'un aspect très-fier. Sa fille, la

marquise de Bonneval, qui n'était que jolie, était l'une des femmes

les plus délicieuses de son temps. Sa grâce était incomparable; à

soixante-dix ans, elle en mettait encore dans ses moindres actions, dans

ses moindres paroles. Elle contait à ravir, et sa conversation était si

attrayante, son esprit si charmant, que je quittais tous les jeux de mon

âge pour l'aller entendre quand elle venait chez ma mère. Quoique j'aie

bien peu de mémoire, j'ai encore sous mes yeux ce type de femme aussi

présent que si je l'avais quittée hier, je l'ai cherché partout depuis,

mais sans jamais le retrouver. Elle était à la fois si majestueuse et si

affable, si bonne et si gracieuse à tous!... Aussi, petits et grands,

tous l'adoraient. Mlle Aïssé devait lui ressembler. Mme de Calignon

était peut-être plus capable de dévouement, car sa nature était plus

exaltée. Elle avait autant d'esprit, beaucoup plus d'instruction, des

qualités aussi solides. C'était aussi une _très-grande dame dans toute

sa personne_. Dans toute autre famille elle eût passé pour fort jolie,

et je l'ai vue encore charmante. Mais ce n'était plus ce _je ne sais

quoi_ de sa mère, qui captivait au premier instant et gagnait aussitôt

les coeurs. Elle avait traversé la Révolution encore fort jeune; elle

était moins femme de cour. Mme d'Abzac, sa soeur aînée, morte à quarante

ans dans notre petit Saint-Yrieix, vers l'époque, je crois, du Consulat,

était d'une si prodigieuse beauté, que bien peu de temps avant sa mort,

alors qu'elle était hydropique, on s'arrêtait pour l'admirer lorsqu'on

pouvait l'apercevoir. Je n'ai vu d'elle que ses portraits: c'est l'idéal

de la beauté.» Voilà une partie des réparations que je devais à la

vérité; j'en ai d'autres à faire encore au sujet du portrait et des

sentiments. «Jamais, me dit le même témoin si bien informé, jamais la

famille de Bonneval n'a renié Mlle Aïssé... En recueillant mes

souvenirs d'enfance, je reste persuadée que sa mémoire était chère à

sa petite-fille. Ce fut elle qui prêta ses Lettres à mon père, et son

portrait, bien loin d'être relégué au _grenier_, resta dans le salon ou

la galerie de Bonneval, jusqu'au moment où cette belle terre fut vendue

à un parent d'une autre branche. Celui-ci se réserva les portraits des

ancêtres, et les plus notables de la branche aînée; il eut celui du

Pacha, celui même de Marguerite de Foix, grande alliance royale des

Bonneval au XVe siècle, tandis que la belle Aïssé, moins historique,

suivit son arrière-petit-fils à Guéret où elle était, je pense, bien

affligée de se trouver.» Si de Guéret le portrait passa depuis à la

campagne, ce fut pour être placé, non dans un salon, il est vrai, mais

dans une chambre à coucher avec d'autres tableaux précieux. Je pourrais

ajouter plus d'une particularité encore, toujours dans le même sens,

notamment le témoignage que je reçois de M. Tenant de Latour, père de

notre ami le poète Antoine de Latour: jeune, à l'occasion du portrait,

il eut une longue conversation sur Mlle Aïssé avec Mme de Calignon, qui

s'y prêta d'elle-même. Enfin les lettres de la marquise de Créquy que

nous donnons au public pour la première fois, et dont nous devons

communication à la parfaite obligeance de la famille de Bonneval,

prouvent assez que Mme de Nanthia ne répugnait point au souvenir de sa

mère, et que son coeur s'ouvrait sans effort pour s'entretenir d'elle

avec les personnes qui l'avaient connue.

Cela dit, et cette justice rendue à une noble et gracieuse descendance

au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie

déshérités, on nous accordera pourtant d'oser maintenir et de répéter

ici notre conclusion première; car, comme l'a dit dès longtemps le

Poète, à quoi bon tant questionner sur la race? «Telle est la génération

des feuilles dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les

feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait

pousser les autres sitôt que revient la saison du printemps: c'est ainsi

que les races des hommes tantôt fleurissent, et tantôt finissent [102].»

Tenons-nous à ce qui ne meurt pas.

[Note 102: _Iliade_, liv. VI, 146. Ces admirables paroles d'Homère

devraient s'inscrire comme devise en tête de toutes les généalogies.]

Il en est des amants comme des poëtes, ils ont surtout une famille, tous

ceux qui, venus après eux, les sentent, tous ceux qui, ne les jugeant

qu'à leurs flammes, les envient. Le jeune homme à qui ses passions font

trêve et donnent le goût de s'éprendre des douces histoires d'autrefois,

la jeune femme dont ces fantômes adorés caressent les rêves, le sage

dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux

peut-être et le curieux que sa sensibilité aussi dirige, eux tous, sans

oublier l'éditeur modeste, attentif à recueillir les vestiges et à

réparer les moindres débris, voilà encore le cortège le plus véritable,

voilà la postérité la plus assurée et non certes la moins légitime des

poétiques amants. Elle n'a point manqué jusqu'ici à l'ombre aimable

d'Aïssé, et chaque jour elle se perpétue en silence. Son petit volume

est un de ceux qui ont leurs fidèles et qu'on relit de temps en temps,

même avant de l'avoir oublié. C'est une de ces lectures que volontiers

on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime, à tout ce qui est

digne d'apprécier ce touchant mélange d'abandon et de pureté dans la

tendresse, et de sentir le besoin d'une règle jusqu'au sein du bonheur.

Portraits littéraires, Tome III · 第 9 / 77 题