Glacier du Géant est consacré à toutes les divinités de la montagne.
Elles entourent le vaste amphithéâtre. A l'Est, qui est la gauche en
entrant, ce sont les Périades, le Mont-Mallet, l'Aiguille du Géant et
les Aiguilles Marbrées; au Sud, se dresse la Vierge, puis on découvre
successivement le Flambeau et la Tour Ronde; à l'Ouest, le Mont-Maudit,
le Mont-Blanc de Tacul, et l'Aiguille du Midi. Enfin vers le Nord,
un peu plus loin, pressées les unes contre les autres les divinités
de second ordre, moins parfaites que les Dieux, mais plus vénérées
et redoutées. Ce sont: le Grépon, les Grands Charmoz, la République;
elles sont précédées dans le tour d'horizon par les pointes Saumon,
l'Aiguille de la Baitière, l'Aiguille Dufour et l'Aiguille du Plan.
Dans le fond de l'amphithéâtre autour duquel siègent les géants, la
divinité suprême, toujours présente, bien que parfois invisible,
immuable et mystérieuse: le dôme du Mont-Blanc, aux lignes pures comme
aux premiers jours du monde, aveuglant avec sa neige sans tache, car
à mesure que le glacier monte vers le ciel il se débarrasse de tout
ce qui pourrait le ternir afin de n'être plus autour du Dieu, que
splendeur, pureté, ineffable beauté.
[Illustration: _Le Mont-Blanc et l'Aiguille de Blaitière, vus des
Grands Charmoz._]
Durant de longues heures, le pèlerin gravit l'escalier triomphal fait
de murs de glace successifs. Puis il gravit par une pente facile un
large vallonnement glacé, qui aboutit au Col du Géant.
Au delà du col, la paroi plonge presque verticalement jusqu'à
Courmayeur à plus de 2 kilomètres en dessous, dans la haute vallée de
la Doire: c'est l'Italie.
Nulle situation n'est comparable à celle du Col du Géant. Théodore
Camus déclare: «Bien qu'on en ait dit des merveilles j'ai trouvé la
réalité encore plus merveilleuse... C'est une véritable vue de haut
sommet, mise à la portée de tous, et qu'on peut admirer largement à
son aise, dans les gloires du soleil qui se couche, ou du soleil qui
se lève, ou dans les blancheurs lumineuses de la lune.» Un excellent
refuge édifié par le Club Alpin Italien dès 1876, offre un agréable
séjour dans ce nid d'aigle situé à 3323 mètres d'altitude: il porte le
nom de _Rifugio Albergo Torino_.
[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._]
[Illustration: _Saxifrages._]
Quelques heures suffisent pour descendre du Col du Géant à Courmayeur.
On suit d'abord une crête facile, dominant des à pics, puis des éboulis
granitiques. Un passage de rochers escarpés lui succède, enfin un
sentier muletier, qui s'améliore à mesure que l'on descend, mène au
Pavillon du Mont-Frety. On atteint ensuite une superbe forêt de mélèzes
et l'on arrive à Entrèves, d'où une route de chars commode conduit au
Chamonix italien.
[Illustration: _Au Grépon._]
[Illustration: _Requin et Grépon, vus de la Bédière._]
Le panorama du Col du Géant compte parmi les plus réputés: de gauche à
droite, la vue s'étend sur les Alpes Pennines, le Mont-Rose, le Grand
Combier, le Cervin, le Massif du Grand Paradis, la Grivola, la Grande
Casse, l'Argentera, les Alpes-Maritimes, les Écrins et toutes les Alpes
Dauphinoises. Tout près, formant un impressionnant premier plan, on
distingue les Aiguilles Noire et Blanche de Peteret et le versant Est
du Mont-Blanc qui s'élève encore à 1440 mètres au-dessus du col.
A gauche du col, se dresse la flèche sans rivale que les Français
appellent Aiguille du Géant et les Italiens _Dente del Gigante_!
