«O Quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleus, ton
travail sied bien aux femmes qui vaquent aux soins de la maison.
Suis-nous avec confiance dans la ville brillante de Nélée, où le
temple de Vénus verdoie du milieu des roseaux; car c'est de ce côté
que je demande à Jupiter un bon vent qui me conduise, afin de
me réjouir en voyant mon hôte Nicias et d'en être fêté en
retour,--Nicias, rejeton sacré des Grâces à la voix aimable; et toi,
ô Quenouille, toute d'un ivoire savamment façonné, nous te donnerons
en présent aux mains de l'épouse de Nicias. Avec elle tu exécuteras
toutes sortes de travaux pour les manteaux de l'époux, et nombre de
ces robes ondoyantes comme en portent les femmes. Car il faudrait
que deux fois l'an, par les prairies, les mères des agneaux
donnassent à tondre leurs molles toisons en faveur de Theugénis aux
pieds fins, tant elle est une active travailleuse! et elle aime tout
ce qu'aiment les femmes sages. Aussi bien je ne voudrais pas te
donner dans des maisons chétives et oisives, toi qui es issue de
noble terre et qui as pour patrie cette cité qu'Archias de Corinthe
fonda jadis, qui est comme la moelle de la Sicile et la nourrice
d'hommes excellents. Désormais pourtant, entrée dans une maison dont
le maître connaît tant de sages remèdes pour repousser les maladies
funestes des mortels, tu habiteras dans l'aimable Milet parmi les
Ioniens, afin que Theugénis soit signalée entre les femmes de son
pays pour sa belle quenouille, et que toujours tu lui représentes le
souvenir de l'hôte ami des chansons! car on se dira l'un à l'autre
en te voyant: «Certes il y a bien de la grâce, même dans un petit
présent; et tout est précieux, venant des amis.»
[Note 5: Coupé, _Soirées littéraires_, tome XIII, pages 3 et 183.]
Comme variété de femmes chez Théocrite, et aussi éloignées du caractère
pur de Theugénis que de la nature passionnée de Simétha, il faut placer
_les Syracusaines_, qui sont le sujet de tout un petit drame piquant et
satirique. Ces femmes de Syracuse sont venues à Alexandrie pour assister
aux fêtes d'Adonis: on les voit au début qui s'apprêtent à sortir
ensemble pour aller au palais; elles jasent entre elles de leur
logement, de leur toilette; elles disent du mal de leurs maris. Il y a
là un enfant _terrible_ qui entend tout et qui pourra bien tout redire.
Puis elles se mettent en route à travers la foule, à travers les
chevaux. Au moment d'entrer au palais, elles sont en danger d'étouffer.
Un _monsieur_ les aide, et elles le remercient; un autre se raille de
leur accent dorien, et elles lui répondent de la bonne sorte. L'auteur
de _la Panhypocrisiade_, voulant rendre le mouvement d'une foule sur le
passage de François Ier, s'est ressouvenu de Théocrite:
Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'âme!
Au voleur!...--Insolent, respectez une femme!...--On
m'étouffe!--Poussons! enfonçons!--Je le voi! Vivat!--Je suis rompu,
mais j'ai bien vu le roi.
Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en
l'honneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise qu'il est tard, que
son mari n'a pas dîné; et là-dessus elles s'en retournent au logis. Ce
tableau de moeurs mériterait une étude à part. Un critique allemand a eu
raison de dire que, lors même qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule
pièce de Théocrite, on serait encore fondé à le placer au rang des
maîtres qui ont excellé à peindre la vie.
