Les bourgeois de la Rochelle s’empressent de raser leur château[141],

dont ils ne laissent pas pierre sur pierre et dont ils emploient les

débris au pavage de leurs rues; cela fait, ils informent le duc de

Berry qu’ils sont tout prêts à le recevoir au nom du roi de France.

Par l’ordre du duc, Bertrand du Guesclin part de Poitiers avec une

compagnie de cent lances et va prendre possession de la Rochelle[142].

Après cette prise de possession, Radigo le Roux, amiral de Castille, et

ses marins, ayant reçu le payement de leurs gages[143], lèvent l’ancre

et reprennent le chemin de l’Espagne. Quant à Owen de Galles, il se

dirige vers Paris, où il amène au roi le captal de Buch[144]. Charles V

fait le meilleur accueil à Jean de Grailly, qu’il espère attirer dans

son parti; mais le captal reste insensible à ces avances; il offre

seulement de se racheter en payant cinq ou six fois plus que son revenu

annuel. Le roi de France, à son tour, repousse cette offre et tient son

prisonnier enfermé au château du Louvre. P. 83 à 85, 309.

[141] Par acte daté du mois d’avril 1373, Charles V institua

Bernard Gautier, bourgeois de la Rochelle, ouvrier du serment

de France au nouvel hôtel des monnaies qu’il venait d’établir

dans cette ville, pour le récompenser des services qu’il avait

rendus «à aidier à bouter hors de nostre chastel du dit lieu les

Anglois» (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 156, fº 70).

[142] D’après la _Chronique des quatre premiers Valois_,

plusieurs des hommes d’armes qui avaient l’habitude de combattre

sous la bannière personnelle de Bertrand du Guesclin prirent

part au combat de Soubise, où l’on attaqua les Anglo-Gascons

en poussant le fameux cri de guerre du connétable: «Claquin!

Notre Dame! Claquin!» D’un autre côté, Cabaret d’Orville, dans

sa _Chronique du bon duc Loys de Bourbon_, après avoir raconté

que Bertrand aida le duc de Bourbon à emporter d’assaut la Tour

de Broue où l’on retenait prisonnière la duchesse douairière de

Bourbon, mère du duc Louis, ajoute que cette prise de la Tour

de Broue précéda immédiatement l’affaire de Soubise: «Quant la

Tour de Brou fut rendue, les gens du duc de Bourbon s’en allèrent

courre devant Sebise» (édit. Chazaud, 1876, p. 92). La forteresse

de Soubise et la Tour de Brou ou de Broue, située à seize

kilomètres au sud de Soubise, commandaient le cours inférieur

de la Charente et par suite les communications par terre entre

la Rochelle et Bordeaux. Une fois maître de ces deux points

stratégiques, Bertrand du Guesclin, après avoir assuré ainsi ses

derrières, put procéder en toute sécurité à l’investissement de

la Rochelle par terre en même temps que la flotte des frères

de Montmor, de Jean de Rye, d’Owen de Galles et des Espagnols,

ancrée entre les îles de Ré, d’Aix, d’Oléron et le continent,

bloquait étroitement cette ville par mer (_Ordonn._, V, 567). Ce

blocus, mis ou du moins resserré et complété après l’occupation

de Soubise qui eut lieu le 23 août, dura jusqu’à la reddition de

la Rochelle, c’est-à-dire jusqu’au 8 septembre suivant. Ce fut

pendant cet intervalle que les Rochellais, s’il en faut croire

un de leurs historiens, consentirent à payer au connétable une

somme de cinquante mille livres tournois, à la condition qu’on

épargnerait leurs maisons et leurs terres (P. Arcère, d’après

Barbot, _Hist. de la Rochelle_, I, 253). Le rôle actif joué par

Du Guesclin dans les préliminaires de la reddition de la Rochelle

est attesté par plusieurs actes, notamment par une donation datée

du 5 septembre 1372, antérieure par conséquent de trois jours à

l’entrée des Français dans la capitale de l’Aunis. Cette donation

de deux maisons, l’une sise à la Rochelle, l’autre à Dompierre en

Aunis, fut faite par Charles V à un Breton nommé Yvon le Corric,

qui avait servi le roi «en la compaignie de son amé et feal

connestable, _pour la bonne diligence qu’il a mis à faire venir

et tourner la ville de la Rochelle en nostre obeissance_» (_Arch.