[Illustration: _Le Mont-Blanc et la Pointe Sella._]
Elle demeura longtemps inaccessible. Autour d'elle succombaient
successivement toutes les aiguilles. Les Grandes Jorasses étaient
domptées dès 1865, le Mont-Mallet était gravi en 1871, l'Aiguille de
Rochefort en 1873, le Flambeau et l'Aiguille de Saussure en 1876.
Seule, grâce à ses parois abruptes, l'Aiguille du Géant déjouait
toutes les tentatives. C'est en vain, que les meilleurs alpinistes
lui donnaient assaut: elle défiait leurs efforts. Mummery vient, en
1880, escorté de son célèbre guide Alexandre Burgner, et celui devant
qui avait cédé le Grépon dut s'avouer vaincu devant la grande plaque
lisse qui défend le sommet de l'Aiguille. En se retirant de la lutte
inégale, le grand alpiniste déclara que l'ascension était impossible
par les seuls moyens humains. Cet aveu d'impuissance était en même
temps un conseil. Dès 1882, les frères Sella s'installent dans la
cabane du Géant: ils vont attaquer l'Aiguille au burin et au marteau;
ils entaillent la roche, y scellent des crampons de fer et finissent
par enserrer l'obélisque dans un réseau de cordes par lesquelles à la
force des bras, ils se hissent jusqu'au sommet. Désormais, l'Aiguille
enchaînée sera maintes fois gravie.
[Illustration: _Lever de soleil dans les séracs du Géant._]
[Illustration: _Refuge Torino._]
[Illustration: _La Dent du Géant, vue de l'épaule du Requin._]
[Illustration: _Les Grandes Jorasses et le Glacier de Leschaux, vus du
Sentier du Couvercle._]
Elle est si tentante cette pointe d'or qui se détache dans le ciel rose
du couchant: si lointaine, si aérienne, qu'elle paraît irréelle. Et
puis elle ne comporte pas de bien grandes fatigues: elle n'exige qu'une
tête exempte de vertige et de bons bras. Ceux que la nature a ainsi
doués, peuvent en six heures accomplir à l'aller et au retour cette
escalade inouïe.
Vous aurez le temps de paresser quelque peu dans le bon lit du refuge
Torino, car il ne faut pas partir de grand matin. Laissez au chaud
soleil d'Italie le soin de dégeler les cordes que le Club Alpin Italien
a placées sur la face Ouest. En pleine saison, il vous suffira de
partir à 6 heures. C'est l'heure propice. Le soleil n'a point encore
amolli la neige et vous gagnerez rapidement et sans peine le plateau
supérieur du Col du Géant qui se redresse près des Aiguilles Marbrées.
Depuis cet endroit, l'ascension se fait en deux temps et beaucoup de
mouvements. Les gestes les plus compliqués sont réservés au second
temps: pour les faciliter, il est bon de s'encorder avec de très longs
intervalles.
Durant le premier temps, les efforts tendent à atteindre une sorte
d'épaule, située à l'Est de l'Aiguille. L'escalade des premières
assises est agréable; partout le rocher est excellent.
[Illustration: _Requin vu du sentier du Couvercle._]
[Illustration: _Au sommet de l'Aiguille de Rochefort._]
Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira
bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le
corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure
aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle
reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement
suffisant pour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle
battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se
complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la
fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous
dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment.
Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop
gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi
grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là,
comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez
cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut
jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher
est plus solide que le chanvre.
[Illustration: _Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant._]
Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé
suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de
l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et
piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en
faudra beaucoup pour ce qui reste à faire.
Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche
permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve
au pied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près
sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de
battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle
triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque
Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de
75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée
de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en
cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus
de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche
vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une
marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait
un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique
recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à
dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement
sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant
italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder
ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire?
Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la
pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et
croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà
du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement.
Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de
semblables dimensions.
