De même aussi que le Panthéon était consacré à tous les dieux, le

Glacier du Géant est consacré à toutes les divinités de la montagne.

Elles entourent le vaste amphithéâtre. A l'Est, qui est la gauche en

entrant, ce sont les Périades, le Mont-Mallet, l'Aiguille du Géant et

les Aiguilles Marbrées; au Sud, se dresse la Vierge, puis on découvre

successivement le Flambeau et la Tour Ronde; à l'Ouest, le Mont-Maudit,

le Mont-Blanc de Tacul, et l'Aiguille du Midi. Enfin vers le Nord,

un peu plus loin, pressées les unes contre les autres les divinités

de second ordre, moins parfaites que les Dieux, mais plus vénérées

et redoutées. Ce sont: le Grépon, les Grands Charmoz, la République;

elles sont précédées dans le tour d'horizon par les pointes Saumon,

l'Aiguille de la Baitière, l'Aiguille Dufour et l'Aiguille du Plan.

Dans le fond de l'amphithéâtre autour duquel siègent les géants, la

divinité suprême, toujours présente, bien que parfois invisible,

immuable et mystérieuse: le dôme du Mont-Blanc, aux lignes pures comme

aux premiers jours du monde, aveuglant avec sa neige sans tache, car

à mesure que le glacier monte vers le ciel il se débarrasse de tout

ce qui pourrait le ternir afin de n'être plus autour du Dieu, que

splendeur, pureté, ineffable beauté.

[Illustration: _Le Mont-Blanc et l'Aiguille de Blaitière, vus des

Grands Charmoz._]

Durant de longues heures, le pèlerin gravit l'escalier triomphal fait

de murs de glace successifs. Puis il gravit par une pente facile un

large vallonnement glacé, qui aboutit au Col du Géant.

Au delà du col, la paroi plonge presque verticalement jusqu'à

Courmayeur à plus de 2 kilomètres en dessous, dans la haute vallée de

la Doire: c'est l'Italie.

Nulle situation n'est comparable à celle du Col du Géant. Théodore

Camus déclare: «Bien qu'on en ait dit des merveilles j'ai trouvé la

réalité encore plus merveilleuse... C'est une véritable vue de haut

sommet, mise à la portée de tous, et qu'on peut admirer largement à

son aise, dans les gloires du soleil qui se couche, ou du soleil qui

se lève, ou dans les blancheurs lumineuses de la lune.» Un excellent

refuge édifié par le Club Alpin Italien dès 1876, offre un agréable

séjour dans ce nid d'aigle situé à 3323 mètres d'altitude: il porte le

nom de _Rifugio Albergo Torino_.

[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._]

[Illustration: _Saxifrages._]

Quelques heures suffisent pour descendre du Col du Géant à Courmayeur.

On suit d'abord une crête facile, dominant des à pics, puis des éboulis

granitiques. Un passage de rochers escarpés lui succède, enfin un

sentier muletier, qui s'améliore à mesure que l'on descend, mène au

Pavillon du Mont-Frety. On atteint ensuite une superbe forêt de mélèzes

et l'on arrive à Entrèves, d'où une route de chars commode conduit au

Chamonix italien.

[Illustration: _Au Grépon._]

[Illustration: _Requin et Grépon, vus de la Bédière._]

Le panorama du Col du Géant compte parmi les plus réputés: de gauche à

droite, la vue s'étend sur les Alpes Pennines, le Mont-Rose, le Grand

Combier, le Cervin, le Massif du Grand Paradis, la Grivola, la Grande

Casse, l'Argentera, les Alpes-Maritimes, les Écrins et toutes les Alpes

Dauphinoises. Tout près, formant un impressionnant premier plan, on

distingue les Aiguilles Noire et Blanche de Peteret et le versant Est

du Mont-Blanc qui s'élève encore à 1440 mètres au-dessus du col.

A gauche du col, se dresse la flèche sans rivale que les Français

appellent Aiguille du Géant et les Italiens _Dente del Gigante_!

