chasseurs vont chercher à s'élever le plus haut possible vers le
Mont-Blanc par le rocher. C'est pourquoi on les voit dès leurs
premières explorations, escalader l'arête rocheuse qui sépare le
glacier des Bossons de celui de Taconnaz et porte le nom de Montagne
de la Côte. En 1775, Michel et François Paccard, Victor Tissai et
Couteran, remontent la rive gauche du Glacier des Bossons le long
de la Montagne de la Côte jusqu'au sommet et parviennent à prendre
pied sur le glacier. Ils traversent alors la région crevassée appelée
aujourd'hui la Jonction, et atteignent ainsi le pied du Dôme du Goûter.
Mais pressés par le temps, n'osant passer la nuit sur le glacier, ils
ne voulurent pas ce jour-là aller plus avant et battirent en retraite.
Cependant leur tentative n'avait pas été inutile. Ils avaient découvert
une voie d'accès permettant d'atteindre au-dessous de la cime du
Mont-Blanc le cirque qui s'étend entre le Dôme et le Mont-Maudit et que
l'on appellera bientôt le Grand Plateau. Il restait toutefois à sortir
de ce cirque et à gagner l'arête terminale.
[Illustration: _Sur la route du Mont-Blanc._]
Continuer droit dans la direction du Mont-Blanc, c'était impossible,
car la pente de neige se redresse en un escarpement formidable, sur 800
mètres de haut. Il apparaissait dès lors nécessaire de tenter de gagner
l'arête, soit à droite, soit à gauche pour la suivre ensuite dans la
direction du sommet. Le premier itinéraire qui s'offrait, consistait à
gagner la dépression située dans l'arête Ouest entre le Dôme du Goûter
et le Mont-Blanc. L'expérience démontra que dans la direction du sommet
l'arête se rétrécissait de plus en plus et finissait à droite et à
gauche sur des à pics formidables.
Restait alors l'arête Est: elle paraissait vulnérable entre le Mont
Maudit et le sommet. A gauche, en effet, du Grand Plateau, la calotte
du Mont-Blanc est supportée par deux lignes de rochers parallèles
appelés Rochers Rouges. Entre ces deux barres rocheuses descend une
langue de neige de 500 mètres de haut environ, qui aboutit au grand
Plateau.
[Illustration: _Le glacier et le jardin de Talèfre._]
[Illustration: ++ Crystal de roche.]
Ce couloir glacé, deux hommes vont tenter de le remonter. L'un était
non point un guide, mais un simple chasseur de cristaux et de chamois.
Il s'appelait Jacques Balmat, et il était âgé de 25 ans; un passe-port
du 18 Nivôse an VII, lui donne la taille de cinq pieds, trois pouces;
mais s'il avait le «nez ordinaire, la bouche moyenne et le front
ordinaire», il était doué d'une énergie peu commune. Déjà, comme les
autres crystalliers, ses collègues, il avait essayé de gagner le sommet
du Mont-Blanc par le Glacier du Géant, mais la face Est lui avait
été interdite par les abîmes du Mont-Maudit; il avait alors tenté
l'ascension par la face méridionale et il avait échoué devant les
pentes effrayantes du Glacier de Miage; il s'était rallié à l'arête
Ouest par le Dôme du Goûter et il avait dû fuir devant la tempête et
la terrifiante arête de glace. Seule, la face Nord restait inexplorée
par lui. Or, un jour qu'il s'était attardé dans les parages du Grand
Plateau, il y avait été pris par la nuit et avait dû y coucher. Avant
de redescendre, il avait étudié les murailles qui l'entouraient et
les Rochers Rouges ne lui avaient pas paru trop rébarbatifs. Descendu
à Chamonix il avait tu, à tous, ses observations, sauf au médecin du
pays, le D^r Paccard.
Celui-ci, Chamoniard d'origine, avait trente ans, et comme ses
contemporains l'idée de conquérir le Mont le hantait: lui aussi avait
déjà pris part à quelques expéditions. Comme les autres, il avait fait
une tentative par le Géant, une autre par la Montagne de la Côte, une
troisième par l'Aiguille du Goûter. Il se préparait à une quatrième
tentative, peut-être était-il attiré lui aussi par l'Arête Est, c'était
la seule qu'il n'eût point encore tenté comme Balmat.
