AU MONT-BLANC
LES «BEAUX PAYS»
_Volumes parus dans cette collection_:
GABRIEL FAURE
AUX LACS ITALIENS
HENRI FERRAND
GRENOBLE: Capitale des Alpes Françaises
HENRI FERRAND
LA ROUTE DES ALPES
P. DEVOLUY & P. BOREL
AU GAI ROYAUME DE L'AZUR
GABRIEL FAURE
AU PAYS DE S^T FRANÇOIS D'ASSISE
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés
pour tous pays, y compris la Hollande, la Suède,
la Norvège et le Danemark._
Copyright by B. Arthaud, 1924.
Editions J. Rey
ROGER TISSOT
AU
MONT-BLANC
AIGUILLES—SOMMETS—VALLÉES ET GLACIERS
ASCENSIONS et EXCURSIONS
SPORTS D'HIVER
_Préface de_ M. LÉON AUSCHER,
_Président du Comité de Tourisme en Montagne
du Touring-Club de France_
EDITIONS J. REY
GRENOBLE
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
_De cet ouvrage, le sixième paru dans la collection_
"Les Beaux Pays", _il a été tiré 20 exemplaires
sur Japon des Manufactures impériales numérotés de
1 à 20 et 480 exemplaires sur Hollande au
filigrane de la collection, numérotés de 21 à 500_.
_L'Édition anglaise de cet ouvrage est publiée
par_ Medici Society, _Grafton Street, Londres_.
Elle est vendue en France et en
Italie par les Éditions J. Rey.
Arrêtons-nous encore un peu, Hugues!
Il est si beau de se reposer sur la cime,
et, pour quelques instants de la vie,
parmi les nuages, rêver!
Guido REY
[Illustration: _Annecy—Canal de Thiou._]
[Illustration: _Le Mont-Blanc._]
PRÉFACE
«_En cette saison d'automne, pleine de langueur, je suis revenu au
Mont-Blanc..._»
«_Il est plus beau que jamais, avec son piédestal d'arbres roux,
d'herbes brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de
neige, une bordure de velours aux couleurs changeantes..._»
C'est là le tableau inédit que nous brosse, de main de maître,
l'alpiniste doublé d'un poète qu'est l'auteur de ce livre, Roger
TISSOT. Heureuse inspiration, grâce à laquelle nous allons parcourir
la «_Vallée des merveilles_» alors que la montagne, solitaire de par
le snobisme ou l'ignorance des foules, s'illumine du rutilant éclat
de sa parure d'automne en attendant qu'elle s'ensevelisse sous la
somptueuse hermine de ses neiges. Excellente propagande aussi, qui
enseignera au peuple des touristes que l'Alpe n'est pas un spectacle
fugace sur lequel le rideau tombe fin septembre pour ne se relever qu'à
l'été suivant, mais que sa beauté est de toutes les saisons—de tous les
instants, pourrait-on dire—et qu'à la voir dans le recueillement de la
solitude, on est imprégné au maximum de sa grandeur.
[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Couvercle._]
Il était cependant difficile, et presque risqué, après tant d'illustres
devanciers, d'écrire un livre sur le Mont-Blanc. Il y avait une
certaine audace—et même une audace certaine—à aborder un sujet sur
lequel les DE SAUSSURE, les DURIER, les BOURRIT, les Alexandre
DUMAS, les WHYMPER, les MUMMERY, les JAVELLE, les VALLOT, les Henri
FERRAND..., ont laissé si peu à glâner. Qu'il s'agisse de l'histoire
ou de l'anecdote, de la science ou de la littérature, de l'alpinisme
pur ou du tourisme, il semble que tout ait été dit sur le géant de nos
montagnes. Ce n'est donc pas un des moindres mérites de Roger TISSOT,
que de nous avoir donné le régal d'une œuvre bien personnelle qui
ne doit rien à quiconque et d'avoir su nous révéler un «_Mont-Blanc
inconnu_», dont la lecture est d'un rare attrait.
Qu'après Henri FERRAND, Grenoblois de race comme lui, Roger TISSOT
ait subi l'attirance de _Chamonix_, de sa vallée et de son sublime
encadrement de montagnes, cela démontre d'abord que les Dauphinois ne
sont pas exclusifs, et qu'à côté des merveilles de leurs Alpes, ils
savent l'hommage dû aux beautés d'ailleurs. Mais cela ne prouve-t-il
pas aussi la hantise qu'exerce—même de loin—la montagne géante sur tous
ceux dont elle enorgueillit l'horizon? Or, s'il est un ciel sur lequel,
au cours des moindres promenades, surgisse—en un toujours émouvant
effet de surprise—la masse blanche qui domine tous ses satellites de
sa majesté incontestée, c'est bien le ciel de _Grenoble_ et l'on
s'explique ainsi l'appel impérieux, l'attirance irrésistible qu'exerce
sur des alpinistes d'élite le grand sommet savoyard.
[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Grenoble._]
Alpiniste d'élite, l'auteur l'est au premier chef. Il n'est pas que
cela. Lettré subtil, avocat de valeur, il joint à la maîtrise de la
plume et de la parole, le don de l'action. Cet ancien combattant de
la grande guerre, que l'estime de ses compagnons d'armes a appelé
à la présidence de leur groupement, a puisé ses qualités d'énergie
et de courage dans la saine pratique des sports de la montagne.
Militant fervent de l'alpinisme et des sports d'hiver, il fait partie
de cette pléiade d'initiateurs dont l'incessante propagande a eu
une telle portée sur le développement du tourisme dans notre pays.
Fondateur avant la guerre du Ski Dauphinois, organisateur de multiples
manifestations sportives et alpines, lauréat du Club Alpin pour un
remarquable manuel de ski, il est, à l'heure actuelle, président de
la jeune et active Fédération Alpine Dauphinoise. Il est peu de hauts
sommets qu'il n'ait abordés et vaincus. Mais—comme on le constatera à
maintes reprises à la lecture de ce beau livre—l'ardeur de la lutte
n'a jamais étouffé en lui l'admiration du poète et de l'artiste pour
les merveilles dont il faisait la conquête. Et c'est un des charmes
de ses récits d'ascensions ou de promenades que cette spontanéité
avec laquelle réagissent sur lui tous les éléments de beauté qui
l'entourent. Certains effets descriptifs d'une rare puissance—comme
l'épisode émouvant d'une ascension du Mont-Blanc sans guides, en pleine
tempête—produisent une sensation d'angoisse intense. Puis, ce sont des
pages d'une émotion presque religieuse consacrées à la description de
l'admirable glacier d'Argentière, et d'autres—l'ascension de la Dent
du Géant—où l'alpiniste vibre tout entier, aussi bien de la joie de
l'effort surhumain que de l'incomparable splendeur de ce qui l'entoure.
