Si Racine admirait _la Magicienne_, La Motte n'en faisait pas de même.
Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens, se croyait fort en
état de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de
celles de l'amour: «Les anciens, dit-il dans son discours sur l'Églogue,
n'ont guère traité l'amour que par ce qu'il a de physique et de
grossier; ils n'y ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daigné
rarement déguiser sous les couleurs d'une tendresse délicate. Je
n'impute pas aux poëtes cette grossièreté; _les hommes apparemment
n'étaient pas alors plus avancés en matière d'amour_, et les poëtes de
ce temps n'auraient pas plu si le goût général avait été plus délicat
que le leur.» Puis, prenant à partie l'ode célèbre de Sapho, traduite
par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que
l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: «L'amour
n'y paraît, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont les symptômes
sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu'à tâter le pouls aux amants
de ce temps-là, comme Érasistrate fit au prince Antiochus quand
il devina sa passion pour Stratonice.» Poussant jusqu'au bout les
conséquences de son idée, La Motte en vient à déclarer sa préférence
pour Ovide, qui déjà laissait bien loin derrière lui Théocrite et
Virgile sur le fait de la _galanterie_; mais Ovide n'était rien encore
en comparaison des modernes et de d'Urfé, qui a comme découvert le monde
du coeur dans tous ses plis et replis: «C'est une espèce de prodige,
remarque La Motte, que l'abondance de ces sortes de sentiments répandus
dans _Cyrus_ et dans _Cléopâtre_, comparée à la disette où se trouvent
là-dessus les anciens.» Et quant au fameux exemple de la _Phèdre_ de
Racine, qui remet en spectacle ce même amour reproché par lui aux
anciens, le critique s'en tire habilement: «Ce qui est chez eux un
manque de choix, dit-il, devient ici le chef-d'oeuvre de l'art. Comme
cet amour de Phèdre la jette dans de grands crimes, elle ne pouvait être
excusable que par l'ivresse de ses sens (_c'est Vénus tout entière_,
etc., etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, _on regagne
à la noblesse des remords ce qu'on perdait à la grossièreté des
désirs_.»
Il serait fort aisé de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce
perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-même, le
soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine, à qui il
adressait tant d'agréables fadeurs; l'Altesse y répondait comme une
bergère de vingt ans, quand elle en avait cinquante. On sait qu'en guise
de houlette elle lui fit un jour cadeau d'une canne à pomme d'or; il
n'y manquait que la tabatière. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient
tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif
pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se
l'imaginent, il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître
ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de
religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé
le fond de la nature humaine, ont du moins donné à l'amour chez les
modernes une tout autre forme que chez les anciens; et lorsque les
peintures que ceux-ci en ont laissées nous apparaissent dans leur nudité
énergique et naïve, il y a un certain travail à faire sur soi-même avant
de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de l'esprit est
devenu assez facile à quiconque réfléchit et compare. Hier encore, cet
amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a
été mis en tableau, et représenté physiquement aux yeux par un grand
peintre: M. Ingres a su triompher de nos dégoûts. On est très-préparé,
en un mot, à ne plus tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La
Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matière de poésie,
le goût français, s'il n'y prend garde, est toujours enclin à tenir de
ces deux hommes-là plus qu'il ne se l'avoue.
Cela dit par manière de précaution, j'aborderai nettement _la
Magicienne_. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on
l'a dit; ce n'est pas non plus une princesse comme Médée; la Simétha de
Théocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnête, qui
s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit
délaissée de son amant; elle recourt aux enchantements pour le ramener;
elle y recourt cette fois et sans être pour cela une magicienne de
profession. L'idylle ou élégie où elle est en scène se compose de deux
parties distinctes: dans la première, elle prépare et opère le sacrifice
magique dans lequel elle immole symboliquement son infidèle pour tâcher
de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manière plus
sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps
de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point
observé. Virgile a imité cette première moitié de la pièce dans sa
huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails
de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas,
comme chez Théocrite, de la bouche du personnage intéressé; on n'y
assiste pas comme à une chose présente; mais le poëte les donne d'une
façon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi
qu'à la portion piquante et curieuse de l'idylle grecque, et en laissant
de côté la seconde moitié qui est tout un ardent récit de l'égarement,
Virgile a fait preuve de goût; il n'a pas essayé de lutter contre un
petit poëme accompli; il se réservait de prendre ailleurs sa revanche
en fait d'amour, et, sans s'attaquer à la violente et brève Simétha, il
préparait les langueurs passionnées de sa Didon.
