Était-ce l'effet du vent d'orage qui secouait furieusement les arbres du
parc, geignait dans la cheminée des lamentations effrayantes et
ébranlait comme un voleur les fenêtres closes du salon tandis que, au
loin, le tonnerre grondait sourdement? Je ne sais, mais, ce soir-là, la
conversation, d'ordinaire si enjouée chez nos aimables hôtes, s'était
singulièrement assombrie. Il ne s'agissait de rien moins que la mort;
chacun disait son mot qui n'était point pour rire, car c'est ce diable
de mot: _enfer_, qui, sans cesse, revenait dans les propos.
--Bah! s'écria tout à coup la souriante Mme d'Arzac, l'enfer ne
m'épouvante guère, et cependant je devrais terriblement le redouter,
car, telle que vous me voyez, n'exhalant aucune vapeur de soufre, je me
suis damnée à trois reprises différentes, s'il me faut ajouter foi à la
triple malédiction que fulmina contre moi mon digne oncle l'abbé de
Janlieu, dont le ciel possède l'âme sainte. Je vous le jure, en
pécheresse endurcie, je donnerais beaucoup pour pouvoir encore les
mériter, ces trois malédictions!...
Mme d'Arzac est une veuve qui a depuis longtemps quitté le clan des
femmes d'un «certain âge» pour entrer dans celui des femmes d'un «âge
certain», elle avoue bravement les soixante-deux ans qu'elle porte avec
une vaillante allure; sa voix est restée jeune, ses yeux sont vifs; elle
a l'humeur joyeuse, la santé robuste, et les cheveux blancs lui seyent à
ravir... Les vieilles femmes, quand elles savent être vieilles, ont la
grâce pénétrante des souvenirs heureux.
--Cela remonte à... quelques années, poursuivait Mme d'Arzac. En ce
temps-là, j'étais blonde... Ne hochez pas la tête à la manière des
incrédules parce que personne n'est là pour vous le certifier... J'étais
blonde et même une jolie blonde. La vanité posthume m'est permise,
n'est-ce pas? Il n'y a plus que moi pour rendre hommage à ce que je fus,
et les morts ont droit à des panégyriques.
Vous ignorez peut-être que je débutai fort mal dans l'existence. Mon
père, le comte de Janlieu, désirait passionnément un fils, ce fut moi
qui vins au monde, me trompant, et j'y vins si malheureusement que ma
pauvre mère en mourut. Mon père conçut de cette perte un violent
désespoir, qui m'aliéna sa tendresse. Certainement, à la longue, je
l'eusse conquise, mais le ciel ne le permit pas; j'atteignais à peine
l'âge de raison que Dieu exauçait les ardentes prières de mon père, en
l'appelant auprès de lui et de l'épouse chérie si tôt ravie à son amour.
A sept ans, j'étais orpheline; je fus alors recueillie par le seul
proche parent qui me restât, mon oncle, l'abbé de Janlieu. C'était un
homme assez étrange, ce saint abbé; d'aucuns le traitaient de
philosophe--c'est là un bien gros mot dont je préfère me méfier--à coup
sûr il était au moins original. Il entra dans les ordres, non tant par
vocation que par mépris de l'existence et mépris du monde; il se
plaisait à dire qu'il n'avait fait que rendre à Dieu la vie dont il ne
voulait pas. Quoique, par son intelligence, son savoir, sa fortune et
son nom, il pût prétendre aux hautes dignités ecclésiastiques, il avait
sollicité une petite cure dans un village aux environs de Valence, et la
seule faveur qu'il postula fut son maintien dans l'humilité de sa
condition. C'était le fait d'un modeste qui--puis-je le dire sans
manquer de respect à sa mémoire?--ne dédaignait pas le paisible repos,
et savait apprécier les heures de loisir. N'allez pas conclure de là
qu'il fût un paresseux; il lisait beaucoup, priait davantage, et sa foi,
qui agissait, faisait de lui un modèle d'évangélique charité...