Remercions donc Roger TISSOT de nous avoir donné ce livre: remercions
aussi son éditeur de lui avoir fait un cadre digne de lui.
Notre regretté camarade Jules REY avait eu pour ambition de créer à
_Grenoble_ un centre d'édition et de bibliophilie digne de la région
Dauphinoise, et grâce à ses efforts, et au travail d'une laborieuse
existence vouée à l'art et aux recherches, il avait eu la satisfaction
de voir aboutir son intéressante tentative de décentralisation.
Malgré les difficultés de sa tâche, son successeur a su la continuer,
et le tourisme français lui est reconnaissant de son bel effort de
vulgarisation. Ce sont de bons serviteurs de leur pays—auteur et
éditeur—que ceux qui se vouent à la noble tâche de le faire connaître
et aimer.
Le succès couronnera donc ce livre. Puisse-t-il inciter les touristes à
ne pas limiter à la courte saison d'été leur séjour en montagne. Elle
est belle et accueillante toujours, et c'est travailler à la prospérité
de la France, soutenir les courageux efforts de nos montagnards et
lutter contre la dépopulation de nos vallées, que d'assurer à nos plus
beaux sites ce regain de visiteurs qui leur a trop manqué jusqu'ici. En
concluant ainsi, je suis certain de répondre au patriotique désir de
l'auteur.
Léon AUSCHER,
_Président du Comité de Tourisme en Montagne
du Touring-Club de France_.
[Illustration: ++ _Flocon de neige._]
[Illustration: _Les Aiguilles de Chamonix._]
CHAPITRE PREMIER
L'Envoûtement des cimes
Les portes de la montagne
m'ouvrent une vie nouvelle
qui n'aura pas de fin.
RUSKIN.
J'ai voulu revoir la vallée de Chamonix. Est-ce bien «revoir» qu'il
faut dire? Je l'avais traversée jadis en alpiniste toujours pressé:
ou bien je cherchais les cimes et n'avais d'yeux que pour elles; ou
bien je me hâtais vers le train du retour, l'esprit trop plein de la
féerie des monts pour prêter attention aux choses de la vallée. Je
me souciais fort peu d'ailleurs, de me mêler à la foule élégante des
citadins, qui chaque année se pressent au pied des cimes éminentes sans
les désirer. A vingt années de distance, le même désir de ne point
coudoyer les profanes de la montagne persiste et c'est pour fuir cette
foule bruyante et sans cesse renouvelée que j'ai voulu visiter Chamonix
à l'arrière-saison. Dans la bourgade déserte, je veux être seul avec la
vieille race celte, qui à travers les siècles se perpétue à l'ombre des
monts.
[Illustration: _Annecy.—Le château et le port du lac._]
En fermant les yeux, je revois l'éblouissement des jours d'été,
l'ardeur des chauds après-midi de juillet: sous le soleil éclatant, les
roches brûlent, les glaciers brillent d'un éclat insupportable; les
paupières mi-closes, papillotent sous le jet de lumière ardente que
renvoie la neige; dans le ciel resplendissant, la Coupole terminale
scintille et paraît seule capable de résister à l'anéantissement de
fournaise sous lequel la vallée halète et semble mourir.
A regret j'ouvre les yeux encore éblouis par la vision de la magie
estivale. Aujourd'hui, c'est un après-midi d'automne à son début,
une légère brume tamise les rayons du soleil. Et tandis que le train
s'élève au-dessus de la plaine des Fins, qui prolonge celle d'Annecy
vers La Roche-sur-Foron, je regarde surgir peu à peu dans les lointains
voilés d'une buée violacée les cimes immatérielles des montagnes amies
de cette Savoie si bien décrite par P. Guiton dans son livre: «_Au cœur
de la Savoie_»[1].
[Illustration: _La Roche-sur-Foron._]
[Footnote 1: Voir P. Guiton «_Au Cœur de la Savoie._» Collect. des
_Beaux Pays_.]
Ce n'est plus le midi chanteur et provocant où la nature pantelait
n'ayant plus qu'un souffle, où les cultivateurs accablés sommeillaient
dans l'ombre bleue des arbres; où le grand soleil éclatant et pur
répandait dans les vallons les plus encaissés son torrent de lumière.
Maintenant les fruits mûrs pendent sous l'or roux des feuilles
d'automne; dans les champs les enfants jouent, profitant des derniers
beaux jours; sous un ciel de gaze bleu tendre, une mélancolie enveloppe
toute la nature. On sent comme un regret du passé et une crainte mal
définie de l'hiver.
[Illustration: _Clocher de la Roche-sur-Foron._]
D'un œil distrait, je suis sous les feuilles rouges, un torrent
qui coule rapide, dans son lit étroit; les flots se précipitent,
pressés de gagner la plaine avant que l'hiver ne les emprisonne dans
l'immobilité des glaciers, dans le grand silence des espaces déserts.
[Illustration: _Ciborium de l'église de Sallanches._]
Immobilité, silence! Les glaciers que j'ai parcourus naguère avec
tant de joie seraient-ils l'image de la mort? Faut-il donc penser
avec Chateaubriand que «c'est la jeunesse de la vie, que ce sont les
personnes, qui font les beaux sites?»
L'émotion avec laquelle je revois de la gare de La Roche-sur-Foron le
sommet neigeux du Buet, au fond de la vallée de l'Arve, me démontre
bientôt que la splendeur des monts n'est pas un simple état d'âme.
A Sallanches, je me demande comment j'ai pu être assailli d'un pareil
doute, comment j'ai pu dans un moment d'oubli, ne plus me souvenir des
nuits passées à la belle étoile, au bord des glaciers, à écouter le
mugissement des cascades qui s'atténue vers le matin, le fracas des
pierres dans les crevasses, les craquements sourds par lesquels le
glacier accompagne sa marche irrésistible, tous ces bruits par lesquels
se manifeste sa calme activité.
