[Illustration: EMBLÈMES DU COMPAGNONNAGE.]
L'actualité est aux syndicats, il n'est si petit corps d'état qui n'ait
le sien. Patrons d'un côté, ouvriers de l'autre, se réunissent
étroitement, forment des corporations comme jadis. Le nom seul a changé,
il s'est modernisé. Le syndicat ou la chambre syndicale ont remplacé
officiellement le compagnonnage et la maîtrise, qui n'en subsistent pas
moins. Ils ont conservé du passé l'esprit de caste étroit et même, comme
nous allons le voir, les règlements et les _devoirs._
La boulangerie ne devait pas échapper à cette loi, et le syndicat des
boulangers viennois convoquait la semaine dernière tous les camarades du
métier à une réunion d'où la grève générale a failli sortir.
Exposons d'abord les griefs. A qui en a la _boulange_ en ce moment? Aux
patrons? Nullement. L'accord règne dans les boutiques. Contents des 45 à
50 francs qu'ils gagnent par semaine, les ouvriers y trouvent une
rémunération suffisante des douze heures de travail qu'on leur demande.
Tout est bien de ce côté... pour l'instant.
Mais nous rencontrons ici, comme partout, l'intermédiaire entre le
patron et l'ouvrier, l'éternel parasite, véritable lichen du travail, le
placeur, contre les agissements duquel la boulangerie tout entière est
soulevée maintenant, et dont elle entend se débarrasser à tout prix.
Il paraît, en effet, que les 8,000, d'autres disent 12,000 ouvriers
boulangers parisiens ne peuvent se placer chez les 1,835 patrons de la
capitale sans cet intermédiaire, entre les mains duquel il leur faut
verser d'abord 10 francs de droit d'inscription, puis 40 à 50 francs de
gratification, c'est-à-dire plus d'une semaine entière de travail pour
arriver à trouver un emploi.
Un rapport présenté à la Chambre élève à 600,000 francs par an les
bénéfices des dix placeurs de la boulangerie de Paris.
On voit d'ici le parti que l'ouvrier peut tirer de ce chiffre qui lui
montre le placeur nageant dans l'opulence à ses dépens et ne fournissant
du travail qu'à ceux qui lui payent largement tribut. Ajoutons que les
placeurs passent pour être de la police, ce qui n'est rien moins que
prouvé, mais ce qui suffit pour les faire considérer comme les mouchards
du travail; voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer les motifs de la
réunion de protestation du Tivoli-Vauxhall qui a eu lieu tout
dernièrement.
La Boulange donc se remue, les boulangers sont d'actualité.
Présentons-les au lecteur.
Et d'abord le _Viennois_, très facile à reconnaître. Ce n'est
certainement ni un marchand de vins, ni un garçon boucher, ce petit
homme pâlot, d'apparence nerveuse et maigriotte.
Sa peau est fine, blanche, poudrée, ses yeux bleus, battus et cernés;
l'aspect général est souffreteux. On sent que l'anémie tient et que la
phtisie guette ce travailleur des poussières, du gaz et de la nuit.
Le chapeau sur l'oreille, la chevelure ondulée, la fine moustache, le
laisser-aller précieux de la toilette, le dandinement de la marche
enfin, tout trahit en lui le _fignoleur_.
Le Viennois est en effet l'ouvrier fin de la partie, il fabrique
exclusivement la brioche, le croissant qui est son emblème, le pain
_Viennois_ dit de _luxe_ auquel il emprunte son nom. Son unique outil de
travail consiste en une fine lame d'acier pareille au tranchet du
cordonnier, un couteau ordinaire serait trop grossier pour couper et
débiter les produits de son pétrin.
L'ensemble et l'attitude de l'homme attestent qu'il a le sentiment de sa
supériorité sur son camarade auquel, dans un coup d'oeil moqueur et avec
un léger rire dans la bouche, il lance habituellement le gracieux
vocable: «Hé! va donc, fourneau!»
