A droite, la route muletière gagne la moraine parmi les roches et les

éboulis. Une végétation d'abord rare, puis luxuriante, à mesure que

l'on s'élève, tapisse toute la croupe sur laquelle serpente le chemin:

arbrisseaux nains, au feuillage déjà rougi par l'automne, petites

plaques d'herbes émaillées de fleurs aux couleurs délicates, mousses

roses égayant la rocaille. La forêt commence bientôt: une vieille forêt

de pins décharnés aux bras cassés par les avalanches; un bois tout

peuplé de troncs séculaires à demi rongés par le temps. Le sentier

gagne de la hauteur par mille détours sous les dômes silencieux.

Enfin la forêt s'éclaircit, les mélèzes branchus et tortueux, rois de

cette zone subalpine, abritent quelques maigres prés-bois. A travers

leurs branches on aperçoit, bien haut encore, d'immenses formes

encapuchonnée,s de blanc, immobiles comme en prière dans le calme

solennel du matin. Mais les arbres et les capricieux détours du chemin

les dissimulent bientôt à la vue, et le sentier s'élève, toujours

tournant, dans les maigres pâturages rocheux qui ont succédé aux

prés-bois.

[Illustration: _De l'Arête du Chardonnet, vers la Verte et le

Mont-Blanc._]

Maintenant on aperçoit distinctement le chalet-hôtel de Lognan à faible

distance; et tandis que le soleil levant fait courir un trait d'or sur

les cimes, je distingue mieux les formes qui m'intriguaient tout à

l'heure figées dans je ne sais quelle attitude de supplication: ce sont

les immenses séracs du glacier d'Argentière.

[Illustration: _Bûcherons au travail._]

Le courant glaciaire franchit les derniers kilomètres de sa course

dans un lit extrêmement incliné et resserré; l'étranglement du passage

qui compte à peine 400 mètres de large est tel, qu'il provoque la

dislocation complète de la masse, un peu au-dessus de Lognan. Il se

forme ainsi d'immenses obélisques aux aspects les plus inattendus:

pyramides bleuâtres supportant des cubes de glaces semblables à de

grosses têtes inertes, minces tours encapuchonnées de neige, longs

prismes enchevêtrés entre lesquels joue une lumière phosphorescente

et mystérieuse. C'est tout un peuple d'aiguilles glacées, qui descend

d'une marche insensible et irrésistible vers le fond de la vallée.

[Illustration: _Argentière et le Dôme du Goûter._]

Les arêtes nettes et symétriques du chalet de Lognan se détachent sur

cette étrange toile de fond. Outre un bâtiment aménagé en hôtel, le

groupe de Lognan comporte quelques modestes maisonnettes et quelques

abris rudimentaires aménagés sous les roches. La route muletière s'y

arrête. Au delà, le sentier ne consiste plus qu'en une trace assez bien

marquée, courant sur la crête de la moraine entre les blocs de granit.

Puis la crête devient plus étroite, dominant à gauche les séracs d'une

vingtaine de mètres; les herbes maigres disparaissent.

En se retournant, on aperçoit la cime neigeuse du Buet: devant soi

c'est le vaste glacier, éblouissant sous le soleil, encerclé de

falaises abruptes, dominé par les glaciers suspendus qui descendent de

l'Aiguille-Verte. On est sur le seuil du plus beau et du plus théâtral

glacier des Alpes.

[Illustration: _Le Glacier et l'Aiguille d'Argentière._]

Le Glacier d'Argentière, en effet, mesure 11 kilomètres de longueur;

il se déroule suivant une ligne absolument droite; aussi est-il

remarquable par sa symétrie harmonieuse. Les pics qui l'entourent se

correspondent et se font face des deux côtés du courant glaciaire. M.

E.-A. Martel le compare très justement «à une de ces majestueuses nefs

ruinées, dont les voûtes et les arcades sont effondrées, et les piliers

seuls sont restés debout. C'est simple, homogène et impressionnant,

comme un grandiose vaisseau gothique».