[Illustration: _Ascension de l'aiguille du Géant._]
Courmayeur dort là-bas, encaissé dans la vallée profonde où la Doire
déroule son ruban d'argent; vers le Sud-Ouest, les Aiguilles de Peteret
montent à l'assaut du Mont-Blanc. Au Nord-Ouest, dans un farouche
silence dorment les lacs glaciaires et le gigantesque fleuve du Géant,
au pied des Aiguilles de Chamonix, que l'on voit d'ici «élevées et
grandioses, dit Théodore Camus, ruines idéales de cathédrales gothiques
que des peuples de géants auraient mis cent siècles à construire.
De leurs croulantes murailles brunies par le temps, les clochetons
de pierre ciselée, instables, jettent leur ombre sur les blanches
draperies déployées, sur les arêtes et sur les toits d'argent... tout à
l'heure, draperies de pourpre, arêtes et toits d'or quand le soleil va
descendre.»
Aiguilles de Chamonix, dont je ne veux rien dire, car Guido Rey vous a
placées trop haut, vous qui deviez être pour nous le merveilleux pays
où nous aurions fait ensemble le plus pieux des pèlerinages, dites-moi
si mon pauvre ami si cher, du fond de l'effroyable crevasse des
Aiguilles d'Arves, a vu passer devant ses yeux votre image mystérieuse
en une dernière vision de l'Alpe?
«Ah! que ne nous a-t-il été donné, de nous retrouver réunis encore une
fois, ami, sur un sommet du monde[1].»
[Illustration: _La Pointe Sella._]
[Footnote 1: GUIDO REY: _Alpinisme Acrobatique_.]
[Illustration: _Mer de nuage._]
CHAPITRE VI
Ténèbres blanches
Dans l'inconnu, dans le mystère nous allons, tel un vaisseau fantôme
perdu sur une mer sans fin.
ALBERT GOS.
C'est sans doute à la fatigue qu'il faut l'attribuer: j'ai passé dans
la couchette du refuge Torino une nuit fort agitée. Pendant de longues
heures je me suis débattu avec des difficultés insurmontables; mon
esprit surexcité m'a fait ascensionner à nouveau l'Aiguille du Géant
par bribes; je me suis vu à califourchon sur des rochers bizarres, j'ai
dormi sur d'étroites corniches, la gorge brûlante, en des bivouacs
insensés. Les souvenirs du passé ont défilé devant mes yeux et je me
suis accompagné moi-même à vingt ans de distance dans ma première
ascension au Mont-Blanc.
C'étaient d'abord les préparatifs: l'étude des articles de revues,
l'examen des cartes, la critique des itinéraires, puis le baromètre
cent fois tapoté; enfin les provisions et le matériel de course étalés
sur la table avant de s'empiler dans le sac. J'ai assisté à notre
départ dans la gare animée et bruyante au milieu des sifflets, des jets
de vapeur, et aussi de la curiosité quelque peu hostile des compagnons
de route, enfin à l'arrivée en pleine nuit au Fayet-Saint-Gervais. La
pluie s'était mise à tomber. Nous n'étions que deux alpinistes, nous
n'avions jamais fait de course dans le massif du Mont-Blanc, mais nous
étions pleins d'ardeur et de courage. Dans la nuit, nous montions
jusqu'aux Houches par le chemin de fer électrique. Au village la pluie
avait cessé. Mais de gros nuages noirs voilaient à chaque instant la
pâleur de la lune. Nous avions erré dans le village endormi en quête
d'un gîte partout refusé et nous avions échoué dans une pièce délabrée
et nue qu'un habitant avait bien voulu nous prêter pour quelques heures.
[Illustration: _Les Houches._]
[Illustration: _Les Houches, hameau de l'Eglise._]
Le lendemain matin malgré la pluie qui tombe par averses, nous partons
gaiement. Nous montons par le sentier jusqu'au chalet de Bellevue et
de là nous nous élevons par le sentier forestier qui longeant à gauche
le glacier de Bionnassay, conduit à celui de Tête Rousse. Pendant
que devisant tranquillement, nous gravissons le sentier qui monte
indéfiniment, le bruit sourd d'une avalanche de pierres, parvient
jusqu'à nous. Plus loin, nous nous apercevons que le chemin est coupé
par l'avalanche.
