_49e Année.--Nº 2522_
[Illustration: LES SYNDICATS OUVRIERS Le «premier en ville» et le
«second en ville» (président et vice-président des compagnons
boulangers). (Voir l'article page 551).]
[Illustration: Courrier de Paris]
Le _garden-party_ devient un divertissement à la mode. Et c'est
tant mieux, car à Paris il y a une quantité de jardins inconnus dont les
grands arbres et les pelouses semblent avoir la nostalgie des robes
claires et des musiques en plein air. Je ne sais qui a dit, avec quelque
raison apparente:
A Paris les jardins sentent le renfermé!
Ils sont, en effet, enclos dans des cercles de pierres. Mais il en est
de très beaux et de très grands dont les bonnes odeurs peuvent monter au
ciel en toute liberté! Avez-vous jamais regardé, du haut de quelque
plateforme de la tour Eiffel, non pas l'horizon des environs de
Paris--où tant de petits lacs, de petits étangs, de petits cours d'eau,
apparaissent--mais l'intérieur même de Paris, la masse grise des
maisons, l'espèce de plan en relief qu'on a de là-haut sous les yeux,
sous les pieds? C'est étonnant, alors, comme on aperçoit parmi ces tas
de pierres des touffes fréquentes de verdure. Il y a des arbres un peu
partout, des jardins ou des jardinets en nombre considérable.
--Que de jardins! Oh! que de jardins! Je ne l'aurais jamais cru!
C'est l'exclamation que j'ai plus d'une fois entendu pousser par des
visiteurs et surtout, car d'instinct les femmes aiment les fleurs, par
des visiteuses.
Donc, s'il y a tant de jardins à Paris, pourquoi la mode anglaise des
_garden-parties_ ne s'acclimaterait-elle point parmi nous? Le peintre
Ziem, qui adore Venise, va faire un tableau représentant la réception de
lady Lytton dans les jardins de l'ambassade d'Angleterre, ce qui prouve
qu'il y a, pour les peintres coloristes, de la couleur à Paris autant
qu'à Venise.
Ziem pourrait peindre encore la matinée dansante que donne Mme Carnot au
palais de l'Elysée, le dimanche 28 juin, et les beaux arbres du vieux
jardin valent ceux de l'hôtel voisin. C'est exquis, un _garden-party_ à
l'Elysée, surtout par un beau temps, quand le soleil, ce grand invité,
consent à être de la fête. Il transfigure tout, il illumine tout. Il
donne de l'accent et de la lumière à la musique elle-même.
Où en sommes-nous que, vers la fin juin, nous doutions de la présence du
soleil? En vérité, je commence à croire qu'il n'ont pas tout à fait
tort, les vieux parents qui nous disent:
--De mon temps, le printemps était plus sûr et l'été était plus beau!
L'almanach nous répondra que nous entrons à peine dans l'été. Nous y
entrons, c'est bien certain, par la petite porte. Je crois que les
théâtres qui ont fermé leur portes ont été bien pressés et que les
cafés-concerts en plein air qui ont ouvert leurs barrières ont été fort
imprudents. Yvette Guilbert suffirait cependant, à elle seule, à attirer
tout Paris, le Paris d'été, aux Champs-Elysées, comme la Fête des Fleurs
l'a attiré, dimanche, boulevard d'Argenson à Neuilly.
Mais le _Rêve_ de M. Bruneau que l'on fête en un banquet, mais la pièce
nouvelle de M. Ferrier que l'on répète au Théâtre-Français, mais _Miss
Helyett_ qui continue à amener la foule, pourraient bénéficier de ce que
la saison a de douteux. Les fêtes champêtres et les inaugurations de
statues--plaisirs d'été--n'en continuent pas moins, tous les dimanches,
quelque temps qu'il fasse.
*
* *
Dimanche prochain--c'est-à-dire quelques heures après l'apparition de
ces lignes--les grandes eaux joueront à Versailles, en l'honneur du
sculpteur Jean Houdon. L'Institut a délégué pour le représenter à cette
fête d'un grand sculpteur la plupart des maîtres de la sculpture
française contemporaine: Paul Dubois, Falguière, Mercié. Le bon Jean
Houdon (je ne sais pourquoi, je l'appelle le bon, mais il devait être
bonhomme) serait flatté de cet hommage rendu par ses pairs.
Il eut une belle existence d'artiste et une triste fin de vieillard.
Devenu sénile, il allait ramassant les vieux tessons de faïence qu'il
recueillait précieusement et qu'il montrait en disant:
--Je viens de trouver quelque chose d'admirable!
--Et quoi donc?