[Illustration: _Bénitier de Cluze._]
Sallanches est, avec le site délicieux de Combloux récemment aménagé
par la Compagnie des chemins de fer P.L.M., un des points les plus
favorables d'où l'on puisse embrasser le massif du Mont-Blanc dans
son ensemble. La cime apparaît encadrée par les gigantesques sommets
qui lui font un merveilleux cortège. A gauche, c'est l'entassement
prodigieux des Aiguilles proprement dites; à droite se succèdent,
harmonieusement espacés, les sommets plus majestueux du Dôme et de
l'Aiguille du Goûter, les Aiguilles de Bionnassay, de Miage et de
Trelatête.
[Illustration: _Combloux et l'aiguille de Varens._]
«Qu'il est difficile, disait Victor Hugo, de ne point éprouver quelque
profonde émotion lorsque par une belle matinée d'août, en descendant la
pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant
soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur,
de forme, de hauteur et d'attitude.»
Mais l'apparition n'est que de courte durée; aussitôt Sallanches
quittée, à mesure qu'on s'avance dans la direction de Saint-Gervais, le
Mont-Blanc rentre sous terre. Du Fayet, il n'est pas visible: la vue
se heurte à la chaîne du Reposoir, aux à pics de l'Aiguille de Varens
et du désert de Platé. Cependant, fait observer Charles Durier, «la
pitoyable nature a prodigué des dédommagements au Fayet-Saint-Gervais».
Trois sources d'eaux thermales, qui sourdent dans la gorge du
Bas-Nant, attirent les valétudinaires. Un climat plus doux que celui
de Chamonix, y rend le séjour particulièrement agréable, à ceux qui
supportent mal l'air rude de la montagne et ses environs offrent au
touriste une diversité très remarquable de promenades délicieuses.
C'est le lieu de prédilection des promeneurs, où s'attardent
indéfiniment dans les douceurs d'une vie facile et luxueuse, ceux qui
n'ont pas la hantise des monts et de la nature farouche.
Et c'est peut-être précisément parce que la nature y est trop riante
et trop accessible, que délaissant le Fayet-Saint-Gervais, l'alpiniste
préfère pousser plus au cœur de la montagne.
D'autres sommets que celui du Mont-Blanc le tentent en effet: les
objets de ses convoitises, ce sont toutes ces aiguilles aériennes, tous
ces monolithes qui dominent la vallée de l'Arve, cimes altières qui
présentent, dit Guido Rey, «l'aspect d'une cité fantastique, ceinte
d'inaccessibles murailles, couronnée de clochers, flèches et clochetons
qui se profilent nettement sur le ciel d'une couleur de brique ancienne
dorée par des siècles de soleil».
Saint-Gervais est trop loin de cette «cité de songe» pour ceux dont le
but n'est pas la cime la plus élevée, «mais la plus difficile».
[Illustration: _Sur la route de Megève à Combloux._]
[Illustration: _Sallanches._]
Depuis la création de la Route des Alpes, Saint-Gervais est devenu
l'un des plus importants centres de cet admirable parcours: située à
la sortie du magnifique trajet du Col des Aravis, il est le point de
bifurcation d'où les cars gagnent Évian ou Chamonix.
Du Fayet-Saint-Gervais à Chamonix la différence de niveau est de près
de 500 mètres; l'Arve la franchit avec impétuosité dans sa descente
irrésistible vers la plaine. Le chemin de fer électrique en remonte
le cours, tantôt sous la pierre par des tunnels, tantôt au-dessus du
torrent, par d'impressionnants viaducs.
Peu après avoir dépassé Servoz, de magnifiques échappées sur l'aiguille
du Goûter font pressentir l'approche de la terre promise. On y pénètre
enfin par le tunnel de la cascade.
La vallée de Chamonix! Que de souvenirs s'attachent à cet étroit
couloir serré entre le Mont-Blanc et le Brévent, qui s'étend de l'est
à l'ouest sur 23 kilomètres, du col de la Voza au col de Balme. Quelle
fascination n'a-t-elle point exercée depuis l'époque lointaine où le
Mont-Blanc s'appelait déjà dans les anciens textes «rupes quae vocatur
Albae».
[Illustration: _Parc du Fayet-St-Gervais._]
Et depuis sa révélation, que de visites et que d'hommages rendus au
petit village savoyard isolé du reste du monde dans le «campus munitus»
d'où il tirera son nom.
A l'origine, c'est l'incertitude. Tout ce que l'on peut affirmer, à
la suite de Charles Durier, c'est qu'un peuple d'origine celtique
a vécu à l'ombre du grand Mont. Puis une pierre plate, de forme
régulière, trouvée dans le vallon marécageux de Larioz, portant une
inscription romaine et une date précise, permet de penser qu'il y a
dix-huit siècles, la vallée de Chamonix avait connu la civilisation
gallo-romaine. Et c'est à nouveau le silence jusqu'au XI^e siècle.
Alors pour nous, commence l'histoire. On sait, en effet, par un acte en
date du pontificat d'Urbain II que le comte Aymar de Genève, concéda
au Prieuré qu'avaient fondé les Bénédictins de Saint-Michel-de-Cluze
«toute l'étendue du pays comprise entre le torrent de la Diosaz, le
Mont-Blanc et le Col de Balme».
[Illustration: _Sallanches.—Gorges de Levaux._]
Édouard Wymper raconte dans son guide de Chamonix et du Mont-Blanc
ce que furent les siècles qui suivirent cette donation. Les hommes
libres qui peuplaient cette vallée «n'étaient guère mieux traités que
des esclaves, de temps à autre, ils étaient brûlés au pilori pour leur
bonheur futur et pour le bénéfice immédiat du Prieuré».
[Illustration: _St-Gervais et la chaîne des Aravis._]
Si l'on en croit le même auteur, les rudes montagnards n'auraient pas
supporté facilement cette oppression.
De telles idées d'indépendance peuvent surprendre chez ces montagnards
vivant isolés dans leur vallée.
C'est à la neige qu'ils les devaient? Cette neige ennemie, qui
recouvrait leurs pâturages durant de longs mois, les avait poussés,
en effet, à chercher en dehors de leur vallée natale dans des régions
moins ingrates, un supplément de ressources. Dès une période reculée,
ils prirent l'habitude de s'expatrier en France, en Allemagne et en
Italie. Chaque année, ils vont louer leurs services. Ils exportent
aussi les produits de la vallée: à travers les cols ils font un
important trafic de miel et de fromages.