Nat._, JJ 103, nº 287, fº 136). Par un autre acte délivré à la

Rochelle sous son sceau le 8 septembre, précisément le jour où

Jean, duc de Berry, prit possession de cette ville au nom du roi

de France, Du Guesclin lui-même fit don d’une maison sise dans

la rue de la Blatrie à un bourgeois de la Rochelle appelé Jamet

du Chesne, originaire de Bretagne, _en remuneracion des services

faiz par le dit Jamet, en pourchaçant à faire venir et retourner

de nouvel la ville de la Rochelle en l’obeissance du roy_ (JJ

104, nº 36, fº 15).

[143] Ces Espagnols, qui depuis l’affaire de Soubise ne cessaient

de réclamer le captal de Buch comme leur prisonnier, eurent un

jour une rixe sanglante avec un certain nombre d’habitants de

la Rochelle «ou temps que nostre dicte ville (de la Rochelle)

vint derrenierement en nostre obeissance, lit-on dans une

lettre de rémission datée de mai 1373, une _très grant noize

et tumulte soursist entre les gens du navire d’Espaigne et

aucuns des habitans de nostre dicte ville_, et y eut de part et

d’autre grant quantité de gens armés tant que aussi comme tous

les habitans de nostre dicte ville en furent commeuz.» Cette

rixe éclata peut-être à l’occasion du transfert à la Rochelle

du captal de Buch et des autres prisonniers revendiqués par les

Espagnols.

[144] Le 8 septembre, le captal et les autres personnages de

marque faits prisonniers à l’affaire de Soubise, que l’on avait

gardés jusqu’alors à bord d’un navire ancré en vue de l’île

d’Oléron, furent transférés par l’ordre de Du Guesclin à la

Rochelle où ils restèrent jusqu’au 6 octobre sous la garde de

Morelet de Montmor et de 16 autres hommes d’armes; ensuite, on

les interna dans l’abbaye de Saint-Maixent, où ils séjournèrent

pendant le reste du mois d’octobre et pendant tout le mois de

novembre. Au commencement de décembre, ils prirent place dans le

cortège des ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, lorsque

ces trois ducs quittèrent le Poitou, en compagnie de Bertrand du

Guesclin, pour se diriger vers Paris, où ils arrivèrent le 11

de ce mois (_Arch. Nat._, J 475, nº 100{1} à {7}). «Ce jour de

samedi xie jour de décembre (1372) retournèrent de la conqueste

de Poitou, Xantonge et Angoloisme et la Rochelle et entrèrent à

Paris noz seigneurs les duz de Berry, Bourgoigne et Bourbon et

plusieurs autres barons et seigneurs en leur compaignie et aussi

le connestable de France. Et lors Pierret d’Auvillier, escuier,

amena le captal de Buch, messire Guillaume (lisez: Thomas) de

Percy et le sire de Mareuil et autres prisonniers gascoins et

anglois. Le dit Pierret avoit pris en bataille le dit captal,

etc.» (_Arch. Nat., sect. jud._, X 1470, fº 6).

Les châteaux de Marans, de Surgères, de Fontenay-le-Comte sont toujours

occupés par les Anglais, qui font des incursions jusqu’aux portes de

la Rochelle. Après avoir réuni sous leurs ordres un corps d’armée de

deux mille lances, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, le

connétable et les maréchaux de France, Béraud, dauphin d’Auvergne, et

Louis, seigneur de Sully, quittent Poitiers[145] et vont mettre le

siège devant le château de Benon[146]. Guillonet de Pau[147], écuyer

d’honneur du comte de Foix, et un chevalier napolitain connu sous le

nom de «messire Jacques» ont été mis par le captal à la tête de la

garnison de ce château. Les Français livrent sans résultat deux ou

trois assauts. Vers le milieu de la nuit, un détachement de la garnison

anglaise de Surgères[148] tombe à l’improviste dans le camp des

assiégeants et tue un écuyer d’honneur[149] du connétable de France.