--Cela.
Il tenait, dans ses pauvres mains ridées, le fragment cassé et il
ajoutait:
--Oui, c'est un morceau de Phidias... Vous ne voyez pas?... Un marbre
grec. Du Phidias!
Pauvre Houdon! Beaucoup de nos contemporains ont pu le voir encore,
étant enfants. Il est mort en 1828, à quatre-vingt-huit ans.
Il est de belles morts. M. Calmann-Lévy, qui joue avec ses
petits-enfants comme un patriarche et disparaît tout à coup en leur
souriant, a trouvé le moyen de bien mourir. Il avait su aussi bien vivre
et, très laborieux, très actif, avait gardé le bon renom de cette maison
Michel Lévy qu'il avait fondée vers 1848, lui et ses frères. C'était une
figure parisienne bien connue du monde des théâtres et aussi du monde
académique, et plus d'un auteur dramatique a coudoyé, le jour des
funérailles de l'éditeur, M. le duc de Broglie, et, si M. le duc
d'Aumale eût été à Paris, y eût rencontré le duc d'Aumale.
Calmann-Lévy s'était fort occupé, il y a quelque temps, de cette statue
de Balzac que la mort de Chapu laisse inachevée et qui, destinée à la
galerie vitrée du Palais-Royal, devra être agrandie pour pouvoir faire
bonne figure sur la place du Palais-Royal, devant le Conseil d'État, où
elle prendra la place du petit abri qui permet aux piétons d'éviter de
ce côté, les voitures.
Balzac sera bien placé dans ce centre parisien, bruyant, vivant,
turbulent, affairé, et les tramways lui sembleront bizarres, à lui,
l'homme des cabriolets, autant que les grands magasins du Louvre, dont
il sera le voisin, pourront sembler gigantesques au peintre de la petite
_Maison du Chat qui pelote_. Il l'avait deviné notre Paris
international, ce Balzac qui a prévu et prédit tant de choses; mais,
c'est égal, Paris le laisserait quelque peu stupéfait sur certains
points. Balzac paraîtrait provincial à nos reporters.
*
* *
Le plus joli coup de _reportage_ a été celui que certain _interviewer_,
qui doit être un jeune homme, a fait à propos de l'impératrice. En
ouvrant un journal, on a été surpris, l'autre jour, d'y voir le récit
d'une conversation de l'impératrice Eugénie avec un journaliste dans un
appartement de l'Hôtel Continental. Description de l'impératrice.
Cheveux blancs, yeux tristes, un peu voûtée. Echange de propos.
--Je suis heureuse d'être dans une ville où l'on parle français.
Et, axiome final--répété par plusieurs journaux:
--L'Empire?... L'Empire est mort avec mon fils!
C'était très intéressant. C'était même dramatique. Le malheur, c'est que
cela n'a jamais été dit.
L'impératrice n'a reçu aucun reporter et n'a confié ses sentiments sur
l'empire à personne.
Et voilà cependant comme on écrit l'histoire!
Dans quelques années, il n'en sera pas moins acquis par la chronique
qu'un jour de juin, dans une chambre d'hôtel, celle qui fut la mère du
Prince Impérial a dit:
--L'Empire est mort avec mon fils!
Quoi qu'il en soit, ceux qui ont rencontré l'impératrice s'accordent à
dépeindre son air de tristesse, l'air que notre reporter imaginatif a
décrit. Elle a moins sujet d'être gaie que M. Ernest Renan, l'ancienne
souveraine, et M. Renan seul, pour tout dire, a le privilège d'affirmer
à tout propos le bonheur qu'il a de vivre. Il vient de proclamer, une
fois de plus, sa satisfaction, en présidant, dimanche, les fêtes de
Florian à Sceaux.
Ah! le joli discours! Et tout épanoui! M. Renan n'aime pas le
pessimisme. Il voit tout en beau, la vie et les hommes, et la province
et Paris, et le soleil qu'on attendait le matin, et la pluie qui est
venue dans l'après-midi. Breton, et content d'être Breton, il a
cependant regretté presque de ne pas être du Midi, et il a parlé du Midi
de façon à enthousiasmer Tartarin lui-même. Du reste, il n'a pas oublié
Paris.
--Vive Paris! a-t-il dit, Paris, la ville des panégyres!
Je gage que ces mots ont fait ouvrir de grands yeux à plus d'un félibre.
Mais les félibres sont lettrés, et ils ont souri, en général, et voilà
Paris qui, grâce à M. Renan, a une vertu de plus. Le proverbe disait de
Paris: «C'est le paradis des femmes et l'enfer des chevaux». Désormais
on dira aussi:
--C'est la ville des panégyres!