[Illustration: _Glacier d'Argentière, au fond le Dolent et le Triolet._]

Pour accéder au chœur de cette immense cathédrale qui a le ciel pour

voûte, le Mont-Dolent et l'Aiguille du Triolet pour abside, et un

transept de 4500 mètres de large compris entre l'Aiguille Verte et

l'Aiguille du Chardonnet, on gravit le plus grandiose escalier d'ivoire

que l'imagination puisse créer. Sur 1600 mètres, à partir des séracs

de Lognan, le glacier s'élève par une pente douce, coupée de crevasses

étroites, parallèles, symétriquement espacées, qui déterminent des murs

de glace si régulièrement superposés qu'on a l'impression d'une longue

suite de gradins d'ivoire ombrés d'azur; c'est un véritable escalier de

Titans, conduisant au temple du lourd silence, où dort un immense lac

polaire entre de fantastiques merlons de glace étincelants.

Lorsqu'après avoir remonté sa rive gauche on est parvenu vis-à-vis

de l'Aiguille du Chardonnet, on voit le glacier se coucher aux pieds

des falaises pour devenir à peu près plat. Le cirque supérieur n'a

en effet, qu'une dénivellation de 300 m. sur 4 kilom. d'étendue. A

l'entour s'élèvent les immenses escarpements qui sur la rive gauche

portent le nom de Droite et de Courtes, et où dorment de petits

glaciers sournois et méchants.

Plutôt que d'aller chercher une impossible route dans les couloirs qui

strient la roche, il est préférable pour l'alpiniste de force moyenne

de gagner la rive droite du glacier dans la direction de l'arête de

l'Aiguille d'Argentière. Au sud du Glacier du Chardonnet existe en

effet une cabane qui porte le nom de refuge du Glacier d'Argentière.

Elle est construite à 2822 mètres d'altitude, non loin d'un point d'eau

dans la moraine des Améthystes, sur un emplacement d'où l'on peut

embrasser la totalité du bassin.

Ce qui frappe tout d'abord c'est que, contrairement à la configuration

habituelle des glaciers, celui d'Argentière n'a ni coude, ni

tributaire. C'est un véritable cercle de géants sans issue. Il est

entouré de prodigieux escarpements, que coupent des couloirs sauvages

où tonnent les rochers, et que terminent des merlons aigus, armés

eux-mêmes de lances de granit.

[Illustration: _La Verte, les Droites, les Courtes, au fond, le

Mont-Blanc._]

Au moment de la pleine lune il faut aller passer la nuit au refuge

d'Argentière: autour du cirque fantastique dorment dans un funèbre

silence les grandes formes fracassées par je ne sais quel effrayant

cataclysme: nuit de grandiose horreur sous la lumière crue qui projette

sur la glace les ombres des Aiguilles, tandis que les couloirs emplis

de ténèbres impénétrables semblent receler je ne sais quels effroyables

démons.

[Illustration: _Face au crescendo sans pareil des Courtes, des Droites

et de la Verte._]

[Illustration: _La Verte, les Droites et les Courtes vues du Glacier du

Tour Noir._]

On ne saurait trouver nulle part, ailleurs, un pareil entourage. Si

l'on suit des yeux le pourtour de l'immense vaisseau en commençant par

Lognan, c'est-à-dire par le Nord, le regard se heurte d'abord à une

arête découpée en dents de scie, qui culmine à 4127 mètres sous la

forme d'un immense dôme de glace vert foncé auquel on a donné le nom

d'Aiguille Verte. Puis l'arête s'abaisse légèrement et se prolonge par

une des plus impressionnantes murailles des Alpes.

Les deux pointes principales portent les noms redoutés de Droites et de

Courtes; un peu plus loin vers le Sud-Est se dresse un roc cylindrique,

coté 3692 mètres appelé Tour des Courtes. Au-delà, l'arête se creuse

pour se relever ensuite en un «cône de rochers noirs cuirassé de glaces

grises et tout en affreux précipices» connu sous le nom d'Aiguille

du Triolet par les alpinistes, qui redoutent ses rochers délités et

abrupts. De cette aiguille part ce que M. Martel appelle une «bizarre

courtine», mur de falaises tellement verticales que la neige ne peut

y séjourner. Cette muraille forme la paroi de l'abside de l'immense

cathédrale. Appuyée à l'Aiguille du Triolet à droite, elle aboutit

à gauche, à un élégant cône de neige qui orne le fond du Glacier

d'Argentière et en atténue l'austérité: c'est le Mont-Dolent, triple

borne frontière de la France, de la Suisse et de l'Italie.