Parmi les morceaux dont il me resterait à parler, et qui ne se
rapportent ni au genre bucolique ni au genre élégiaque, le plus
remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite
encore, est intitulé _les Grâces_ ou _Hiéron_. Cette expression de
_Grâces_ était très-générale et très-large chez les Grecs; elle
signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits
qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas
séparables des Muses. D'après la plainte amère qu'il exhale, on voit
que Théocrite n'a pas échappé au destin commun des poëtes, à cette
souffrance des natures idéales et délicates aux prises avec la race dure
et sordide.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur,
a dit La Fontaine dans _Philémon et Bancis_. Il semble que le
contemporain d'Hiéron et de Ptolémée, l'hôte d'Alexandrie et l'enfant
de Syracuse, malgré tous ces noms qui brillent à distance, a souvent
lui-même habité dans l'ingrate bourgade. Oui, bien souvent, comme il le
dit, ses _Grâces_, qu'il envoyait dès l'aurore tenter fortune le long
des portiques, s'en revinrent à lui le soir nu-pieds, l'indignation
dans le coeur, lui reprochant d'avoir fait une route inutile, et elles
s'assirent sur le fond du coffre vide, _laissant tomber leur tête entre
leurs genoux glacés_: «A quoi bon ces chanteurs? disait-on déjà de son
temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. Homère suffit pour
tous. Le meilleur des chanteurs est celui qui n'emportera rien de
moi.»--Les malheureux! s'écrie le poëte; et, dans un élan plein de
grandeur, il revendique le privilège immortel de la Muse; il montre aux
riches que sans elle leur orgueil d'un jour est frappé d'un long, d'un
éternel oubli. Il énumère les puissants d'autrefois, qui ne doivent de
survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchés: car autrement, une
fois morts, et _dès qu'ils ont versé leur âme si chère dans le large
radeau de l'Achéron_, en quoi le plus superbe différerait-il du plus
gueux, de celui dont la main calleuse se sent encore du hoyau? Et les
héros de Troie, et Ulysse lui-même qui a tant erré parmi les hommes, et
le bon porcher Eumée, et le bouvier Philoetius, et le sensible Laërte
aux entrailles de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du
vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?
On a reconnu là le sentiment du beau passage d'Horace... _carent quia
vate sacro_. Déjà Sapho, s'adressant à une riche ignorante, l'avait
pris sur ce ton, et Pindare a merveilleusement comparé un homme qui a
beaucoup travaillé et qui meurt sans gloire, c'est-à-dire sans le chant
du poëte, à un riche qui meurt sans la tendresse suprême d'un fils, et
qui est obligé dans son amertume de prendre un étranger pour héritier.
Ce même sentiment qui est celui de la puissance et du triomphe définitif
du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande
famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu'à la seule
gloire des beaux vers, parlait à Elvire avec cet intime accent:
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, etc., etc.
Et Chateaubriand, qui n'a cessé d'avoir le grand culte présent, a dit
en s'adressant à un ami qu'il voulait enflammer: «C'est une vérité
indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le
possédez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul
sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps.»
On aime à entendre à travers les âges ces échos qui se répondent et qui
attestent que tout l'héritage n'a pas péri.
Je terminerai ici avec Théocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule
durable ne l'a point trompé; c'est, après tant de siècles, un honneur en
même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper
de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de
traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont le texte présent avec ses
délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire
de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une
source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait
d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna:
on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que
cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du
moins pour donner le vif sentiment de la fraîcheur.
Novembre-décembre 1846.
VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND
PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.
Ce titre demande tout d'abord une explication. Tout le monde connaît la
IVe églogue de Virgile adressée à Pollion: _Sicelides Musoe_... Le poète
y célèbre la naissance d'un divin enfant qui doit ramener l'âge d'or. Or
il existe, parmi les oeuvres de l'historien ecclésiastique Eusèbe, un
discours grec qui passe pour la traduction d'un discours latin attribué
à Constantin, et dans ce discours, qui n'est qu'une démonstration du
Christianisme, l'Empereur s'appuie sur le témoignage des Sibylles, et
particulièrement sur la IVe églogue qu'il produit et commente. Cette
églogue se lit aujourd'hui en vers grecs dans le discours. Mais la
traduction diffère notablement de l'églogue latine, et en altère plus
d'une fois le sens en le tirant vers le but nouveau qu'on se propose.
De qui peuvent venir ces altérations? M. Rossignol, qui se pose cette
question et plusieurs autres encore, est ainsi amené de point en point
à douter de l'authenticité du discours attribué à l'Empereur, et,
rassemblant tous les indices qu'une critique sagace lui fournit, il
n'hésite pas à conclure que c'est Eusèbe lui-même qui l'a fabriqué.