En échange de leurs services et de leurs produits, ils rapportent au
pays natal non seulement de l'argent, mais des idées. C'est ce qui
frappera le plus les premiers visiteurs de Chamonix vers le milieu du
XVIII^e siècle: là, où ils ne croyaient trouver que l'ignorance et la
misère, ils constateront avec stupéfaction l'aisance et l'instruction.
C'est grâce au développement intellectuel et moral de ses habitants que
Chamonix pourra recevoir ses premiers hôtes, sans les rebuter.
[Illustration: _Le Fayet._]
Mais Chamonix ne sera pas seulement apte à recevoir ses visiteurs. Il
sera à même de leur fournir des guides. Ses chasseurs de bouquetins et
de chamois ont, en effet, mille fois parcouru les roches avoisinantes;
de leur côté les chercheurs de cristaux ont poussé leurs investigations
sur les hauteurs, dont ils ont en certains points aménagé l'accès.
Chasseurs et chercheurs apparaîtront donc aux premiers visiteurs,
comme des hommes nés pour les guider dans la montagne. La destinée de
Chamonix allait se réaliser d'elle-même: la montagne avait enfanté ceux
qui allaient la vaincre.
[Illustration: _Servoz._]
[Illustration: _Fleurs de neige._]
Le premier amant qui se présente est un gentilhomme anglais de 23 ans:
William Windham. De Genève, où il séjourne en 1741, il a été séduit
par l'éclat «des glacières du Faucigny» qu'il apercevait des bords du
lac, resplendissants dans l'azur du ciel. «Il est vraiment dommage,
s'était-il dit, qu'une si grande merveille ne soit pas connue.» Et il
était venu à elle insouciant des dangers que les prudents Genevois lui
avaient signalés, et malgré «la terrible description qu'on lui avait
faite». Il met trois jours pour atteindre Chamonix. Le quatrième jour,
guidé par des paysans, des chasseurs et des «crystalliers» il gagne le
Montenvers par un sentier, qui déjà à cette époque avait été ouvert,
et que l'on appelait _le sentier des crystalliers_. Il atteint la
partie inférieure du glacier de Tacul, qui portera plus tard le nom de
Mer de glace, et après avoir séjourné une demi-heure sur cette glace
qu'il compare à un lac subitement figé, il gagne Chamonix, puis Genève
déclarant «sa curiosité pleinement satisfaite».
[Illustration: _Les Bossons._]
[Illustration: _Lever de soleil sur la chaîne du Mont-Blanc._]
Mais en satisfaisant sa curiosité Windham a surexcité celle de ses
contemporains. Le compte rendu qu'il en écrit a un retentissement
indéniable.
Le courant de visiteurs ne va d'ailleurs pas s'établir immédiatement,
car Windham n'avait été qu'un curieux: il lui manquait l'enthousiasme
qui fait les apôtres et qui donne à ceux-ci le pouvoir d'entraîner les
foules. Aussi pendant vingt ans le nombre des visiteurs de Chamonix est
assez réduit.
Cependant l'époque de la révélation approche; les temps sont révolus.
Ils sont marqués par la venue de Horace Bénédict de Saussure et de
Marc Théodore Bourrit. Le premier, professeur à l'Académie de Genève;
le second, artiste peintre et chantre à l'église cathédrale. Tous deux
avaient un tel désir de réussite, qu'il serait difficile de discerner
le plus enthousiaste, si Saussure n'avait lui-même déclaré: «M. Bourrit
mettait encore plus d'intérêt que moi à la conquête du Mont-Blanc.»
[Illustration: _Dans la vallée de Chamonix._]
Leur passion n'est d'ailleurs point jalouse des concurrents. Ils ne
vont pas à la montagne comme à une course ou à un pari; ils vont à elle
simplement, parce qu'elle les attire l'un par l'intérêt scientifique,
l'autre par l'intérêt artistique. Durant vingt-sept années, Bourrit et
Saussure vont tenter l'ascension par les voies les plus diverses. Les
phases de cet assaut, décrites avec fougue par Bourrit, dépeintes avec
une précision, qui n'est point exempte de poésie par Saussure, auront
un énorme retentissement dans le monde. L'opinion publique va suivre
les péripéties de cette lutte et s'y intéresser à tel point, qu'au
lendemain de sa conquête, le nom du Mont-Blanc était sur toutes les
bouches.
[Illustration: _Une chapelle à Servoz._]
A vrai dire, les premiers visiteurs qu'attire la victoire définitive
ne dépassent guère le Montenvers; il est le belvédère d'élection où
viennent prendre contact avec la montagne, les souverains, les poètes,
les écrivains, les savants et la foule. Bientôt l'affluence est telle
que Bourrit songe à aménager le Montenvers.
Dès 1795, un édifice est terminé: il est dédié à la «Nature». Désormais
le Montenvers est aménagé; il est accommodé au goût du jour, il va être
à la mode.
[Illustration: _De Saussure._]
Le Mont-Blanc reçoit alors les visites des plus illustres personnages.
C'est d'abord, en 1779 celle de Gœthe, accompagné du duc de Weimar.
Lui aussi est séduit par la beauté du spectacle. C'est le 4 novembre
à la nuit, qu'il entre dans la vallée: «Nous remarquâmes, dit-il,
au-dessus de la montagne, à droite, devant nous, une lumière que nous
ne pouvions expliquer. La beauté de ce spectacle était tout à fait
extraordinaire.»
[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de Genève._]
Chateaubriand y vient à son tour, en 1805. Seul dans le concert des
admirateurs, il donne une note discordante. «Ceux, dit-il, qui ont
aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers,
sont plus heureux que moi, mon imagination n'a jamais pu découvrir
ces trésors... quant au voyageur de la vallée de Chamonix, c'est en
vain, qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d'un
entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et
dur, sans couchant et sans aurore; triste séjour où le soleil jette à
peine un regard, à midi, par-dessus une barrière glacée.»
Un pareil jugement devait rester sans écho: il sera d'ailleurs très
vivement critiqué par la suite. Vingt ans plus tard, Victor Hugo
devait lui donner le plus éclatant démenti: il trouvera que la vallée
de Chamonix est «un temple», le glacier des Bossons «une ville
d'obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides».
Alexandre Dumas, George Sand, Napoléon III, Tyndall, Pasteur viennent
tour à tour attirés, les uns par la curiosité, les autres par leurs
recherches scientifiques.
Théophile Gautier arrive en mai 1868, rendre au Mont-Blanc l'hommage
que lui doit la littérature; il décrit en de belles pages, l'impression
qu'il ressentit au débouché de la vallée de Magland: «Le Mont-Blanc
se découvrit soudain à nos regards, et nous eûmes en ce moment la
sensation complète du beau, du grand, du sublime.»