[Illustration: _Sommet du Tour Noir, vue sur la Suisse._]

Entre l'Aiguille de Triolet et le Mont-Dolent s'ouvre un ravin plein de

neige, qui conduit à une dépression assez marquée au delà de laquelle

on aperçoit le beau ciel d'Italie: «C'est le Beau Idéal d'un col» dit

Wymper qui le traversa, alors qu'il cherchait dans le massif, un col

comparable à celui du Géant.

[Illustration: ++ Fleures de montagne.]

[Illustration: _La Verte et les Droites, vues du Col d'Argentière._]

A partir du Mont-Dolent, qui ferme le Glacier d'Argentière au Sud-Est,

la crête tourne franchement vers le Nord-Ouest, formant une magnifique

paroi qui porte le nom de Rochers Rouges d'Argentière; arête infernale,

couronnée d'un hérissement de lances à 3691 mètres, elle ne le cède

en rien en sauvage beauté aux pentes des Droites et de l'Aiguille

Verte. Puis l'arête s'abaisse de 200 mètres environ pour former le Col

d'Argentière. A la gauche du col et le dominant, un pic à l'aspect

impressionnant: Javelle, son premier conquérant, le célèbre sous le nom

de Tour Noir, «tour informe, lourde tour de 200 mètres, penchée de tout

son incalculable poids sur le Glacier d'Argentière». Grimpé jusqu'au

col par le versant du Glacier de la Neuvaz, Javelle traversa la face

orientale de l'Aiguille sur une étroite corniche et atteignit ainsi

l'arête: «Alors, écrit-il, délicieux souvenir, alors commence la grande

gymnastique aérienne, la vertigineuse grimpée comme aux flèches de

Strasbourg, alors viennent ces émouvants passages où, suspendu sur 1000

mètres d'abîme, on tient du bout des doigts, du fin bord de la semelle

à de simples rugosités de granit... de temps en temps, on regarde entre

ses pieds, ou l'on penche la tête par-dessus son épaule pour contempler

les profondeurs. Ah! les bons moments, et l'indicible plaisir.»

[Illustration: _Aiguille du Géant, vue de la Brèche Charmoz._]

A côté du Tour Noir, et à peine plus haut que lui, se dresse la

splendide Aiguille d'Argentière. A la cathédrale incomparable qui

contiendrait sans peine toutes celles que le génie de l'homme a

édifiées au cours des siècles, il fallait des orgues dignes d'elle:

l'Aiguille d'Argentière située dans le transept gauche forme ces orgues

avec ses fins rochers élancés groupés par faisceaux comme d'immenses

tuyaux. Comprise entre les Glaciers de Saleinaz et d'Argentière, elle

fait le pendant des Droites.

[Illustration: _Aiguille du Chardonnet._]

Course d'un rare intérêt, l'Aiguille d'Argentière ne présente que peu

de danger: des couloirs rocheux nécessitant une bonne habitude de

l'escalade, des pentes de glaces abordables, des crevasses facilement

franchissables. Il ne faut point cependant négliger les précautions

en usage dans les grandes ascensions. Lors de sa première tentative,

Wymper accompagné de Reilly et de ses guides Croz et Couttet s'était

engagé sans méfiance sur une pente de neige glacée qui présentait

toutes les apparences de la solidité et de la sécurité, mais, frappant

fortement la croûte de glace pour se réchauffer les pieds, il y fit

subitement un trou et entendit au-dessous de lui comme un fracas de

vaisselle cassée. Il s'aperçut alors que lui-même et toute sa cordée

étaient arrêtés sur une caverne qui était recouverte par une mince

voûte de neige d'où pendaient des touffes de grandes stalactites...

Toute la caravane aurait pu dégringoler dedans à n'importe quel moment.

«Allez plus haut, Croz, nous sommes sur une crevasse»—«Nous le savons,

répliqua-t-il»... D'une manière douce, mon camarade s'enquit si ce que

nous faisions n'était pas ce qu'on appelle tenter la Providence? La

réponse fut affirmative.

Du sommet de l'Aiguille, la vue est incomparable: elle embrasse

toutes les Alpes Pennines et Bernoises, le Chablais et le Bas-Valais,

tandis qu'à ses environs immédiats, le Mont-Dolent, le Tour Noir,

l'Aiguille d'Argentière, et la paroi des Droites et des Courtes forment

d'admirables premiers plans.