Bien «fourneau» en effet son camarade, le boulanger proprement dit.
Plus grand, plus trapu, le muscle chez ce dernier supplée à
l'intelligence et au goût. C'est à la vigueur de ses biceps qu'ils
demande son existence. Voyez ses mains énormes, elles manient la pelle,
la lavette et brossent la pâte longtemps et dur.
Pains de ménage, pains de munition, au besoin pains de siège, voilà ce
qu'il produit.
Dans la journée, de trois à cinq heures il fait son levain, puis la
nuit, de neuf à six heures, ses quatre fournées réglementaires: le
reste du temps il dort et quelquefois manifeste au Tivoli-Vauxhall...
lorsque son camarade le Viennois l'y conduit.
C'est ce dernier, en effet, qui est à la tête de la boulange et la mène.
Mais il est mené lui-même par d'autres. L'_orateur_, d'abord, que l'on
rencontre partout, qui est le même partout, politicien de la foule qu'il
pousse au désordre et à la grève, quitte à se sauver au moment du
danger.
Cette fois cependant il a eu peu de succès: derrière lui, en effet, se
dresse une ombre qu'on croyait morte et qu'on ne s'attendait guère à
voir dans cette affaire, celle du compagnon.
Chez le marchand de vins, dans une boutique au fronton entouré
d'emblèmes et de hiéroglyphes, le compagnon boulanger tient ses assises,
là est son _atelier_ figuré.
A l'heure où les anciennes corporations semblent renaître, le compagnon
est peut-être l'homme de demain.
Voyez-le avec son air sérieux, à sa boutonnière pendent des rubans
multicolores, sa cravate est ornée d'une équerre et il tient un bâton à
la main.
Les boulangers font partie des trente-deux corps d'état établis en
compagnonnage dans le but de se porter secours les uns aux autres et de
s'entr'aider au travail dans toute l'étendue du pays.
Pour cela, dans chacune des 23 _Cayennes_, c'est ainsi qu'ils appellent
les villes qui constituent le «tour de France», un marchand de vins ou
un aubergiste a été désigné, chez lequel les compagnons peuvent
descendre, trouver du travail et du crédit. Sa maison devient le siège
de l'atelier. Notre dessin représente celle des compagnons boulangers de
Paris. La femme de l'aubergiste est en général choisie pour s'occuper
des compagnons. Elle prend alors le nom de mère. Ses obligations et
celles des compagnons à son égard sont réglées par un contrat en bonne
et due forme qui, de part et d'autre, est toujours respecté. Elle les
loge, les nourrit, et leur fait des avances jusqu'à concurrence d'une
somme déterminée. Tout cela lui est remboursé par le débiteur ou par les
camarades de la ville, qui tous sont solidaires les uns des autres.
*
* *
Voici maintenant les dignitaires qui composent un atelier de
compagnonnage et que dans L'argot spécial on appelle les hommes en
place.
La mère d'abord, dont les insignes sont une écharpe rouge et un bouquet
d'épis; puis, le président, ou _premier en ville_; enfin le
vice-président, ou _second en ville_; et le _rouleur_.
Le président a une écharpe blanche, le vice-président une écharpe rouge,
le rouleur une écharpe bleue, et tous trois ont un nombre incalculable
de rubans dont chacun représente une dignité, une distinction; le plus
grand outrage qu'on pourrait leur faire serait de les leur arracher.
Comme boulangers, ils n'ont pas droit à l'équerre et au compas, mais en
revanche ils pourraient porter en boucles d'oreille des raclettes. Quant
à la canne, c'est encore un emblème du compagnon, elle est plus ou moins
enrubannée suivant le rang.
Ces trois dignitaires possèdent tous les secrets de la Compagnie et ont
des attributions spéciales. Celles du rouleur, par exemple, consistent à
embaucher les ouvriers, recevoir les nouveaux-venus, et accompagner ceux
qui partent pour le tour de France en portant sur ses épaules leur canne
et leur paquet jusqu'au lieu de la séparation.