[Illustration: _Le Mont-Maudit vu du Grand Plateau._]
Le 7 août 1786, ces deux hommes également énergiques et courageux,
partent seuls tenter leur chance sur le versant Nord. A quatre
heures du matin, le lendemain, ils abordent le glacier; d'en bas,
les Chamoniards les suivent à la jumelle avec anxiété, et les voient
disparaître sur le Grand Plateau. L'attente inquiète se prolonge durant
le reste de la journée. Soudain à six heures vingt-trois du soir, on
voit se détacher sur le sommet du Mont-Blanc, simultanément, deux
points noirs perdus dans l'immensité des cieux: c'étaient Balmat et
Paccard, que saluait avec émotion toute la population de Chamonix. Les
Rochers Rouges s'étaient laissés tourner. Le Mont-Blanc était vaincu.
Avec une émotion indicible les deux hommes avaient entendu leur voix
rompre pour la première fois un silence qui, comme le dit Javelle,
«durait là depuis le commencement du monde».
[Illustration: _Col du Mont-Maudit._]
Dès le lendemain, de Saussure avisé de l'événement, partait pour courir
sur leurs traces: mais la pluie et la neige le forcèrent à renoncer
momentanément à son projet. Il lui faudra attendre l'été de l'année
suivante.
[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de l'Aiguille du Géant._]
Le point de départ de la route du Mont-Blanc se trouve à Chamonix, près
du monument qui a été élevé à sa mémoire. Après dix minutes d'une
marche facile à travers les prairies on atteint la lisière de la forêt
par les Praz-Conduits, les Buats et les Tissours. Puis, le sentier
devient plus rapide sous les grands pins. Il franchit la cascade du
Dard et s'élève par des lacets innombrables à travers les bois de
mélèzes qui peuplent les flancs de l'Aiguille du Midi. Enfin ce sentier
quitte la forêt: c'en est fini de la campagne gaie et fleurie montant à
l'assaut de la montagne sur les deux rives du Glacier des Bossons. En
trois heures, on a atteint le chalet de Pierre Pointue. Ses environs
sont parsemés de gros blocs de granit abandonnés par le glacier lors de
son retrait; quelques-uns de ces blocs ont une forme pyramidale; ils
ont donné au lieu son nom de «Pierres Pointues». Du chalet, la vue est
admirable: au-dessous du sentier, le Glacier des Bossons se déploie en
replis majestueux formant d'immenses crevasses qui suivant l'heure du
jour se teintent de couleurs brutales ou délicates. C'est là que se
termine la route muletière; elle est prolongée par un sentier étroit,
taillé par endroit en corniche dans le rocher et par lequel on approche
graduellement du Glacier des Bossons. Encore 400 mètres de montée et
l'on atteint Pierre à l'Échelle, limite extrême de la terre: au delà,
le domaine de la glace commence, et aussi, l'ascension proprement dite
du Mont-Blanc.
[Illustration: _Au sommet du Mont-Blanc._]
Depuis Pierre à l'Échelle, on aperçoit très nettement, à deux
kilomètres de distance, émergeant du glacier, les rochers des Grands
Mulets où se trouve le chalet du même nom. C'est le premier relais sur
la route du Mont-Blanc. On s'y rend en traversant le glacier de biais,
dans sa partie la moins tumultueuse, aussi est-il relativement facile
de démêler sa route à travers le dédale des crevasses. Bientôt on entre
dans la région proprement dite de la Jonction, ainsi appelée parce que
c'est là que se réunissent le glacier de Taconnaz et celui des Bossons.
Les deux courants glaciaires provoquent en se heurtant, d'immenses
vagues de glace et de nombreuses crevasses, que l'on franchit sur de
rudimentaires échelles: c'est la partie la plus pittoresque de la
course, pour le simple touriste. Il circule dans un labyrinthe de
murs tantôt blancs, tantôt bleus, tantôt verdâtres, parfois violacés
ou nacrés suivant l'incidence de la lumière. Après quelques instants
de marche dans ce dédale, la route devient à nouveau facile, le névé
apparaît, et on aborde enfin la langue de neige qui permet de gagner
la marge de rocher où se trouve l'hôtellerie des Grands Mulets.