Furieux de la mort de cet écuyer, Bertrand du Guesclin emporte d’assaut

le château de Benon, dont il fait passer la garnison au fil de l’épée.

P. 85 à 87, 309.

[145] Les ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et Bertrand du

Guesclin n’arrivaient pas de Poitiers lorsqu’ils mirent le siège

devant le château de Benon; ils venaient de prendre possession de

la Rochelle.

[146] Le château de Benon (Charente-Inférieure, arr. la

Rochelle, c. Courçon) commandait la route de la Rochelle à

Niort par Nuaillé. Les trois ducs et le connétable de France,

qui arrivaient de la Rochelle ou plutôt du Bourgneuf près de

la Rochelle, où ils s’étaient tenus avec leurs gens d’armes

du 5 au 11 septembre, vinrent camper «aux champs devant le

chastel de Benoin» dans la journée du dimanche 12. Le château

fut pris le mercredi 15 après trois jours de siège (_Campagne

de Philippe le Hardi en 1372_, p. 10). Le duc de Berry a daté

de Benon en septembre 1372 (par conséquent du 12 au 15 de ce

mois) un acte par lequel il transféra le marché de Bourgneuf en

Aunis (Charente-Inférieure, arr. la Rochelle, c. la Jarrie) du

dimanche au samedi, en même temps qu’il établit au dit lieu deux

foires annuelles fixées au 30 août et à la Sainte-Catherine (25

novembre), à la supplication de Guillaume Arnaud, commandeur de

la maison du Bourgneuf de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem,

«pour consideracion que pour cause des presentes guerres _pour la

première venue que noz amez et feaulx le connestable de France

et le sire de Cliçon, qui ou grant nombre de gens d’armes et

autres en leurs compaignies furent ou dit lieu de Bourgneuf_,

pour lesquelles choses il dit les biens et facultez de la dite

maison estre grandement diminués» (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 104,

fº 37 vº; _Ordonn._, V, 606).--Le passage que nous avons souligné

indique clairement que Bertrand du Guesclin et Olivier, seigneur

de Clisson, étaient venus camper au Bourgneuf et avaient commencé

le blocus par terre de la Rochelle avant l’arrivée du duc de

Bourgogne au même lieu le 5 septembre et des ducs de Berry et de

Bourbon qui ne rejoignirent Philippe le Hardi, avec lequel ils

dînèrent, que le lendemain 6 (_Campagne de Philippe le Hardi_, p.

9).

[147] Le prénom de cet homme d’armes est tantôt _Guillonet_,

tantôt _Gui_, tantôt _Guillaume_, car il y a des exemples de ces

trois formes dans les manuscrits. Le nom même varie et on le

trouve écrit ici _Pans_, là _Paus_. Comme Froissart donne à ce

chef de compagnies le titre d’écuyer du comte de Foix, la forme

de Paus, qui semble indiquer que cet aventurier avait pris le nom

de la capitale du Béarn, d’où il était sans doute originaire,

nous a paru mériter la préférence. Ernauton de Pau ou de Paus,

autre chef de Compagnies, devait appartenir à la même famille que

Guillonet, quoiqu’il eût embrassé le parti adverse en se mettant

au service du duc d’Anjou. Cuvelier désigne comme capitaine de

Benon, non point Guillonet de Pau, mais un Anglais nommé Davy:

Cappitain y avoit c’on appeloit Davi.

(_Chronique rimée de B. du Guesclin_, II, 283, vers 21 642.)

[148] D’après Cuvelier, ce fut un détachement de douze fiers

compagnons de la garnison de Benon, et non de celle de Surgères,

qui fit une sortie au milieu de la nuit et opéra la surprise

meurtrière racontée ici par Froissart (_Ibid._, 285-287, vers 21

700 à 21 754).