[Illustration: _Le Mont-Blanc et la Pointe Sella._]

Elle demeura longtemps inaccessible. Autour d'elle succombaient

successivement toutes les aiguilles. Les Grandes Jorasses étaient

domptées dès 1865, le Mont-Mallet était gravi en 1871, l'Aiguille de

Rochefort en 1873, le Flambeau et l'Aiguille de Saussure en 1876.

Seule, grâce à ses parois abruptes, l'Aiguille du Géant déjouait

toutes les tentatives. C'est en vain, que les meilleurs alpinistes

lui donnaient assaut: elle défiait leurs efforts. Mummery vient, en

1880, escorté de son célèbre guide Alexandre Burgner, et celui devant

qui avait cédé le Grépon dut s'avouer vaincu devant la grande plaque

lisse qui défend le sommet de l'Aiguille. En se retirant de la lutte

inégale, le grand alpiniste déclara que l'ascension était impossible

par les seuls moyens humains. Cet aveu d'impuissance était en même

temps un conseil. Dès 1882, les frères Sella s'installent dans la

cabane du Géant: ils vont attaquer l'Aiguille au burin et au marteau;

ils entaillent la roche, y scellent des crampons de fer et finissent

par enserrer l'obélisque dans un réseau de cordes par lesquelles à la

force des bras, ils se hissent jusqu'au sommet. Désormais, l'Aiguille

enchaînée sera maintes fois gravie.

[Illustration: _Lever de soleil dans les séracs du Géant._]

[Illustration: _Refuge Torino._]

[Illustration: _La Dent du Géant, vue de l'épaule du Requin._]

[Illustration: _Les Grandes Jorasses et le Glacier de Leschaux, vus du

Sentier du Couvercle._]

Elle est si tentante cette pointe d'or qui se détache dans le ciel rose

du couchant: si lointaine, si aérienne, qu'elle paraît irréelle. Et

puis elle ne comporte pas de bien grandes fatigues: elle n'exige qu'une

tête exempte de vertige et de bons bras. Ceux que la nature a ainsi

doués, peuvent en six heures accomplir à l'aller et au retour cette

escalade inouïe.

Vous aurez le temps de paresser quelque peu dans le bon lit du refuge

Torino, car il ne faut pas partir de grand matin. Laissez au chaud

soleil d'Italie le soin de dégeler les cordes que le Club Alpin Italien

a placées sur la face Ouest. En pleine saison, il vous suffira de

partir à 6 heures. C'est l'heure propice. Le soleil n'a point encore

amolli la neige et vous gagnerez rapidement et sans peine le plateau

supérieur du Col du Géant qui se redresse près des Aiguilles Marbrées.

Depuis cet endroit, l'ascension se fait en deux temps et beaucoup de

mouvements. Les gestes les plus compliqués sont réservés au second

temps: pour les faciliter, il est bon de s'encorder avec de très longs

intervalles.

Durant le premier temps, les efforts tendent à atteindre une sorte

d'épaule, située à l'Est de l'Aiguille. L'escalade des premières

assises est agréable; partout le rocher est excellent.

[Illustration: _Requin vu du sentier du Couvercle._]

[Illustration: _Au sommet de l'Aiguille de Rochefort._]

Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira

bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le

corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure

aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle

reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement

suffisant pour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle

battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se

complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la

fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous

dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment.

Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop

gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi

grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là,

comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez

cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut

jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher

est plus solide que le chanvre.

[Illustration: _Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant._]

Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé

suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de

l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et

piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en

faudra beaucoup pour ce qui reste à faire.

Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche

permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve

au pied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près

sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de

battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle

triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque

Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de

75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée

de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en

cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus

de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche

vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une

marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait

un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique

recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à

dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement

sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant

italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder

ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire?

Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la

pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et

croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà

du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement.

Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de

semblables dimensions.

[Illustration: _Ascension de l'aiguille du Géant._]

Courmayeur dort là-bas, encaissé dans la vallée profonde où la Doire

déroule son ruban d'argent; vers le Sud-Ouest, les Aiguilles de Peteret

montent à l'assaut du Mont-Blanc. Au Nord-Ouest, dans un farouche

silence dorment les lacs glaciaires et le gigantesque fleuve du Géant,

au pied des Aiguilles de Chamonix, que l'on voit d'ici «élevées et

grandioses, dit Théodore Camus, ruines idéales de cathédrales gothiques

que des peuples de géants auraient mis cent siècles à construire.

