_1372, 23 juin._ DÉFAITE DE LA FLOTTE ANGLAISE DEVANT LA
ROCHELLE.--_Juillet._ SIÈGE DE MONCONTOUR ET DE SAINTE-SÉVÈRE;
REDDITION DE CES DEUX PLACES AUX FRANÇAIS.--_7 août._ REDDITION
DE POITIERS.--_Du 22 au 23 août._ DÉFAITE ET CAPTURE DE JEAN
DE GRAILLY, CAPTAL DE BUCH, CONNÉTABLE D’AQUITAINE ET DE
THOMAS DE PERCY, SÉNÉCHAL DE POITOU, DEVANT SOUBISE; REDDITION
DE CETTE PLACE.--REDDITION D’ANGOULÊME (_8 septembre_), DE
SAINT-JEAN-D’ANGELY (_20 septembre_), DE TAILLEBOURG, DE
SAINTES ET DE PONS.--REDDITION DES CHÂTEAUX DE SAINT-MAIXENT
(_4 septembre_), DE MELLE ET DE CIVRAY.--_8 septembre._
REDDITION DE LA ROCHELLE.--_15 septembre._ PRISE DU CHÂTEAU
DE BENON ET REDDITION DE MARANS.--_19 septembre._ REDDITION DE
SURGÈRES.--_9 et 10 octobre._ REDDITION DE LA VILLE ET PRISE
DU CHÂTEAU DE FONTENAY-LE-COMTE.--_1er décembre._ REDDITION DE
THOUARS ET SOUMISSION DES PRINCIPAUX SEIGNEURS DU POITOU ET DE
LA SAINTONGE.--SIÈGE DE MORTAGNE.--_1373, 21 mars._ DÉFAITE DES
ANGLAIS A CHIZÉ.--_27 mars._ OCCUPATION DE NIORT.--REDDITION DES
CHÂTEAUX DE MORTEMER ET DE DIENNÉ (§§ 687 à 723).
Les Anglais se préparent à envahir la France de deux côtés à la
fois, par la Guyenne et par Calais[82]. Charles V, que ses espions
tiennent au courant de tous les projets d’Édouard III[83], a soin
de faire mettre en bon état de défense les places de son royaume,
particulièrement en Picardie. Guichard d’Angle est fait chevalier de
la Jarretière le jour Saint George dans une fête solennelle de l’Ordre
qui se tient au château de Windsor. Sur les instances du dit Guichard,
Jean de Hastings, comte de Pembroke, gendre d’Édouard III, est nommé
lieutenant du roi d’Angleterre en Guyenne[84]. P. 33 à 35, 288 à 291.
[82] Les préparatifs maritimes des Anglais commencèrent vers la
fin de 1371. Le 6 octobre de cette année, Édouard III institua
deux amiraux, Raoul de Ferrers et Robert de Assheton, chevaliers
(Rymer, III, 923 et 924). Le 25 du même mois, il prit des mesures
pour assurer la défense des côtes contre les entreprises des
Français dont la flotte tenait déjà la mer et passait pour
menacer surtout la ville de Yarmouth (_Ibid._, 925). Le 21
décembre, il défendait de vendre des navires à des marchands
étrangers (_Ibid._, 930). Le 26 janvier 1372, il concluait un
traité d’alliance perpétuelle avec les Génois, dont les navires
et les arbalétriers pouvaient lui être si utiles dans la guerre
qu’il se préparait à entreprendre (_Ibid._, 931). Enfin, le 6
février suivant, il faisait saisir dans les ports d’Angleterre
tous les bateaux jaugeant 20 tonneaux et au-dessus pour les
employer au transport de ses troupes (_Ibid._, 933).
[83] Un mandement en date du 31 janvier 1372 (n. st.) nous
prouve que Charles V n’ignorait rien des préparatifs du roi
d’Angleterre. Voici les premières lignes de ce mandement.
«Comme nous aions entendu par pluseurs personnes dignes de
foy que nostre adversaire d’Angleterre a entencion et volenté
de briefment venir par mer et par terre et entrer au plus
grant effort que il pourra en nostre royalme pour grever et
dommagier nous, nostre royaume et noz subgiés.» En prévision de
ces attaques, Charles V organisa tout un système de défense.
Dans chaque bailliage, il délégua deux ou trois chevaliers qui
devaient s’adjoindre au bailli pour visiter toutes les places
fortes du ressort; le roi donnait l’ordre de démolir celles que
l’on ne jugerait pas capables de résister aux assauts de l’ennemi
et au contraire de remettre les autres en parfait état, en
ayant soin de les munir de provisions et d’artillerie (Delisle,
_Mandements de Charles V_, p. 439 à 442).
[84] Jean, comte de Pembroke, fut nommé lieutenant en la
principauté d’Aquitaine le 20 avril 1372 (Rymer, III, 941).
Jean, comte de Pembroke[85], accompagné de Guichard d’Angle et d’un
chevalier d’outre-Saône nommé Othe de Granson[86], met à la voile à
Southampton pour se rendre en Guyenne; outre le corps d’armée embarqué
sur la flotte anglaise, le comte emporte de quoi payer la solde de
trois mille combattants pendant un an. Prévenue par le roi de France de
la prochaine arrivée des Anglais, une flotte espagnole, envoyée par D.
Enrique[87], roi de Castille, et composée de 40 gros navires et de 13
barges[88], se tient à l’ancre devant le havre de la Rochelle; cette
flotte est placée sous les ordres d’Ambrosio Boccanegra[89], de Cabeça
de Vaca[90], de D. Ferrand de Pion[91] et de Radigo le Roux[92] ou de
la Roselle. La rencontre des deux flottes a lieu dans les eaux de la
Rochelle la veille de la Nativité de saint Jean-Baptiste 1372[93].
Inférieurs en nombre à leurs adversaires, dont les navires plus grands
et plus élevés au-dessus de la ligne de flottaison[94] sont en outre
pourvus d’abris et armés d’arbalètes ainsi que de canons, les Anglais
et les Anglo-Gascons n’en soutiennent pas moins avec beaucoup de
vigueur l’attaque des Espagnols; lorsque le reflux de la mer et la
tombée de la nuit mettent fin au combat, ils n’avaient encore perdu que
deux de leurs navires chargés de provisions[95] sur les quatorze[96]
dont se composait leur flottille. P. 36 à 39, 292 à 295.
[85] Par acte daté de Westminster le 7 février 1372, Édouard III
donna l’ordre de réunir, d’armer et d’approvisionner des navires
dans tous les ports d’Angleterre; ces préparatifs devaient être
terminés et les navires prêts à prendre la mer le 1er mai suivant
(Rymer, III, 933).
[86] La famille de Granson ou Grandson tire son nom de la petite
ville de ce nom située dans le pays de Vaud, sur les bords du lac
de Neuchâtel: voilà pourquoi Froissart fait remarquer qu’Othe
était originaire d’outre-Saône. Grandison est la forme anglaise
du nom de cette famille dont une branche s’établit en Angleterre
pendant la seconde moitié du XIIIe siècle.
[87] Par acte daté du bois de Vincennes le 10 mars 1372 (n.
st.), Charles V avait accordé des privilèges aux Castillans qui
fréquentaient le royaume (Delisle, _Mandements_, p. 449).
[88] La flotte espagnole se composait de vingt galées d’après
la _Chronique des quatre premiers Valois_ (p. 232) et de douze
seulement d’après D. Pedro Lopez de Avala: «Este año (1372),
ovo nuevas el Rey Don Enrique como Micer Ambrosio Bocanegra su
Almirante, con doce galeas suyas, las quales él avia enviado en
ayuda del Rey de Francia, estando cerca de la Rochela, que estaba
entonce por Inglaterra, llegára y el Conde de Peñabroch, que
venia por Lugar teniente del Rey de Inglaterra en Guiana, con
treinta é seis naos é con mucha compaña de caballeros é escuderos
é omes de armas é con grand tesoro que el Rey de Inglaterra le
diera para facer guerra in Francia, é que llegando el dicho Conde
de Peñabroch á la villa de la Rochela con las dichas naos, las
doce galeas de Castilla palearon con él, é le desbarataron, é
prendieronle á él, é á todos los caballeros é omes de armas que
con él venian, é tomaron todos los navios é tesoros que traian.»
(_Crónica del Rey Don Enrique segundo_, dans CRONICAS DE LOS
REYES DE CASTILLA, Madrid, 1877, gr. in-8º, 11, 12).
[89] Ambrosio Boccanegra était d’origine génoise comme Barbavara,
amiral au service de Philippe de Valois, et comme un certain
nombre d’amiraux de Castille aux XIVe et XVe siècles. Par acte
daté de Zamora le 5 novembre 1372, D. Enrique fit don à Ambrosio
Boccanegra, pour le récompenser de la victoire remportée devant
la Rochelle, de la petite ville de Linarès, en Andalousie
(_Catalogo de los Señores y Condes de Fernan Nuñez_).
[90] Pedro-Fernandez Cabeça de Vaca était maître de l’ordre de
Saint-Jacques.