[149] «Et là perdit le connestable quatre de ses gentilz hommes

qui gouvernoient tout son faict lesquels estoient en leur lougis

en leur lit où ils dormoient; si eurent laissé d’aventure l’huis

ouvert leurs varlets qui jouoient aux dés, et furent tués les

gentils hommes par ceulx de la garnison de Benon» (Cabaret

d’Orville, _Chronique du bon duc Loys de Bourbon_, éd. Chazaud,

p. 91). Ce détail est confirmé par Cuvelier, qui donne le nom

du plus considérable de ces gentils hommes, celui que Froissart

qualifie écuyer d’honneur du connétable, Geffroi Payen, et par

l’_Histoire de la Rochelle_ d’Amos Barbot, qui mentionne outre

Geffroi Payen, Thomas de la Luzerne et Jean Boterel (_Chron.

rimée_, éd. Charrière, II, 286 et 287; Amos Barbot, _Hist. de

la Rochelle_, Saintes, 1886, t. I, p. 204). D’après Cuvelier

et l’auteur de la _Chronique en prose_, Olivier, seigneur de

Clisson, furieux de la mort de Geffroi Payen son parent, fendit

à coups de hache la tête à quinze Anglais de la garnison de

Benon et mérita ainsi le surnom de _boucher_ que les Anglais lui

donnèrent depuis lors:

Englois ne pueent mais, par le corps sainct Benoit,

S’il appellent _bouchier_ Olivier là endroit.

(_Chron. rimée_, II, 290, vers 21 852 et 21 853.)

Les Français assiègent ensuite le château de Marans[150], situé à

quatre lieues de la Rochelle et où des Allemands tiennent garnison

sous les ordres d’un certain Wisebare. Ces Allemands, craignant

qu’on ne les traite comme les soudoyers de Benon, s’empressent de

rendre leur forteresse et s’enrôlent au service du roi de France à

la seule condition qu’ils seront payés de leurs gages. Arrivé devant

Surgères[151], le connétable trouve ce château complètement vide; la

garnison s’est enfuie à son approche. Il l’occupe et chevauche vers

Fontenay-le-Comte[152], où la femme[153] de Jean Harpedenne dirige la

résistance. P. 87, 88, 309.

[150] Charente-Inférieure, arr. la Rochelle. Marans est situé

à 20 kilomètres environ au nord de cette dernière ville et de

Benon, sur la rive gauche et à peu de distance de l’embouchure de

la Sèvre. Par lettres datées de Marans au mois de septembre 1372

et par mandement spécial adressé à Geffroi Kerimel et à Geffroi

Budes, chevaliers, Bertrand du Guesclin donna à son bien amé

écuyer Perrot Maingny les biens meubles et héritages confisqués

sur Jean Wilale et Henri Abbot, Anglais et ennemis du roi, biens

situés en la ville et châtellenie de Fontenay-le-Comte (_Arch.

Nat._, JJ 103, nº 371, fº 178 vº). Il n’est malheureusement pas

fait mention dans cette charte du quantième du mois; mais comme

l’itinéraire suivi par Du Guesclin dans la partie méridionale

de la Saintonge pendant la seconde quinzaine de septembre est

parfaitement établi et repose sur des actes authentiques,

l’occupation de Marans par le connétable, si elle n’a pas

coïncidé avec le siège de Benon, doit remonter aux premiers

jours de septembre. Après s’être couvert au sud, en occupant,

dès le 23 août, la forteresse de Soubise qui commandait le cours

inférieur de la Charente, il est probable qu’un stratégiste aussi

habile que Du Guesclin, voulant mettre les assiégeants à l’abri

de toute surprise, aussi bien du côté du nord que du côté du

midi, reconnut qu’il fallait pour cela réduire préalablement en

son pouvoir le château de Marans par lequel on était maître du

cours inférieur de la Sèvre. Si cette hypothèse est fondée, la

démonstration contre Marans a dû suivre l’affaire de Soubise et

avoir lieu dans les trois ou quatre premiers jours de septembre.