A côté de l'Aiguille d'Argentière et sur le même alignement se dresse

l'Aiguille du Chardonnet; un col, bien connu des alpinistes de moyenne

force, sépare les deux sommets.

[Illustration: _Glacier d'Argentière: les Droites, les Courtes._]

Durant la montée du Glacier du Chardonnet jusqu'au Col, on a le loisir

d'examiner la très curieuse face méridionale de l'Aiguille: celle-ci

est toute hérissée de petites pyramides rocheuses superposées en

gradins. Du côté d'Argentière, la crête rocheuse descend en pente

rapide vers le Nord-Ouest, tombant en précipices sur la langue

terminale du Glacier d'Argentière où se pressent les formes blanches

qui dans l'air transparent du matin semblaient des êtres figés dans une

interminable prière.

Et dans la douceur apaisante du bel après-midi d'automne, j'ai descendu

à regret les marches de cristal, seuls vestiges intacts de la grande

cathédrale gothique effondrée. Sous le soleil, les pierres croulaient

dans les profondeurs sonores, les séracs s'éboulaient par intervalle

en de sourds craquements, les cascades bondissaient dans la plaine

en grondant, tandis qu'on entendait l'imperceptible et continuel

crépitement des gouttes d'eau tombant dans les anfractuosités de la

glace.

[Illustration: _Le Couvercle et l'Aiguille de Talèfre._]

Par le sentier qui serpente sur la crête de la moraine, à travers

l'herbe rousse parsemée de rochers, j'ai regagné Lognan déserté par

les troupeaux. Les pâturages rocheux étaient vides et silencieux; les

mélèzes des prés-bois portaient des aiguilles d'or; entre leurs racines

les ruisselets chantaient; les mouches bourdonnaient joyeusement.

Les airelles portaient des feuilles pourpres comme les pampres leurs

sœurs, car l'airelle est la vigne de la montagne. C'était le moment

de la vendange: une nuée de vendangeurs ailés s'était abattue sur les

buissons, on les entendait piailler et se disputer sous les branches,

qui descendent en terrasses successives jusqu'au glacier que l'on

aperçoit très bas en-dessous de l'encorbellement. Le bruit de mes

pas dérangeait les vendangeurs de leur agréable besogne; les merles

s'envolaient effarouchés et plongeaient vers la glace bleue en criant;

de toutes parts flottait l'odeur de sapins et de fruits mûrs. Toute la

montagne vivait joyeuse sous les derniers rayons du soleil couchant,

tandis que déjà la brume montant de l'Arve envahissait la vallée.

S'il faut qu'après la mort, nos âmes changent d'enveloppe, je forme

le souhait, divinité bienfaisante, de devenir l'un des merles du

bois de Lognan. La nuit venue, je volerai jusque dans la plaine, et

perché sur quelque pommier non loin d'un palace dans la nuit claire

et sereine, j'écouterai les airs de danse. Le jour j'élirai domicile

dans quelque buisson à l'abri d'un rocher non loin du sentier, et si

quelque touriste élégant s'égare près de ma demeure, inquiet, soufflant

et peinant, je lui sifflerai, moqueur, les airs de danse que j'aurai

appris sous la lune blafarde.

Mais je n'aurai plus peur de l'alpiniste, du bruit de ses souliers

ferrés, ni du son du piolet frappant le granit. Caché sous les

feuilles, je le regarderai de mon petit œil noir très vif; invisible

sous les brindilles, j'accompagnerai ses pas jusqu'à la limite

supérieure des prés-bois, me souvenant que dans une autre existence,

j'étais monté moi aussi dans la grande nef, silencieuse, qui dort sous

la lune, entre les piliers à demi écroulés, que l'homme a baptisés la

Verte, les Courtes, les Droites, le Triolet, le Dolent, Argentière et

Chardonnet.

[Illustration: _Séracs au Glacier d'Argentière._]

[Illustration: _Le Montenvers et l'Aiguille du Dru._]

[Illustration: _La Mer de glace._]

CHAPITRE V

Au cirque des géants

Ce nain de pierre pétulant et ridicule semblait nous dire: «Moi aussi

je suis méchant, venez-voir!»

GUIDO REY.