Simétha, pour nous en tenir à elle, s'est donc rendue la nuit dans un
endroit désert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque
jardin; elle est accompagnée de sa servante Thestylis, et s'est fait
apporter tout l'appareil et les ingrédients nécessaires au sacrifice;
elle commence brusquement en s'adressant à la suivante:
«Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes philtres? Couronne
la coupe de la fleur empourprée de la brebis (c'est-à-dire d'une
bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aimé
qui m'est si accablant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux
n'est plus venu, ni qu'il ne s'est informé si nous sommes morte ou
vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne! Certes Amour,
certes Vénus, possédant son coeur volage, s'en sont allés quelque part
ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagète, pour le voir et
lui reprocher comme il me traite. Quant à présent, je veux l'immoler par
des charmes. Mais toi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est à toi
que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la
terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur
lorsqu'elle arrive à travers les tombes et dans le sang noir des morts.
Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant
que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni
de la blonde Périmède.»
C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit
commence: Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé
d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand
effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se
marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un
objet magique (_iynx_), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui
vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau
qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu
d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette première partie de la
scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été
d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même
l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes
passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles
de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour à tour
elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle):
«Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la déesse, puisse
de même le Myndien Delphis fondre à l'instant sous l'amour! Et comme
je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant
notre seuil sous la main de Vénus!» Cependant la lune s'est levée et
plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la
saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis
d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît
comme par enchantement: «Voici, la mer se tait, les haleines des vents
font silence: mais mon amertume à moi ne se tait pas également au dedans
de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse,
a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une
beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté
toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme
hippomane: pour elle courent tous en fureur à travers monts et jeunes
poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi Delphis, et qu'il
s'élance à travers cette maison, semblable à un furieux au sortir de la
brillante palestre!» Et encore: «Cette frange de son manteau que Delphis
a perdue, moi maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans
le feu dévorant.» Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle
ressentait une morsure: «Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant
à moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon
corps?» Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec
des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en
envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil
auquel, malgré tout, elle se sent encore _enchaînée de coeur_. Thestylis
à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se
met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde
partie de la pièce commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire
cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme
attend que sa servante s'en soit allée, bien que celle-ci elle-même soit
au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans
l'égarement.
Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci
fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein
dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans
remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et
qu'aussi le grand poëte Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout
comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas dirai-je
toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour
moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare)
dans toute son énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt
masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable
drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était
mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant
épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au
bal chez les Capulets, il voit Juliette: «Quelle est cette dame,
demande-t-il aussitôt, qui est comme un bijou à la main de ce
cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mêmes à luire
brillamment! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau
à l'oreille d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place
où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la
sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je
ne vis jamais jusqu'à cette nuit la beauté véritable.» Et à travers les
Capulets qui l'ont reconnu, il va droit à Juliette; il lui demande sa
main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée: ce gentil
pèlerin ne marchande pas.--Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que
dit-elle? «Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?»--«Je ne le
connais pas.»--«Va, demande son nom; s'il est marié, ma tombe pourra
bien être mon lit nuptial!» Pour elle tout comme pour Simétha, on va
le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à
l'antique par Roméo.
«Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par où viendrai-je à
pleurer mon amour? par où commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apporté
un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme
canéphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe
toutes sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait
à ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais
moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin
à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.
«Écoute mon amour, etc.» (C'est le refrain de cette seconde partie.)
Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure
empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie
pas non plus les circonstances singulières de cette procession qui est
devenue l'événement fatal de sa vie; _et même il y avait une lionne!_
Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres détails
du moment et du lieu où elle est née.
On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute
analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse
de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la
nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent
et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la
corriger.--Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec
une amie:
«Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, quand je
vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton
était plus blond que la fleur d'hélichryse, leurs poitrines étaient
bien plus luisantes que toi-même, ô Lune! car ils quittaient à
l'instant le beau travail du gymnase.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
«Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme
prit feu, misérable! ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus
à cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison;
mais une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit
gisante dix jours et dix nuits.
«Écoute mon amour, etc.
«Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les
cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os
mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle
vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes?
Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.
«Écoute mon amour, etc.
«C'est ainsi que j'ai dit à la servante le véritable mot: Allons,
allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le
Myndien me tient tout entière possédée; mais va guetter vers la
palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il
lui est doux de passer le temps.
«Écoute mon amour, etc.
«Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et
dis: «Simétha t'appelle,» et mène-le par ici.--Ainsi je parlai, et
elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du
plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger;
«(Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!)
«Tout entière je devins plus froide que la neige; du front la sueur
me découlait à l'égal des rosées humides; je ne pouvais plus parler,
pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en
vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point
pareille en mon beau corps à une image de cire.
«Écoute mon amour, etc.
«Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à
terre, il s'assit sur le lit et là il dit cette parole...»
Arrêtons-nous, reposons-nous un instant ici après de si fortes images:
tel apparaît l'antique quand on l'envisage sans aucun fard et dans toute
sa vérité: J'ai parlé du tableau de Stratonice; chez Théocrite c'est
la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus;
c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glacée
inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer
l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement
pendant l'un à l'autre. Le Delphis de Théocrite va nous offrir à sa
manière et d'un air dégagé, comme un homme qu'il est, quelque chose
du contraste qui brille sur le front animé et sur le visage presque
souriant de Stratonice.
Il est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux et que
Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu. Au moment où elle montre
Delphis franchissant le seuil d'un pied léger, Simétha qui, à cette fin
de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre
parenthèses, et le sens se continue après cette suspension d'un instant.
En un mot, le sens passe à travers le refrain comme sous l'arche
d'un pont. Fontenelle a trouvé une occasion de raillerie dans cette
irrégularité qui est une grâce.
Nous en sommes au moment où Delphis prend la parole; et quoique ce soit
Simétha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle
continue certainement de le trouver plein de séduction et tout fait pour
persuader, il nous est impossible, à nous qui sommes de sang-froid, de
ne pas juger que ce beau Delphis était passablement fat et qu'il ne
s'est guère donné la peine de paraître amoureux. Une de ses victoires
lui en rappelle aussitôt une autre: «Oui, certes, Simétha, dit-il, tu
m'as prévenu juste autant qu'il m'est arrivé l'autre jour de devancer à
la course le gracieux Philinus.» Par là pourtant il veut dire (car il
est galant) qu'elle ne l'a devancé que de très-peu. Il donne presque sa
parole d'honneur que, si elle ne l'eût mandé, il venait de lui-même à sa
porte et pas plus tard que cette nuit; il y venait avec trois ou quatre
amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une sérénade; et
si on l'avait reçu, c'était bien, il n'aurait demandé que peu pour cette
première fois; mais si on l'avait repoussé et si la porte avait été
fermée au verrou, oh! c'est alors que les haches et les torches auraient
fait rage. Quant à présent, poursuit-il, il n'a que des actions de
grâces à rendre à Cypris d'abord, et puis à celle qui, en l'envoyant
appeler, l'a tiré véritablement du feu où il était déjà à demi consumé.
Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le sérieux, et
trahissent tout haut sa réflexion secrète: «A ce qu'il semble, dit-il,
Amour brûle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare.
Avec ses méchantes fureurs il met en fuite la vierge elle-même hors de
la chambre virginale, et il arrache l'épousée à la couche encore tiède
de l'époux.»--Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconté comment,
la crédule! elle lui a pris la main pour toute réponse; elle sent
d'ailleurs qu'il n'y a guère à insister sur ce qui suit, et elle semble
craindre d'en parler trop longuement à la _chère Lune_ elle-même. Depuis
ce jour tout était bien entre eux, jusqu'à ce que l'infidélité ait
éclaté par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu déchaîner
la jalousie. Simétha termine ce solennel et lugubre monologue par des
menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont
impuissants; et disant adieu à la Lune brillante, qui lui a tenu jusqu'à
la fin compagnie fidèle, elle congédie en même temps la foule des autres
astres qui font cortège au char paisible de la nuit.
Telle est dans sa réalité et sans aucun déguisement cette Simétha qu'il
ne faut comparer ni à la Didon de Virgile ni à la Médée d'Apollonius, si
riches toutes deux de développements et de nuances, mais qui a sa place
entre l'ode de Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu,
et l'ensemble offre cette beauté fixe qui vit dans le marbre.
Qu'on n'aille pas trop se hâter de conclure d'après cela ni croire que
toutes les femmes de l'antiquité se ressemblaient. A côté d'Hélène il y
avait Pénélope, et Alceste à côté de Phèdre. Ici même, sans sortir de
Théocrite, en regard de l'ardente Simétha, il faut mettre sans tarder la
douce, la pure et chaste Theugénis.
Cette dernière était une belle Ionienne, femme du médecin Nicias de
Milet, de celui à qui Théocrite a dédié _le Cyclope_. Il lui adresse à
elle en particulier une ravissante petite pièce, pleine de calme et de
suavité, intitulée _la Quenouille_. L'estimable auteur des _Soirées
littéraires_[5] raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de
Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV: cette idylle y
était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est
bien Louis XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut être un
jour que Mme de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je
ne saurais dérober aux lecteurs le délicieux petit tableau de Théocrite,
et je m'imagine même que je le leur dois comme un adoucissement après
les violences passionnées de tout à l'heure.