[151] Charente-Inférieure, arr. Rochefort-sur-Mer. Un acte émané

de Du Guesclin (donation à Simon La Grappe, écuyer, huissier

d’armes du roi, des biens confisqués de Robert de Grantonne,

prêtre anglais, sis en la châtellenie de Fontenay-le-Comte), dont

une copie se trouve dans un registre du Trésor des Chartes (JJ

103, nº 341, fº 167) est daté «devant Surgieres le treziesme jour

du mois de septembre l’an mil CCCLXXII»; mais comme le connétable

semble avoir pris part au siège de Benon, qui dura du 12 au

15, la date de cette donation faite à La Grappe est sans doute

fautive et peut provenir de l’omission dans l’acte original du V

de XVIII écrit en chiffres romains. «Le siège de la forteresse de

Surgères, écrit M. E. Petit d’après les registres des recettes

et dépenses de Philippe le Hardi (_Campagne de Philippe le

Hardi_, p. 10) fut fait sans désemparer et dura quatre jours; les

assiégés firent leur reddition le dimanche 19.»

[152] Aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement du département de la

Vendée, au nord de la Rochelle et de Niort, à peu près à moitié

chemin de cette dernière ville et de Luçon.

[153] Ce ne fut pas Jeanne de Clisson, sœur d’Olivier,

première femme de Jean Harpedenne, qui présida à la défense de

Fontenay-le-Comte, ainsi que l’a supposé Benjamin Fillon (_Jean

Chandos_, Fontenay, 1856, p. 31). En 1372, Jean Harpedenne,

veuf de Jeanne de Clisson, était déjà remarié à Catherine le

Senecal, fille de Gui le Senecal, chevalier. Catherine suivit en

Angleterre son mari expulsé du Poitou après le recouvrement de

cette province par Charles V; aussi, plus tard, devenue veuve,

rentrée en France et remariée à un chevalier nommé Étienne

d’Aventoys, elle se vit dans la nécessité de se faire octroyer

par Charles VI des lettres de rémission, datées du mois de

septembre 1390, pour avoir tenu activement le parti d’Édouard

III et des ennemis du royaume (_Arch. Nat._, JJ 139, nº 95, fº

113). M. Kervyn de Lettenhove (_Chroniques de Froissart_, XXI,

526, 527) a dédoublé Jean Harpedenne et l’a confondu avec un fils

portant le nom de Jean comme son père et issu du premier mariage

de celui-ci avec Jeanne de Clisson.

Les assiégés ont des vivres et des munitions en abondance, mais

ils savent qu’aucun secours ne peut leur être porté avant trois ou

quatre mois[154]; et comme en outre on les menace de ne leur faire

aucun quartier s’ils prolongent la défense, ils prennent le parti de

se rendre[155]. Le connétable leur permet d’emporter tout ce qu’ils

possèdent et de se retirer avec leur dame à Thouars, où tous les

chevaliers du Poitou, partisans des Anglais, ont cherché un refuge.

Les Français confient la garde de la forteresse de Fontenay-le-Comte à

Renaud «de Lazi»[156] et retournent à Poitiers. P. 88, 89, 309.

[154] C’est ici qu’aurait dû trouver place le récit des

opérations qui aboutirent à la reddition de Saint-Jean-d’Angely

(20 septembre), de Saintes (24 septembre), à une halte devant

Cognac (26 septembre), à l’occupation d’Aulnay-de-Saintonge (2

octobre), enfin à une halte devant Niort, du 6 au 8 octobre

(_Campagne de Philippe le Hardi en 1372_, p. 10 et 11). Comme

nous l’avons déjà fait remarquer, Froissart ou bien n’a pas connu

quelques-unes des opérations que nous venons d’indiquer, ou bien

assigne une date inexacte à celles qu’il mentionne, telles que

la reddition de Saint-Jean-d’Angely et celle de Saintes, qu’il

a racontées avant la soumission de la Rochelle, tandis qu’en

réalité elles sont postérieures d’un certain nombre de jours à ce

dernier événement.