[Illustration: _La vallée de Chamonix vue de Pierre Pointue._]
Cet îlot de rochers qui émerge sur la rive gauche du glacier supérieur
des Bossons, forme le seuil du prodigieux couloir de glace qui
mène au sommet du Mont-Blanc, à travers des régions désertiques et
silencieuses. D'abord ce fut une simple plateforme sur l'éperon
rocheux, à 3051 mètres d'altitude, au pied de l'Aiguille Pitchner: sa
situation abritée des avalanches, l'avait fait choisir par les guides
pour y passer la nuit. En 1886, la plateforme fut aménagée, un chalet y
fut édifié que l'afflux des touristes poussa à transformer en véritable
hôtellerie, en 1896. Depuis lors, les Grands Mulets sont réputés l'un
des plus beaux belvédères des Alpes et nul titre ne paraît mieux mérité.
Au delà des Grands Mulets commence l'ascension proprement dite du
Mont-Blanc; c'est là que commence une région qui suivant le caprice du
temps est un paradis ou un enfer, une zone de vie intense ou de mort.
Par le beau temps, c'est la montée lente à travers les champs de neige
éblouissants, scintillants de mille feux sous le soleil éclatant,
véritable voyage dans un pays de rêve où tout est d'un blanc si pur
qu'un lys y serait terne, d'un bleu si profond que le ciel y paraît
noir. Mais par la tourmente c'est un voyage effroyable et lugubre, dans
lequel le vent vous entraîne, la neige vous aveugle, où l'on aperçoit
à travers le voile blanc de la tempête, les reflets inquiétants des
crevasses qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, comme les
lèvres du Mont prêtes à vous happer.
[Illustration: _L'auberge des Grands Mulets._]
Au départ du chalet, on se dirige d'abord vers le Dôme du Goûter, en
longeant le mur de glace qui court des rochers Pitchner jusqu'à la
base de l'arête Nord du Dôme. Puis, on prend résolument une direction
Nord-Sud et par les Petites Montées, on gagne le Petit Plateau, à
3635 mètres, courte plaine faiblement inclinée au-dessous de laquelle
brillent les séracs du Dôme. C'est là un attirant spectacle, dont il
convient toutefois de ne point trop chercher à s'approcher, car souvent
les séracs s'écroulent en une redoutable avalanche; malheur au touriste
qui se trouve sur son passage! c'est là, qu'en 1891, M. Rothe et le
guide Simond furent ensevelis par une avalanche détachée du glacier
suspendu aux flancs du Dôme. Pour éviter ce danger, l'itinéraire
s'éloigne le plus possible du Dôme par une longue pente connue sous le
nom de «Grande Montée», qui aboutit au Grand Plateau, vaste champ de
neige de un kilomètre carré environ, dont la pente moyenne ne dépasse
pas huit degrés.
Du Grand Plateau trois voies d'accès s'offrent à l'alpiniste.
Tout à fait à gauche, entre les parois verticales des Rochers Rouges et
du Mont-Maudit, s'ouvre une vallée profondément encaissée, pleine de
neige poudreuse et molle, où l'on enfonce jusqu'aux genoux, dissimulant
de nombreuses et dangereuses crevasses; c'est le Corridor. Il se
termine au Col de la Brenva au-dessus des célèbres escarpements du
même nom. De là, on gagne le Mur de la Côte, constitué par une pente
de glace haute de 60 à 70 mètres de cinquante degrés d'inclinaison.
Une fois le mur franchi, on suit l'arête Est du Mont-Blanc dans la
direction du sommet par les Petits Rochers Rouges et les Petits Mulets:
une pente douce conduit alors au point culminant, 4810 mètres.
La seconde voie d'accès est «l'ancien passage» celui dans lequel
s'engagèrent Balmat et le D^r Paccard; elle suit le flanc droit des
Rochers Rouges.
[Illustration: _Dans les séracs du Mont-Blanc._]
[Illustration: _Le Mont-Blanc vu du val Ferret._]
Le passage le plus fréquenté est celui du Col du Dôme que l'on aperçoit
droit devant soi, lorsqu'on arrive au Grand Plateau. Il n'offre
aucune difficulté. Et puis l'arête des Bosses dans l'air transparent
est là, tentante, lumineuse, rassurante: c'est la route sûre.