[Illustration: _Intérieur à la Flégère._]
La littérature contemporaine ne lui consacre pas seulement des
articles; mais elle le prend comme un des éléments de l'action de
ses romans avec l'«Alpe Homicide», avec «Tartarin sur les Alpes».
La mode si capricieuse et si changeante pour une fois est fidèle et
se fixe: le Mont-Blanc reste à la mode. Pour le public, un voyage à
Chamonix s'impose comme une convenance mondaine; pour les alpinistes,
le Mont-Blanc est un sommet qu'il faut avoir «fait»; pour les amateurs
d'alpinisme acrobatique, les Aiguilles du Mont-Blanc sont une
consécration.
Près de deux siècles se sont écoulés depuis le jour où la lumineuse
coupole haussée par-dessus les montagnes, fit à ses premiers amants le
signe fatidique. Ils sont venus à elle fascinés, et lui ont consacré
la plus grande partie de leur existence, leur art, leur énergie, leur
science. D'autres leur ont succédé, certains lui ont sacrifié leur vie;
qu'importe, d'autres sont venus, et la foule de ses admirateurs croît
chaque jour.
[Illustration: _Sur le chemin de la Flégère._]
C'est que chaque saison révèle quelque beauté nouvelle. Après la
conquête du sommet ce furent les cols qui tentèrent les explorateurs,
puis les aiguilles fantastiques; enfin les «minces esquilles de roc» se
révélèrent plus attirantes encore.
L'art de conquérir les cimes a évolué à mesure que les pointes à
conquérir étaient plus inaccessibles. L'homme s'est haussé à la
grandeur des difficultés.
Qu'importe la position du corps, pourvu qu'il adhère à la muraille;
qu'importent les mains déchirées pourvu qu'elles tiennent la prise;
qu'importe la morsure du gel si elle ne fait pas ouvrir les doigts:
petites souffrances qui passent inaperçues dans l'ardeur de l'assaut
violent, oubliées dans les joies d'un retour victorieux, blessures
glorieuses qui en prouvant l'âpreté de la lutte, exaltent l'importance
de la victoire.
Lorsque le Mont a étendu sa grande ombre envahissante sur l'âme
de l'alpiniste, celui-ci ne peut résister à l'envoûtement. Malgré
l'angoisse des positions vertigineuses le long des parois abruptes, il
revient à la montagne. Dans les dures épreuves des couloirs glacés, des
escarpements effroyables, il est tenté de faire le même vœu que Tonia
de Maurin des Maures: «Bouan Dioù, bouano mère! que l'ooublidi.» Mais
le Mont est là qui l'attire invinciblement.
Et c'est pourquoi, subissant le sort commun de mes frères de la
montagne, en cette saison d'automne pleine de langueur, je suis revenu
au Mont-Blanc.
Il est plus beau que jamais avec son piédestal d'arbres roux, d'herbes
brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de neige une
bordure de velours aux couleurs changeantes. Mais l'homme ingrat l'a
déserté: partout on ferme; le funiculaire du glacier de Bionnassay
ne monte plus aux flancs du Mont-Lachat; le Montenvers est clos;
clos aussi le refuge du col du Bonhomme; clos le chalet de Lognan.
Et cependant! que de courses sont encore praticables; que de féeries
se jouent encore, sur les monts, avant que commence le grand drame
silencieux de l'hiver!
[Illustration: _Procession à Combloux._]
[Illustration: _La vallée de Chamonix._]
CHAPITRE II
Vallée
Pour eux aussi refleurissaient
les prairies et se doraient les
moissons.
Guido REY.
Il faudrait la fine et précise observation d'un Devambez pour dépeindre
toutes les choses menues que l'alpiniste, du haut des Aiguilles,
aperçoit au fond de la vallée lilliputienne: les petites maisonnettes,
disposées avec grâce sur les prairies vert tendre, les petits traits
blancs qui relient les villages comme avec des rubans de poupées, le
petit train mécanique, le filet d'eau capricieux de l'Arve, les arbres
minuscules groupés en petits bois, les imperceptibles pucerons roux
qui se déplacent lentement dans des pâturages de rêves enfantins,
portant d'invisibles clochettes dont le son grêle se répercute et monte
comme une lointaine musique de nains. Toutes les couleurs, toutes les
teintes sont fraîches, comme si le peintre venait de donner son dernier
coup de pinceau.
Comme tout cela respire l'ordre, l'harmonie, l'aisance! Rien ne permet
de penser avec Chateaubriand que c'est là «un triste séjour où le
soleil jette à peine un regard à midi, par dessus une barrière glacée».
Demandez aux habitants des villages qui se succèdent au bord de l'Arve,
depuis le Col de Voza jusqu'au Col de Balme, à ceux des Houches, des
Bossons, ou de Chamonix, à ceux des Praz, des Tines ou d'Argentière,
s'ils «se regardent comme en exil»? Tout le passé se dresserait contre
une pareille pensée.
[Illustration: _Les Houches._]
[Illustration: _Le viaduc Sainte-Marie._]
Avant l'invasion pacifique des touristes, qui en amenant la richesse a
stabilisé la population, les Chamoniards émigraient pour gagner quelque
argent, puis les économies réalisées, ils revenaient à la terre de
leurs aïeux, à l'ombre des grands pics, appelés par eux. Sans regret,
ils quittaient la riante Italie, ou la belle terre de France, pour
regagner leur vallée. Et pourtant! ils avaient goûté d'une civilisation
différente, d'une existence nouvelle; ils avaient vu les merveilles
des villes, les magasins magnifiques, la vie facile.
[Illustration: _Près de Chamonix._]
Mais tout cela ne valait pas pour eux, l'éblouissement des midis
ensoleillés dans l'atmosphère transparente, ni la montée de l'air
brûlant qui, en août, fait vaciller les glaciers, ni même ces heures
exquises où la neige redoutable, fondant sous les brises chaudes du
printemps, se mue en mille petits ruisseaux qui dansent et chantent au
soleil, sur les pentes, entre les racines des mélèzes et des bouleaux.
