Les _Thalysies_, comme qui dirait _fêtes verdoyantes_, se célébraient en
l'honneur de Cérès après la récolte. L'idylle qui en est le tableau se
rapporte au séjour de Théocrite dans l'île de Cos; c'est un souvenir de
ses années de jeunesse et de florissant bonheur qu'il veut consacrer,
et qu'il dédie à ses amis, à ses hôtes. La plénitude de la vie, la
fraîcheur des amitiés premières, l'essor des espérances poétiques
qu'anime et couronne déjà le premier rayon de la gloire, ces vives
sources d'inspiration s'y jouent au sein d'une nature radieuse et
féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien
peu de la vie de Théocrite; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses
impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau moment
du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la
journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un coeur déjà épanouis.
Bien des poëtes pourraient lui envier de n'être ainsi connu que dans son
meilleur jour et à travers l'idéal même qu'il s'est donné. Les anciens,
s'ils ont eu à subir bien des outrages du temps, lui ont dû cet avantage
du moins d'échapper à l'analyse de la curiosité biographique. Ceux qu'a
épargnés et laissés debout le grand naufrage ne nous apparaissent de
loin qu'avec la beauté de l'attitude.
Suivons donc, autant que nous le pourrons, le poëte dans sa marche
printanière, et attachons-nous, chemin faisant, à faire sentir ce que
nous ne rendrons pas.--«C'était le temps, dit-il, que moi et Eucrite
nous allions de la ville vers le fleuve Halès, et en tiers avec nous
était Amyntas; car Phrasidame et Antigènes célébraient les fêtes de
Cérès,--deux enfants de Lycopée, de vieille et haute souche s'il en
fut jamais.» Ici le poëte entre dans quelques détails généalogiques et
mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces détails mêmes, relatifs à un
ancêtre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas
du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel
de cette fontaine, jette tout d'abord de l'ombre.--«Nous n'avions pas
encore achevé, poursuit-il, la moitié du chemin, et le tombeau de
Brasilas ne nous apparaissait pas encore, que nous rencontrâmes un
voyageur de bonne race qui allait toujours en compagnie des Muses,
Lycidas de Crète, c'était son nom; il était chevrier, et on ne pouvait
s'y méprendre en le voyant.» Suit un compte minutieux de l'accoutrement
du personnage; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que
c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le
costume et à le faire paraître vraisemblable: «De ses épaules pendait
une blonde peau de bouc à longs poils, _qui sentait encore la présure_;
autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier,
et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et
doucement il me dit, en montrant les dents, d'un regard souriant, et le
rire jouait sur sa lèvre.»
Au sujet de cette peau _qui sent encore la présure_, et que je n'ai pas
voulu dérober par fausse bienséance, on remarquera que ce sont là des
circonstances qui plaisaient aux anciens, bien loin de leur répugner;
ils les recherchaient plutôt volontiers. Ici le poëte fait allusion,
comme on voit, aux fromages et à la substance aigrelette qui sert à
cailler le lait: il en reste aisément une odeur au vêtement rustique où
l'on s'essuie. Ces menues particularités, jetées en passant, donnent au
récit un air parfait de vérité. Il est manifeste d'ailleurs que, sauf
le costume, ce personnage de Lycidas n'est pas une invention, et que
le poëte, en insistant sur cette physionomie à la fois avenante et
railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lèvre fendue où
siège l'enjouement, a dessiné un portrait d'après nature[4]. Le ton
de Lycidas répond d'abord à son air, et tout ce qu'il touche s'anime
aussitôt: «Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Théocrite s'est
ici personnifié), où donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi,
quand le lézard lui-même dort sur les haies et que l'alouette huppée ne
vague plus? Est-ce quelque repas où tu te hâtes comme convive? ou bien
t'en vas-tu de ton pied léger vers le pressoir de quelque bourgeois,
que tu fais ainsi en marchant chanter sous tes clous chaque pierre du
chemin?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit
se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque
continuels dactyles qui sont l'âme du vers bucolique (comme l'un de nos
meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après Valckenaer, l'a récemment
démontré), et l'on aura idée de l'allégresse singulière du propos; tout
cela bondit, tout cela chante. Il était bien vrai de dire que ce Lycidas
ne voyage qu'avec les Muses: il sème la poésie au-devant de lui.