[91] Les chroniques de Castille ne mentionnent à cette époque
aucun amiral de ce nom. Ferrand de Pion serait-il, comme l’a
supposé Buchon, une altération de Hernando de Léon? En 1377, D.
Ferrand Sanchez de Tovar, amiral de Castille, prit part à une
expédition dirigée par l’amiral français Jean de Vienne contre
l’île de Wight.
[92] Le nom véritable de ce chevalier est Rui Diaz de Rojas; il
était originaire de cette partie de la Biscaye qu’on appelle le
Guipuscoa.
[93] Cette date est confirmée par une chronique anglaise
contemporaine qui rapporte cet événement à la veille de la
Saint-Jean-Baptiste, jour de la fête de sainte Ethelrède:
«Contigit autem istud infortunium in Vigilia Nativitatis Sancti
Johannis Baptistæ, in qua festiva Sanctæ Ethelredæ virginis
occurrit.» (_Thomæ Walsingham, Quondam monachi Sancti Albani,
Historia anglicana_, ed. Riley, 1863, p. 314). On se rappela à
cette occasion que le comte de Pembroke, alors âgé d’environ
vingt-cinq ans, avait profané un jour une église placée sous
l’invocation de sainte Ethelrède, et l’on considéra la défaite
de la Rochelle comme un châtiment infligé au coupable par cette
sainte; on y vit aussi une punition des mœurs dissolues du jeune
comte et de son hostilité contre le clergé anglais.
[94] D’après l’auteur de la _Chronique des quatre premiers
Valois_, les navires des Anglais étaient, au contraire, plus
grands et plus pesants que ceux des Castillans: «Nos galées sont
legieres, fait-il dire à l’amiral espagnol, et leurs grans nefz
et leurs grans barges sont pesantes et fort chargées.» _Chronique
des quatre premiers Valois_, p. 233.
[95] Suivant la rédaction d’Amiens (p. 295), les Anglais auraient
perdu, dans cette première rencontre, non point deux navires,
mais quatre, avec le chargement de provisions que portaient ces
navires.
[96] Le rédacteur des _Grandes Chroniques de France_ (VI, 335)
dit que la flotte anglaise se composait de trente-six navires;
c’est également le chiffre donné par Ayala.
Malgré les instances du sénéchal Jean Harpedenne, Jean Chauderier,
maire de la Rochelle[97], et les habitants de cette ville refusent de
porter secours aux Anglais que vont renforcer pendant la nuit le dit
Jean Harpedenne, le seigneur de Tonnay-Boutonne, Jacques de Surgères
et Mauburni de Lignières[98]. Le lendemain matin, à la mer montante,
les Espagnols attaquent de nouveau les Anglais, dont ils accrochent les
navires avec de grands crocs et des grappins retenus par des chaînes.
Le comte de Pembroke se voit entouré par quatre navires ennemis placés
sous les ordres de Cabeça de Vaca et de D. Ferrand de Pion, tandis
qu’Othe de Granson et Guichard d’Angle sont aux prises avec Boccanegra
et Radigo le Roux. Après une résistance désespérée, tous les Anglais
et les Anglo-Gascons sont tués ou faits prisonniers. Au nombre des
prisonniers figurent le comte de Pembroke, Guichard d’Angle, Othe de
Granson, le seigneur de Poyanne[99], le seigneur de Tonnay-Boutonne,
Jean Harpedenne, Robert Twyford, Jean de Gruyères, Jacques de Surgères,
Jean de Courson, Jean Trussell et Thomas de Saint-Aubin[100]. Aimeri
de Tarde, chevalier gascon, Jean de Langton, Simon Hansagre, Jean de
Mortain et Jean Touchet sont tués. P. 38 à 42, 295 à 299.
[97] Élu maire de la Rochelle le 21 avril 1370, Jean Chauderer
ou Chauderier avait été remplacé le 13 avril 1371 par Guillaume
Boullard. Le 4 avril 1372, Guillaume Boullard lui-même avait
eu pour successeur Pierre Boudré. Par conséquent, c’est Pierre
Boudré, et non Jean Chauderier, qui était maire de la Rochelle
à la date de la défaite navale du comte de Pembroke devant la
Rochelle et de la reddition de cette ville au roi de France. Jean
Chauderier ne redevint maire que le 24 avril 1373 (communication
de M. de Richemond, archiviste de la Charente-Inférieure). Cf.
Arcère, _Hist. de la ville de la Rochelle_, I, 253, 254, 607.
[98] Cette assertion de Froissart est confirmée par le passage
suivant de la _Chronique des quatre premiers Valois_ (p. 234):
«De ceulx de la Rochelle en y oult il moult de mors et noyez qui
s’estoient mis en bateaulz petiz pour secourir les Anglois.»
[99] Gérard de Tartas, seigneur de Poyanne (Landes, arr. Dax,
c. Montfort). Par acte daté du mois de mars 1373 (n. st.),
Charles V donna à Arnaud Amanieu, seigneur d’Albret, son
beau-frère, les hôtels et vignobles confisqués que le dit
seigneur de Poyanne possédait à Capbreton (Landes, arr. Dax, c.
Saint-Vincent-de-Tyrosse), «comme il ait esté pris derrenierement
en la compaignie du conte de Penebroc devant nostre bonne
ville de la Rochelle par nos gens et les gens de Castille noz
bienveillans et aliez.» (_Arch. Nat., sect. hist._, JJ 104, fº
53, nº 107.)
[100] La chronique de Thomas Walsingham ajoute à ces noms celui
de Florimond, seigneur de Lesparre: «Hispani... captum comitem
(de Pembroke) cum viginti millibus marcarum susceptarum a rege
Anglie ad continuandam ibidem guerram, _nec non dominum de
La Spaer_, aliosque multos nobiles et robustos in Hispaniam
abduxerunt.» (_Thomæ Walsingham, Hist. Angl._, p. 314). Le
rédacteur des _Grandes Chroniques de France_ dit que le nombre
des prisonniers dépassa cent soixante, et D. Pedro Lopez de
Ayala fait remarquer qu’il y avait dans ce nombre soixante-dix
chevaliers, «los quales eran setenta Caballeros de espuelas
doradas.»
La nef qui portait l’argent destiné à la solde des hommes d’armes
de Guyenne avait été coulée bas pendant l’action, et le précieux
chargement englouti au fond de la mer[101]. Les habitants de la
Rochelle, informés de la défaite des Anglais par Jacques de Surgères
qui avait obtenu sa mise en liberté moyennant le payement d’une rançon
de trois cents francs, s’en réjouissent plus qu’ils ne s’en affligent.
Le jour Saint-Jean-Baptiste, après nonne, la flotte espagnole
victorieuse lève l’ancre et cingle vers la haute mer pour regagner les
côtes de Galice. Le soir de ce même jour, six cents hommes d’armes
anglais et anglo-gascons arrivent à la Rochelle sous la conduite
de Thomas de Percy, de Gautier Hewet, de Jean Devereux, de Jean de
Grailly, captal de Buch, et du soudich de Latrau; ils sont consternés
en recevant la nouvelle de la défaite et de la prise du comte de
Pembroke. P. 42 à 44, 299, 300, 302 et 303.
[101] Thomas Walsingham, dans un passage rapporté plus haut,
évalue à vingt mille marcs les sommes trouvées par les Espagnols
à bord des navires anglais. Le rédacteur des _Grandes Chroniques
de France_ dit que les marins de Castille «gaignèrent moult grant
finance», et D. Pedro Lopez de Ayala rapporte que tout le trésor
«todo el tesoro» recueilli par les vainqueurs fut envoyé à D.
Enrique à Burgos.
Owen de Galles, appartenant à la famille des princes de Galles
dépossédés par Édouard Ier, a cherché un refuge en France et s’est
mis à la solde de Charles V qui, dans l’été de 1372[102], confie
à l’écuyer gallois le commandement de trois mille combattants et
le charge de faire des courses sur mer contre les Anglais. Owen,
après avoir réuni une flottille à Harfleur, opère une descente dans
l’île de Guernesey[103], dont Aymon Rose, écuyer d’honneur d’Édouard
III, est capitaine. Ce capitaine parvient à rassembler une troupe
d’environ huit cents combattants[104] et livre à Owen un combat où
il est vaincu; il se réfugie derrière les remparts de l’imprenable
forteresse de Château Cornet, devant laquelle le vainqueur vient
mettre le siège. Sur ces entrefaites, Charles V reçoit la nouvelle de
la défaite du comte de Pembroke et de l’anéantissement de la flotte
anglaise devant la Rochelle. Les Anglo-Gascons restant par suite de
cette défaite sans souverain capitaine, le roi de France se décide à
profiter de circonstances aussi favorables pour faire envahir par son
connétable le Poitou, la Saintonge et le Rochellois, bien convaincu
qu’il suffira de quelques succès remportés par ses troupes pour faire
rentrer les villes sous son obéissance. C’est pourquoi il donne l’ordre
à Owen de Galles de se rendre en Espagne pour prier D. Enrique, roi
de Castille, d’envoyer de nouveau sa flotte sur les côtes de France
mettre le siège par mer devant la Rochelle. Owen lève donc le siège
de Château Cornet et retourne à Harfleur, d’où il se dirige avec sa
flottille vers l’Espagne; il jette l’ancre dans un port de Galice nommé
Santander[105]. P. 44 à 47, 300 à 302.