[155] Le samedi 9 octobre, Philippe, duc de Bourgogne,

venant de son campement en vue de Niort, mit le siège devant

Fontenay-le-Comte. Le jour même de son arrivée, les habitants de

la ville proprement dite capitulèrent, mais le château résista et

ne fut enlevé de vive force que le lendemain dimanche (_Ibid._,

p. 11). En l’absence de Jean Harpedenne, sénéchal de Saintonge,

châtelain et capitaine de Fontenay-le-Comte, l’homme d’armes

anglais qui dirigea surtout la résistance du château s’appelait

Henri Abbot. Abbot était marié depuis environ neuf ans à une

Française nommée Agnès Forgète, originaire de la Ferté-Milon et

veuve d’un habitant de Fontenay nommé Mercereau, dont il avait eu

un fils alors âgé de huit ans. Dès la fin de novembre 1372, un

mois à peine après la reddition de Fontenay-le-Comte, Agnès se

fit délivrer à la chancellerie royale des lettres de rémission et

obtint que ses biens dotaux seraient exceptés de la confiscation

des meubles et immeubles ayant appartenu à Henri Abbot son second

mari. Dans ces lettres de rémission, il est fait mention d’un

acte par lequel Jean, duc de Berry, comte de Poitou, «a donné

à nostre amé et feal connestable de France la dicte ville et

chastellerie de Fontenay, et aussi a donné à ses gens et autres

tous les biens, meubles et heritages que tenoient les Anglois et

leurs femmes qui demouroient en ycelle ville de Fontenay» (_Arch.

Nat._, JJ 103, nº 254, fº 128 vº).

[156] Cet homme d’armes nous est inconnu. Peut-être faut-il lire,

au lieu de Renaud «de Lazi», Renaud de Larçay (Indre-et-Loire,

arr. et c. Tours) ou Regnault de Lassay. Le 15 octobre 1372, le

duc de Berry, qui se trouvait alors aux Herbiers (Vendée, arr.

la Roche-sur-Yon), fit donner 20 sous tournois à Symonnet, l’un

de ses chevaucheurs, qu’il envoyait à _Fontenay-le-Comte_ porter

un message à Jean, comte de Sancerre, l’un de ses conseillers

(_Arch. Nat._, KK 251, fº 91).

Après s’être reposés quatre jours à Poitiers, les seigneurs de France

vont mettre le siège devant Thouars[157] avec trois mille lances,

chevaliers et écuyers, et quatre mille fantassins y compris les

Génois. La place est trop forte et trop bien défendue pour être prise

d’assaut; aussi, les assiégeants se contentent de la bloquer, espérant

en avoir raison par la famine. Les principaux défenseurs de Thouars

sont Louis de Harcourt[158], le seigneur de Parthenay[159], le seigneur

de Thors[160], Hugues de Vivonne, Aimeri de Rochechouart, Perceval

de Coulonges, Regnault de Thouars, le seigneur de Roussillon[161],

Guillaume de «Crupegnach[162]», Geoffroi d’Argenton, Jacques de

Surgères, Jean d’Angle, Guillaume de Montendre et Mauburni de

Lignières. D’après le conseil de Perceval de Coulonges, les assiégés

concluent, après quinze jours de pourparlers, une trêve avec les

assiégeants. En vertu de cette trêve qui doit durer jusqu’au jour

Saint-Michel[163] suivant, les défenseurs de Thouars s’engagent à

rendre cette place et à se mettre en l’obéissance du roi de France

si Édouard III ou l’un de ses fils ne vient pas dans l’intervalle

contraindre les Français à lever le siège. En prévision de cette

éventualité, Charles V profite de la trêve pour envoyer des renforts

considérables aux assiégeants. P. 89 à 93, 310.

[157] Deux-Sèvres, arr. Bressuire.

[158] Louis de Harcourt, vicomte de Châtellerault.

[159] Guillaume VII Larchevêque (voyez _Histoire de la ville de

Parthenay_, par Bélisaire Ledain. Paris, 1858, p. 193).

[160] Regnault de Vivonne, seigneur de Thors, fils de Savari de

Vivonne et de Marie Chasteignier, marié à Catherine d’Ancenis.

Thors fait partie aujourd’hui de la Charente-Inférieure, arr.

Saint-Jean-d’Angely, c. Matha.