Simichidas ou Théocrite répond. Dans sa réponse percent à la fois
l'admiration sincère, l'émulation sans envie, une confiance modeste,
ardente pourtant, et une espérance généreuse:
Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand
joueur de flûte entre les pasteurs et les moissonneurs; ce qui
m'échauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter
l'égal de toi. Nous allons de ce pas à une fête de Thalysies; c'est
chez des amis qui préparent un repas à l'auguste Cérès avec les
prémices de leur opulence, car la Déesse a comblé leur grange d'une
grasse mesure de froment. Mais allons, et puisque la route nous
est commune et aussi l'aurore, bucolisons à l'envi; peut-être nous
ferons-nous plaisir l'un à l'autre. Car moi aussi je suis une bouche
brûlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent;
mais moi je ne suis pas près de les croire. Non, par le ciel! car, à
mon sens, je n'en suis pas encore à vaincre ni le bon Asclépiade de
Samos, ni Philétas, avec mes chants, et je me fais plutôt l'effet
de la grenouille qui le dispute aux sauterelles.---Ainsi je parlais
_exprès_; et le chevrier reprit avec un doux sourire...»
[Note 4: Dans l'_Épitaphe_ de Bion par Moschus, on retrouve (vers
97) ce même Lycidas de Crète: «Lui qui toujours auparavant était
Brillant à. voir avec le regard souriant, maintenant il verse des
pleurs.»]
Arrêtons-nous un moment à ces traits vivants de caractère; nous savons
dès l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile: _Me
quoque dieunt vatem pastores..._; ils nous frappent davantage ici comme
se rapportant à la personne même de Théocrite et nous donnant jour dans
ses pensées. Le jeune poëte est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il
en a l'air; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il
brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'y décider, il combine la louange
et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein; tout-à l'heure il se
relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe: _Et moi aussi je
suis une bouche brûlante des Muses_!
Lycidas, en répondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en
d'expressives images: «Cette houlette, dit-il en montrant le bâton qu'il
tient à la main, je te la donnerai en présent, parce que tu es une pure
tige de Jupiter, toute façonnée pour la vérité. Autant m'est odieux
l'architecte qui chercherait à élever une maison égale à la cime du mont
Oromédon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses
qui s'égosillent à croasser à rencontre du chantre de Chio.»--Ainsi
la ligne littéraire de Théocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est
nettement dessinée: il vient à la suite des maîtres et n'a d'ambition
que de se voir accueilli par eux; il se sépare des _criailleurs_ de
son temps, c'est le mot qu'il emploie; mais, d'autre part, il ne croit
nullement que la barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à
faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-même nous
l'apprend) de gens de mauvaise humeur et occupés d'intérêts positifs,
qui disaient que _c'était bien assez pour tous d'un seul Homère_.
Théocrite proteste; il les réfute, et surtout par son exemple. C'est
ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homère et les grands,
il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges
il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.
Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à
lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la
montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel
est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet
un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui
prédit une navigation heureuse, même au coeur de l'hiver; et lorsqu'il
apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se
promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé
sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter
par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du bouvier
Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce
Comatas, il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages,
très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec
les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce
n'était pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire
mourir: «Nous allons «voir pour le coup, disait-il, à quoi te serviront
tes «Muses maintenant.» Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une
année, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'était l'oeuvre des
abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir
le prisonnier. S'exaltant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie:
«O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles
douceurs! et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une saison
durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles. Que n'étais-tu de
mon temps parmi les vivants? comme j'aurais aimé à te faire paître tes
belles chèvres sur les montagnes pour ouïr ta voix! Et toi, étendu sous
les chênes ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs,
divin Comatas!» Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre
respect et comme d'adoration enthousiaste pour les choses enchanteresses
et désintéressées de la vie humaine; chaque accent s'élance d'un coeur
que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.
Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait
supprimer: c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se
pourrait rapprocher sans trop d'effort de cette légende du _bienheureux
Comatas_. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce
voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au
pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens d'autrui; elle fit
des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et
gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutôt
du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du
rapprochement, ou des érudits qui auraient à coeur de comparer les
fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner de l'idéal pur, et
ne pas venir mêler sans nécessité le Moyen-Age à la Grèce, Gautier de
Coincy à Théocrite.
Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est
évidemment bien plus un poëte qu'un amoureux; il se console aisément de
l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un
peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure
il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu;
maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se
sent, et il relève à son tour son front de poëte: «Cher Lycidas, à moi
aussi pasteur sur les montagnes, «les Nymphes m'ont appris bien d'autres
belles choses «que la Renommée peut-être a portées jusques au trône de
«Jupiter; mais en voici une, entre toutes, de beaucoup supérieure, «avec
quoi je prétends te récompenser. Or écoute, «puisque tu es ami des
Muses.» Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une
certaine Myrto, il en vient à célébrer celui de son ami, le poëte
Aratus, passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré. Dès
qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais
et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau
sa houlette; et comme ils sont arrivés, chemin faisant, à l'endroit où
leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis
que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur
destination. C'est là qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi
textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle
on dirait que le poëte a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère
dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a été, en quelque
sorte, que prélude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle
commence à cet endroit:
Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant poussé jusqu'à
la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits
profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes
fraîches, le coeur joyeux. Au-dessus de nos têtes s'agitaient
en grand nombre ormes et peupliers; tout auprès, l'onde sacrée
découlait de l'antre des Nymphes en résonnant. Dans la ramée
ombreuse les cigales hâlées s'épuisaient à babiller; l'oiseau
plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin
entendre son cri dans l'épais fourré des buissons; les alouettes
et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle; les
blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des
fontaines. Tout sentait en plein le gras été, tout sentait le
naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de
toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient
jusqu'à terre. Les tonneaux de quatre ans lâchaient leur bonde.
Nymphes de Castalie, qui occupez la hauteur du Parnasse, dites,
est-ce d'un cratère de pareil vin que le vieillard Chiron fit fête
autrefois à Hercule dans l'antre de Pholus? Et ce pasteur des rives
d'Anapus, le puissant Polyphème, qui lançait des quartiers de
montagne aux vaisseaux d'Ulysse, dites, quand il se prit à danser à
travers ses étables, est-ce qu'il était poussé d'un nectar pareil
à celui que vous nous versâtes ce jour-là, ô Nymphes, autour de
l'autel de Cérès, gardienne des granges? Sur son monceau sacré, oh!
puissé-je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs,
et voir la déesse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et
des pavots!»
Que Vous en semble maintenant? Quelle royale et plantureuse abondance!
quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens (dpôra
[Grec]), qui n'était pas le tardif automne comme à l'époque déjà
embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans
la plénitude des fruits! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect
de cette riche peinture, Rabelais et Rubens; mais ici on a de plus la
pureté des lignes et la sérénité des couleurs.
Certes le poëte qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts
délicats des bergers Ménalcas et Daphnis, et qui s'élève tout à côté à
ces larges et chaudes magnificences, est un grand poëte en son genre, et
ce genre, en le créant, il lui a donné tout d'abord l'étendue la plus
diverse. Il faudrait encore, si l'on voulait tout faire toucher, passer
aussitôt, comme contraste, à cette idylle des deux _Pécheurs_, si
pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rêver qu'il avait pêché un
poisson d'or; mais toute cette richesse, comme celle du _Pot au lait_,
s'est évanouie en un clin d'oeil. La sensibilité naïve et compatissante
qui sait nous intéresser à cette chétive et laborieuse existence, à la
pauvreté toujours en éveil dès avant l'aurore, cette expression simple
du réel qui rappelle presque le poète anglais Crabbe, mise surtout
en regard des richesses de ton où s'est complu l'ami de Phrasidame,
montrerait à quel point Théocrite eut véritablement toutes les cordes en
lui.