Me voici donc installée à la maison curiale... Vous l'avez vue partout,
cette maisonnette du curé de campagne: des murs crépis à la chaux, des
volets marrons, un grand toit rouge où roucoulent les pigeons... A
l'intérieur, un confort simple; l'utile et même l'agréable, sans
toutefois l'encombrement du luxe. Vous devinez les rideaux blancs,
tendus comme des surplis devant les fenêtres, les carreaux reluisants...
l'absence du moindre grain de poussière; partout une propreté
méticuleuse, attentive, poussée jusqu'à la coquetterie.
Cet ordre imperturbable et cette propreté immaculée étaient dus à la
vigilance de la servante de mon oncle, femme confite en dévotion et
fervente en l'art du plumeau. Je ne l'ai jamais connue que sous le nom
de Marie-de-l'Abbé, ainsi que la désignaient les gens du pays pour la
distinguer des autres Marie du village. Grosse, rougeaude, rieuse et
grondeuse, elle abattait à elle seule toute la besogne, faisait la
cuisine, bêchait le potager, arrosait, préparait le pât des poules,
récoltait les herbes pour les lapins, blanchissait, repassait... A ces
divers cumuls devait s'adjoindre la délicate fonction de bonne d'enfant;
mon arrivée compliquait son travail, mais Marie-de-l'Abbé ne s'en
plaignit pas de peur de l'intrusion d'une rivale; elle était trop fière
de sa situation au presbytère pour consentir à la partager; elle tenait
à être l'unique servante, de façon à demeurer la souveraine maîtresse.
Une chambrette me fut affectée auprès de la sienne; je dormais là sous
sa garde et je dois reconnaître qu'elle me témoigna une sollicitude
égale à celle qu'elle témoignait au poulailler ou à sa batterie de
cuisine. Mon oncle s'occupa aussitôt de mon instruction et, en dépit des
blâmes de Marie qui préférait me voir gambader et sauter à la corde, il
s'ingénia à me meubler la cervelle de choses sérieuses et sacrées. Cela,
je le confesse, ne m'amusait guère, et j'abondais dans le sens de Marie
au sujet des gambades et des sauteries.
Je travaillais en bas, dans le cabinet de mon oncle, pièce sévère,
froide comme l'hiver, sombre comme un mauvais rêve, et pleine de gros
livres menaçants. Car, dans l'ingénuité de mon ignorance, je m'imaginais
que ces gros livres n'étaient là que pour moi--que _contre moi_!--et que
je devrais les apprendre tous, depuis le premier jusqu'au dernier.
Ce qui aggravait mon enfantin martyre était la souriante tentation qui,
par les beaux jours, brillait féeriquement derrière les rideaux: le
jardin avec ses fleurs, ses fruits, ses papillons; le bassin avec ses
poissons et ses grenouilles, le poulailler où les coqs superbes se
pavanaient en claironnant; le clapier où les lapins font de si drôles de
figures en agitant leur museau... puis, la terrasse, au bout du verger,
près d'un mur en ruine, d'où l'on découvrait au loin le Rhône bleu
sillonné de barques ailées de blanc, les collines boisées, les plaines
infinies, les prairies grasses où paissaient les bestiaux... Au lieu de
regarder ces séduisantes choses, hélas! contempler forcément les pages
jaunies d'un ancien testament ou d'un catéchisme; au lieu d'écouter les
cris des coqs, les gazouillis des oiseaux, les mille chansons de la
nature, entendre le murmure monotone et grave de mon oncle l'abbé:
--Qu'est-ce que l'enfer?
Oui, ma première damnation date de cette infernale étude!
--Qu'est-ce que l'enfer?
J'avais neuf ans et c'était une royale journée de juin, ruisselante de
soleil. Mais, dans la journée, le soleil ne visitait jamais le cabinet
de mon oncle, ce qui le rendait plus sévère, tandis que, baigné de
rayons d'or, le jardin resplendissait davantage.
--Qu'est-ce que l'enfer? redemandait mon oncle.
Les giroflées épanouies se balançaient lentement sur leurs tiges;
honteuses de n'être ni cueillies ni flairées, des roses blanches
pleuraient leurs feuilles parfumées... Et je répondis à l'abbé:
--L'enfer est un lieu horrible où, étant privé pour jamais de la vue, de
la vue...