[102] On rassembla les navires et les équipages qui devaient
composer cette flotte à Harfleur du 15 avril au 15 mai 1372;
le 8 mai, Charles V manda à Jean le Mareschal, receveur
général des aides en Normandie, de remettre toutes les sommes
dont il pourrait disposer à Jean le Mercier, trésorier des
guerres, chargé de pourvoir aux frais de l’expédition (Delisle,
_Mandements de Charles V_, p. 457). Par acte daté de Paris le
10 mai 1372, Owen de Galles, dans une charte où il revendique
ses droits héréditaires et proteste contre l’occupation du pays
de Galles par les rois anglais, se reconnaît redevable envers
Charles V d’une somme de 300 000 francs d’or et plus «tant en
gaiges de gens d’armes, d’archiers et d’arbalestriers comme en
navire et en gaiges et despens de marigniers, en hernois et en
autres frais, missions et despens plusieurs» (_Arch. Nat., sect.
hist._, JJ{c}, nº 27, fº 55; publiée par M. Kervyn, _Œuvres de
Froissart_, VIII, 435 et 436). Le 22 avril précédent, Jacques
de Montmor, chevalier, et Morelet de Montmor, écuyer, frère
de Jacques, qui jouèrent un rôle important dans l’expédition
maritime commandée par Owen de Galles, avaient fait montre à
Harfleur de 125 hommes d’armes, «lesquelz entrèrent en mer en
plusieurs barges et vaisseaux pour servir le roy de France ou
faict de la dicte armée» (_Arch. Nat., sect. hist._, J 475, nº
100{1}). L’auteur de la _Chronique des quatre premiers Valois_,
le mieux informé de tous les chroniqueurs au sujet de cette
expédition, dit que la flottille placée sous les ordres d’Owen de
Galles et des frères de Montmor se composait d’environ 15 barges
ou gros vaisseaux, non compris les petits navires, et qu’elle
était montée par 600 hommes d’armes, sans compter les mariniers
(p. 230). Ces données sont à peu près les mêmes que celles de
Froissart, qui parle de 3000 combattants.
[103] Le gardien et capitaine des îles de Jersey, Guernesey, Serk
et Aurigny était, à la date du 6 septembre 1371 et probablement
aussi en 1372, Gautier Hewet, ce même chevalier qui guerroyait
alors en Saintonge (Rymer, III, 922).
[104] Les habitants de Guernesey furent excités à la résistance
par les jeunes femmes et les jeunes filles ou _basselettes_
(diminutif de _basse_, jeune servante, en patois bas-normand)
de l’île: «Et sachiez que jeunes femmes et les baisselettes des
dictes ysles avoient en ce printemps de lors fait chapeaulx de
flours et de violettes et les avoient donnés aux jeunez hommes et
leur disoient que cil se devoient bien deffendre qui les avoient
à amies.» Les Guernesiais se battirent si bien que plusieurs
centaines d’entre eux restèrent sur le champ de bataille; en
revanche, la garnison du château Cornet fit une sortie où elle
tua par surprise un certain nombre de gamins de Paris enrôlés
dans l’expédition lesquels s’étaient couchés et sans doute
endormis devant un grand feu allumé en vue de la dite forteresse
(_Chronique des quatre premiers Valois_, p. 230 et 231).
[105] L’auteur de la _Chronique des quatre premiers Valois_
rapporte également qu’après une descente à Guernesey la flotte
française cingla vers les côtes d’Espagne. Les actes originaux
confirment de point en point la version des deux chroniqueurs.
On lit, en effet, dans un compte des recettes et dépenses de
l’expédition arrêté à la date du 23 août 1372, que Jacques de
Montmor, qui partageait avec Owen de Galles la direction des
opérations, fit montre «à saint Ander le XXIIe jour de juillet
CCCLXXII.» (_Arch. Nat._, J 475, nº 100{1}.) On en peut conclure
que la descente opérée à Guernesey par les Français eut lieu
sans doute dans le courant de juin 1372, saison qui explique
les chapeaux de violettes donnés par les Guernésiaises à leurs
amoureux, et que la flotte placée sous les ordres d’Owen de
Galles jeta l’ancre devant Santander vers le milieu du mois
suivant.
A la première nouvelle de la défaite et de la prise du comte de
Pembroke, Édouard III veut envoyer en Guyenne le comte de Salisbury
avec cinq cents hommes d’armes et un égal nombre d’archers, mais
bientôt les arrangements qu’il est amené à conclure avec le duc de
Bretagne[106] l’empêchent de mettre ce projet à exécution.--Pendant
ce temps, la flotte de D. Enrique, ralentie par des vents contraires,
n’arrive à Santander qu’un mois après son départ de la Rochelle; les
Espagnols ont chargé de chaînes leurs prisonniers à la manière des
Allemands. Owen de Galles, débarqué à Santander[107] le matin même du
jour où la flotte espagnole y vient jeter l’ancre, rencontre à l’hôtel
où il est descendu le comte de Pembroke, prisonnier des amiraux D.
Ferrand de Pion et Cabeça de Vaca; il lui adresse des reproches au
sujet de seigneuries que le comte possède dans la principauté de Galles
et dont les rois anglais ont dépouillé Owen après avoir fait périr son
père Edmond de Galles. Un chevalier de la suite du comte de Pembroke,
nommé Thomas de Saint-Aubin, provoque en duel Owen, qui refuse de se
battre avec un prisonnier. Les quatre amiraux espagnols ne tardent pas
à conduire leurs prisonniers à Burgos[108], en Castille, où D. Enrique,
qui avait envoyé au-devant d’eux son fils aîné D. Juan, les accueille
avec une courtoisie vraiment chevaleresque. P. 47 à 49, 302.
[106] Une ligue offensive et défensive fut alors conclue entre
Édouard III, roi d’Angleterre, et Jean V, duc de Bretagne et
comte de Montfort. Cette ligue fut signée dans la chapelle royale
de Westminster le 19 juillet 1372 (Rymer, III, 953 à 955).
Par ce traité, Édouard III donnait à son gendre le comté de
Richmond, s’engageait à envoyer en Bretagne 300 hommes d’armes
et 300 archers et promettait de livrer au duc la marche d’entre
Bretagne et Poitou. En retour, si le roi anglais venait en
personne guerroyer au royaume de France, Jean V devait se joindre
à l’expédition avec un corps d’armée de 1000 hommes d’armes dont
chacun recevrait une indemnité annuelle de 160 francs.
[107] La flotte française, montée par des hommes d’armes dont
Owen de Galles, Jean de Rye, seigneur de Balançon, Jacques et
Morelet de Montmor étaient les principaux chefs, avait jeté
l’ancre dans le port de Santander dès le 19 juillet 1372, comme
le prouve l’extrait de compte qui suit: «Et par la main messire
Jehan de Rye à Saint Ander le XIXe jour de juillet CCCLXXII:
VI{c} XXXVI frans.» Cette flotte n’avait pas encore levé l’ancre
le 22, puisque à cette date Jacques de Montmor fit montre à
Santander: «par moustre faite et receue à Saint-Ander le XXIIe
jour de juillet CCCLXXII.» (_Arch. Nat._, K 475, nº 100{1}.)
[108] D’après Ayala, D. Enrique se trouvait à Burgos, comme le
dit Froissart, lorsque le roi de Castille reçut la nouvelle de
la victoire remportée par sa flotte devant la Rochelle ainsi
que de la prise du comte de Pembroke: «E el Rey Don Enrique ovo
grand placer con estas nuevas, _é estovo en Burgos_ fasta que le
enviaron alli al Conde de Peñabroch é á los Caballeros que con
él fueron presos.» (_Crónica del Rey D. Enrique Segundo_, dans
CRÓNICAS DE LOS REYES DE CASTILLA, II, 12). Ayala ajoute que les
chevaliers faits prisonniers étaient au nombre de soixante-dix;
outre le comte de Pembroke, le chroniqueur espagnol mentionne le
seigneur de Poyanne et Guichard d’Angle, maréchal d’Angleterre
ou plutôt d’Aquitaine. Après avoir été détenu pendant quelque
temps au château de Curiel, Jean, comte de Pembroke, fut cédé par
D. Enrique à Du Guesclin en échange des seigneuries de Soria,
d’Almazan et d’Atienza, dont le connétable avait été gratifié, et
en déduction d’une somme de 130 000 francs d’or à valoir sur le
prix de rachat de ces seigneuries. Voy. p. XCVI, note 299.