[Illustration: _Maison de Jacques Balmat._]
D'ailleurs leur vallée n'est point pauvre. Au printemps, suivant
l'effort du vent, d'innombrables arbres fruitiers effeuillent sur
les jardins et les prés, leurs pétales blancs comme une légère neige
d'arrière saison. A l'époque de la miellée, c'est un bourdonnement
continu d'abeilles affairées, apportant aux ruches symétriquement
disposées, le butin qu'elles sont allées dérober aux fleurs jusqu'à
la limite des glaciers. Dans les prairies et les alpages, sur les
plateaux, graves et solennelles, les vaches se gorgent d'herbe
parfumée; dans les rochers les chèvres, cabriolent au soleil. L'orge et
les pommes de terre germent rapidement dans la terre fertilisée par les
apports des glaciers.
[Illustration: _Le Dôme du Goûter vu d'un chalet, près de Chamonix._]
[Illustration: _L'Aiguille du Midi._]
Terre vraiment sainte, conquise sur le torrent, la forêt et la
montagne, par le travail millénaire de la race on la transporte depuis
des siècles à dos d'homme, dans de grandes hottes d'osier en forme
d'amphore, pour la placer sur le banc de rocher le plus ensoleillé.
Chaque hiver la neige l'entraîne avec elle, dans son avalanche vers
les bas-fonds, mais chaque printemps, l'homme avec cette obstination
farouche que seul possède le montagnard, la recharge dans sa hotte et
la remonte. Curieux spectacle pour le touriste que celui de ce geste
ancestral, par lequel le paysan, d'un pas lent et assuré, va, sûr de
lui, par les rochers et les fondrières, portant sur son dos l'espoir
des moissons futures.
Non, la montagne n'est pas une marâtre, à ceux qui l'aiment assez pour
vivre en elle de sa vie.
[Illustration: _Les Aiguilles, un soir d'orage._]
[Illustration: ++ Vache au pâturage.]
Et l'hiver! Lorsqu'arrive son cortège de gel et de bises, dans le repos
forcé, c'est la douce intimité de la maison étanche, tiédie par les
bûches de sapin, abattues durant la saison favorable. Dehors, tandis
que les blancs flocons tombent continûment, dans la grande paix, noyant
palissades et rochers sous un froid manteau, c'est le grand silence,
rompu seulement par intervalle par les sonnailles assourdies des bêtes,
qui reposent dans l'étable proche. Journées monotones où se redisent
cent fois les prouesses accomplies sur les Aiguilles durant l'été;
longues soirées douces où l'on se réunit autour du foyer entre voisins,
où l'on chante ces lentes mélopées, qui vibrent de toute la rude nature
alpestre, ces chants que les montagnards, dit Guido Rey, ont appris «du
vent qui siffle à travers les fentes des roches et du torrent qui mugit
au fond de la vallée». Puis la soirée terminée de bonne heure, c'est
le retour hâtif à travers la nuit glaciale, infiniment limpide, sur la
neige tassée qui crisse sous les pas, vers la maison qui dort sous la
lune, avec son balcon de bois et ses larges auvents.
[Illustration: _Monument de Saussure "Voici le chemin"._]
Le village des Ouches, première commune que l'on traverse après avoir
franchi le Col de Voza en venant de Saint-Gervais, représente bien
le type parfait du village de la vallée de Chamonix. Un tout petit
groupe de maisons serrées autour du clocher blanc, puis, épars le long
des pentes jusqu'à mi-hauteur du col, toute une série de chalets. Les
Ouches! c'est la porte d'entrée de la vallée. Le paysage, sauvage
jusque là, devient infiniment gracieux et varié. Les hameaux succèdent
aux hameaux, toujours pittoresques, avec leurs noms rappelant les
accidents du sol, assortis avec les glaciers; c'est la Griaz, c'est au
Pont, c'est au Cret, c'est Vers-le-Nant, c'est Taconnaz, ce sont les
Bossons.
[Illustration: _Médaillon de Balmat._]
Chamonix! «Aucune localité du monde, dit encore Guido Rey, ne fut
peut-être plus célébrée par les voyageurs, les romanciers et les
poètes, davantage reproduite par les peintres et les photographes.
Ce fut la conquête du Mont-Blanc qui rendit d'abord célèbre le petit
village savoyard; puis ses maisonnettes blanches aux toits d'ardoise
luisant parmi les frondaisons de pins, virent méditer Byron et
Shelley, Chateaubriand et Théophile Gautier, Alexandre Dumas converser
avec l'humble montagnard qui avait gravi le sommet le plus élevé
d'Europe... Aujourd'hui le mont n'a plus de mystères, sur ses pentes
sont disséminés d'hospitaliers refuges et la cime est devenue un
observatoire astronomique. Le petit Chamonix est maintenant un élégant
rendez-vous cosmopolite». Par une singulière destinée, le vieux Prieuré
aura cette particularité d'être toujours trop petit pour contenir la
foule sans cesse croissante des visiteurs, au nombre de 200.000 environ
chaque année. Les auberges se sont multipliées, elles n'ont point été
en nombre suffisant; elles se sont agrandies et elles se sont révélées
encore trop exiguës; les palaces leur ont succédé avec leurs nombreuses
chambres, et leurs innombrables fenêtres n'ouvrent pas encore assez de
vues sur la chaîne du Mont-Blanc.
[Illustration: _L'Aiguille du Dru, vue des Prats._]
[Illustration: _Le lac Cornu._]
Bien que Chamonix soit un petit chef-lieu de canton de trois mille
habitants seulement, sa propreté, son luxe, l'importance des magasins
qui bordent ses deux rues principales, lui donnent le droit de
revendiquer le nom de ville.
Le tour en est vite fait, car deux rues seulement sont à parcourir:
la rue Nationale, orientée dans le sens de la vallée parallèlement à
l'Arve, et l'avenue de la Gare, perpendiculaire à la rue Nationale.
Cette dernière, de construction plus récente, donne à Chamonix son air
de ville, avec ses magasins élégants et modernes, son jardin public et
ses salons de thé.
Si quelques instants suffisent pour parcourir Chamonix, il faudrait des
mois pour visiter ses environs: c'est que nulle ville au monde n'est
ceinte d'une aussi belle couronne d'aiguilles cravatées de glaces, et
de dômes neigeux.
Sur la rive droite de l'Arve s'étend la belle zone cristalline de
roches granitiques et de schistes houillers qui forme les sommets
du Brévent et des Aiguilles Rouges. Cette magnifique muraille de
3000 mètres d'altitude, en tout autre lieu du monde serait vouée
à l'admiration des touristes, mais, en cette région où tout est
gigantesque, elle est réduite au rôle de simple belvédère d'où l'on va
contempler le Mont-Blanc.