[Illustration: _Le rocher des Grands Mulets._]
Au Col du Dôme du Goûter, la route de Chamonix rejoint celle qui monte
de Saint-Gervais par l'Aiguille du Goûter. Non loin de là, émerge
un petit rocher plat, presque au niveau de la neige. Longtemps, les
guides eurent le projet d'y construire un refuge. Ils avaient dans ce
but, ouvert une souscription à l'auberge des Grands Mulets; mais le
projet était resté sans suite. En 1890, M. Joseph Vallot construisit
une modeste maisonnette de bois. Puis, en 1893, il agrandit le refuge
primitif et fit édifier sur la pointe du rocher la plus voisine un
refuge pour les voyageurs. Grâce à cette initiative, aujourd'hui, dans
le désert effroyable, deux toits bravant les hivers et les vents,
offrent au voyageur l'hospitalité.
La route des Bosses, dernière section de l'arête occidentale, commence
au refuge Vallot. C'est là que s'étaient arrêtés jadis les guides
de Saussure et de Bourrit quand ils avaient tenté l'ascension du
Mont-Blanc par Saint-Gervais.
C'était en septembre 1784. Bourrit, découragé par plusieurs
tentatives malheureuses faites depuis Chamonix commençait à douter de
l'accessibilité du Mont par la vallée des neiges, comme on appelait
alors l'itinéraire des Grands Mulets. Il avait appris que deux
chasseurs de la Gruaz prétendaient avoir escaladé l'Aiguille du Goûter;
et il était allé s'entendre avec eux pour rééditer cet exploit. Sous
leur conduite il s'était élevé le long de la rive droite du Glacier
de Bionnassay par les rampes du Mont de Lar et le triste plateau de
Pierre Ronde, mais impressionné par l'aspect désertique de la région,
trahi par ses forces, il avait dû abandonner la partie. Deux de ses
compagnons, Couttet et Cuidet avaient continué; il les avait vu
escalader l'Aiguille du Goûter et disparaître. Le lendemain, alors
qu'on commençait à désespérer de leur retour, ils étaient apparus,
affirmant qu'ils étaient allés jusqu'au Mont-Blanc, ou tout au moins
si près, qu'ils n'en étaient plus séparés que par «une ravine». A la
vérité ils ne paraissaient avoir atteint que le rocher des Bosses et
ils avaient encore 400 mètres de différence de niveau à gravir.
[Illustration: _Le passage de la Jonction._]
Il faudra attendre soixante-quinze ans avant que «la ravine» soit
traversée.
Aujourd'hui, la route de Saint-Gervais, qui fut la dernière découverte,
paraît sur le point de devenir la plus fréquentée de toutes voies
d'accès, grâce à la construction du tramway du Mont-Blanc. Celui-ci
s'élève, en effet, par la vallée de Montjoie, le Col de Voza et le
Mont-Lachat, jusqu'à peu de distance du grand glacier de Bionnassay.
Du terminus actuel on peut en deux heures atteindre le chalet de Tête
Rousse, deux heures encore d'escalade facile et l'on est au sommet de
l'Aiguille du Goûter. Une heure trois-quarts, on gagne aisément le
refuge Vallot d'où l'on n'est plus qu'à une heure un quart du sommet.
Sept heures donc suffisent actuellement pour atteindre la cime qui
déjoua les efforts des premiers alpinistes durant vingt-cinq années.
[Illustration: _Le Grand Plateau et les Bosses._]
[Illustration: _Versant italien: les escarpements de la Brenva._]
De même que les rochers des Grands Mulets et des Bosses, le plateau de
Tête Rousse fut un lieu de repos avant d'être une hôtellerie. Dès 1785,
Saussure y avait fait édifier une hutte de pierre? C'est là qu'il avait
passé la nuit du 14 septembre. Cette nuit splendide, passée dans le nid
d'aigle juché au-dessus du glacier de Bionnassay, laissa dans l'esprit
du savant un inoubliable souvenir. «La vapeur du soir, dit-il, qui
comme une gaze légère tempérait l'éclat du soleil, et cachait à demi
l'immense étendue que nous avions sous nos pieds, formait une ceinture
du plus beau pourpre, qui embrasait toute la partie occidentale de
l'horizon; tandis qu'au levant, les neiges des bases du Mont-Blanc,
colorées par cette lumière, présentaient le plus grand et le plus
singulier spectacle.» La nuit vient et Saussure est impressionné par
«le profond silence qui règne dans cette vaste étendue, agrandie encore
par l'imagination». Une sorte de terreur l'envahit, il lui semble qu'il
a «seul survécu à l'univers et qu'il voyait son cadavre étendu à ses
pieds».