De leurs croulantes murailles brunies par le temps, les clochetons

de pierre ciselée, instables, jettent leur ombre sur les blanches

draperies déployées, sur les arêtes et sur les toits d'argent... tout à

l'heure, draperies de pourpre, arêtes et toits d'or quand le soleil va

descendre.»

Aiguilles de Chamonix, dont je ne veux rien dire, car Guido Rey vous a

placées trop haut, vous qui deviez être pour nous le merveilleux pays

où nous aurions fait ensemble le plus pieux des pèlerinages, dites-moi

si mon pauvre ami si cher, du fond de l'effroyable crevasse des

Aiguilles d'Arves, a vu passer devant ses yeux votre image mystérieuse

en une dernière vision de l'Alpe?

«Ah! que ne nous a-t-il été donné, de nous retrouver réunis encore une

fois, ami, sur un sommet du monde[1].»

[Illustration: _La Pointe Sella._]

[Footnote 1: GUIDO REY: _Alpinisme Acrobatique_.]

[Illustration: _Mer de nuage._]

CHAPITRE VI

Ténèbres blanches

Dans l'inconnu, dans le mystère nous allons, tel un vaisseau fantôme

perdu sur une mer sans fin.

ALBERT GOS.

C'est sans doute à la fatigue qu'il faut l'attribuer: j'ai passé dans

la couchette du refuge Torino une nuit fort agitée. Pendant de longues

heures je me suis débattu avec des difficultés insurmontables; mon

esprit surexcité m'a fait ascensionner à nouveau l'Aiguille du Géant

par bribes; je me suis vu à califourchon sur des rochers bizarres, j'ai

dormi sur d'étroites corniches, la gorge brûlante, en des bivouacs

insensés. Les souvenirs du passé ont défilé devant mes yeux et je me

suis accompagné moi-même à vingt ans de distance dans ma première

ascension au Mont-Blanc.

C'étaient d'abord les préparatifs: l'étude des articles de revues,

l'examen des cartes, la critique des itinéraires, puis le baromètre

cent fois tapoté; enfin les provisions et le matériel de course étalés

sur la table avant de s'empiler dans le sac. J'ai assisté à notre

départ dans la gare animée et bruyante au milieu des sifflets, des jets

de vapeur, et aussi de la curiosité quelque peu hostile des compagnons

de route, enfin à l'arrivée en pleine nuit au Fayet-Saint-Gervais. La

pluie s'était mise à tomber. Nous n'étions que deux alpinistes, nous

n'avions jamais fait de course dans le massif du Mont-Blanc, mais nous

étions pleins d'ardeur et de courage. Dans la nuit, nous montions

jusqu'aux Houches par le chemin de fer électrique. Au village la pluie

avait cessé. Mais de gros nuages noirs voilaient à chaque instant la

pâleur de la lune. Nous avions erré dans le village endormi en quête

d'un gîte partout refusé et nous avions échoué dans une pièce délabrée

et nue qu'un habitant avait bien voulu nous prêter pour quelques heures.

[Illustration: _Les Houches._]

[Illustration: _Les Houches, hameau de l'Eglise._]

Le lendemain matin malgré la pluie qui tombe par averses, nous partons

gaiement. Nous montons par le sentier jusqu'au chalet de Bellevue et

de là nous nous élevons par le sentier forestier qui longeant à gauche

le glacier de Bionnassay, conduit à celui de Tête Rousse. Pendant

que devisant tranquillement, nous gravissons le sentier qui monte

indéfiniment, le bruit sourd d'une avalanche de pierres, parvient

jusqu'à nous. Plus loin, nous nous apercevons que le chemin est coupé

par l'avalanche.