La plupart des Parisiens ne comprendront point, mais ils n'en seront pas
moins très fiers. Toutes les villes ne peuvent être la ville des
panégyres!
La ville des panégyres est aussi la ville des phénomènes.
_Rosa-Josépha_, ce spectacle nocturne quand on _les_ ou plutôt _la_
montre dans les _Aventures de M. Martin_, est un spectacle diurne quand
on exhibe au foyer, dans l'après-midi, ces deux pauvres êtres
éternellement accouplés.
J'en reparle parce que des lectrices, qui s'intéressent à nos causeries,
m'ont posé ce problème de psychologie tout à fait intéressant et
inquiétant:
--_Rosa-Josepha_ étant un être formé de deux êtres parfaitement
distincts, et réunis seulement par les fonctions animales--le ventre--ne
peut-il arriver que Rosa s'éprenne d'un amour ardent pour tel ou tel
joli garçon, et que, ce joli garçon, Josepha le haïsse d'une haine
féroce?
--Si, parfaitement, cela peut arriver. Cela arrivera peut-être. Et,
alors, songez aux complications morales d'une telle situation! Voilà un
drame! un drame pour le _Théâtre-Libre_.
_Toutes les deux_ sont forcées d'épouser celui que l'une d'elles aimera.
Elles ont deux pensées, deux cerveaux, deux coeurs, et les malheureuses
ne peuvent avoir une affection distincte. Jamais la nature n'a été plus
ironique et plus féroce. Creusez cette situation, auteurs dramatiques et
romanciers que vous êtes, et je vous défie d'en trouver une plus
sauvage.
Les frères Siamois étaient moins unis, l'un à l'autre, que Rosa et
Josépha. Ils étaient simplement liés par un lambeau de chair. Ne
voulurent-ils pas même se faire opérer et n'est-ce point cette opération
qui les tua? J'en ai comme un souvenir vague. Mais Rosa et Josépha ne
peuvent songer à demander du secours à la chirurgie. Leurs deux
existences séparées sont et seront éternellement rivées l'une à l'autre.
Une de ces deux fillettes peut avoir la fièvre sans que l'autre souffre.
Mais s'imagine-t-on le dénouement, l'inévitable dénouement futur: l'une
morte, et l'autre, bien vivante, condamnée à mourir parce que le cadavre
est là, à ses côtés--un cadavre dont, si je puis le dire, la survivante
fait partie?
Je souhaite, et je suis certain, que ce dénouement arrivera fort tard,
car les deux petites Tchèques sont gaies, alertes, aussi bien vivantes
que fort jolies; mais enfin la nature s'est divertie là à une
chinoiserie atroce. Elle a, pour ces deux innocentes, inventé un
supplice monstrueux, supplice qui est une curiosité pour les désoeuvrés.
On se rend au foyer de la Gaîté comme à un _five o'clock_,
et--misère!--ce drame de deux existences soudées l'une à l'autre, ça
distrait, ça amuse! Flaubert dirait: «La beauté seule étant morale,
cette exhibition est de l'immoralité!»
Ma correspondante n'est-elle pas de mon avis?
*
* *
J'ai laissé de côté--on m'en saura gré, je pense--cette grosse question
de la mélinite, qui a encore agité l'opinion cette semaine et amené le
ministre de la guerre à la tribune.
Certaines fioles de pharmacie portent cette inscription: «_Agiter avant
de s'en servir_». Certaines questions politiques inspirent à nos
politiciens cette devise: «_Agiter afin de s'en servir_».
On a donc agité, et d'avoir agité, cela n'a servi à personne.
Pour faire suite à ce que nous disions l'autre jour des mendiants, voilà
que le père Antoine Pucciarelli meurt en laissant une centaine de mille
francs gagnés en tendant la main sur les marches de Saint-Sulpice. Le
_Mendiant de Saint-Sulpice_! Un bon titre pour M. d'Ennery. Ce
Pucciarelli vivait de croûtes de pain, habitait, rue Princesse, un
logement qu'il payait 60 francs par an, et se faisait comme une bosse de
ses valeurs, qu'il cachait sous sa redingote. En apprenant la mort de ce
riche mendiant, M. de *** a dit: «Parbleu, il n'y a plus aujourd'hui que les
millionnaires qui soient pauvres!»
C'est l'histoire de ce passant--c'était Bizet--qui donne un sou à un
pauvre. Le pauvre tire de sa poche un cigare et répond avec mépris:
--Un sou? Mes cigares me coûtent un sou et demi!
Rastignac.