Il eut également celle de la passion, de l'amour; il le ressentit comme
le font le plus habituellement les poètes, en se réservant après tout de
le chanter. Il y a une petite églogue, la neuvième, qui a fort occupé
les commentateurs, et qui me paraîtrait avoir un sens assez simple, si
l'on supposait que le poëte l'a écrite en revenant au genre pastoral
après quelque infidélité et quelque distraction qu'il s'était permise;
un autre amour l'avait un moment séduit: c'est un retour, une sorte
de réparation aux Muses bucoliques. Le poëte y parle en son nom; il
commence par demander des couplets à deux bergers; il les applaudit et
les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui-même, s'adressant aux
Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme après une absence,
comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de
lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs;
ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et
véritable amour, le voici:
La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et
l'épervier aux éperviers; mais à moi la Muse et le chant! Que
ma maison tout entière en soit pleine! car ni le sommeil, ni le
printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les
fleurs ne le sont autant aux abeilles qu'à moi les Muses me sont
chères. Et ceux qu'elles regardent d'un oeil de joie, ceux-là n'ont
rien à craindre des breuvages funestes de Circé.» Il semble indiquer
par là que c'est un de ces breuvages de passion insensée qui l'a un
moment égaré dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le
perdre, parce qu'il possédait le préservatif souverain des Muses. On
reconnaît dans ce charmant couplet de Théocrite la note première du
_Quem tu Melpomene semel_ d'Horace.
Théocrite serait compté encore parmi les peintres de l'amour, lors
même qu'il n'aurait pas composé des pièces destinées uniquement à
le célébrer. Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des
mouvements passionnés, et l'on est forcé d'admirer l'accent de
la tendresse là où les objets sont de ceux qu'admettaient si
singulièrement les Grecs, qui ne cessent de nous étonner dans
l'Alexis de Virgile, et dont la seule idée fuit loin de nous.
L'idylle troisième, dans laquelle un chevrier se plaint des rigueurs
de la nymphe Amaryllis, et va soupirer, non pas sous le balcon, mais
devant la grotte de la cruelle, est d'une grande délicatesse: «O
gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'avances-tu plus
la tête en m'appelant ton cher amour? Est-ce donc que tu m'as pris
en haine?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille? comme j'irais
dans ton antre, me plongeant à travers le lierre et la fougère dont
tu te couvres!... O belle aux yeux charmants, toute de pierre! Ô
Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour
que je te donne un baiser: même en de vains baisers il est bien de
la douceur encore.
L'idylle des _Moissonneurs_, où le plus vaillant raille son camarade
amoureux, qui, hors de combat dès la première heure, ne coupe plus en
mesure avec son voisin et _ne dévore plus le sillon_, nous donne une
bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la
nature du personnage. En voici un calque aussi léger que je l'ai pu
saisir; ce n'est que par de tels échantillons fidèlement offerts
qu'on parvient à faire pénétrer dans les replis du talent. Le pauvre
moissonneur s'est donc pris de soudaine passion pour une joueuse de
flûte, un peu bohémienne, à ce qu'il semble; et, comme lui-même il a été
de tout temps assez poëte, il nous la dépeint ainsi:
«Muses de Piérie, chantez avec moi la jeune élancée; car vous rendez
beau tout ce que vous touchez, ô Déesses!
«Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre et brûlée
du soleil; moi seul je te trouve la couleur du miel. Et la violette
aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est gravée; mais tout de
même elles sont comptées les premières dans les couronnes. La chèvre
poursuit le cytise, le loup la chèvre, et la grue suit la charrue;
et moi je ne me sens de folie que pour toi. Que n'ai-je en mon
pouvoir tout ce qu'on dit qu'a jadis possédé Crésus! tous les deux
en or pur nous figurerions debout, consacrés dans le temple de
Vénus, toi tenant la flûte à la main, ou une rose, ou une pomme, et
moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte aux deux
pieds. Gracieuse Vomvyca, tes pieds à toi sont d'ivoire, ta voix est
de lin; et quant à ta manière, je ne la puis rendre.
On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les
idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de
Comatas et de Lacon (idylle V); mais les deux pièces capitales, où
l'idylle proprement dite se confond ou même disparaît dans l'élégie,
sont _le Cyclope_ et _la Magicienne_.
Toutes deux sont célèbres; _le Cyclope_ a de quoi peut-être se faire
mieux goûter des modernes: le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y
mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton
et par la connaissance morale. Le poëte s'adresse à un ami, le médecin
Nicias, de Milet:
Il n'existe, Ô Nicias! aucun autre remède contre l'amour, ni baume
ni poudre, à ce qu'il me semble, aucun autre que les Déesses de
Piérie. Ce remède-là, doux et léger, est au pouvoir des hommes: ne
le trouve pourtant pas qui veut. Et je pense que tu sais ces choses
à merveille, étant médecin, et entre tous chéri des neuf Muses.