Oh! les coquets papillons qui voltigeaient dans les rais du soleil où
ils se doraient les ailes!...
--De la vue?... s'informait mon oncle.
--De... Dieu! m'écriai-je.
-Bien; après?
Qu'il était donc curieux!
--... On souffre...
Moi aussi, je souffrais! Et les coqs qui m'appelaient! Je poursuivis
docilement:
--... On souffre, dans le feu, des... des...
--... tourments, m'aida l'abbé.
--... éternels!
J'avais le dernier mot! Mais je n'étais pas à la leçon; il faisait trop
beau dehors! Mon oncle n'y était pas, lui non plus, parce qu'il faisait
trop chaud--chacun comprend l'atmosphère à sa façon. Sur son front la
sueur perlait; il respirait difficilement, poussait des soupirs à faire
envoler le bonnet de Marie et, par instants, oubliait sa tête au point
de la laisser tomber lourdement sur son rabat. Évidemment il luttait
contre le désir de faire une douce méridienne. Il se secoua:
--Comment l'Enfer est-il désigné dans les Saintes Écritures?
Cet effort l'épuisa; il posa sa tête dans sa main et s'accouda. Je
répondis en embrouillant tout:
--L'Enfer est appelé le puits ardent de la colère du grand lac et la
fournaise de l'abîme de l'étang de Dieu.
Le coude de mon oncle glissa; l'abbé faillit donner du coude sur la
table. Il se leva, très digne, et, dissimulant un bâillement
significatif:
--Tu ne sais pas, petite, dit-il d'un ton d'affectueux reproche. Je vais
te laisser seule pour que tu étudie ta leçon... travaille.
Sur ce, il sortit, fut dans la pièce voisine dont il entrebâilla la
porte. J'entendis qu'il roulait un fauteuil. Puis, le silence. Pas
longtemps. Bientôt le bruit de sa respiration vint jusqu'à moi,
s'accentuant par degré. Un premier ronflement très court, timide; un
second, encore un peu hésitant; un troisième plus franc... l'abbé
ronflait dans la sérénité de l'homme juste qu'il était. Tout doucement,
je me levai pour m'assurer de ce sommeil. L'abbé était abîmé, accablé,
dans son fauteuil de reps grenat, les bras ballants, la tête oscillant,
ayant comme pivot son menton appuyé sur son rabat. Jacob devait dormir
aussi profondément lorsqu'il rêva de l'Échelle! Je gagnai la fenêtre et,
profitant d'un ronflement plus sonore, je l'ouvris. Oh! la bonne bouffée
d'air tiède chargée de parfums! Immédiatement, je me dis:
--Si je sautais par la fenêtre!
Je résistai un instant à la tentation. Mais voilà que j'aperçois tout à
coup, là-bas, dans le verger, sur la terrasse, près du vieux mur à demi
écroulé, voilà que j'aperçois de ravissants rubis qui se balançaient
dans les feuillages. Ah! ce cerisier constellé de fruits savoureux!
--Si je sautais par la fenêtre!
Mais que faisait Marie-de-l'Abbé? Je tendis l'oreille dans la direction
de la cuisine et je perçus un bruit qui me rassura. Marie-de-l'Abbé
astiquait ses cuivres: or, quand elle astiquait ses cuivres, Marie en
avait pour trois bonnes heures durant lesquelles le tonnerre lui-même,
entrant dans la maison, n'aurait pas réussi à la troubler...
Certainement, je sauterai par la fenêtre!... Et je sautai. D'un bond je
fus au verger. J'escalade le vieux mur; m'aidant des pieds et des mains,
je saisis une grosse branche du cerisier, j'attrape le tronc, je me
hisse et m'arrange le plus commodément possible dans une fourche. Les
excellentes cerises! J'en mangeai à coeur joie; à mesure je recueillais
les noyaux dans mon tablier relevé.
Soudain, la porte de la maison s'ouvrit et l'abbé apparut, tout noir
dans le soleil.