Compagnon fidèle de mes belles ascensions, O ami infortuné, comment

ai-je pu venir sans vous jusqu'à cette «cité des songes» que nous

avions rêvé de visiter ensemble? Lorsqu'en septembre 1906, un camarade

commun, vous apportait, au pied des Aiguilles d'Arves où vous guettait

la mort, l'expression de mes regrets et de ma rage d'être retenu loin

de vous, votre cœur d'alpiniste avait trouvé pour moi une parole de

consolation: «Tu lui diras que l'été prochain nous ferons les Aiguilles

de Chamonix.» Hélas! votre promesse, vous l'avez emportée avec vous au

fond de la crevasse où vous êtes tombé à bout de corde!

[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._]

Sans vous, mais votre souvenir en moi, j'ai gagné l'immense Glacier du

Géant où de toutes parts se dressent les fières obélisques, les hauts

bastions, les crêtes hérissées de hallebardes que vous aimiez escalader.

Le chemin de fer du Montenvers m'avait remorqué le long des contreforts

du Planaz, dans le souterrain du Grépon, puis sur les flancs du socle

qui porte les Charmoz, et par le grand viaduc qui tourne au-dessus

du Glacier des Bois, j'avais abordé la terrasse du Montenvers. En

contemplant l'insigne panorama je comprenais pourquoi le contempteur du

Mont-Blanc, Chateaubriand lui-même n'avait pu rester insensible à sa

vue:

«Qu'on se représente une vallée, dit-il, dont le fond est entièrement

couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent

pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les Aiguilles du

Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l'enfoncement, la vallée et le

fleuve se divisent en deux branches, dont l'une va aboutir à une haute

montagne, le Col du Géant, et l'autre aux rochers des Jorasses. Au bout

opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de

Chamonix. Cette pente, presque verticale est occupée par la portion de

la Mer de glace, qu'on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc un

rude hiver survenu; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et

ses pentes, a été glacé jusqu'au fond de son lit; les sommets des monts

voisins se sont chargés de neige partout où les flancs du granit ont

été assez horizontaux, pour retenir les eaux congelées: voilà la Mer de

glace et son site...»

[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._]

Le grand écrivain n'avait eu des yeux que pour les glaciers, seuls

à la mode à son époque. Aujourd'hui, les visiteurs partagent leur

admiration entre le fleuve glacé et les aiguilles qui dressent leurs

impressionnants escarpements autour de Montenvers.

Le simple touriste peut sans peine accéder jusqu'au pied de ces cimes

ardues. Du Montenvers, en effet, part un sentier charmant qui conduit à

Pierre Pointue, en suivant le sommet verdoyant de la falaise qui domine

la vallée de Chamonix. C'est le sentier du plan des Aiguilles. Il va,

pittoresque, au bord de cette grandiose terrasse où viennent aboutir

les glaciers des Charmoz, de la Blaitière et du Plan; un léger détour

permet de passer au bord du lac du Plan, limpide miroir oublié par je

ne sais quelle nymphe sur les hauteurs où dorment les Glaciers des

Pèlerins de la Blaitière et des Nantillons.

La gloire du Montenvers est sans contredit l'Aiguille du Dru,

magnifique obélisque qui sur la rive opposée dresse ses pics

vertigineux à 2000 mètres au-dessus du glacier. Étrange par la pureté

de ses lignes, elle surprend également par la couleur changeante de ses

roches; son nom «semble celui d'un nain difforme et méchant». Il n'est

jusqu'au nom du glacier, qui dort à ses pieds, qui n'étonne à son tour

par sa bizarre consonance: La Charpoua; c'est là que l'on va passer la

nuit avant l'escalade du Dru.

[Illustration: _La Mer de glace, le Montenvers et les Aiguilles de

Chamonix, vus depuis le chapeau._]

Au bas de l'escarpement, le plus grand des Alpes, le Glacier du

Géant déroule paisible son fleuve de glace. Celui-ci, en effet, coule

majestueux et solennel entre les hautes digues que forment le Dru et

l'Aiguille du Moine à l'Est et les assises des Charmoz à l'Ouest.