Pour être reçu compagnon, il faut avoir fait son service militaire, être
de bonnes vie et moeurs. Après un noviciat, l'aspirant apprend alors son
devoir, c'est-à-dire un ensemble de lois et de règlements appelé les
codes sacrés qui ordonnent l'obéissance absolue aux chefs et l'initient.
Quelques-uns de ces règlements, ceux notamment qui fixent l'étiquette
des membres de la corporation entre eux, semblent avoir été tracés dans
le but de fournir une clientèle aux marchands de vins. Les amendes
encourues y sont supputées en litres et l'on en est passible pour le
prétexte le plus futile. L'aspirant y apprend aussi qu'il a le droit de
_tope_, c'est-à-dire causer avec ses camarades, et de les qualifier de
l'épithète de _pays_, d'ajouter à son nom patronymique plusieurs
surnoms, de l'appeler par exemple: Jazet l'Avignonnais dit le Rempart des
frères, ou bien encore: Paulin le Marseillais dit Fleur d'Amour... et de
payer une cotisation de deux francs par mois.
Le tout est d'ailleurs entouré d'un grand mystère et comporte des
secrets terribles que des mots de passe lui laisseront deviner au fur et
à mesure qu'il lui sera permis d'ajouter un ruban à ceux qu'il porte
déjà.
Enfin, si le compagnon se rend coupable d'un vol ou d'une action
déshonorante, il sait qu'il sera expulsé de la compagnie après une
cérémonie appelée _conduite de Grenoble_, dont voici la description.
Le coupable est amené dans la salle et forcé de s'agenouiller; puis,
tandis que tous les camarades qui sont là boivent du vin, on lui
présente verre d'eau sur verre d'eau qu'il doit ingurgiter. Il paraît
que c'est là une punition terrible. Lorsqu'il ne peut plus avaler, on
les lui jette à la figure, puis on brûle ses couleurs et ses rubans
devant lui; enfin, le rouleur le fait lever et l'oblige à passer
successivement devant tous les assistants qui le soufflèrent et dont le
dernier, au moment de son expulsion de la salle, lui allonge un énorme
coup de pied.
Voilà rapidement raconté ce qu'est le compagnonnage en ce qui concerne
les ouvriers boulangers. Nos dessins nous en montrent les types, mais
ils nous montrent autre chose aussi, la transformation qui s'est opérée
dans le milieu. Sont-ce bien des prolétaires que ces hommes vêtus à la
mode, portant la redingote, le chapeau haut, des gants? Évidemment non,
ils ne le sont plus. Grâce au syndicat, grâce au compagnonnage, une
sélection s'est faite parmi eux et le bourgeois est apparu, gêné
peut-être encore, et comme mal à l'aise, mais néanmoins dessiné. Un pas
de plus et l'homme en jouera le rôle, il y aspire, c'est là le vrai but,
celui qu'on n'avoue pas. Plus on prêche l'égalité et plus on sue la
caste. C'est la morale qui ressort de tout cela.
Il était curieux de le dire et de faire voir qu'à notre époque de
scepticisme et d'incrédulité il y a encore des gens qui se laissent
prendre à des colifichets et que chez l'ouvrier comme partout une
minorité intelligente et habile peut mener la masse sans qu'elle s'en
doute, la conduire, toujours à l'aide des mêmes vieux procédés.
[Illustration: Insignes des compagnons boulangers.]
[Illustration: La «mère» des compagnons boulangers.]
[Illustration: Le siège social des compagnons boulangers.]
[Illustration: Un ouvrier de fin. «L'orateur». Un ouvrier de gros.]
LES SYNDICATS OUVRIERS.--Types de compagnons boulangers.
[Illustration: MOBILISATION DES RÉSERVISTES DE LA MARINE.--Une compagnie
de débarquement.]