Les Anglo-Gascons, venus à la Rochelle sous la conduite de Thomas de
Percy et de Jean de Grailly, captal de Buch, confient la garde du
château de la Rochelle à Jean Devereux et se dirigent avec environ
quatre cents lances vers Soubise[109]; dans la région située aux
environs de cette forteresse, ils délogent les Bretons à la solde
du roi de France d’un certain nombre de petites places et d’églises
fortifiées.--Sur les marches de l’Anjou, du Berry et de l’Auvergne se
tient alors un corps d’armée français composé de plus de trois mille
lances sous les ordres de Bertrand du Guesclin[110], connétable de
France, des ducs de Berry et de Bourbon accompagnés du comte d’Alençon,
du dauphin d’Auvergne, de Louis de Sancerre, d’Olivier, seigneur de
Clisson, de Jean, vicomte de Rohan, de Gui, seigneur de Laval, de Jean,
seigneur de Beaumanoir, et d’une foule d’autres grands seigneurs.
Ce corps d’armée s’empare successivement de Montmorillon[111], de
Chauvigny[112] et de Lussac[113]. Une fois maîtres de ces trois places,
les Français contournent Poitiers et viennent mettre le siège devant
le château de Moncontour[114] dont la garnison, composée de soixante
compagnons pleins d’audace et commandée par Jean Cressewell et David
Holegrave, tient sous sa merci les marches d’Anjou et de Touraine. P.
50, 51, 302 à 304.
[109] Charente-Inférieure, arr. Marennes, c.
Saint-Agnant-les-Marais.
[110] Le 14 juin 1372, Bertrand du Guesclin se trouvait sans
doute à Loches, car ce jour-là Jean, duc de Berry, alors
de passage à Issoire, chargea Simon Champion, l’un de ses
chevaucheurs, de porter lettres de sa part à monseigneur le
connétable de France «à Loches en Thoraine» (_Arch. Nat., sect.
hist._, KK 251, fº 88 vº).
[111] Chef-lieu d’arrondissement de la Vienne, sur la Gartempe,
affluent de la rive gauche de la Creuse, à 49 kilomètres au
sud-est de Poitiers.
[112] Vienne, arr. Montmorillon, à 24 kilomètres au nord-ouest
de cette ville et à 24 kilomètres à l’est de Poitiers. Chauvigny
n’est point sur la Creuse, comme Froissart le dit par erreur,
mais sur la Vienne. Le château de Chauvigny appartenait aux
évêques de Poitiers, et l’évêque était alors Gui de Malsec, qui
avait succédé en 1371 à Aimeri de Mons et qui fut remplacé en
1375 par Bertrand de Maumont.
[113] Lussac-les-Châteaux, Vienne, arr. Montmorillon, sur la
Vienne, à 20 kilomètres au sud de Chauvigny et à 12 kilomètres à
l’ouest de Montmorillon.
[114] La forteresse de Moncontour (Vienne, arr. Loudun), située
à 45 kilomètres au nord-ouest de Poitiers, avait été prise par
les Anglais et occupée par Cressewell et Holegrave au mois de
septembre de l’année précédente. Voy. plus haut, p. XV.
Bertrand du Guesclin, Louis II, duc de Bourbon, Pierre, comte
d’Alençon, et Olivier, seigneur de Clisson, après six jours de siège
pendant lesquels ils ont fait combler les fossés avec des troncs
d’arbres et des fascines, montent à l’assaut de la forteresse. Jean
Cressewell et David Holegrave parviennent à repousser cet assaut;
mais craignant d’être mis à mort par Bertrand, s’ils prolongent la
résistance, ils prennent le parti de se rendre, à la condition d’avoir
la vie sauve et d’emporter l’or ou l’argent qu’ils possèdent. Une
fois maître du château de Moncontour, le connétable de France en fait
réparer les fortifications et y met garnison. P. 51 à 53, 304 et 305.
Jean Devereux, sénéchal de la Rochelle, laisse cette place sous la
garde d’un écuyer nommé Philippot Mansel et va, à la tête de cinquante
lances, renforcer la garnison de Poitiers. Thomas de Percy, sénéchal
de Poitou, quitte également le captal de Buch, en compagnie duquel
il vient de faire une expédition du côté de Soubise, et court avec
une compagnie de cinquante hommes d’armes s’enfermer dans Poitiers.
Après la reddition de Moncontour, Bertrand du Guesclin[115] opère sa
jonction avec Jean, duc de Berry; leurs forces réunies s’élèvent à
quatre mille hommes d’armes. Bertrand et le duc mettent le siège devant
Sainte-Sévère[116], petite place appartenant à Jean Devereux et dont
la garnison a pour chefs Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard
Holme. A cette nouvelle, Jean Devereux et Thomas de Percy quittent
Poitiers pour aller porter secours à la garnison de Sainte-Sévère; en
chemin, ils rencontrent Jean de Grailly, captal de Buch, auquel ils
persuadent d’appeler sous les armes tous les chevaliers et écuyers du
Poitou comme de la Saintonge, pour contraindre les Français à lever le
siège de Sainte-Sévère. Le corps d’armée ainsi réuni se compose de neuf
cents lances et de cinq cents archers, parmi lesquels on remarque le
seigneur de Parthenay, Louis de Harcourt, Hugues de Vivonne, Perceval
de Coulonges, Aimeri de Rochechouart, Jacques de Surgères, Geoffroi
d’Argenton, les seigneurs de Cousan, de Roussillon et de «Crupegnach»,
Jean d’Angle et Guillaume de Montendre. Ce corps d’armée occupe
l’abbaye de Charroux[117], sur les marches du Limousin. P. 53 à 57, 303
à 307.
[115] Le 9 juillet 1372, Bertrand du Guesclin et Olivier,
seigneur de Clisson, qui se trouvaient alors à Loudun, à 18
kilomètres au nord-est de Moncontour, accordèrent une trêve ou
abstinence de guerre aux prélats, barons, seigneurs et habitants
du Poitou (_Arch. Nat., sect. hist._, JJ 108, fº 97 vº, nº
160). Le lendemain 10 juillet, le connétable de France était à
Chinon d’où il a daté la donation faite à Alain Saisy, écuyer,
des château, ville et châtellenie de Mortemart (Haute-Vienne,
arr. Bellac, c. Mézières) en Limousin, confisqués à cause de la
rébellion d’Aimeri de Rochechouart, chevalier, seigneur du dit
lieu, et «parce que de fait nous recouvrasmes pour le roy saisine
du dit fort» (JJ 103, fº 77, nº 141). Une lettre de rémission
octroyée par Bertrand du Guesclin à Olivier Darien, l’un de
ses hommes d’armes, ancien partisan de Jean de Montfort et des
Anglais, est également datée de Chinon en juillet 1372 (JJ 111,
fº 180 vº, nº 346).
[116] Indre, arr. la Châtre, sur l’Indre, non loin de la source
de cette rivière, presque à la limite des départements de l’Indre
et de la Creuse. Au moyen âge, Sainte-Sévère possédait à la fois
un château dont le beau donjon cylindrique subsiste encore et des
fortifications dont il ne reste qu’une porte qui remonte au XIVe
siècle.
[117] Vienne, arr. Civray, à 10 kilomètres à l’est de cette
ville, près de la limite des départements de la Vienne, de la
Charente et de la Haute-Vienne. Abbaye de Bénédictins au diocèse
de Poitiers, fondée par Charlemagne en 799. Pierre, dit la
Plette, abbé de Charroux, camérier du pape Grégoire XI, était
tout dévoué à Charles V, qui l’admit au nombre de ses conseillers
par acte daté de son château de Vincennes le 2 août 1372 (_Gallia
christiana_, II, instrumenta, 349).
Bertrand du Guesclin, connétable, et Louis de Sancerre, maréchal de
France, font donner l’assaut à la forteresse de Sainte-Sévère. Les
ducs de Berry, de Bourbon et le comte dauphin d’Auvergne s’avancent
jusqu’aux fossés de la place et encouragent par leur exemple les
assaillants, parmi lesquels on ne compte pas moins de quarante-neuf
chevaliers bannerets. Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard
Holme, capitaines de la garnison, ignorant que le corps d’armée qui
vient leur apporter du secours est arrivé à moins de dix lieues
de Sainte-Sévère, ouvrent les portes de cette forteresse[118] aux
assiégeants, à la condition qu’on leur laissera la vie sauve. Informé
de l’approche des Anglais, Bertrand tient ses troupes rangées en
bataille jusqu’au soir; mais le captal de Buch, Thomas de Percy et Jean
Devereux, ayant reçu sur ces entrefaites la nouvelle de la reddition de
Sainte-Sévère, jugent inutile d’aller plus avant et jurent de tenir la
campagne jusqu’à ce qu’ils aient réussi à prendre leur revanche. P. 58
à 60, 307.
[118] Le siège de Sainte-Sévère eut lieu certainement pendant la
seconde quinzaine de juillet 1372. Le 21 de ce mois, Jean, duc
de Berry, fit venir du pays d’Auvergne 12 tonneaux de vin «pour
mener au siège de Sainte-Sévère» (_Arch. Nat._, sect. hist., KK
251, fº 97). Le 26 juillet, le duc fit fabriquer à Bourges 4000
viretons garnis de fer pour la même destination (_Ibid._, fº 97).