Telle est l'idée générale de ce volume qui se compose d'une suite de
petits Mémoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet
principal que comme un prétexte à quantité de remarques nouvelles, à des
dissertations curieuses, et, ainsi qu'on aurait dit autrefois, à des
_aménités_ de la critique.
Par exemple, il débutera par se poser et par traiter les trois questions
suivantes:
1° Pourquoi les _Bucoliques_ de Virgile ont-elles été si souvent
traduites en vers français, et pourquoi ne peuvent-elles pas l'être
d'une manière satisfaisante?
2° Quel est, d'après les événements de l'histoire et les détails que
nous avons sur la vie de Virgile, l'ordre de ces petits poëmes?
3° Quel est le véritable sens allégorique de l'églogue adressée à
Pollion?--Et quand il est arrivé sur ces divers points à des résultats
nets et précis; quand, ayant franchi les préliminaires, et s'étant
pris au texte même de la traduction en vers grecs, il l'a restitué et
expliqué, ne croyez pas que l'auteur s'enferme dans les limites
trop étroites d'un sujet qui pourrait sembler aride. Les questions
continuent, en quelque sorte, de naître sous ses pas, et ici elles
retardent bien moins la marche qu'elles ne fertilisent le chemin. «A
mesure qu'on a plus d'esprit; a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus
d'hommes originaux.» A mesure qu'on a plus de science et de sagacité
dans l'érudition, on trouve qu'il y a plus de questions à se faire,
et, là où un autre aurait passé outre sans se douter qu'il y a lieu à
difficulté, on insiste, on creuse, et parfois on fait jaillir une source
imprévue. C'est ainsi qu'au sortir de l'étude toute grammaticale
du texte qu'il a restitué, M. Rossignol en vient à l'appréciation
littéraire, et le coup d'oeil qu'il jette sur la composition d'une seule
églogue le mène aux considérations les plus intéressantes sur ce genre
même de poésie, sur ce qu'étaient sa forme distincte et son rhythme
particulier chez les Grecs, sur ce qu'il devint, chez les Romains,
déjà moins délicats d'oreille, et qui se contentèrent d'un à peu près
d'harmonie. Si j'avais à choisir dans le volume de M. Rossignol et à
en tirer la matière d'une étude un peu développée, ce serait sur cette
première partie, relative à la belle époque et antérieure à la portion
byzantine du sujet, que je m'arrêterais le plus volontiers et que je
m'oublierais comme en chemin.
M. Rossignol établit, avant tout, ce soin scrupuleux et presque
religieux que mirent les Grecs à distinguer les genres divers de poésie,
et à maintenir ces distinctions premières durant des siècles, tant que
chez eux la délicatesse dans l'art subsista:
La nature dicta vingt genres opposés
D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés;
Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
N'aurait osé d'un autre envahir les limites...
André Chénier s'est fait, dans ces vers, l'interprète fidèle de la
poétique de l'antiquité. «C'est ainsi, dit à son tour M. Rossignol, que
depuis la majestueuse épopée jusqu'à la vive épigramme aiguisée en un
simple distique, chaque poëme eut son style et son harmonie, ses mots,
ses locutions, son dialecte propre, son rhythme particulier; et quoique
la limite qui séparait deux genres fût quelquefois légère et peu
sensible, il n'en fallait pas moins la respecter, sous peine d'encourir
l'anathème d'un goût difficile et ombrageux.» L'auteur donne ici de
piquants exemples tirés de la métrique des anciens; le déplacement d'un
seul pied suffisait pour changer tout à fait le caractère et l'effet
d'un chant. Ces races héroïques et musicales qui faisaient de si grandes
choses, restaient sensibles jusqu'au plus fort de leurs passions
publiques à la moindre note du poëte ou de l'orateur, et
l'applaudissement soudain n'éclatait que là où la pensée tombait
d'accord avec le nombre, là où l'oreille était satisfaite comme le
coeur.