Au départ de Montenvers, on remonte d'abord sa rive gauche par un

sentier suspendu aux flancs de grandes dalles rocheuses munies de mains

courantes. Puis en un point appelé l'Angle, un couloir de terre descend

rapidement jusqu'au glacier. Dans cette partie qui est plane, la glace

est unie et monotone. On remonte le glacier sans aucune peine dans la

direction de l'Aiguille du Géant qui s'avance comme un éperon rocheux

au milieu du courant. A sa surface courent des ruisseaux rapides, qui

ont creusé dans la glace des cavités auxquelles on a donné le nom de

«moulins».

[Illustration: _Dent et Cirque du Géant._]

Au delà des Moulins, les hautes parois qui enserrent le cours inférieur

du glacier s'écartent. A gauche, dans la direction de l'Est, s'ouvre un

magnifique cirque: c'est le Glacier de Talèfre.

Il fut jadis un des glaciers les plus explorés du massif. Avant que fut

née l'idée de parcourir la montagne pour elle-même, les crystalliers

allaient chercher les gemmes au pied des Droites et des Courtes qui

forment le fond du glacier. Le milieu en est marqué par un îlot rocheux

coté 2787 mètres d'altitude que l'on appelle Jardin de Talèfre. Chaque

année, le mois d'août le voit se revêtir d'une riche parure composée

des plus belles fleurs de l'Alpe; ainsi le rocher solitaire et perdu

dans le désert immense et désolé devient durant quelques semaines la

plus gracieuse des oasis, c'est un rappel de vie dans l'éternelle

désolation.

[Illustration: _Les Séracs de la Mer de glace._]

A l'Est, l'Aiguille de Talèfre avance un long promontoire rocheux

jusqu'au milieu de la vaste échancrure. Elle sépare le Glacier de

Talèfre, de celui de Leschaux plus sauvage encore. La formidable

paroi des Grandes Jorasses encercle de noir cet austère glacier; à

l'Est, une mince bande de neige coupe la falaise verticalement et

l'on aperçoit au sommet une brèche perdue dans l'azur: elle porte le

nom poétique de Col des Hirondelles. Sir Leslie Stephen raconte dans

«l'Alpine Journal» les circonstances qui ont entouré son baptême: «En

commençant à escalader les pentes de neige, nous observâmes un peu

au-dessous de nous de mystérieux objets symétriquement arrangés en

cercle sur la glace. C'était une vingtaine de points noirs parfaitement

immobiles. En approchant, nous découvrîmes leur nature, non sans une

certaine tristesse, je l'avoue. Les vingt objets étaient des corps,

pas des corps humains, ce qui à un certain point de vue eût été

moins étonnant... Les pauvres petits cadavres étaient les restes

mortels d'hirondelles... Les oiseaux s'étaient peut-être rassemblés

pour se tenir chaud, ou ils avaient été subitement stupéfiés par les

tourbillons... Ils étaient unis dans la mort et paraissaient, je le

confesse, étrangement pathétiques au milieu de la solitude des neiges.»

[Illustration: _L'Aiguille du Dru._]

En amont de l'échancrure de Talèfre s'ouvre, en un prodigieux

amphithéâtre, la cuvette glaciaire du Géant.

[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._]

[Illustration: _A l'Aiguille du Géant._]

Si le Glacier d'Argentière a pu être comparé à une cathédrale gothique

on peut comparer le Glacier du Géant à un temple rond antique. Lorsque

Vipsanius Agrippa construisait à Rome, au centre du champ de Mars,

son célèbre Panthéon, il devait avoir je ne sais quelle divination du

cirque des Géants. Le plan d'ensemble comporte les mêmes dispositions

et la même orientation. Une façade au Nord avec un formidable portique,

dont subsistent les deux colonnes latérales, l'Aiguille du Plan à

l'Ouest et l'Aiguille du Géant à l'Est; d'interminables gradins éboulés

appelés séracs du Géant marquent encore la place de l'escalier de

marbre. On le gravit par la droite à travers un dédale des blocs de

glace, qui forme la plus belle chute de séracs de l'Europe. L'escalier

franchi, on débouche dans le temple. Ses murailles sont revêtues de

plaques de glace, comme les murs du Panthéon étaient plaqués de marbre.

Dans l'épaisseur des parois, comme dans le temple romain, des ædicules,

des absidioles, portant le nom des Aiguilles qui les dominent.

[Illustration: _La Mer de glace et le Mont-Blanc._]

Au Mont-Blanc Aiguilles, sommets, vallées et glaciers; ascensions, sports d'hiver · 第 3 / 5 段