--Où es-tu? Où es-tu, petite vagabonde?
Je me gardai bien de répondre et me tins blottie dans mon arbre.
--Où es-tu?
Il avançait fouillant les buissons du regard. Mon Dieu! viendrait-il
jusque sur la terrasse? Oui, il y vint; pis que cela, il vint tout près
du vieux mur, sous le cerisier. Je me sentis perdue; la frayeur me dicta
un geste maladroit... mon tablier retombe et, patatras! les noyaux de
cerises vont s'abattre en pluie sur le large chapeau de l'abbé.
Stupéfait, il lève le nez et m'aperçoit.
--Petite malheureuse! s'exclama-t-il en brandissant désespérément son
bréviaire, petite malheureuse, tu iras tout droit en enfer!...
Cette malédiction précipita ma descente; je dégringolais plutôt que je
ne descendis...
--Maintenant, au travail! La sais-tu enfin, ta leçon?
--Oui, dis-je d'un air à la fois penaud et fanfaron.
--Récitez alors, mademoiselle. Qu'est-ce que l'enfer?
--Et, pleurant à demi, rejetant insolemment ma tête en arrière, secouant
mes boucles blondes et tapant du pied:
--L'enfer, mon oncle, est un lieu horrible... très horrible!... où il
n'y a pas de fleurs, pas de papillons, pas de coqs, pas de soleil, pas
de cerises... enfin tout comme votre cabinet de travail, mon oncle!
Et je vous certifie que c'est bien ainsi que je m'imaginais l'enfer, ce
jour-là!...
*
* *
Ma seconde damnation eut une cause moins futile, car j'avais poussé
depuis l'aventure du cerisier; il ne s'agissait plus de paresse et de
gourmandise--menues peccadilles qu'on pardonne aux enfants--mais de
curiosité et de coquetterie, péchés quasi-mortels qui, plus tard,
deviennent péchés mignons, lorsque sonne l'heure de l'éclosion de la
femme.
Alors, je ne redoutais plus les insidieuses questions de mon oncle sur
les deux Testaments ou le catéchisme. J'allais vers mes onze ans et
préparais ma première communion. Je puis le dire, sans me flatter,
j'étais la plus dévote ainsi que la plus savante des aspirantes de
l'abbé. Au milieu des bambins et des bambines, je jouais aussi
sérieusement à la madone que je jouais à la maman avec mes poupées,
affectation qui doublait chez moi l'ingratitude de l'âge ingrat. Pleine
d'onction et d'orgueilleuse modestie, je parlais à voix basse,
m'empêchais de rire, tenais les yeux baissés et mes lèvres pincées. Mon
oncle prétendait que je faisais l'édification de la paroisse...
Un jour, en ma présence, l'abbé ouvrit son armoire à glace et y
farfouilla. Comme il me tournait le dos, j'eus la franchise de lever les
yeux, et j'aperçus, sur un rayon de l'armoire, une sorte de coffre en
marocain rouge. Ce coffre m'intrigua, m'intrigua au point que ma langue,
d'elle-même, se mit en mouvement:
--Qu'est-ce donc, mon oncle, cette boîte? demanda-t-elle.
L'abbé répondit d'un ton de chaire:
--Cela ne regarde pas les fillettes comme toi.
Ça lui était facile à dire, à lui qui savait ce que contenait ce coffre
mystérieux. En fait de réponse, il ne pouvait en choisir une meilleure
pour exciter ma curiosité d'Ève naissante, et le malin diable qui
habitait toujours en moi, sortant de la prison où ma ferveur le
maintenait, me taquina aussitôt, criant:
--Qu'est-ce donc que ce coffre rouge?
Je ne voulais pas l'entendre, mais, obstiné comme tous ses pareils, il
se plaisait à m'obséder. Pour le réduire au silence, je redoublais de
dévotion, mais, trop souvent, la pensée tentatrice se glissait parmi les
Pater et les Ave, et, tandis que mes lèvres continuaient à implorer Dieu
ou la Vierge, je m'oubliais à écouter la diabolique voix:
--Qu'est-ce donc que ce coffre rouge?...