Le 29, il donna l’ordre d’amener de Bourges à Sainte-Sévère 12
tonneaux de vin (_Ibid._). La garnison de Sainte-Sévère avait
capitulé dès le samedi 31 juillet 1372, puisque ce jour-là Jean,
duc de Berry, fit allouer 100 sous tournois à un messager à
cheval nommé Christian de Beaurepaire «pour faire ses frais et
despens en alent de Sainte Severe à Paris pourter lettres de
par mon seigneur (le duc de Berry) au roi faisant mencion de la
prise du dit lieu de Sainte Severe» (_Ibid._, fº 89 vº). Le 2
août, le duc de Berry envoyait des éclaireurs du côté du fort
de la Souterraine (Creuse, arr. Guéret, un peu à l’ouest de
Sainte-Sévère), alors occupé par les Anglais, pour s’enquérir
des mouvements et des forces de l’ennemi; le 4 et le 5 de
ce mois, il était encore à Cluis (Indre, arr. la Châtre, c.
Neuvy-Saint-Sépulcre) et se dirigeait vers Poitiers (_Ibid._, fº
97 vº).
Les habitants de Poitiers sont divisés en deux partis. Le commun, les
gens d’Église et plusieurs riches bourgeois sont d’avis d’appeler les
Français, tandis que Jean Renaud, maire de la ville, les fonctionnaires
nommés par le prince de Galles et quelques-uns des plus puissants
personnages de la bourgeoisie veulent rester Anglais; les premiers
invitent Du Guesclin à venir prendre possession de Poitiers, promettant
de lui en ouvrir les portes. Le connétable, qui se tient alors en
Limousin, se met à la tête de trois cents hommes d’armes, tous gens
d’élite et bien montés, avec lesquels, en une demi-journée et en
une nuit, il franchit une distance de trente lieues qui le sépare
de Poitiers. Le maire de cette ville adresse, de son côté, un appel
analogue à Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, qui, sur le conseil
du captal de Buch, envoie Jean d’Angle avec une compagnie de cent
lances prêter main-forte au maire ainsi qu’aux bourgeois partisans des
Anglais. Arrivé à une lieue de Poitiers, Jean d’Angle apprend que le
connétable de France a pris possession de cette ville[119] et retourne
vers Thomas de Percy. P. 60 à 62, 307.
[119] L’erreur capitale de Froissart, en ce qui concerne la
reddition de Poitiers, est d’avoir prêté à Bertrand du Guesclin
un rôle non seulement prépondérant, mais tellement exclusif dans
cette affaire que le duc de Berry n’apparaît même pas dans son
récit. Deux documents, choisis entre beaucoup d’autres, que nous
analysons ci-dessous, montreront que le chroniqueur n’a pas été
renseigné exactement sur ce point. Cette reddition dut avoir lieu
le samedi 7 août 1372. Cuvelier, dans sa _Chronique rimée de
Bertrand du Guesclin_, se trompe sur l’année, puisqu’il place cet
événement en 1370, mais il est bien informé quant au jour de la
semaine:
Quant Poitiers se rendi, ce jour fu _samedis_.
(Éd. Charrière, II, 269, vers 21 209.)
Par acte daté de Poitiers le 7 août 1372, le jour même de la
reddition, Jean, duc de Berry et d’Auvergne, donna à son bien
amé Alain de Taillecol, dit l’Abbé de Malepaye, écuyer d’écurie
du roi, «pour services rendus en la présente conqueste du pays
de Guyenne», les biens sis au pays de Poitou, qui avaient été
confisqués sur Thomelin Hautebourne, Wille Loing et Wille Halle,
de la nation d’Angleterre, non obstant que le dit duc eût déjà
concédé au dit Alain, à titre de rente viagère, 500 livres de
rente annuelle confisquées sur Guichard d’Angle, chevalier, et
en toute propriété, 500 livrées de terre à Dompierre en Aunis
(auj. Dompierre-sur-Mer, arr. et c. la Rochelle), confisquées sur
messire Jean de Luddan, prêtre anglais, ainsi qu’un hôtel sis
à la Rochelle pourvu d’un mobilier évalué à 200 livres (_Arch.
Nat._, JJ 104, nº 131, fº 61). Par un autre acte daté, comme le
précédent, de Poitiers le dimanche 8 août 1372, le même duc de
Berry donna à Jean le Page et à Guillaume Regnaut, secrétaires
de son très cher et bien amé Bertrand du Guesclin, duc de Molina
et connétable de France, «pour services rendus en la conqueste
des pays de Guyenne, Poitou et Saintonge», certains manoirs
et hébergements, estimés valoir 250 livres de rente annuelle,
qui avaient appartenu à feu Robert de Grantonne, en son vivant
prêtre, receveur de Poitou pour le prince d’Aquitaine et de
Galles, ou que le dit feu messire Robert avait achetés au nom de
Guillaume Yves son neveu, fils de sa sœur (_Ibid._, nº 33, fº
14). Nous possédons également deux actes de Bertrand du Guesclin,
duc de Molina et connétable de France, datés de Poitiers le
lundi 9 août 1372, le premier de ces actes portant donation
en faveur de Pierre de la Rocherousse, écuyer de Bretagne, de
biens sis en la vicomté de Limoges confisqués sur feu Jean et
Aimeri de Bonneval, frères, tous les deux morts, et sur Rouffaut
de Bonneval, frère de Jean et d’Aimeri, lesquels, après être
rentrés sous l’obéissance du roi de France, «pour lors que nous
venismes d’Espaigne», avaient embrassé de nouveau le parti
anglais (_Ibid._, nº 34, fº 14 vº); le second acte gratifiant un
autre écuyer breton, Alain Saisy, seigneur de Mortemart, de tous
les biens «que souloit tenir Aimeri de Rochechouart, chevalier,
tant en Poitou, Limosin comme en la duchié de Guyenne», biens
confisqués à cause de la rébellion du dit Aimeri, partisan du
prince de Galles (_Ibid._, nº 38, fº 16). Sans parler de la date
de la donation faite à Alain de Taillecol, une autre circonstance
qui semble bien indiquer que la reddition de la ville de Poitiers
dut avoir lieu le 7 août, c’est que ce fut le lendemain 8 que
Jean, duc de Berry, fit partir pour Paris le messager chargé d’en
apporter la nouvelle à Charles V: «A Mahiet de Cheri, hussier
de sale Monseigneur (le duc de Berry), pour faire ses frais et
despens, en alent de Poitiers à Paris porter lettres de par
Monseigneur au roy, _contenant que la ville de Poitiers s’estoit
rendue en l’obeissance de Monseigneur. Yci, par son mandement
donné le huitiesme jour du dit moys_ (août 1372)» (_Arch. Nat._,
KK 251, fº 89 vº).
Découragés par la nouvelle de la prise de Poitiers, les principaux
chefs qui composent le corps d’armée du captal de Buch estiment que
ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de se séparer afin que chacun
aille tenir garnison dans la forteresse confiée à sa garde; lorsqu’une
occasion favorable se présentera de se remettre en campagne, ils se
le feront savoir les uns aux autres. En attendant, les Poitevins
prennent le chemin de Thouars, les Anglo-Gascons se dirigent vers
Saint-Jean-d’Angely et les Anglais vers Niort. Les manants de cette
dernière ville veulent en refuser l’entrée aux nouveaux arrivants, mais
les Anglais emportent d’assaut la place, qu’ils mettent au pillage
après en avoir massacré les défenseurs. P. 62 à 64.
D. Enrique, roi de Castille, accueille favorablement la demande de
Charles V transmise par Owen de Galles. Par l’ordre de ce prince,
D. Radigo le Roux[120], grand amiral de Castille, réunit une flotte
composée de quarante gros navires, de huit galées et de treize barges,
et va jeter l’ancre devant la ville de la Rochelle qu’il soumet à
un étroit blocus. Le château de cette ville est toujours occupé par
une garnison anglaise, et la crainte de s’exposer aux représailles
de cette garnison empêche seule les bourgeois, qui sont Français de
cœur, de se soumettre au roi de France; ils conviennent avec les
Espagnols de s’abstenir, pendant la durée du blocus, de tout acte
d’hostilité les uns envers les autres.--A peine maître de Poitiers,
Bertrand du Guesclin envoie trois cents hommes d’armes bretons et
picards sous les ordres de Renaud, seigneur de Pons et de Thibaud du
Pont, mettre le siège devant le château de Soubise. La dame de Soubise
fait demander du secours au captal de Buch qui tient alors garnison
à Saint-Jean-d’Angely. Jean de Grailly concentre dans cette dernière
ville des détachements des garnisons anglaises de Saintes, d’Angoulême,
de Niort et de Lusignan pour aller renforcer la dame de Soubise et
obliger le seigneur de Pons à lever le siège de cette place. Informé
de ces préparatifs, Owen de Galles, embarqué sur un des navires de la
flotte espagnole[121] à l’ancre devant la Rochelle, va s’embosser à
l’embouchure de la Charente en face du château de Soubise[122] avec
treize barges montées par quatre cents armures de fer. P. 64 à 67, 307,
308.