Nous traversons le plateau des Rognes: désolé et aride, il donne une
impression de solitude qui vous angoisse; entassement prodigieux de
blocs ébranlés, il forme un immense clapier au-dessus duquel nous nous
élevons peu à peu, laissant à droite le glacier de Bionnassay, par
le sentier qui mène à Tête Rousse. Nous nous arrêtons un moment pour
nous restaurer, au chalet-hôtel situé au pied de l'Aiguille du Goûter,
puis nous en repartons bientôt avec l'intention de monter dès ce soir
coucher au refuge Vallot.
Pour éviter les chutes de pierres qui, à cette heure de la journée
sont fréquentes, nous décidons de faire l'escalade de l'Aiguille non
pas par le couloir habituel, mais par l'arête Nord. Il y a là 1000
mètres d'une escalade intéressante qui demande quelqu'attention par un
beau temps, mais qui devait par suite des circonstances atmosphériques
présenter beaucoup de difficultés.
[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue de l'Aiguille du Goûter par
la brume._]
[Illustration: _La brume sur les hauts sommets._]
A peine avons-nous commencé l'escalade que le ciel se couvre de nuages
menaçants. Le vent souffle avec rage. Il faut se cramponner avec
force au rocher pour ne pas être enlevé. Puis la tempête se déchaîne.
Le grésil se met à tomber. Lancé par la tourmente avec violence, il
cingle la figure et l'on croirait ressentir autant de brûlures; la
fureur de la tempête devient telle qu'il nous paraît imprudent de
rester plus longtemps sur l'arête trop exposée au vent. Abandonnant
alors les traces laissées par ceux qui nous précédèrent sur cette voie,
nous décidons de chercher beaucoup plus à gauche, notre chemin, dans
les hasards d'une route nouvelle. Où nous mena une marche de flanc
assez osée? il me serait difficile de le préciser: l'endroit était
précipitueux. L'escalade devient plus difficile, l'inclinaison des
roches étant plus sensible. Nous grimpons au hasard dans le rocher,
sans relâche, à travers le brouillard. Nos gants mouillés et gelés
se déchirent aux aspérités, d'ailleurs il faut les quitter car la
main n'est pas assurée dans cette enveloppe mi-durcie par le gel,
mi-gluante. La pierre est glacée, le verglas commence à la recouvrir.
Nos doigts engourdis ne nous offrent pas de sécurité: qu'importe,
il faut avancer, au risque de glisser dans l'abîme invisible qui se
creuse sous nos pieds. Nous montons ainsi, sans relâche et sans repos,
haletants, étouffés par le vent glacial. Cela dure deux longues heures.
Après ces interminables moments, il nous est enfin donné de fouler le
plateau terminal couvert d'une épaisse couche de neige dans laquelle
nous nous enfonçons jusqu'au ventre. Il fait horriblement froid. Le
plateau, balayé sans cesse par le vent, est aussi peu hospitalier
que possible. Le brouillard est intense: à quelques mètres de moi,
mon compagnon d'infortune et d'angoisse est une ombre grise à peine
visible: où est le refuge? La tourmente nous aveugle. Nous tournons,
cherchant l'abri: c'est en vain! Allons-nous passer la nuit sur le
sommet, dans la neige glacée? Soudain, mon camarade pousse un cri: du
bras, il me montre une tache noire rectangulaire, à quelques mètres;
c'est la porte, ou plutôt l'emplacement de la porte du refuge, car
celle-ci a disparu.
[Illustration: _La montée au Dôme du Goûter._]
[Illustration: _Le pavillon de Tête Rousse, et le glacier de
Bionnassay._]
[Illustration: _Pavillon de Tête Rousse._]
Le chalet, plein de neige, est si bas que l'on est obligé de s'y tenir
courbé. Qu'importe, c'est un abri où nous pourrons passer la nuit, car
il ne faut plus songer à gagner aujourd'hui le refuge Vallot? Notre
demeure est dans un état de malpropreté et de vétusté qui dépasse
tout ce que l'on pourrait imaginer. Le vent entre partout. Le carton
goudronné qui tapissait jadis l'extérieur de la baraque a disparu,
et le poêle sans tuyau, gît disloqué sur la glace. Pourtant une joie
nous est réservée. Voici un peu de bois, nous le considérons avec
attendrissement.