J'en souffrais tant que je dus songer au remède. Il n'y en avait qu'un:
pénétrer sournoisement dans la chambre de mon oncle, m'emparer du
coffre, l'ouvrir et voir ce qu'il y avait dedans. Les circonstances se
donnèrent le mot pour me perdre. Un après-midi, des paysans vinrent
quérir mon oncle pour le conduire en toute hâte au chevet d'un
agonisant.
--Sois bien sage, me recommanda l'abbé en s'en allant.
Je promis. Je ne m'étonne plus que les vendeurs de promesses fassent
fortune!... Il y avait marché à Valence; Marie-de-l'Abbé, toujours à
l'affut des économies à réaliser, s'y trouvait. Donc, j'étais seule à la
maison... Seule avec ma tentation et le coffre mystérieux. Pouvais-je
résister?... J'entre dans la chambre de mon oncle. Le confiant abbé
laissait toujours ses clefs aux serrures. J'ouvre l'armoire, et
découvre, sous une pile de mouchoirs, le coffre, le coffre mystérieux.
A bas les piles de mouchoirs! Je saisis le coffre. Je crus d'abord qu'il
était scellé dans l'armoire, tant il parut lourd à mes maigres bras. Je
raidis mes forces, j'attire le coffre à moi, l'appuie sur ma poitrine en
le soutenant de mes deux bras, et me cambrant, suant sang et eau, je
parviens à gagner une chaise près de la fenêtre, où je le laisse
tomber... Ouf!...
Le coffre était rempli de boîtes de différentes tailles, toutes
recouvertes de peau de nuances diverses, mais fanées, rappelant les
teintes discrètes des fleurs séchées.
Au hasard, j'en ouvris une, et je restai éblouie devant un bracelet d'or
enrichi de diamants... Oui, l'abbé conservait là, dans ce coffre--et
conservait pour moi, le cher homme; je l'ignorais alors--les bijoux de
famille. D'abord l'étonnement me dicta une timidité respectueuse. Je
m'enhardis. J'ouvris un second écrin, un troisième... Je les ouvris tous
et les étalai par terre pour mieux contempler leur magique ensemble.
Il y avait des bagues, des pendants d'oreilles, des châtelaines, des
chaînes, des colliers, des bracelets, des boucles, des broches... une
boutique de joaillier. Lors, la coquetterie parla. Je ne me laissai
point troubler par l'embarras du choix; j'usai de tout. Me voilà à
quatre pattes, à trois plutôt, fourrageant parmi les écrins. Autour de
mon cou, je passai au moins cinq colliers; je retirai mes modestes
boucles de corail et les remplaçai par une paire de pendeloques qui me
tombaient jusque sur les épaules; j'utilisai les autres en les
accrochant dans les mailles de ma résille. Je chargeai mes poignets de
bracelets; je piquai une demi-douzaine de broches sur mon tablier
d'alpaga, sans omettre deux châtelaines, une à ma poche gauche, l'autre
à ma poche droite. Finalement, j'enfilai des bagues... trois à chaque
doigt, sauf les pouces. Et, me jugeant assez parée, j'allai me regarder
dans la glace de l'abbé, en ayant soin de tenir mes mains en l'air, car
les bagues, trop larges, eussent glissé de mes doigts.
C'est dans cette attitude que mon oncle, rentrant inopinément, me
surprit... Epouvantée, je reculai, laissant tomber les vingt-quatre
bagues, qui roulèrent sur le parquet.
--Petite misé...
... Rable, voulut dire l'abbé. Les mots ne sortaient pas; l'indignation
l'étouffait.
Il devint cramoisi; son bréviaire lui échappa et fut rejoindre les
bagues sur le parquet. S'emportant pour tout de bon, cette fois, il
s'avança, la main levée... Oh! il ne me frappa point... mais je reçus,
sur le bout du nez, une chiquenaude qui blessa profondément mon
amour-propre. Il acheva:
--Petite misérable! Tu iras tout droit en enfer.
Et je ne répondis rien!