[161] Ce seigneur de Roussillon, auquel Froissart donne le

prénom de Geoffroi dans son récit de la bataille de Cocherel,

est toujours désigné par le chroniqueur comme un chevalier

poitevin. Un ancien fief de Roussillon, aujourd’hui hameau d’une

centaine d’habitants, fait partie du territoire de la commune de

Vaux-en-Couhé (Vienne, arr. Civray, c. Couhé). Roussillon est

aussi un hameau de Charmé (Charente, arr. Ruffec, c. Aigre).

[162] Guillaume de «Crupegnac» paraît être une mauvaise leçon

pour Guillaume de Rouffignac (Charente-Inférieure, arr. Jonzac,

c. Montendre).

[163] Froissart se trompe ici très gravement et a entraîné dans

son erreur la plupart des auteurs d’histoires générales ou

locales. Ce chroniqueur se trompe sur deux points principaux:

1º La trêve à laquelle il fait ici allusion ne fut pas signée

devant Thouars; 2º cette trêve ne devait pas prendre fin le

jour Saint-Michel, c’est-à-dire le 29 septembre 1372. Cette

dernière erreur a conduit les érudits, qui se sont fourvoyés

sur cette question à la suite de Froissart, à assigner une date

inexacte à la conclusion de la trêve et partant au siège même

de Thouars. Comme la clause la plus importante de cette trêve

prévoit l’éventualité d’une armée de secours amenée devant

la place assiégée par Édouard III ou par le prince de Galles

avant l’expiration fixée par erreur au 29 septembre, trois

mois n’étant pas de trop pour informer le roi d’Angleterre et

lui donner le temps de réunir des forces suffisantes, de les

transporter sur le continent et de les amener au lieu convenu,

on en avait conclu qu’un traité portant une stipulation de ce

genre n’avait pu être signé que dans le courant du mois de juin

précédent; en conséquence, on avait reculé de trois mois la

date du siège mis par les Français devant Thouars. En réalité,

la convention dont il s’agit fut signée devant Surgères le

samedi 18 septembre, la veille même de la reddition de cette

place. Aux termes de cet acte qu’il suffira de résumer ici pour

en faire comprendre la haute importance, une trêve qui devait

durer jusqu’à la Saint-André, c’est-à-dire jusqu’au 30 novembre

1372, était conclue entre Jean, duc de Berry et d’Auvergne,

comte de Poitou et de Mâconnais, d’Angoulême et de Saintonge,

lieutenant du roi de France ès dits pays, les sujets, soumis

et alliés du dit roi, d’une part, deux prélats et un certain

nombre de nobles traitant au nom de tous les habitants du Poitou,

sujets du roi d’Angleterre, d’autre part. L’article principal

de cette convention portait que si, le jour Saint-André ou le

30 novembre suivant, le roi d’Angleterre ou son fils le prince

de Galles ne se trouvait pas devant Thouars à la tête de forces

assez considérables pour obliger les Français à lever le siège

de cette place, les signataires de la convention, leurs sujets,

alliés, hoirs et successeurs feraient leur soumission dès le

lendemain et rentreraient en l’obéissance du roi de France (Voy.

le texte du traité de Surgères, nº I de l’Appendice, p. CLV à

CLIX; _Grandes Chroniques_, éd. P. Paris, VI, 336, 337). «Au jour

emprins et accordé vindrent à toute puissance devant Touars, de

par le roy de France, les ducs de Berry et de Bourgoigne ses

frères, qui la journée se tindrent sur les champs en bataille

ordennée et à banieres desploiées jusques au vespres. A laquelle

heure vint pardevers nos seigneurs la vicomtesse (Pernelle,

vicontesse de Thouars), acompaignée de nobles barons et dames,

qui en l’obeissance du roy et d’eulx mist sa seigneurie. Et au

giste vint avec eulx à Lodun, auquel lieu elle fist hommage lige

de sa viconté, avec serement de loyauté au duc de Berri duquel

est tenue la dicte viconté à cause de sa conté de Poitou. Et

ainsi fut la conté acquise sur les Anglois par leur orgueil et

desloyauté.» (Chron. publiée par Secousse, _Recueil de pièces sur

Charles II, roy de Navarre_, p. 651.)