Nous avons tenté d'allumer le feu: c'est en vain. Mais nous avons
pleinement réussi à nous enfumer. Il faut sortir pour éviter la toux
qui nous gagne. Heureusement un coup de vent a entraîné la tempête
chevaucher sur d'autres cimes, découvrant un coucher de soleil
magnifique. Spectacle grandiose qui nous fait oublier le froid et la
fatigue. Le soleil descend peu à peu: il s'enfonce derrière un rideau
de nuages que sa lumière rouge éclaire d'une lueur sanglante. Le
vent balayant les cieux amasse les nuées au fond de l'horizon, puis
sous son effort brutal, elles bondissent dans notre direction, elles
courent avec rapidité sur les cimes inférieures qui les déchiquettent,
le soleil les teint de pourpre. Tout est rouge autour de nous: les
glaciers qui scintillent comme des rubis, l'Arve qui roule des eaux
ensanglantées, les brouillards eux-mêmes qui noient Chamonix dans le
sang. Symphonie en rouge majeur, qui va en s'atténuant à mesure que
le soleil disparaît, comme s'éteint une chanson, quand le chanteur
disparaît au tournant du sentier.
[Illustration: _Cabane Vallot._]
Les nuages viennent se briser contre l'Aiguille du Goûter puis roulent
dans l'abîme pour remonter de nouveau: pendant un instant l'Aiguille
victorieuse émerge des nuées. Nous profitons de l'éclaircie pour jeter
un coup d'œil sur Tête Rousse que nous apercevons bien bas au-dessous
de nous. Les habitants sont dehors, points noirs sur la blancheur du
glacier; nous crions en vain dans le vent qui emporte nos cris sur
d'autres cimes.
[Illustration: _La vieille cabane du Goûter._]
Nous avons dit un dernier adieu aux hommes, nous sommes seuls
désormais, solitude impressionnante et pénible. L'âme oppressée est
inquiète en quelque sorte de je ne sais quel péril imaginaire, crainte
étrange de l'inconnu, presque de l'au-delà; malaise indéfinissable et
irrésistible, qui étreint et accable l'esprit endeuillé, veuf par son
divorce momentané d'avec les hommes.
C'est l'heure exquise où le jour qui décline laisse l'ombre
envahissante noyer les contours des objets dans une demi-obscurité.
Dans la demeure close et tiède, on aime à attendre que la nuit ait
voilé les formes indécises et familières qui nous entourent, avant
d'allumer la lampe. Les pieds sur les chenets on se plaît à regarder
la flamme joyeuse qui danse dans l'âtre souple et ondoyante. Moment
délicieux où l'esprit erre sans contrainte, où, se laissant aller au
charme pénétrant de l'heure tranquille du chien et loup, on est heureux
de se sentir vivre calme, sans souci, où l'on apprécie le bonheur
d'être à l'abri au chaud, en bonne santé.
Pour nous, perdus au milieu des solitudes glacées, nous regardons avec
angoisse le grésil qui tisse dans l'air, autour de nous, un voile blanc
impénétrable. Nous songeons à la chance que nous avons eue cependant
d'arriver à temps. Quelques instants plus tard, touristes égarés, nous
nous serions agités en vain dans la tourmente. Nous appellerions, et
la tempête seule répondrait à nos cris de détresse. Sans relâche la
neige autour de nous continue sa trame: nuit blanche, plus terrifiante
que la nuit la plus noire, parce que plus mystérieuse encore. L'âme
emprisonnée se débat en vain contre la stupeur qui l'accable. Rentrés
dans la cabane, nous attendons, silencieux, la pensée vague et morne:
la nuit qui tombe vient seconder la nuit blanche dans son œuvre
destructive de la volonté.