Théocrite le bucolique n'usait donc point du même dialecte qu'Apollonius
de Rhodes et que les autres épiques de la descendance d'Homère. Mais du
moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur
est commune... Non pas. Dans l'églogue, le vers hexamètre différait
essentiellement, par plusieurs endroits, du même vers hexamètre appliqué
à l'épopée: «On a déjà décrit avec assez d'exactitude, dit M. Rossignol,
les caractères généraux de la poésie pastorale; on a déterminé avec
assez de précision quels devaient être le lieu de la scène, le rôle des
acteurs, le ton du discours, les qualités du style; mais l'organisation
intérieure, le mécanisme secret, la structure savante et ingénieuse
de cette poésie, ont été jusqu'ici peu étudiés. Je ne suis pas un si
fervent adorateur de Théocrite que l'était Huet, qui nous apprend
lui-même que, dans sa jeunesse, chaque année au printemps, il relisait
le poëte de Sicile; j'ai pourtant fait plus d'une fois le charmant
pèlerinage, et chaque fois, après avoir admiré la vivacité spirituelle
et ingénue des personnages, la grâce piquante et naïve du dialogue, la
vérité des peintures, je me suis préoccupé de la construction du vers,
de ces ressorts cachés que le poëte met en jeu pour produire plusieurs
de ses effets.» Le résultat de ces observations multipliées et
patientes, c'est que le dactyle peut s'appeler _l'âme de la poésie
bucolique_, et que, sans parler du cinquième pied où il est de rigueur,
les deux autres places qu'il affectionne dans le vers pastoral sont le
troisième pied et le quatrième, avec cette circonstance que le dactyle
du quatrième pied termine ordinairement un mot, comme pour être plus
saillant et pour mieux détacher sa cadence. Théocrite, dans le très
grand nombre de ses vers, fait sentir le mouvement de légèreté et
d'allégresse que rend, par exemple, ce vers de Virgile:
_Huc ades, o Meliboee! caper tibi salvus et hoedi_.
Les anciens grammairiens avaient déjà fait en partie ces remarques, et
l'illustre critique Valckenaer les avait confirmées. M. Rossignol y a
ajouté quelque chose, et l'observation du dactyle au _troisième_ pied
est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Théocrite, il y
en a sept cent quatre-vingt-six qui offrent cette circonstance métrique;
et pour quiconque a pénétré la délicatesse habile et même subtile des
anciens en telle matière, ce ne saurait être l'effet du hasard. Ceux
qui seraient tentés d'accueillir avec sourire ce genre de recherches
intimes, poursuivies par un homme de goût, peuvent être de bons et
d'excellents esprits, mais ils ne sont pas entrés fort avant dans le
secret du langage antique, et nous les renverrions pour se convaincre,
s'ils en avaient le temps, à Denys d'Halicarnasse et aux traités de
rhétorique de Cicéron.
Ces observations techniques, que nous ne pouvons qu'effleurer, et dans
lesquelles M. Rossignol nous a rappelé un critique bien délicat aussi
d'oreille et de goût, feu M. Mablin, ces curiosités d'un dilettantisme
studieux mènent à l'intelligence vive et entière des modèles qu'il
s'agit d'apprécier. De même qu'on est disposé à mieux sentir Théocrite
au sortir de ces pages, on mesure avec plus de certitude le degré précis
dans lequel Virgile s'est approché du maître: car c'était bien un maître
que Théocrite pour Virgile dans la poésie pastorale; et M. Rossignol,
qu'on n'accusera pas d'irrévérence envers aucun génie antique, établit
la différence et la distance de l'un à l'autre par des caractères
incontestables. Virgile, jeune, amoureux de la campagne, mais non moins
amoureux des poésies qui la célébraient, s'est évidemment, à son début,
proposé Théocrite pour modèle presque autant que la nature elle-même. Il
semble véritablement avoir lu Théocrite plume en main, et avoir voulu
bientôt en imiter et en _placer_ les beautés, assez indifférent
d'ailleurs sur le lieu. La forme dans laquelle il a reproduit et comme
enchâssé à plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans
doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est là ce qui a fait
la fortune des _Bucoliques_. Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas
cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez
à écarter cette molle et suave mélodie pour ne vous attacher qu'à la
pensée, vous serez frappé du défaut d'unité dans le lieu et dans le
sujet, du vague de la scène, et du caractère bien plus littéraire que
réel de ces bergeries. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui
rend la traduction des _Bucoliques_ impossible et presque nécessairement
insipide; car ce charme de la forme s'évanouissant, il ne reste rien de
nettement dessiné et qui marque du moins les lignes du tableau. Jusque
dans les _Bucoliques_ pourtant, Virgile, ce génie naturellement grave,
sérieux et mélancolique, présage déjà son originalité sur deux points:
la Xe églogue, si passionnée, en mémoire de Gallus, laisse déjà éclater
les accents du chantre de Didon, et la IVe églogue à Pollion, toute
religieuse et sibylline, toute _digne d'un consul_, fait entrevoir dans
le lointain les beautés sévères et sacrées du VIe livre de l'_Enéide_.