Nous traversons le plateau des Rognes: désolé et aride, il donne une

impression de solitude qui vous angoisse; entassement prodigieux de

blocs ébranlés, il forme un immense clapier au-dessus duquel nous nous

élevons peu à peu, laissant à droite le glacier de Bionnassay, par

le sentier qui mène à Tête Rousse. Nous nous arrêtons un moment pour

nous restaurer, au chalet-hôtel situé au pied de l'Aiguille du Goûter,

puis nous en repartons bientôt avec l'intention de monter dès ce soir

coucher au refuge Vallot.

Pour éviter les chutes de pierres qui, à cette heure de la journée

sont fréquentes, nous décidons de faire l'escalade de l'Aiguille non

pas par le couloir habituel, mais par l'arête Nord. Il y a là 1000

mètres d'une escalade intéressante qui demande quelqu'attention par un

beau temps, mais qui devait par suite des circonstances atmosphériques

présenter beaucoup de difficultés.

[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue de l'Aiguille du Goûter par

la brume._]

[Illustration: _La brume sur les hauts sommets._]

A peine avons-nous commencé l'escalade que le ciel se couvre de nuages

menaçants. Le vent souffle avec rage. Il faut se cramponner avec

force au rocher pour ne pas être enlevé. Puis la tempête se déchaîne.

Le grésil se met à tomber. Lancé par la tourmente avec violence, il

cingle la figure et l'on croirait ressentir autant de brûlures; la

fureur de la tempête devient telle qu'il nous paraît imprudent de

rester plus longtemps sur l'arête trop exposée au vent. Abandonnant

alors les traces laissées par ceux qui nous précédèrent sur cette voie,

nous décidons de chercher beaucoup plus à gauche, notre chemin, dans

les hasards d'une route nouvelle. Où nous mena une marche de flanc

assez osée? il me serait difficile de le préciser: l'endroit était

précipitueux. L'escalade devient plus difficile, l'inclinaison des

roches étant plus sensible. Nous grimpons au hasard dans le rocher,

sans relâche, à travers le brouillard. Nos gants mouillés et gelés

se déchirent aux aspérités, d'ailleurs il faut les quitter car la

main n'est pas assurée dans cette enveloppe mi-durcie par le gel,

mi-gluante. La pierre est glacée, le verglas commence à la recouvrir.

Nos doigts engourdis ne nous offrent pas de sécurité: qu'importe,

il faut avancer, au risque de glisser dans l'abîme invisible qui se

creuse sous nos pieds. Nous montons ainsi, sans relâche et sans repos,

haletants, étouffés par le vent glacial. Cela dure deux longues heures.

Après ces interminables moments, il nous est enfin donné de fouler le

plateau terminal couvert d'une épaisse couche de neige dans laquelle

nous nous enfonçons jusqu'au ventre. Il fait horriblement froid. Le

plateau, balayé sans cesse par le vent, est aussi peu hospitalier

que possible. Le brouillard est intense: à quelques mètres de moi,

mon compagnon d'infortune et d'angoisse est une ombre grise à peine

visible: où est le refuge? La tourmente nous aveugle. Nous tournons,

cherchant l'abri: c'est en vain! Allons-nous passer la nuit sur le

sommet, dans la neige glacée? Soudain, mon camarade pousse un cri: du

bras, il me montre une tache noire rectangulaire, à quelques mètres;

c'est la porte, ou plutôt l'emplacement de la porte du refuge, car

celle-ci a disparu.

[Illustration: _La montée au Dôme du Goûter._]

[Illustration: _Le pavillon de Tête Rousse, et le glacier de

Bionnassay._]

[Illustration: _Pavillon de Tête Rousse._]

Le chalet, plein de neige, est si bas que l'on est obligé de s'y tenir

courbé. Qu'importe, c'est un abri où nous pourrons passer la nuit, car

il ne faut plus songer à gagner aujourd'hui le refuge Vallot? Notre

demeure est dans un état de malpropreté et de vétusté qui dépasse

tout ce que l'on pourrait imaginer. Le vent entre partout. Le carton

goudronné qui tapissait jadis l'extérieur de la baraque a disparu,

et le poêle sans tuyau, gît disloqué sur la glace. Pourtant une joie

nous est réservée. Voici un peu de bois, nous le considérons avec

attendrissement.