Dehors, l'obscurité règne, totale. Le trou de la porte absente ouvre
sur le néant: nous allumons notre lanterne. Avec elle notre pensée se
ressaisit. Point brillant dans l'obscurité vers lequel les yeux se
tournent avec joie, sa lumière dissipe les ténèbres qui envahissent
le refuge, et jette en même temps un peu de clarté dans les âmes:
l'horreur a disparu, la vie renaît et se concentre autour de cette
flamme pâlotte et vacillante.
[Illustration: _Séracs au Mont-Blanc._]
La nuit est lente à s'écouler, sans sommeil, avec des alternances de
hurlements effroyables de la tempête, et de calme subit encore plus
terrifiants. Lorsque le vent se tait, le silence et la nuit reprennent
leur empire, silence horrible qui frappe l'imagination peut-être
davantage que la tourmente: il semble que le silence hurle à son tour.
La neige alors tombe, légère, avec un imperceptible bruissement,
comme un frôlement de jupe de crêpe sur l'herbe fine d'un cimetière
abandonné: musique monotone et triste, semblable aux airs que l'on
chante dans la montagne pour endormir les nouveaux-nés, elle nous berce
avec son ronronnement doux, pour nous endormir d'un sommeil dont on ne
se réveille plus.
[Illustration: _L'aiguille de Bionnassay, et la nouvelle cabane du
Goûter._]
Dans la somnolence qui me gagne j'entends des sons de cloches, de
cloches qui sonnent un glas qui peut-être sera le nôtre. Mon compagnon
gît sans mouvement, respire-t-il? La tempête m'empêche de l'entendre,
on le croirait mort.
Et voilà que soudain, dans l'énervement de cette nuit sans sommeil,
je ne sais comment, je me prends à penser aux Djinns de Victor Hugo.
Ce sont eux que l'on entend hurler dehors, ce sont leurs griffes qui
raclent le toit du refuge, et machinalement je récite:
Prophète si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs
J'irai prosterner mon front chauve...
[Illustration: _Après un accident.—Recherches dans une crevasse du
Mont-Blanc._]
Je remarque en passant, que ces démons d'aujourd'hui sont blancs et
d'apparence pure, et cette observation me fait oublier la suite. Ma
mémoire fatiguée est incapable de retrouver le vers suivant. Je cherche
surexcité, et mon cerveau est vide: le vent a entraîné mes idées errer
dans les précipices, avec les flocons de neige.
Prophète, si ta main me sauve,
Je répète le vers, comme un écolier récite une leçon mal apprise. Je
veux penser à autre chose, fuir cette idée obsédante et bête à la fin,
et toujours hallucinants, lancinants, douloureux, les mots reviennent
Prophète, si ta main me sauve...
* * * * *
[Illustration: _Traversée d'une crevasse au pied de l'Aiguille du
Midi._]
Enfin! un rayon blafard se glisse entre les planches, comme hésitant
à entrer dans la demeure glacée et ténébreuse. C'est l'aube lugubre.
Dehors tout est blanc, les rochers par lesquels nous sommes montés hier
sont verglacés. La retraite nous est coupée, il faudra aller jusqu'au
bout de notre calvaire. Et nous partons pour le Dôme, lentement dans
la neige fraîche, tandis que peu à peu, le temps se lève et le ciel
s'éclaircit.
[Illustration: _Un orage dans la région des Grands Mulets._]
Qu'il fait froid sur l'arête! Le vent me jette au visage la neige que
mon compagnon soulève dans sa marche. Autour de nous, la poussière de
grésil tourbillonne un moment, formant une colonne torse, transparente
et blanche; puis la colonne se déplace légèrement, et le tourbillon
recommence, avec d'autres colonnes, valse échevelée de formes
vaporeuses et blanches qui semblent des elfes ou des lutins.
Le ciel est maintenant très pur, mais vers l'ouest, une légère bande
noire strie le ciel au-dessus de l'horizon, c'est le signe mystérieux
d'une nouvelle tempête. Et nous nous hâtons par le Dôme et le Col
du Dôme, vers le refuge Vallot que nous apercevons sur une petite
éminence: tout près! Nous l'atteindrons sûrement avant la tourmente.