Je ne redirai pas ici comment l'amour si profond et si vrai qu'avaient
les Romains pour la campagne ne les inclinait pourtant point à l'églogue
pastorale; c'était un amour mâle et pratique, tout adonné à la culture,
et dont les loisirs mêmes, si bien décrits dans les _Géorgiques_, se
ressentaient encore des rudes travaux de chaque jour. Lorsque Tibulle,
le plus affectueux après Virgile, et le plus doux des Romains, dit à
sa Délie, en des vers pleins de tendresse, qu'il ne demande avec elle
qu'une chaumière et la pauvreté, il mêle encore à l'idéal de son bonheur
ces images du labour:
_Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim
Jungere, et in solo pascere monte pecus;
Et te dum liceat teneris retinere lacertis,
Mollis et inculta sit mihi somnus humo._
Le voeu ici est le même que dans la VIIIe idylle de Théocrite, quand le
berger Daphnis chante ce couplet qu'on ne saurait oublier, et où il ne
souhaite ni _la terre de Pélops_, ni les richesses, ni la gloire, mais
de tenir entre ses bras l'objet aimé, en contemplant _la mer de Sicile_.
Le tableau de l'élégiaque romain est touchant dans sa réalité, mais on
sent aussitôt la différence: il y manque, pour égaler le rêve sicilien,
je ne sais quoi d'un loisir tout facile, je ne sais quel horizon plus
céleste.
S'attachant particulièrement à la IVe églogue, et après en avoir
déterminé le sens, selon lui, tout mystique, tout relatif aux traditions
de l'oracle, après avoir assez bien démontré, ce me semble, que le poëte
n'a fait qu'y prendre un thème, un prétexte à la description de l'âge
d'or vers l'époque de la paix de Brindes, et que le mystérieux enfant
promis n'était pas tel ou tel enfant des hommes, mais un de ces
dieux _épiphanes_ ou _manifestés (proesentes divos)_ très-connus
de l'antiquité entière, M. Rossignol nous fait bien comprendre la
transformation que subit peu à peu dans l'imagination des peuples cette
sorte de vague prédiction virgilienne, portée sur l'aile des beaux vers
et revêtue d'une magique harmonie. La superstition populaire, qui allait
cherchant dans les derniers souffles de la Sibylle la promesse du
Sauveur nouveau, n'eut garde, parmi ses autorités, d'oublier Virgile.