C'est ainsi du moins que trouvait moyen de vivre le Cyclope notre
compatriote, l'antique Polyphème, lorsqu'il était amoureux de
Galatée, à l'âge où le premier duvet lui couvrait à peine la lèvre
et les tempes. Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des
pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, mais en proie
à des fureurs funestes. Tout ne lui était plus que hors-d'oeuvre.
Bien souvent ses brebis s'en revinrent des verts pâturages toutes
seules à l'étable, tandis que lui, chantant Galatée sur le rivage
semé d'algues, il se consumait des l'aurore, ayant sous le coeur une
plaie odieuse du fait de la grande Cypris, qui lui avait enfoncé son
trait dans le foie. Mais il sut trouver le remède, et, assis sur une
roche élevée, les yeux tournés vers la mer, il chantait des choses
telles que celles-ci...
Vient alors la célèbre complainte où il apostrophe Galatée, l'appelant
à la fois dans son langage «plus blanche que le fromage blanc, plus
délicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure
que le raisin vert.» Après une longue suite de traits plus ou moins
naïfs et passionnés, ou même spirituels (car le poëte se joue par
moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce
finit sur ce retour: «C'est ainsi que Polyphème conduisait son amour en
chantant, et cela lui réussissait mieux que s'il avait donné de l'or
pour se guérir.» Un poëte bucolique des âges postérieurs, né en Sicile
comme Théocrite, Calpurnius, a résumé heureusement la recette du maître
dans ce vers d'une de ses églogues:
Cantet, amat quod quisque: levant et carmina curas.
Maintenant, s'il faut dire toute ma pensée, je trouverai que la pièce,
si charmante, si agréable qu'elle soit, ne répond pas entièrement à
l'accent du début; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingénieuse;
les adorables passages où se fait jour le sentiment, et qui nous sont
plus familièrement connus par les imitations exquises dispersées dans
Virgile, prennent un singulier tour dans la bouche du Cyclope amoureux,
et appellent vite le sourire. Le poëte n'a pas résisté au plaisir du
contraste, et ce jeu corrige par trop l'effet de la passion. Quand
Polyphème, pour tenter la Nymphe, lui promet quatre petits ours, quand
il lui dit qu'il l'aime mieux que son oeil unique, et qu'il consentirait
à ce qu'elle le lui brûlât, c'est naturel, c'est même touchant encore;
mais quand il regrette que sa mère ne l'ait pas fait naître avec des
branchies afin de pouvoir nager comme les poissons, quand il se montre
déjà tout amaigri, et que, pour punir sa mère de ne pas lui être
serviable, pour la _faire enrager_ (comme dit Fontenelle), il menace de
se plaindre de je ne sais quel mal à la tête et aux pieds, la mignardise
décidément commence, et elle va jusqu'à la mièvrerie. Cela ressemble
trop à une parodie moqueuse, de voir le pâtre colossal le prendre sur ce
ton et faire l'enfant, comme l'Amour piqué qui s'en viendrait bouder
sa mère. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphème jeune et à son
premier duvet, de Polyphème à seize ans, et qu'il n'était pas encore
devenu ce monstrueux géant que nous connaissons par Homère; nous le
voyons tel déjà, et Théocrite l'avait également devant les yeux. Tout
en admirant donc le début de l'idylle et bien des endroits sentis, j'ai
regret d'y découvrir le spirituel, d'y voir poindre l'Ovide au fond, et,
pour résumer la critique d'un seul mot:
A mon gré le _Cyclope_ est joli quelquefois.
Combien _la Magicienne_, toute simple, toute franche, est supérieure!
Dans cette dernière il n'y a pas trace de divertissement poétique ni
de bel esprit; rien que la passion pure. On y trouve à étudier dans
un cadre peu étendu un des plus vrais et des plus vifs tableaux de
l'antiquité. Racine l'admirait à ce titre. Cette _Magicienne_ est dans
l'ordre de l'élégie ce que la pièce des _Thalysies_ nous a paru entre
les églogues.