[120] D. Rui Diaz de Rojas.
[121] Ce détail doit être exact, puisque nous lisons dans
le _Compte des recettes et dépenses de l’expédition navale
des frères Jacques et Morelet de Montmor_ que les Espagnols
prétendirent qu’ils avaient pris part à la capture du captal
de Buch, «pour obvier au debat des Espaignolz qui à la prise
du dit captal vouloient participer et reclamer droit» (_Arch.
Nat._, J 475, nº 100{1}). D’après l’auteur de la _Chronique
des quatre premiers Valois_, dont le récit paraît émaner d’un
témoin oculaire, des Espagnols de la compagnie d’Owen de Galles
figurèrent avec honneur parmi les combattants: «Et moult bien
se portèrent les Espaingnolz qui en la compaignie de Yvain
estoient.» _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 240.
[122] Le bourg jadis fortifié de Soubise (Charente-Inférieure,
arr. Marennes, c. Saint-Agnant) est situé sur la rive gauche de
la Charente, à peu de distance de l’embouchure de ce fleuve,
entre Rochefort et la mer.
Le captal de Buch, apprenant que le seigneur de Pons n’a pas plus de
cent lances devant Soubise, renvoie la moitié de ses gens et ne garde
que deux cents lances; il réussit à surprendre les assiégeants, les met
en déroute et fait prisonniers le seigneur de Pons et Thibaud du Pont;
mais il se laisse à son tour surprendre par Owen de Galles, les frères
Jacques et Morelet de Montmor[123], qui taillent en pièces les Anglais.
Le captal de Buch est pris par un écuyer picard de la compagnie d’Owen
de Galles, nommé Pierre d’Auvillers[124], et Thomas de Percy, sénéchal
de Poitou, par le chapelain gallois d’Owen, nommé David House[125].
Henri Hay, sénéchal d’Angoulême, Maurice Wis, homme d’armes de la
garnison de Lusignan, sont également faits prisonniers. Gautier Hewet
et Petiton de Curton, capitaines de Lusignan, Guillaume de Faringdon,
capitaine de Saintes, Jean Cressewell, l’un des capitaines de Niort,
se sauvent à grand’peine au moyen d’une planche que leur jettent les
assiégés pour traverser le fossé et d’une poterne par laquelle ils
parviennent à se réfugier dans la forteresse de Soubise. P. 67 à 69,
308.
[123] Nous possédons aux Archives Nationales le compte détaillé
des dépenses de Jacques de Montmor, chevalier, et de Morelet de
Montmor, écuyer, frère de Jacques, depuis le 2 juillet jusqu’au
16 décembre 1372: «C’est le compte et parties des sommes de
deniers que messire Jacques de Monmor, chevalier, et Morelet de
Monmor, escuier, son frère, demandent, requierent et supplient au
roy nostre sire estre à eulz paiées et satisfiées et es quelles
sommes ilz dient et moustrent le dit seigneur estre tenu à eulz,
tant pour cause des gaiges d’eulz et de certaine quantité de
gens d’armes, arbalestriers, mariniers et autres, desserviz es
guerres du roy nostre dit seigneur, par mer et par terre, comme
deniers par eulz pour cellui seigneur frayez, mis, despendus et
paiez de leur comptant pour faire en plusieurs manières et pour
plusieurs causes le plaisir, service, volonté et commandement
du dit seigneur et de son connestable de France, et meesmement
par vertu de leurs lettres, c’est assavoir depuis le deuxiesme
jour de juillet trois cent soixante et douze, que les dessus diz
frères ou l’un d’eulz commencèrent à servir le dit seigneur pour
les causes dessus dites, jusques au seiziesme jour de décembre en
suivant» (_Arch. Nat._, J 475, nº 100{1}).
[124] D’après l’auteur de la _Chronique des quatre premiers
Valois_ comme d’après Froissart, le gentilhomme auquel se rendit
Jean de Grailly, captal de Buch, s’appelait Pierre d’Auvilliers
ou d’Auvillers. Il appartenait à une famille plutôt normande que
picarde, ainsi du reste que la plupart des hommes d’armes enrôlés
dans l’expédition navale d’Owen de Galles, de Jacques et de
Morelet de Montmor: «_Morelet de Mommor_ ET LES NORMANS, lit-on
dans la _Chronique des quatre premiers Valois_ (p. 240), avoient
forcloz les Anglois et tenoient le bout d’une rue.» On avait
attaqué les Anglais au cri de: Claquin! Notre Dame! Claquin! La
chronique que nous venons d’indiquer rapporte textuellement les
paroles qui furent échangées entre Jean de Grailly et Pierre
d’Auvilliers avant la reddition du captal. Il ne faut pas oublier
qu’en sa qualité de comte de Longueville Bertrand du Guesclin
était à la tête de la chevalerie normande.
[125] Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, fut pris en effet
par un Gallois, mais ce Gallois ne portait pas le nom indiqué
par Froissart; il s’appelait en réalité Honvel Flinc. Par acte
daté du château du Louvre le 10 janvier 1373 (n. st.), Thomas de
Percy, chevalier d’Angleterre, reconnut qu’il était «prisonnier
à Honvel Flinc, de Gales, lequel nous avoit pris en la bataille
qui a esté ceste presente année où nous sommes (la pièce est
datée de 1372 ancien style) devant la ville de Soubise, ou pais
de Guienne, en laquelle bataille fut aussi pris par les gens de
très noble et très puissant prince Charles, par la grâce de Dieu
roy de France, monseigneur Jehan de Gresly, appellé le captal de
Buch» (_Arch. Nat._, J 362, nº 2).
Le lendemain de ce combat livré dans la saison d’été, au mois
d’août[126], par une nuit fort obscure et pendant la décroissance de
la lune[127], Owen de Galles fait donner l’assaut au château. La dame
de Soubise consulte les capitaines anglais qui, jugeant la résistance
impossible, se décident à entrer en négociations avec les assiégeants
et se font délivrer des sauf-conduits pour se retirer en Poitou et
en Saintonge. D’après leur conseil, la châtelaine rend sa forteresse
aux vainqueurs et rentre sous l’obéissance du roi de France. Après
ce succès, Owen de Galles, qui ne veut se dessaisir du captal son
prisonnier[128] que sur l’ordre exprès de Charles V, regagne le gros
de la flotte ancrée devant la Rochelle, dont les Français et les
Espagnols continuent le blocus. P. 69 à 71, 308.
[126] D’après une pièce de comptabilité rédigée au lendemain
même de l’affaire de Soubise, Jean de Grailly, captal de Buch,
et Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, auraient été défaits et
pris le lundi 23 août 1372: «... Depuis le XXIIe jour d’avril
CCCLXXII après Pasques qu’il reçut par monstre les dictes gens
à Harefleu _jusques au_ XXIIIe _jour d’aoust ensuivant_ qu’ilz
furent arrivez en l’isle d’Oleron _et que ce jour le captal de
Buch, le seneschal de Poitou et le sire de Mareul_ (Renaud,
seigneur de Mareuil, neveu de Raymond de Mareuil) _furent pris et
les gens estans en leurs routes desconffiz en la besoingne qui
lors fu_...» (_Arch. Nat._, J 475, nº 100{1}). Le surlendemain
25 août, la nouvelle de la prise du captal était parvenue à
Poitiers, et le duc de Berry, qui depuis la reddition avait
établi sa résidence dans cette ville, donna l’ordre de payer six
livres tournois à Simon Champion, l’un de ses chevaucheurs, qu’il
envoyait à Paris en le chargeant d’apporter cette nouvelle au roi
son frère: «A Symon Champion, chevaucheur monseigneur, pour faire
ses fraiz et despens, en alent de Poitiers à Paris porter lettres
de par monseigneur au roy contenant que _le captal et plusieurs
autres capitaines anglois ont esté desconffis_.» (_Arch. Nat._,
KK 251, fº 90 vº). Le jeudi 26 août, Philippe, duc de Bourgogne,
reçut l’heureuse nouvelle à Chinon, où il donna à cette occasion
un grand dîner au comte d’Eu ainsi qu’aux principaux chevaliers
du petit corps d’armée qu’il conduisait lui-même en Poitou
(_Bibl. Nat., Collect. de Bourgogne_, t. XXI, fº 8 vº). Le
dimanche 29 août, six jours seulement après l’affaire de Soubise,
Charles V dépêcha un religieux augustin nommé Frère Jean de
Montmor vers Jacques et Morelet, frères du dit Jean, pour les
inviter à remettre entre les mains du roi le captal de Buch leur
prisonnier. Ce religieux était porteur d’une lettre missive
revêtue de la signature du royal expéditeur: _Charles_, datée du
bois de Vincennes et adressée «à noz amez et feaulz Jaques de
Monmor, chevalier, et Morelet de Monmor, escuier, frères» (_Arch.