Dès le second siècle du Christianisme, des esprits plus fervents
qu'éclairés se complurent à cette confusion bizarre qui, au moyen de
quelques centons alambiqués, à la faveur même de misérables acrostiches,
mariait ensemble les deux cultes, et contre laquelle devait tonner saint
Jérôme. «Reproches inutiles! dit M. Rossignol; la fureur de ces jeux
d'esprit redoublera, entretenue par la superstition et le faux goût; et
l'écrivain sur qui ce zèle extravagant s'exercera de prédilection, c'est
Virgile.» Le critique suit dans tout son cours la nouvelle destinée
que fit au poëte l'illusion superstitieuse. La IVe églogue, il faut en
convenir, y prêtait assez naturellement, et le sujet s'en trouva bientôt
travesti au point d'être donné sans détour pour une prédiction
de l'avènement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce
travestissement sur le fait, dans la traduction grecque produite par
Eusèbe. Le divorce, ou plutôt la confusion insensible commence dès le
début même. Tandis que Virgile invitait les Muses de la Sicile à
élever un peu le ton accoutumé de l'églogue, le traducteur les exhorte
nettement à célébrer _la grande prédiction_. Là où Virgile annonçait le
retour d'Astrée et de Saturne, le traducteur ne parle que de _la Vierge
amenant le Roi bien-aimé_. Lucine, toute chaste que l'appelait le poëte
(_casta_, _fave_, _Lucina_), n'est pas plus heureuse qu'Astrée; elle
disparaît pour devenir simplement _la lune qui nous éclaire_; et si,
dans le texte primitif, on la suppliait de présider, comme déesse, à
la naissance de l'enfant, le traducteur lui ordonnera d'_adorer le
nourrisson qui vient de naître_. C'est ainsi que les noms des divinités
mythologiques se trouvent l'un après l'autre éliminés au moyen de
synonymes adroits ou de périphrases complaisantes. Il serait curieux de
suivre en détail avec le critique cette traduction habilement infidèle
et toute calculée, dans laquelle l'églogue païenne de Virgile est
devenue un poëme chrétien, et qui transforme définitivement le dieu
épiphane de la Sibylle en la personne même du Rédempteur. Grâce à ce
rôle nouveau qu'une semblable interprétation créait à Virgile, et que la
vague tradition favorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux
poëte (le poëte pourtant de Corydon et de Didon) a pu être pris sous le
patronage de deux religions si différentes et si contraires, comment le
Christianisme du moyen-âge s'est accoutumé peu à peu à l'accepter
pour magicien et pour devin, et comment Dante, le poëte théologien,
n'hésitera point à se le choisir pour guide dans les sphères de la foi
chrétienne. Il n'est pas jusqu'à Sannazar enfin, qui, aux heures de la
Renaissance, dans un poëme dévot d'un style païen, ne fasse chanter
l'églogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.
Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute
d'imagination qui pourrait ici étonner et choquer, si l'on s'y était
tenu. Virgile est un poëte véritablement religieux; il y a dans
l'inspiration de sa muse un souffle doux, puissant, pacifique, qui lui
fait adorer et invoquer en toute rencontre les divinités clémentes. En
lui s'est rassemblé, comme dans un harmonieux et suprême organe, l'écho
mourant de cette voix sacrée qu'entendirent, à l'origine de la fondation
romaine, les Évandre et les Numa. Il n'y avait donc rien que de simple
et plutôt d'heureux à un rapprochement et à un sentiment de tendre
sympathie, tel qu'en pouvait éprouver pour lui un Dante touché du
mystique rayon, ou encore un saint Augustin à travers ses larmes. A une
certaine hauteur toutes les piétés se tiennent et communiquent aisément
par l'imagination et par la poésie. Ce qui devient bizarre, ce qui
devient mensonger et adultère, c'est l'appropriation prétendue
littérale, c'est le détournement frauduleux de l'Églogue à un avènement
qui n'avait pas besoin d'un tel précurseur.
J'en ai dit assez pour signaler aux curieux l'espèce d'intérêt
philosophique et historique qui s'attache aux recherches philologiques
de M. Rossignol. Sa méthode m'a rappelé plus d'une fois, par sa
direction circonscrite et sa rigueur, l'ingénieux procédé que M.
Letronne a si souvent appliqué à des points d'histoire, de géographie ou
d'archéologie. J'oserai ajouter que M. Rossignol est de cette école,
de même qu'il est aussi de celle du digne et fin M. Boissonade en
philologie. Esprit tout à fait français pour la netteté et la fermeté,
M. Rossignol a le mérite de combiner en lui les traditions et
quelques-unes des qualités essentielles de ces hommes qui sont nos
maîtres, et à la fois de s'être formé lui-même avec originalité, avec
indépendance, dans une étude approfondie et solitaire qui devient de
plus en plus rare. Le pur où sa modestie lui permettra de sortir des
questions trop particulières et de se porter avec toutes les ressources
de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intérêt
plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveauté son rang dans la
critique et pour se classer en vue de tous. Ce volume, qui doit
être suivi d'une seconde partie, est un premier pas dans cette voie
d'application où nos voeux l'appellent et où de plus compétents le
jugeront.
J'ai oublié de dire que le volume est dédié à M. le comte Arthur
Beugnot; il y a des noms qui portent avec eux des garanties de bon
esprit, de critique exacte et saine, exempte de toute déclamation.