[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc._]
En face, sur la rive gauche, l'imposant massif des Aiguilles et du
Mont-Blanc écrase tout par sa masse énorme et ses sept langues de glace
qui descendent jusque dans la vallée de Chamonix.
Dans ces deux chaînes parallèles, que de promenades, que de courses,
que d'escalades, aussi diverses d'aspect que de durée et de difficulté!
Tout chemin conduit à une merveille.
[Illustration: ++ Chèvres au pâturage.]
Disposez-vous d'une heure? Sortez de Chamonix à côté de l'Hôtel
Beau-Site, suivez la route de Sallanches entre les jardins coquettement
tenus et les prairies émaillées de fleurs, une demi-heure de flânerie
vous conduira jusqu'à une boucle de l'Arve; derrière une haie de
peupliers, scintille une nappe claire et limpide, où se mirent les
monts avoisinants: c'est le lac des Gaillards avec ses deux vasques,
séparées par une bande pierreuse; deux vasques jumelles qui ont la
coquetterie de n'être pas semblables: l'une est assombrie par des
herbes, l'autre est toute brillante des clartés d'une eau limpide
dormant sur un fond de sable blanc.
[Illustration: _La vallée de Chamonix, le soir._]
Si le temps maussade n'encourage pas à s'élever sur les hauteurs et
ne se prête pas aux vues panoramiques, descendez le cours de l'Arve,
gagnez Servoz et de là, remontez les fameuses gorges de la Diosaz,
sauvages à souhait; ne manquez pas de goûter aux fameuses écrevisses
qui gîtent sous les roches.
[Illustration: ++ Cloche de vache.]
[Illustration: _Coucher de soleil sur le lac Champex._]
Peut-être serez-vous attiré dans la direction du Mont-Blanc, vers le
glacier des Bossons, dont on voit la croupe à travers les sapins.
Traversez alors l'Arve par les hameaux des Praz-Conduits, des Barats,
et des Tissours, gagnez la forêt. En une demi-heure par des sentiers
faciles et bien jalonnés, vous aurez atteint le torrent des Tissours.
Traversez-le; bientôt vous entendrez mugir la cascade du Dard avec
ses deux chutes de treize et cinquante mètres. Puis, vous n'aurez que
l'embarras du choix: Pierre Pointue sur la route du Mont-Blanc avec son
interminable montée en forêt, ou le glacier des Bossons. Décidez-vous
pour ce second itinéraire—puisque vous vous promenez seulement—prenez à
droite, descendez sur le hameau des Pèlerins et bientôt vous saluerez
à l'entrée du village la maison de Jacques Balmat, le vainqueur du
Mont-Blanc. Vous regagnerez Chamonix à travers champs, en écoutant le
concert continu des cloches et clochettes.
Dans la chaîne du Brévent et des Aiguilles Rouges les excursions sont
innombrables, par des sentiers en lacets sous les grands sapins:
promenade exquise de deux heures, qui vous paraîtront deux minutes, à
travers bois, jusqu'au plan des Chablettes; promenade de Planpraz dont
l'amorce se trouve derrière la petite église de Chamonix.
[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue des Flancs du Brévent._]
Le fond de la vallée même de Chamonix offre une promenade délicieuse
aux visiteurs les moins entraînés. A l'amont de la ville, derrière le
Casino Municipal, s'étale en effet une petite plaine boisée: c'est le
bois Bouchet poussé dans les délaissés de l'Arve. C'est là qu'il faut
aller rêver le soir, à la nuit tombant des cimes, ou le matin lorsque
le brouillard se perd dans l'Arve, aux heures des jeux changeants de
lumière et d'ombre, pour lesquelles Virgile paraît avoir écrit ce beau
vers:
«_Majoresque cadunt altis de montibus umbrae._»
Le bois Bouchet se prolonge jusqu'au village des Praz, joliment situé
entre l'Arve et l'impétueux torrent de l'Arveyron échappé de la Mer de
glace. Les Praz sont une annexe de Chamonix dont ils ne sont d'ailleurs
distants que de deux kilomètres et demi.
[Illustration: _L'Aiguille du Dru._]
Au delà, le bois Bouchet reprend plus solitaire et moins humide. Mais
il a changé de nom. Est-ce parce qu'on aperçoit l'obélisque du Dru
entre les sapins qu'on l'a appelé le Paradis des Praz? C'est de là
qu'il faut aller guetter le Dru dans ses incessantes transformations.
La petite plaine de Chamonix se termine à quatre kilomètres des Praz au
village des Tines, à l'entrée d'une région plus sauvage et plus boisée.
L'Arve s'est frayé un passage étroit entre les deux barres rocheuses:
les remous de ses eaux tumultueuses ont creusé dans le rocher de
vastes trous circulaires appelés marmites de géants. Frappés par la
ressemblance que ces excavations ont avec une cuve ou un tonneau,
les habitants de la vallée les ont appelées des «tines» du mot
latin «Tina». Le village a pris à son tour le nom de la gorge où se
trouvaient les tines.
Au delà de ce village, la vallée est étroitement encaissée, la route,
le chemin de fer, l'Arve se disputent le passage et se superposent
parfois, mais bientôt la vallée s'élargit à nouveau et ce sont
encore des pâturages, coupés de bosquets gracieusement disposés, des
clairières, avec des chalets rappelant ceux de la Suisse: ainsi nous
arrivons à la partie supérieure de la vallée de Chamonix où rit au
soleil, abrité contre les sapins des Aiguilles Rouges, le gai village
d'Argentière.
[Illustration: _Argentière et l'Aiguille de Floriaz._]
Section de commune de Chamonix, Argentière rivalise avec elle: plus
élevée que cette dernière de 200 mètres, elle est plus ensoleillée
grâce à la large brèche du glacier d'Argentière qui descend jusqu'à
proximité de la gare: aussi son climat est plus sec que celui de
Chamonix. Située au pied de l'Aiguille Verte et de l'Aiguille du
Chardonnet, elle jouit d'une vue incomparable sur ces deux sommets;
dans la direction de Chamonix la vue s'étend sur le magnifique groupe
des Aiguilles.