Nat._, J 475, nº 100{6}).
[127] Ce détail est parfaitement exact et prouve que Froissart
devait tenir d’un témoin oculaire le récit qu’il nous a transmis
de l’affaire de Soubise. En effet, pendant le mois d’août 1372,
il y eut nouvelle lune le 3, premier quartier le 9, pleine lune
le 16 et dernier quartier le 24 de ce mois. J. P. Escoffier,
_Calendrier perpétuel_, Périgueux, 1880, p. 25 et 351.--L’auteur
de la _Chronique des quatre premiers Valois_ rapporte l’affaire
de Soubise à la nuit du samedi 21 au dimanche 22 août: «Et de
là alèrent à Soubise, une forte ville, et s’appareillèrent pour
l’assaillir, _et estoit jour de samedi.... Et lors estoit plus
minuyt._» _Chron. des quatre premiers Valois_, p. 238, 239.--Owen
de Galles et les frères de Montmor vinrent attaquer Soubise le
samedi 21; mais Jean de Grailly, captal de Buch, capitaine de
Saint-Jean-d’Angely, informé immédiatement de l’attaque des
Français, n’a pu accourir au secours des assiégés que dans
l’après-midi du dimanche 22. Le combat de Soubise a donc dû se
livrer, comme le porte la pièce de comptabilité indiquée plus
haut, dans la nuit du 22 au 23 août 1372.
[128] Une querelle très vive ayant surgi entre les Français et
les Espagnols à l’occasion de la capture de Jean de Grailly,
les frères de Montmor firent embarquer le captal de Buch et les
autres prisonniers sur une galiote montée par un équipage de 80
mariniers et défendue par 20 arbalétriers et les transportèrent,
dès le 23 août, en pleine mer, dans les eaux de l’île d’Oléron,
dont les dits frères venaient d’être nommés gouverneurs (_Arch.
Nat._, J 400, nº 67).
Encouragée par ce succès, une troupe de Bretons et de Poitevins, forte
de cinq cents hommes d’armes et placée sous les ordres de Renaud,
seigneur de Pons, d’Olivier, seigneur de Clisson, de Jean, vicomte de
Rohan, de Gui, seigneur de Laval, de Jean, seigneur de Beaumanoir,
et de Thibaud du Pont, s’empare successivement d’Angoulême[129],
de Saint-Jean-d’Angely[130], de Taillebourg[131], et va mettre le
siège devant la cité de Saintes. Guillaume de Faringdon, sénéchal de
Saintonge, se met en mesure d’opposer une vigoureuse résistance aux
assiégeants; mais les bourgeois de Saintes, sur le conseil de leur
évêque, partisan du roi de France[132], menacent de tuer Guillaume s’il
ne les laisse conclure un arrangement avec les Français; le sénéchal y
consent à la condition qu’on ne le fera point figurer dans l’acte de
capitulation. P. 71 à 73, 308.
[129] Angoulême se rendit vers le 8 septembre à Geoffroi de la
Roche et à Raymond de Mareuil auxquels l’Anglais Robin Sely
livra l’une des tours de la ville (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 2).
Jean, duc de Berry, emprunta quatre livres tournois à Jacquet
d’Ableiges, son secrétaire, le futur compilateur du _Grand
coutumier_, pour en faire cadeau à un habitant d’Angoulême
qui avait apporté au duc cette heureuse nouvelle. «A Jaquet
d’Ableiges, secretaire de monseigneur (le duc de Berry), qu’il
avoit presté à mon dit seigneur pour baillier _à un des habitans
d’Angoulesme, lequel avoit apporté novelles que les habitans
d’icelle ville se rendoient à monseigneur_, pour faire ses
despens en soy retournant; yci, par quittance du dit secretaire
donnée _le_ XXVIIe _jour du dit mois_ (octobre 1372) rendue à
court: IIII livres tournois.» (_Arch. Nat._, KK 251, fº 91).
Jean Prevost du Pellegrain, d’Angoulême, receveur de cette ville
et du pays d’Angoumois, gardien du château de «Thouré», s’étant
efficacement entremis pour faire ouvrir les portes d’Angoulême
aux Français, obtint de Charles V des lettres de quittance
générale datées de Paris le 27 mars 1374 (_Arch. Nat._, JJ 105,
nº 224, fº 125 vº). Deux ordonnances, la première accordant à
Angoulême une commune semblable à celle de Saint-Jean-d’Angely
(_Ordonn._, V, 581 et 582), la seconde octroyant des lettres de
sauvegarde à l’abbaye de Saint-Cibar, située dans les faubourgs
d’Angoulême (_Ibid._, 591 et 592), sont datées du mois de janvier
1373 et sont postérieures d’environ quatre mois à la reddition de
cette ville au roi de France.
[130] Saint-Jean-d’Angely ne se rendit aux Français que le lundi
20 septembre, jour où Jean, duc de Berry, par lettres datées
«de nostre ville de Saint Jehan d’Angeli», donna à Jean Ysoré,
seigneur de la Varenne, et à Regnaut Chevin, seigneur de Mauzé,
chevaliers, les terres confisquées sur Guichard d’Angle, partisan
des Anglais, dans les sénéchaussées de Poitou, Saintonge et
Angoumois (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 331, fº 137). Philippe, duc
de Bourgogne, Bertrand du Guesclin, Olivier, seigneur de Clisson,
se trouvaient devant cette ville au moment de la reddition. «A
monseigneur (le duc de Bourgogne), tant pour faire sa volenté
comme pour lui esbattre au jeu des dés, tant au Bourgneuf lez
la Rochelle comme à Saint Jehan d’Angely, en la compaignie du
seigneur de Clisson, du connestable du Guesclin et autres.»
(_Arch. de la Côte-d’Or_, B 1438, fº 19). Voyez la brochure
intitulée _Campagne de Philippe le Hardi en 1372_, par Ernest
Petit, p. 10.
[131] Charente-Inférieure, arr. Saint-Jean-d’Angely, c.
Saint-Savinien. Par acte daté de Saintes le 24 septembre 1372,
Jean, duc de Berry, donna à Louis Larchevêque, seigneur de
Taillebourg, les terres sises depuis le pont de Taillebourg,
«ainsi comme le cours de l’ayve de la Charante emporte en alant
envers Xaintes», jusqu’à un fossé près de Bussac (_Arch. Nat._,
JJ 104, nº 56, fº 26 vº).
[132] Le prélat, qui occupait alors le siège de Saintes,
s’appelait Bernard du Sault (_Gallia Christiana_, II, col. 1078).
Le jour même où les vainqueurs font leur entrée dans la cité de
Saintes[133], Guillaume de Faringdon et ses gens prennent le chemin de
Bordeaux. Après s’être reposés trois jours, les Français se dirigent
vers la forteresse de Pons, restée anglaise, quoique Renaud, qui en
est le seigneur, se soit rallié au roi de France, et défendue par une
garnison dont Amanieu du Bourg est capitaine. Cette place se rend
sans résistance sous la seule condition que le capitaine Amanieu et
tous ceux qui voudront rester Anglais pourront se retirer à Bordeaux.
Renaud, seigneur de Pons, qui s’était promis de faire trancher la tête
à soixante de ses gens pour les punir de leur désobéissance, leur
pardonne à la prière du seigneur de Clisson. P. 74, 75, 308.
[133] Saintes ouvrit ses portes aux Français le vendredi 24
septembre, puisque la donation, faite par Jean, duc de Berry,
à Louis Larchevesque, dont nous venons de donner l’analyse,
est datée de «_nostre_ ville de Xantes, _le_ XXIIIIe _jour de
septembre_ l’an mil trois cens soixante et douze». Le jour même
de la reddition, par un autre acte dressé à Saintes à la même
date que la donation susdite, Simon Burleigh, chevalier anglais,
se reconnut redevable envers Louis, duc de Bourbon, d’une somme
de 1000 francs qu’il s’engagea sur la foi de son corps à payer à
Tours à la mi-carême suivante (_Arch. Nat._, P. 1358{2}, nº 567;
_Inventaire des titres de Bourbon_, I, 567). Cette somme était
peut-être, comme nous l’avons supposé naguères (voyez le tome
VII de cette édition, sommaire, p. XCV, note 286 et p. XCVI),
une avance faite par le duc de Bourbon à Simon Burleigh comme
à-compte sur la rançon de la duchesse sa mère, tenue prisonnière
dans la Tour de Broue (Charente-Inférieure, arr. et c. de
Marennes, commune de Saint-Sornin), rançon qui avait été réglée
deux mois auparavant par un traité intervenu le 23 juillet 1372,
mais en réservant le cas où la dite duchesse serait délivrée
«par force d’armes». Or, ce cas que l’on avait ainsi prévu se
produisit, comme l’atteste expressément l’auteur de la _Chronique
des quatre premiers Valois_ (p. 244). A une date que l’on ne
saurait fixer avec une précision absolue, mais certainement entre
le 7 août, date de la reddition de Poitiers, et le 22 du même
mois, jour où le captal de Buch fut battu et fait prisonnier
devant Soubise, Louis, duc de Bourbon, puissamment secondé
par Bertrand du Guesclin, réussit à emporter d’assaut la Tour
de Broue et délivra ainsi, sans bourse délier, la duchesse
douairière sa mère.--Au lendemain même de la reddition de
Saintes, dès le samedi 25 septembre au matin, Philippe, duc de
Bourgogne, partit de cette ville et s’avança dans la direction
de Cognac (E. Petit, _Campagne de Philippe le Hardi en 1372_,
p. 11); mais Jean, duc de Berry, prolongea son séjour dans la
capitale de la Saintonge au moins jusqu’au mardi 28: «A Pelerin,
messaigier de madame (la duchesse de Berry) envoié de Xaintes
à Saint Jehan d’Angeli pourter lettres de monseigneur (le duc
de Berry) à Ymbaut du Peschin; yci, le dit XXVIIIe jour (de
septembre 1372), XX sols tournois.» (_Arch. Nat._, KK 251, fº 91).
