III

Si Racine admirait _la Magicienne_, La Motte n'en faisait pas de même.

Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens, se croyait fort en

état de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de

celles de l'amour: «Les anciens, dit-il dans son discours sur l'Églogue,

n'ont guère traité l'amour que par ce qu'il a de physique et de

grossier; ils n'y ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daigné

rarement déguiser sous les couleurs d'une tendresse délicate. Je

n'impute pas aux poëtes cette grossièreté; _les hommes apparemment

n'étaient pas alors plus avancés en matière d'amour_, et les poëtes de

ce temps n'auraient pas plu si le goût général avait été plus délicat

que le leur.» Puis, prenant à partie l'ode célèbre de Sapho, traduite

par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que

l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: «L'amour

n'y paraît, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont les symptômes

sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu'à tâter le pouls aux amants

de ce temps-là, comme Érasistrate fit au prince Antiochus quand

il devina sa passion pour Stratonice.» Poussant jusqu'au bout les

conséquences de son idée, La Motte en vient à déclarer sa préférence

pour Ovide, qui déjà laissait bien loin derrière lui Théocrite et

Virgile sur le fait de la _galanterie_; mais Ovide n'était rien encore

en comparaison des modernes et de d'Urfé, qui a comme découvert le monde

du coeur dans tous ses plis et replis: «C'est une espèce de prodige,

remarque La Motte, que l'abondance de ces sortes de sentiments répandus

dans _Cyrus_ et dans _Cléopâtre_, comparée à la disette où se trouvent

là-dessus les anciens.» Et quant au fameux exemple de la _Phèdre_ de

Racine, qui remet en spectacle ce même amour reproché par lui aux

anciens, le critique s'en tire habilement: «Ce qui est chez eux un

manque de choix, dit-il, devient ici le chef-d'oeuvre de l'art. Comme

cet amour de Phèdre la jette dans de grands crimes, elle ne pouvait être

excusable que par l'ivresse de ses sens (_c'est Vénus tout entière_,

etc., etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, _on regagne

à la noblesse des remords ce qu'on perdait à la grossièreté des

désirs_.»

Il serait fort aisé de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce

perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-même, le

soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine, à qui il

adressait tant d'agréables fadeurs; l'Altesse y répondait comme une

bergère de vingt ans, quand elle en avait cinquante. On sait qu'en guise

de houlette elle lui fit un jour cadeau d'une canne à pomme d'or; il

n'y manquait que la tabatière. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient

tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif

pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se

l'imaginent, il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître

ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de

religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé

le fond de la nature humaine, ont du moins donné à l'amour chez les

modernes une tout autre forme que chez les anciens; et lorsque les

peintures que ceux-ci en ont laissées nous apparaissent dans leur nudité

énergique et naïve, il y a un certain travail à faire sur soi-même avant

de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de l'esprit est

devenu assez facile à quiconque réfléchit et compare. Hier encore, cet

amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a

été mis en tableau, et représenté physiquement aux yeux par un grand

peintre: M. Ingres a su triompher de nos dégoûts. On est très-préparé,

en un mot, à ne plus tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La

Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matière de poésie,

le goût français, s'il n'y prend garde, est toujours enclin à tenir de

ces deux hommes-là plus qu'il ne se l'avoue.

Cela dit par manière de précaution, j'aborderai nettement _la

Magicienne_. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on

l'a dit; ce n'est pas non plus une princesse comme Médée; la Simétha de

Théocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnête, qui

s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit

délaissée de son amant; elle recourt aux enchantements pour le ramener;

elle y recourt cette fois et sans être pour cela une magicienne de

profession. L'idylle ou élégie où elle est en scène se compose de deux

parties distinctes: dans la première, elle prépare et opère le sacrifice

magique dans lequel elle immole symboliquement son infidèle pour tâcher

de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manière plus

sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps

de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point

observé. Virgile a imité cette première moitié de la pièce dans sa

huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails

de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas,

comme chez Théocrite, de la bouche du personnage intéressé; on n'y

assiste pas comme à une chose présente; mais le poëte les donne d'une

façon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi

qu'à la portion piquante et curieuse de l'idylle grecque, et en laissant

de côté la seconde moitié qui est tout un ardent récit de l'égarement,

Virgile a fait preuve de goût; il n'a pas essayé de lutter contre un

petit poëme accompli; il se réservait de prendre ailleurs sa revanche

en fait d'amour, et, sans s'attaquer à la violente et brève Simétha, il

préparait les langueurs passionnées de sa Didon.