Nous avons tenté d'allumer le feu: c'est en vain. Mais nous avons

pleinement réussi à nous enfumer. Il faut sortir pour éviter la toux

qui nous gagne. Heureusement un coup de vent a entraîné la tempête

chevaucher sur d'autres cimes, découvrant un coucher de soleil

magnifique. Spectacle grandiose qui nous fait oublier le froid et la

fatigue. Le soleil descend peu à peu: il s'enfonce derrière un rideau

de nuages que sa lumière rouge éclaire d'une lueur sanglante. Le

vent balayant les cieux amasse les nuées au fond de l'horizon, puis

sous son effort brutal, elles bondissent dans notre direction, elles

courent avec rapidité sur les cimes inférieures qui les déchiquettent,

le soleil les teint de pourpre. Tout est rouge autour de nous: les

glaciers qui scintillent comme des rubis, l'Arve qui roule des eaux

ensanglantées, les brouillards eux-mêmes qui noient Chamonix dans le

sang. Symphonie en rouge majeur, qui va en s'atténuant à mesure que

le soleil disparaît, comme s'éteint une chanson, quand le chanteur

disparaît au tournant du sentier.

[Illustration: _Cabane Vallot._]

Les nuages viennent se briser contre l'Aiguille du Goûter puis roulent

dans l'abîme pour remonter de nouveau: pendant un instant l'Aiguille

victorieuse émerge des nuées. Nous profitons de l'éclaircie pour jeter

un coup d'œil sur Tête Rousse que nous apercevons bien bas au-dessous

de nous. Les habitants sont dehors, points noirs sur la blancheur du

glacier; nous crions en vain dans le vent qui emporte nos cris sur

d'autres cimes.

[Illustration: _La vieille cabane du Goûter._]

Nous avons dit un dernier adieu aux hommes, nous sommes seuls

désormais, solitude impressionnante et pénible. L'âme oppressée est

inquiète en quelque sorte de je ne sais quel péril imaginaire, crainte

étrange de l'inconnu, presque de l'au-delà; malaise indéfinissable et

irrésistible, qui étreint et accable l'esprit endeuillé, veuf par son

divorce momentané d'avec les hommes.

C'est l'heure exquise où le jour qui décline laisse l'ombre

envahissante noyer les contours des objets dans une demi-obscurité.

Dans la demeure close et tiède, on aime à attendre que la nuit ait

voilé les formes indécises et familières qui nous entourent, avant

d'allumer la lampe. Les pieds sur les chenets on se plaît à regarder

la flamme joyeuse qui danse dans l'âtre souple et ondoyante. Moment

délicieux où l'esprit erre sans contrainte, où, se laissant aller au

charme pénétrant de l'heure tranquille du chien et loup, on est heureux

de se sentir vivre calme, sans souci, où l'on apprécie le bonheur

d'être à l'abri au chaud, en bonne santé.

Pour nous, perdus au milieu des solitudes glacées, nous regardons avec

angoisse le grésil qui tisse dans l'air, autour de nous, un voile blanc

impénétrable. Nous songeons à la chance que nous avons eue cependant

d'arriver à temps. Quelques instants plus tard, touristes égarés, nous

nous serions agités en vain dans la tourmente. Nous appellerions, et

la tempête seule répondrait à nos cris de détresse. Sans relâche la

neige autour de nous continue sa trame: nuit blanche, plus terrifiante

que la nuit la plus noire, parce que plus mystérieuse encore. L'âme

emprisonnée se débat en vain contre la stupeur qui l'accable. Rentrés

dans la cabane, nous attendons, silencieux, la pensée vague et morne:

la nuit qui tombe vient seconder la nuit blanche dans son œuvre

destructive de la volonté.

Dehors, l'obscurité règne, totale. Le trou de la porte absente ouvre

sur le néant: nous allumons notre lanterne. Avec elle notre pensée se

ressaisit. Point brillant dans l'obscurité vers lequel les yeux se

tournent avec joie, sa lumière dissipe les ténèbres qui envahissent

le refuge, et jette en même temps un peu de clarté dans les âmes:

l'horreur a disparu, la vie renaît et se concentre autour de cette

flamme pâlotte et vacillante.