Les habitants de la Rochelle, qui ont noué des intelligences avec
Owen de Galles et aussi avec Bertrand du Guesclin, dès lors maître de
Poitiers, voudraient bien se tourner français, mais ils sont retenus
par la crainte de la garnison anglaise qui occupe leur château. Pendant
l’absence du capitaine Jean Devereux, parti de la Rochelle pour
répondre à l’appel du maire de Poitiers, cette garnison est commandée
par un écuyer nommé Philippot Mansel[134], homme d’armes d’une grande
bravoure, mais d’une intelligence très bornée. Voici la ruse qu’imagine
Jean Chauderier, maire de la Rochelle[135], pour s’emparer du château
et en expulser les Anglais. Un jour, il invite à dîner Philippot Mansel
et feint pendant le repas d’avoir reçu une lettre du roi d’Angleterre
lui ordonnant de passer en revue les soudoyers de la garnison, qui
sont au nombre de soixante, et de payer leurs gages échus depuis
trois mois. Le lendemain, pendant que le maire passe en revue ces
soudoyers sur une des places de la Rochelle, deux mille bourgeois armés
leur coupent la retraite et se rendent maîtres du château resté sans
défense. Les Anglais sont arrêtés, désarmés et enfermés deux par deux
en divers endroits de la ville. P. 75 à 80, 308.
[134] Jean Cot et Philippot Manssel étaient les deux principaux
hommes d’armes de la garnison anglaise de la Rochelle. A la date
du 12 septembre 1372, après la reddition de cette ville et la
prise du château, Cot et Manssel étaient les prisonniers du duc
de Berry, qui fit acheter deux roncins pour les monter. «A Naudon
de Figac et Geffroy Narron pour deux roussins pris et achatés
d’eulx, du commandement monseigneur (le duc de Berry), _pour
monter Jehan Cot et Philippot Manssel, Anglois, prisonniers de
mon dit seigneur_ (_Arch. Nat._, KK 251, fº 98).
[135] En 1372, le maire de la Rochelle était non pas Jean
Chauderier, mais Pierre de Boudré. Au commencement du mois
d’octobre de cette année, «honorable homme et sage sire Pierre
de Boudré, maire de la Rochelle», prêta aux frères Jacques et
Morelet de Montmor une somme de 969 francs d’or destinée à
l’achat d’un certain nombre de chevaux pour amener à Paris le
captal de Buch, laquelle somme fut remboursée le 16 novembre
suivant à Jean Kaint, facteur du dit maire (_Arch. Nat._, J 475,
nº 100{2}).
Les ducs de Berry, de Bourbon et de Bourgogne, qui s’étaient tenus très
longuement sur les marches de l’Auvergne et du Limousin[136] à la tête
de deux mille lances, lorsqu’ils apprennent que les habitants de la
Rochelle ont chassé les Anglais, se dirigent vers Poitiers, où ils vont
rejoindre le connétable de France. Chemin faisant, ils s’emparent des
châteaux de Saint-Maixent[137], de Melle et de Civray. P. 80, 81, 309.
[136] Froissart se trompe grossièrement lorsqu’il affirme que
les trois ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon s’étaient
tenus «moult longuement» sur les marches de l’Auvergne et du
Limousin. Le duc de Berry, qui avait fait son entrée à Poitiers
dès le 7 août, le jour même de la reddition, attendit dans
cette ville, avant de se remettre en campagne, l’arrivée du
corps d’armée que lui amenait son frère cadet, Philippe, duc
de Bourgogne. Parti de Nevers le mercredi 18 août, celui-ci,
après un trajet de dix jours à travers le Berry et la Touraine,
n’arriva dans la capitale du Poitou que le samedi 28 au matin,
le même jour qu’Olivier, seigneur de Clisson, et que Charles
d’Artois, comte d’Eu. Pendant ce temps, Bertrand du Guesclin et
Louis, duc de Bourbon, paraissent avoir dirigé les opérations en
Saintonge, opérations dont les deux principaux résultats furent
la délivrance de la duchesse de Bourbon et la prise du captal de
Buch.
[137] Deux-Sèvres, arr. Niort, entre cette ville et Poitiers. On
voit par les comptes de Philippe le Hardi, qui sont heureusement
parvenus jusqu’à nous, que le duc de Bourgogne partit de Poitiers
le 30 août au matin, dîna et gîta le soir à Sanxay, fit halte le
31 à la Mothe-Sainte-Heraye (Deux-Sèvres, arr. Melle) et arriva
le mercredi 1er septembre devant le château de Saint-Maixent.
Après avoir assisté à la messe dans l’église du lieu à laquelle
il fit une offrande, le duc attaqua le château, qui ne fut
emporté que le samedi 4 après quatre jours de siège (E. Petit,
_Campagne de Philippe le Hardi en 1372_, p. 9). Saint-Maixent
possédait une antique abbaye dont les religieux avaient mis
beaucoup d’empressement à faire leur soumission. Pour les
récompenser, Charles V confirma leurs privilèges par acte en date
du 26 novembre 1372 (_Ordonn._, V, 545, 546); et dans un autre
acte octroyé en leur faveur le 27 juillet de l’année suivante
pour les placer dans le ressort de Chinon substitué à celui de
Loudun, il est fait mention des services signalés rendus à la
Couronne de France par Guillaume de Vezençay, qui fut abbé de
Saint-Maixent de 1363 à 1380 (_Ibid._, 625, 626).
De Poitiers où ils se tiennent[138], les trois ducs de Berry, de
Bourgogne, de Bourbon et le connétable de France envoient des
messagers à la Rochelle s’enquérir des dispositions des bourgeois de
cette ville; ceux-ci font savoir qu’ils sont et seront bons Français,
pourvu que Charles V fasse droit à leurs demandes, mais qu’en attendant
ils prient le duc de Berry et le connétable Bertrand de se tenir et de
tenir leurs gens d’armes éloignés de la Rochelle. Ils envoient douze
d’entre eux à Paris exposer au roi de France leurs conditions; ils
exigent: 1º le rasement du château[139]; 2º la réunion irrévocable
de leur ville au domaine de la Couronne; 3º la création d’un hôtel
des monnaies à la Rochelle; 4º l’exemption de toute taille, gabelle,
louage, subside, aide ou imposition qui n’aurait pas été levée avec
leur assentiment; 5º une sentence du pape les relevant du serment de
fidélité qu’ils avaient prêté au roi d’Angleterre. Charles V, qui
estime que la Rochelle est de toutes les villes de cette partie de
son royaume celle dont la possession lui importe le plus, accorde aux
députés des Rochellais tout ce qu’ils lui demandent[140]; il les comble
même de cadeaux et de joyaux qu’il les charge d’offrir de sa part à
leurs femmes. P. 81 à 83, 309.
[138] On a vu par ce qui précède que, des trois ducs désignés ici
par Froissart, le seul qui semble avoir fait un assez long séjour
à Poitiers avant la reddition de la Rochelle, à savoir du 7 au 29
août, est Jean, duc de Berry.
[139] «Charles V ordonna qu’il ne seroit fait ni poursuite ni
recherche de ceux qui avoient rasé le château aussitôt après
l’expulsion des Anglois: ce qui prouve que la démolition de
ce château ne fut point un des articles stipulés, comme nos
écrivains modernes l’assurent d’après Froissart.» P. Arcère,
_Hist. de la Rochelle_, I, 260.
[140] Les habitants de la Rochelle obtinrent en effet, dans les
quatre ou cinq mois qui suivirent la reddition de cette ville, la
plupart des avantages énumérés ici par Froissart, à savoir, le 25
novembre 1372, la création ou plutôt le rétablissement de leur
hôtel des monnaies (_Ordonn._, V, 543) et le 8 janvier suivant,
la confirmation de tous leurs anciens privilèges et en outre
l’octroi de la noblesse aux maire, échevins et conseillers en
même temps que la remise des droits de franc fief aux non-nobles
(_Ibid._, 571 à 576).