[Illustration: _Caravane scientifique arrivant au refuge Vallot._]
Aujourd'hui, une accueillante hôtellerie de montagne offre aux
voyageurs un confort très suffisant. C'est là qu'on va passer la
nuit avant de tenter l'ascension du Mont-Blanc. Le lendemain de
grand matin, on part car il faut avoir gravi l'Aiguille du Goûter
avant que le soleil ait provoqué des avalanches de rochers. Cette
ascension n'offre d'ailleurs aucun danger sauf les chutes de pierres.
Une cabane construite sur le plateau terminal de l'Aiguille permet
une halte agréable; puis on monte sur les larges flancs du Dôme du
Goûter, laissant à gauche de débonnaires séracs, tandis qu'à droite la
magnifique Aiguille de Bionnassay paraît s'enfoncer sous terre, avec sa
délicate arête aérienne et sa formidable corniche de glace. Bientôt,
on atteint le Col du Dôme, le passage des Alpes le plus battu par les
vents et le plus baigné par les nuages; on y rejoint la route qui
monte des Bossons par la «vallée de neige». Alors commence l'ascension
des Bosses: gigantesque et raide escalier, prodigieusement escarpé
au-dessus du glacier de Miage, dangereux par le grand vent. Enfin, la
crête s'élargit peu à peu, en même temps que la pente diminue, et l'on
arrive sans peine sur la croupe arrondie tout à fait confortable qui
forme la cime du plus haut sommet des Alpes.
[Illustration: _Le refuge Vallot._]
Du panorama du Mont-Blanc, que dire? Dénombrer les sommets qui
l'entourent serait fastidieux; il suffit, d'ailleurs, de recourir à
un atlas de géographie. Nommer les milliers de pics visibles autour
de l'horizon, à quoi bon? Les pics n'existent plus pour l'œil; chaque
massif, si grand soit-il, ne devient lui-même qu'un simple détail
dans l'océan de cimes où moutonnent par grandes ondes toutes les
Alpes: au Nord, l'Oberland Bernois, à l'Est, les géants du Valais,
au Sud, le Piémont. Et vous, massifs des Alpes françaises, Oisans,
Maurienne, Tarentaise, comme il faut attentivement scruter l'horizon
pour distinguer vos cimes familières si grandes de près, bien petites
choses de là-haut! Visages amis vous vous cachez derrière tant d'autres
sur la toile paisible et claire déroulée à mes pieds! Dans ces sommets
qui émergent et se pressent autour du colosse, que de pointes rallument
des souvenirs éteints, tellement enfouis sous la cendre du passé qu'ils
paraissaient oubliés! Que de rochers éveillent aussi de nouveaux désirs
de conquête!
[Illustration: _L'aiguille et le glacier de Bionnassay._]
[Illustration: _L'Aiguille de Bionnassay, vue de l'arête des Bosses._]
Sous les pieds de l'alpiniste s'ouvrent les scabreuses mais belles
routes d'Italie; quelles descentes émouvantes à tenter dans les à pics
formidables de la Brenva. A une heure de marche du sommet se dresse le
Mont-Blanc de Courmayeur avec sa vue plongeante sur le versant italien.
C'est par là qu'il faut descendre si l'on veut éprouver toutes les
angoisses de la mort, mais seulement si l'on est alpiniste de tout
premier ordre. Qui se douterait à voir ces prodigieux escarpements
au-dessus du Glacier de la Brenva, bordé des Aiguilles de Peteret,
que ce soit un lieu de passage? Et cependant dès 1863, d'intrépides
alpinistes n'hésitaient pas à en tenter la montée. Cette escalade ardue
fut ce qu'elle paraissait devoir être; elle se termina par une terrible
chevauchée sur un mur de glace vive, arête glacée tellement étroite
que les pieds ne trouvaient plus la place de se poser, sur laquelle on
avançait à califourchon.
[Illustration: _Caravane scientifique montant au Dôme du Goûter._]
Aujourd'hui, l'itinéraire est mieux précisé, mais il subsiste avec ses
dangers dont le principal consiste dans des chutes de séracs.
[Illustration: ++ Au sommet.]
D'autres voies moins périlleuses conduisent en Italie. L'une, que l'on
pourrait qualifier d'internationale, suit l'arête Est du Mont-Blanc,
et, par les Petits Mulets, le Mur de la Côte, le Mont-Maudit, les
pentes neigeuses du Mont-Blanc de Tacul, aboutit au refuge du Col de
l'Aiguille du Midi. De là, on descend sans aucune difficulté par la
vallée blanche et le glacier supérieur du Géant, au col du même nom,
puis à Courmayeur par la croupe du Mont-Frety.