C'est le point de départ de nombreuses courses. Sans parler des
ascensions proprement dites qu'on peut effectuer dans le merveilleux
cirque du Glacier d'Argentière, il faut citer d'abord, parmi les
courses à la portée de tous les touristes, celle du Planet. C'est un
des plus beaux belvédères de la vallée de Chamonix, il présente une
vue admirable sur l'Aiguille Verte. Sur la rive droite de l'Arve c'est
une longue série de promenades délicieuses parmi lesquelles il faut
citer celle du lac Cornu qui dort à 2277 mètres d'altitude dans un site
sauvage et grandiose.
La course classique entre toutes, est celle de la Flégère, encore plus
facile à atteindre d'Argentière que de Chamonix.
En remontant enfin la vallée de l'Arve vers le nord, on atteint bientôt
le dernier hameau de la Commune de Chamonix, le Tour, à 1462 mètres
d'altitude en face du glacier qui porte son nom.
[Illustration: _L'église d'Argentière._]
Au-delà les alpages se prolongent jusqu'au Col de Balme, par de longues
pentes herbeuses à perte de vue, irriguées par l'Arve, qui y prend sa
source. D'innombrables troupeaux peuplent ces prairies, et toujours le
son des clochettes monte dans l'air pur et transparent: grosses cloches
à son grave portées solennellement par les vaches qui conduisent le
troupeau, cloches grêles des chèvres capricieuses, le tout fondu en une
mélodie étrange et charmante.
Au Col de Balme, un immense tableau s'offre à la vue. Alexandre Dumas
déclare qu'il y resta anéanti dans la contemplation du panorama, sans
s'apercevoir qu'il faisait quatre degrés de froid. C'est qu'il avait
sous les yeux tous les géants des Alpes françaises: le Buet, les
immenses escarpements des Aiguilles Rouges, les pentes impressionnantes
du Brévent, la vallée de Chamonix jusqu'au Col de Voza, puis l'Aiguille
et le Dôme du Goûter, le Mont-Blanc lui-même, l'Aiguille Verte, les
Droites, l'Aiguille du Dru et celle du Tour.
[Illustration: _Au Col de Balme._]
Au delà du col c'était le Valais, c'était toute la Suisse s'ouvrant
pour une féerie nouvelle.
[Illustration: _En vue du Mont-Blanc._]
CHAPITRE III
Voies d'accès
Ils arrivent, pareils à des Chevaliers
errants pour conquérir les belles Vierges
des Alpes.
Guido REY.
D'abord il fut un simple récif sous-marin, puis il émergea, modeste
îlot battu par les flots de la mer triasique, ayant l'apparence d'un
plateau parsemé de lacs et de dépressions marécageuses. A la fin de
l'époque miocène tout parut s'effondrer à l'entour. Mais les temps
étaient révolus, l'aurore de l'époque pliocène vit l'immense rocher
jaillir en quelques instants; des siècles, les siècles étant secondes
pour les savants qui mesurent la longue suite des temps géologiques.
Cependant les forces intérieures qui avaient poussé le majestueux
édifice jusqu'à 5000 mètres d'altitude étaient épuisées et désormais
c'est aux agents atmosphériques qu'allait incomber le soin de terminer
l'œuvre et de la parachever lentement à travers les âges.
[Illustration: _Dans les Séracs du Géant._]
Dès l'époque quaternaire le mont semble avoir eu la forme qu'il
présente aujourd'hui: celle d'une formidable pyramide quadrangulaire,
dont la face Nord regarde la vallée de l'Arve et dont les trois autres
faces ne sont visibles que du côté Italien.
Observons le Mont-Blanc depuis Chamonix: on voit le glacier des
Bossons, dont la base atteint presque le bord de l'Arve, se prolonger
à sa partie supérieure par un berceau de neige enserré entre le Dôme
du Goûter à l'Ouest et la ligne des rochers des grands Mulets à l'Est.
La vallée neigeuse s'élève jusque sous la cime, sans ressaut apparent,
sans pente impressionnante et il semble que la remontée de ce vaste
couloir ne doive demander que de la patience. Vers le haut il s'élargit
en un large cirque d'où il paraît que l'on peut facilement gagner soit
l'arête Ouest, qui vient de l'Aiguille du Goûter, soit l'arête Est, qui
joint le Mont-Maudit et l'Aiguille du Midi. D'en bas on jurerait qu'une
fois sur l'arête on sera au sommet en une facile enjambée.
[Illustration: _Anémones de montagne._]
Comme tout est commode, depuis la vallée, lorsqu'on regarde le Mont
avec une jumelle, assis commodément dans un fauteuil, tandis qu'autour
de soi la vie bourdonne joyeuse. Cependant combien d'années, et hélas
combien d'existences faudra-t-il sacrifier pour réaliser la conquête et
asseoir définitivement les divers itinéraires par lesquels on accède au
sommet.
[Illustration: _Ascension de Saussure (d'après une vieille gravure)._]
La fin du XVIII^e siècle va voir s'ouvrir la lutte entre le Mont et
l'homme. Bourrit et de Saussure lancent le défi à la montagne, l'un par
amour de la nature, l'autre par amour de la science.
«Dans mes premières courses à Chamonix, en 1760 et 1761, dit de
Saussure, j'avais fait publier dans toutes les paroisses de la
Vallée, que je donnerais une récompense assez considérable à ceux qui
trouveraient une route praticable pour y parvenir.»
C'est sur cette promesse que vont commencer les tentatives. Période
héroïque qui durera vingt-cinq années.
C'est d'abord en contournant le Mont-Blanc par l'Est, à travers le
Glacier du Géant qu'on va tenter de forcer le passage: non point tant
parce que la voie paraît plus facile, mais parce que la région est
mieux explorée. Depuis longtemps, en effet, les crystalliers vont par
le Montenvers et la Mer de glace chercher des quartz dans le cirque
de Talèfre au pied des Droites et des Courtes; de là ils ont aperçu
la calotte du Mont qui paraissait toute proche. Ignorants de la
montagne ils croient au début qu'ils pourront atteindre directement
ce qui paraît si près des yeux. Mais les crystalliers se heurtent
au Mont-Maudit et se rendent vite compte que le Mont-Blanc est
inaccessible pour eux par cette voie.
[Illustration: _Le cirque de Talèfre._]
Leurs efforts vont alors se concentrer sur les deux voies d'accès
qui se présentent tout naturellement à l'esprit lorsqu'on regarde le
Mont-Blanc depuis le Prieuré: l'arête occidentale par le Col de Voza,
l'Aiguille du Goûter et le Dôme du Goûter, et la route des Bossons qui
monte directement sans barre rocheuse interposée, comme une immense
langue de neige ininterrompue.