[Illustration: _Séracs au Mont-Blanc._]

La nuit est lente à s'écouler, sans sommeil, avec des alternances de

hurlements effroyables de la tempête, et de calme subit encore plus

terrifiants. Lorsque le vent se tait, le silence et la nuit reprennent

leur empire, silence horrible qui frappe l'imagination peut-être

davantage que la tourmente: il semble que le silence hurle à son tour.

La neige alors tombe, légère, avec un imperceptible bruissement,

comme un frôlement de jupe de crêpe sur l'herbe fine d'un cimetière

abandonné: musique monotone et triste, semblable aux airs que l'on

chante dans la montagne pour endormir les nouveaux-nés, elle nous berce

avec son ronronnement doux, pour nous endormir d'un sommeil dont on ne

se réveille plus.

[Illustration: _L'aiguille de Bionnassay, et la nouvelle cabane du

Goûter._]

Dans la somnolence qui me gagne j'entends des sons de cloches, de

cloches qui sonnent un glas qui peut-être sera le nôtre. Mon compagnon

gît sans mouvement, respire-t-il? La tempête m'empêche de l'entendre,

on le croirait mort.

Et voilà que soudain, dans l'énervement de cette nuit sans sommeil,

je ne sais comment, je me prends à penser aux Djinns de Victor Hugo.

Ce sont eux que l'on entend hurler dehors, ce sont leurs griffes qui

raclent le toit du refuge, et machinalement je récite:

Prophète si ta main me sauve

De ces impurs démons des soirs

J'irai prosterner mon front chauve...

[Illustration: _Après un accident.—Recherches dans une crevasse du

Mont-Blanc._]

Je remarque en passant, que ces démons d'aujourd'hui sont blancs et

d'apparence pure, et cette observation me fait oublier la suite. Ma

mémoire fatiguée est incapable de retrouver le vers suivant. Je cherche

surexcité, et mon cerveau est vide: le vent a entraîné mes idées errer

dans les précipices, avec les flocons de neige.

Prophète, si ta main me sauve,

Je répète le vers, comme un écolier récite une leçon mal apprise. Je

veux penser à autre chose, fuir cette idée obsédante et bête à la fin,

et toujours hallucinants, lancinants, douloureux, les mots reviennent

Prophète, si ta main me sauve...

* * * * *

[Illustration: _Traversée d'une crevasse au pied de l'Aiguille du

Midi._]

Enfin! un rayon blafard se glisse entre les planches, comme hésitant

à entrer dans la demeure glacée et ténébreuse. C'est l'aube lugubre.

Dehors tout est blanc, les rochers par lesquels nous sommes montés hier

sont verglacés. La retraite nous est coupée, il faudra aller jusqu'au

bout de notre calvaire. Et nous partons pour le Dôme, lentement dans

la neige fraîche, tandis que peu à peu, le temps se lève et le ciel

s'éclaircit.

[Illustration: _Un orage dans la région des Grands Mulets._]

Qu'il fait froid sur l'arête! Le vent me jette au visage la neige que

mon compagnon soulève dans sa marche. Autour de nous, la poussière de

grésil tourbillonne un moment, formant une colonne torse, transparente

et blanche; puis la colonne se déplace légèrement, et le tourbillon

recommence, avec d'autres colonnes, valse échevelée de formes

vaporeuses et blanches qui semblent des elfes ou des lutins.

Le ciel est maintenant très pur, mais vers l'ouest, une légère bande

noire strie le ciel au-dessus de l'horizon, c'est le signe mystérieux

d'une nouvelle tempête. Et nous nous hâtons par le Dôme et le Col

du Dôme, vers le refuge Vallot que nous apercevons sur une petite

éminence: tout près! Nous l'atteindrons sûrement avant la tourmente.

Au Mont-Blanc Aiguilles, sommets, vallées et glaciers; ascensions, sports d'hiver · 第 4 / 5 段