Simétha, pour nous en tenir à elle, s'est donc rendue la nuit dans un

endroit désert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque

jardin; elle est accompagnée de sa servante Thestylis, et s'est fait

apporter tout l'appareil et les ingrédients nécessaires au sacrifice;

elle commence brusquement en s'adressant à la suivante:

«Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes philtres? Couronne

la coupe de la fleur empourprée de la brebis (c'est-à-dire d'une

bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aimé

qui m'est si accablant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux

n'est plus venu, ni qu'il ne s'est informé si nous sommes morte ou

vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne! Certes Amour,

certes Vénus, possédant son coeur volage, s'en sont allés quelque part

ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagète, pour le voir et

lui reprocher comme il me traite. Quant à présent, je veux l'immoler par

des charmes. Mais toi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est à toi

que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la

terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur

lorsqu'elle arrive à travers les tombes et dans le sang noir des morts.

Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant

que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni

de la blonde Périmède.»

C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit

commence: Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé

d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand

effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se

marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un

objet magique (_iynx_), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui

vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau

qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu

d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette première partie de la

scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été

d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même

l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes

passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles

de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour à tour

elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle):

«Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la déesse, puisse

de même le Myndien Delphis fondre à l'instant sous l'amour! Et comme

je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant

notre seuil sous la main de Vénus!» Cependant la lune s'est levée et

plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la

saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis

d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît

comme par enchantement: «Voici, la mer se tait, les haleines des vents

font silence: mais mon amertume à moi ne se tait pas également au dedans

de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse,

a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une

beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté

toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme

hippomane: pour elle courent tous en fureur à travers monts et jeunes

poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi Delphis, et qu'il

s'élance à travers cette maison, semblable à un furieux au sortir de la

brillante palestre!» Et encore: «Cette frange de son manteau que Delphis

a perdue, moi maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans

le feu dévorant.» Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle

ressentait une morsure: «Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant

à moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon

corps?» Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec

des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en

envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil

auquel, malgré tout, elle se sent encore _enchaînée de coeur_. Thestylis

à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se

met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde

partie de la pièce commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire

cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme

attend que sa servante s'en soit allée, bien que celle-ci elle-même soit

au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans

l'égarement.

Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci

fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein

dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans

remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et

qu'aussi le grand poëte Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout

comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas dirai-je

toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour

moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare)

dans toute son énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt

masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable

drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était

mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant

épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au

bal chez les Capulets, il voit Juliette: «Quelle est cette dame,

demande-t-il aussitôt, qui est comme un bijou à la main de ce

cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mêmes à luire

brillamment! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau

à l'oreille d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place

où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la

sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je

ne vis jamais jusqu'à cette nuit la beauté véritable.» Et à travers les

Capulets qui l'ont reconnu, il va droit à Juliette; il lui demande sa

main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée: ce gentil

pèlerin ne marchande pas.--Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que

dit-elle? «Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?»--«Je ne le

connais pas.»--«Va, demande son nom; s'il est marié, ma tombe pourra

bien être mon lit nuptial!» Pour elle tout comme pour Simétha, on va

le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à

l'antique par Roméo.

«Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par où viendrai-je à

pleurer mon amour? par où commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apporté

un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme

canéphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe

toutes sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.

«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!

«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait

à ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais

moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin

à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.

«Écoute mon amour, etc.» (C'est le refrain de cette seconde partie.)

Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure

empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie

pas non plus les circonstances singulières de cette procession qui est

devenue l'événement fatal de sa vie; _et même il y avait une lionne!_

Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres détails

du moment et du lieu où elle est née.

On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute

analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse

de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la

nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent

et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la

corriger.--Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec

une amie:

«Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, quand je

vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton

était plus blond que la fleur d'hélichryse, leurs poitrines étaient

bien plus luisantes que toi-même, ô Lune! car ils quittaient à

l'instant le beau travail du gymnase.

«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!

«Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme

prit feu, misérable! ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus

à cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison;

mais une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit

gisante dix jours et dix nuits.

«Écoute mon amour, etc.

«Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les

cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os

mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle

vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes?

Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.

«Écoute mon amour, etc.

«C'est ainsi que j'ai dit à la servante le véritable mot: Allons,

allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le

Myndien me tient tout entière possédée; mais va guetter vers la

palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il

lui est doux de passer le temps.

«Écoute mon amour, etc.

«Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et

dis: «Simétha t'appelle,» et mène-le par ici.--Ainsi je parlai, et

elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du

plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger;

«(Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!)

«Tout entière je devins plus froide que la neige; du front la sueur

me découlait à l'égal des rosées humides; je ne pouvais plus parler,

pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en

vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point

pareille en mon beau corps à une image de cire.

«Écoute mon amour, etc.

«Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à

terre, il s'assit sur le lit et là il dit cette parole...»

Arrêtons-nous, reposons-nous un instant ici après de si fortes images:

tel apparaît l'antique quand on l'envisage sans aucun fard et dans toute

sa vérité: J'ai parlé du tableau de Stratonice; chez Théocrite c'est

la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus;

c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glacée

inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer

l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement

pendant l'un à l'autre. Le Delphis de Théocrite va nous offrir à sa

manière et d'un air dégagé, comme un homme qu'il est, quelque chose

du contraste qui brille sur le front animé et sur le visage presque

souriant de Stratonice.

Il est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux et que

Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu. Au moment où elle montre

Delphis franchissant le seuil d'un pied léger, Simétha qui, à cette fin

de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre

parenthèses, et le sens se continue après cette suspension d'un instant.

En un mot, le sens passe à travers le refrain comme sous l'arche

d'un pont. Fontenelle a trouvé une occasion de raillerie dans cette

irrégularité qui est une grâce.

Nous en sommes au moment où Delphis prend la parole; et quoique ce soit

Simétha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle

continue certainement de le trouver plein de séduction et tout fait pour

persuader, il nous est impossible, à nous qui sommes de sang-froid, de

ne pas juger que ce beau Delphis était passablement fat et qu'il ne

s'est guère donné la peine de paraître amoureux. Une de ses victoires

lui en rappelle aussitôt une autre: «Oui, certes, Simétha, dit-il, tu

m'as prévenu juste autant qu'il m'est arrivé l'autre jour de devancer à

la course le gracieux Philinus.» Par là pourtant il veut dire (car il

est galant) qu'elle ne l'a devancé que de très-peu. Il donne presque sa

parole d'honneur que, si elle ne l'eût mandé, il venait de lui-même à sa

porte et pas plus tard que cette nuit; il y venait avec trois ou quatre

amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une sérénade; et

si on l'avait reçu, c'était bien, il n'aurait demandé que peu pour cette

première fois; mais si on l'avait repoussé et si la porte avait été

fermée au verrou, oh! c'est alors que les haches et les torches auraient

fait rage. Quant à présent, poursuit-il, il n'a que des actions de

grâces à rendre à Cypris d'abord, et puis à celle qui, en l'envoyant

appeler, l'a tiré véritablement du feu où il était déjà à demi consumé.

Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le sérieux, et

trahissent tout haut sa réflexion secrète: «A ce qu'il semble, dit-il,

Amour brûle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare.

Avec ses méchantes fureurs il met en fuite la vierge elle-même hors de

la chambre virginale, et il arrache l'épousée à la couche encore tiède

de l'époux.»--Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconté comment,

la crédule! elle lui a pris la main pour toute réponse; elle sent

d'ailleurs qu'il n'y a guère à insister sur ce qui suit, et elle semble

craindre d'en parler trop longuement à la _chère Lune_ elle-même. Depuis

ce jour tout était bien entre eux, jusqu'à ce que l'infidélité ait

éclaté par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu déchaîner

la jalousie. Simétha termine ce solennel et lugubre monologue par des

menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont

impuissants; et disant adieu à la Lune brillante, qui lui a tenu jusqu'à

la fin compagnie fidèle, elle congédie en même temps la foule des autres

astres qui font cortège au char paisible de la nuit.

Telle est dans sa réalité et sans aucun déguisement cette Simétha qu'il

ne faut comparer ni à la Didon de Virgile ni à la Médée d'Apollonius, si

riches toutes deux de développements et de nuances, mais qui a sa place

entre l'ode de Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu,

et l'ensemble offre cette beauté fixe qui vit dans le marbre.

Qu'on n'aille pas trop se hâter de conclure d'après cela ni croire que

toutes les femmes de l'antiquité se ressemblaient. A côté d'Hélène il y

avait Pénélope, et Alceste à côté de Phèdre. Ici même, sans sortir de

Théocrite, en regard de l'ardente Simétha, il faut mettre sans tarder la

douce, la pure et chaste Theugénis.

Cette dernière était une belle Ionienne, femme du médecin Nicias de

Milet, de celui à qui Théocrite a dédié _le Cyclope_. Il lui adresse à

elle en particulier une ravissante petite pièce, pleine de calme et de

suavité, intitulée _la Quenouille_. L'estimable auteur des _Soirées

littéraires_[5] raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de

Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV: cette idylle y

était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est

bien Louis XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut être un

jour que Mme de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je

ne saurais dérober aux lecteurs le délicieux petit tableau de Théocrite,

et je m'imagine même que je le leur dois comme un adoucissement après

les violences passionnées de tout à l'heure.

Portraits littéraires, Tome III · 第 4 / 77 题