*
* *
Voici enfin ma troisième damnation. La scène du drame est une allée
ombreuse d'un beau parc, dans la vallée de Chevreuse. C'est un matin
d'été, et j'ai dix-huit ans... Mais il faut que je vous apprenne d'abord
comment il se fait que je me trouve là, dans ce parc luxueux, au lieu de
rêvasser dans le rustique verger de mon oncle. Sitôt ma première
communion accomplie, l'abbé m'avait envoyée au Sacré-Coeur de Paris en
me confiant aux soins d'une famille amie, quelque peu parente, les
d'Orchères. Trois fois par an, en janvier, à Pâques, aux grandes
vacances, mon oncle quittait sa cure et venait me voir chez les
d'Orchères où il recevait l'hospitalité la plus cordiale. Outre leur
hôtel du faubourg Saint-Germain, les d'Orchères possédaient un château,
près Saint-Remy-lès-Chevreuse, et c'est là qu'ils m'hébergeaient durant
les vacances de la belle saison.
Or, chez les d'Orchères venait tous les ans, au mois d'août, certain
sous-lieutenant de dragons dont les attentions galantes et les
courtoises prévenances étaient loin de me déplaire. Son casque ne me
déplaisait pas non plus, ni la tête qui était dessous. Ma cervelle de
jeune fille galopait à la suite de ce brillant officier, et, bien des
fois, dans la tristesse sombre du couvent de la rue de Varenne, je
rêvais à cet uniforme resplendissant... Enfin, je n'insiste pas...
Donc, j'achevai mes études et, à dix-huit ans, je rentrai au château des
d'Orchères où je trouvai l'affectueuse surveillance de mon oncle l'abbé.
Quelques jours se passent au bout desquels survient, comme par hasard,
le séduisant dragon devenu lieutenant entre temps. Vous jugez de ma
joie, que, du reste, je m'empressai de dissimuler sous une glaciale
froideur. Tel est notre instinct. A l'homme indifférent toutes nos
grâces, à l'homme secrètement aimé toutes nos rigueurs; nous en
souffrons, l'homme aimé aussi, mais c'est plus fort que nous.
Qu'arrive-t-il? Ah! vous le savez bien! L'homme aimé supplie, implore...
Nous étions d'avance vaincues; nous résistons encore pour le plaisir
d'entendre de douces choses et de respirer de l'encens. Puis, nous nous
laissons fléchir; l'attendrissement nous saisit, la pitié nous entraîne
et... et on fait comme moi, n'est-ce pas? Un matin, de très bonne heure,
on va se promener dans le parc où l'on rencontre son dragon... une allée
ombreuse... Il parle, on écoute...
Que disait-il, mon cher dragon? Je l'ai oublié, ma foi! Mais ce devait
être des choses bien émouvantes, car j'avais les larmes aux yeux, et,
mollement, j'abandonnais ma tête sur son épaule...
Tout à coup, l'abbé surgit devant nous, toujours porteur de son
inséparable bréviaire... De honte, je couvre ma figure de mes mains,
écartant légèrement les doigts néanmoins, pour voir. J'aurais souhaité
être à cent pieds sous terre. Mon dragon, lui, ne semblait nullement
troublé.
Pour la troisième fois, l'abbé fulmina sa terrible malédiction:
--Malheureuse fille! Vous prenez le chemin de l'enfer.
J'éclate en sanglots; mon dragon se met à rire. Il me saisit la taille
et, tendrement, tout haut, narguant ce pauvre abbé:
--N'ayez pas peur, mignonne, dit-il, nous irons ensemble.
Et, en effet, nous y allâmes, puisque cinq mois plus tard nous nous
mariâmes à la plus grande joie de l'abbé qui donna la bénédiction
nuptiale.
Je ne sais trop, hélas! où peut être à cette heure mon cher dragon, mais
serait-il encore en purgatoire je ne le plaindrais pas trop, car il a eu
ici-bas sa part de paradis...»
Et Mme d'Arzac, comme pour excuser cette petite vanité conjugale, se
hâta d'ajouter:
--Moi aussi, du reste, moi aussi, j'ai eu ma part de paradis...
Gustave Guesviller.