[Illustration: _Le Mont-Blanc, vu de Courmayeur._]
Une autre voie d'ascension part de Courmayeur, remonte le cours de la
Doire dans la direction du gracieux lac Combal et du Col de la Seigne.
Puis elle remonte le Glacier de Miage sur sa rive gauche le long des
contreforts du Mont du Brouillard; elle traverse enfin la base de
l'affluent le plus méridional du Glacier de Miage, appelé Glacier du
Mont-Blanc et rejoint au Sud-Est de la Tourette non loin des Bosses, la
route de Saint-Gervais.
De ce côté, les variantes sont nombreuses, leur tracé peut changer
suivant les saisons et les années au gré des caprices de la glace. Car
le glacier est capricieux, et ses oscillations tendent perpétuellement
à modifier les itinéraires et les aspects de la montagne au-dessous du
sommet du Mont-Blanc.
Seule, la cime reste intangible, éternelle, telle qu'elle apparut
à la fin de l'époque quaternaire, défiant les éléments, le temps
et l'homme. Depuis des siècles, immuable dans le ciel profond, la
coupole de glace brille infiniment pure. Un jour, l'homme essaya de
lui imprimer définitivement son empreinte et il voulut surélever le
sommet glacé de quelques mètres par une misérable cahutte de bois,
péniblement dressée, dans laquelle il avait enfermé pour l'hiver des
instruments de physique. Afin d'assurer la solidité de l'édifice
il avait voulu creuser jusqu'au rocher que depuis la fin du temps
pliocène, la neige dérobe aux regards de l'homme. Mais la neige a gardé
son secret! l'homme alors a ingénieusement amarré son édifice sur la
glace elle-même. Insensiblement, en quelques années, la selle de glace
s'est dérobée, la construction a marché vers l'abîme. Alors, l'homme a
piteusement enlevé les débris, avant que le glacier inférieur ne les
happe. La neige a retrouvé sa virginité, et le sommet l'altitude que
les forces réunies de la nature lui ont imposé depuis des milliers de
siècles.
[Illustration: _L'Observatoire Jansen._]
[Illustration: _Le Village et le Glacier d'Argentière._]
CHAPITRE IV
Dans la nef d'Argentière
Montagnes! Pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté?
BYRON.
Je ne suis pas de ceux qui prennent la montagne pour un champ de
course, et qui, mettant leur idéal à monter en courant et à descendre
au galop, semblent souhaiter d'y séjourner le moins longtemps possible:
je suis au contraire de l'école des alpinistes qui, ne pouvant
s'arracher à la montagne, prennent leur plaisir à flâner indéfiniment
sur les glaciers éblouissants et à se réchauffer le long des parois
rocheuses dorées par le soleil.
C'est pourquoi ce matin, sans hâte, dans le froid aigrelet du
petit jour d'automne, je suis parti paisiblement vers le glacier
d'Argentière. Dans le village, tout dort: vide, la route bordée
d'hôtels qui s'ouvre devant la gare déserte: silencieux, le chemin
que l'on suit à droite à quelque cents mètres de la station. Au
delà de l'église dont les cloches sommeillent encore, c'est le vieux
village. Déjà, on entend remuer dans les étables; attaché à la porte
d'une écurie, un mulet attend, placide, qu'on le bâte; un chien me
témoigne quelque animosité au sortir du village et je gagne les
prairies imprégnées de rosée. La voie du chemin de fer franchie, un
maigre bois de pins parsemé de rochers commence, il est noyé dans la
brume matinale. La route muletière tourne sur la droite pour gagner la
moraine gauche; au passage du pont de bois, sur le torrent grondeur,
quelques embruns me fouettent le visage, et dissipent les brouillards
du sommeil qui traînent encore dans mon cerveau. Un regard vers le
chalet de Lognan, me le montre très haut sur la croupe, minuscule, à
peine perceptible dans la buée de l'aurore.
Au delà du pont, le sentier bifurque.
A gauche, il conduit vers la base du glacier que l'on aperçoit
confusément, masse bleuâtre dans la grisaille de la nuit finissante.
[Illustration: _Sur le Glacier d'Argentière, au fond, le Dolent._]