Les seigneurs poitevins enfermés dans Thouars dépêchent des messagers

en Angleterre pour solliciter l’envoi d’une armée de secours. Édouard

III s’empresse de réunir cette armée[164] dont Édouard, prince de

Galles, veut faire partie malgré le mauvais état de sa santé, et qui

s’élève à quatre mille hommes d’armes et à dix mille archers. Le roi

anglais, prévoyant le cas où il viendrait à mourir pendant le cours de

l’expédition, institue son héritier Richard[165], fils aîné du prince

de Galles, et fait jurer à ses trois fils, Jean, duc de Lancastre[166],

Edmond[167] et Thomas[168], de le reconnaître comme tel. Il s’embarque

à Southampton[169], où il a réuni une flotte de quatre cents vaisseaux

pour le transport de ses troupes, et cingle vers les côtes de

Poitou; mais des vents contraires le retiennent sur mer pendant neuf

semaines[170] et soufflent avec une telle violence qu’il ne peut

aborder ni en Poitou, ni en Rochellois[171], ni en Saintonge. Le terme

de Saint-Michel fixé pour l’expiration de la trêve[172] vient à échoir

sur ces entrefaites, et force est à Édouard III de regagner les côtes

d’Angleterre sans avoir porté le moindre secours à ses gens d’armes

assiégés dans Thouars[173]. A peine les Anglais sont-ils descendus de

leurs vaisseaux qu’un vent favorable commence à souffler[174] et permet

à deux cents navires qui vont charger des vins en Guyenne d’entrer dans

le havre de Bordeaux, et l’on en conclut que Dieu favorise le roi de

France. P. 93 à 96, 310.

[164] Dès le 11 août, Édouard III, qui venait d’apprendre les

premières opérations des Français sur les marches du Poitou,

écrivit à tous les prélats de l’Angleterre pour leur demander

des processions, des prières et se plaindre de l’invasion de

ses possessions par les forces réunies des rois de France et

de Castille (Rymer, III, 960). Dans un mandement en date du 23

août, le roi d’Angleterre annonça son projet de passer sur le

continent (_Ibid._, 961). Le lundi 30 du même mois, il s’embarqua

à Sandwich sur un navire appelé _la Grâce de Dieu_ (_Ibid._, 962).

[165] L’ordonnance par laquelle Édouard III institua le jeune

Richard, fils d’Édouard prince de Galles, gardien du royaume

d’Angleterre pendant son absence, est datée de Sandwich le mardi

31 août (_Ibid._).

[166] Jean, duc de Lancastre, qui s’intitulait roi de Castille et

de Léon à cause de son mariage avec la fille aînée de D. Pèdre,

était monté sur le même navire qu’Édouard III son père.

[167] Edmond, comte de Cambridge et ensuite duc d’York.

[168] Thomas de Woodstock, duc de Buckingham et ensuite de

Gloucester.

[169] On vient de voir que l’embarquement eut lieu, non à

Southampton, mais à Sandwich.

[170] Embarqué à Sandwich dès le 30 août, Édouard III dut mettre

à la voile dans les premiers jours de septembre; il était rentré

au palais de Westminster le 28 octobre suivant (_Ibid._, 963).

[171] Le but spécial de cette expédition navale était, en effet,

de débloquer la Rochelle et d’obliger les Français à lever le

siège de cette ville (_Thomæ Walsingham, Historia anglicana_, éd.

Riley, 1863, I, 315). Il en faut conclure que le blocus de cette

place par mer et sans doute aussi par terre avait dû commencer

dès le milieu du mois d’août 1372.

[172] La trêve expirait le 30 novembre, ainsi que nous l’avons

établi plus haut, non le 29 septembre.

[173] La pensée ou du moins la pensée première d’Édouard III,

lorsqu’il avait mis à la voile au commencement du mois d’août,

avait été de porter secours aux bourgeois de la Rochelle et non

aux gens d’armes enfermés dans Thouars. Le prince de Galles,

malgré son état maladif, avait voulu accompagner son père dans

cette expédition navale qui avorta si misérablement après avoir

coûté au trésor anglais plus de neuf cent mille livres.

[174] «Post cujus reditum, dit Thomas Walsingham en parlant du

retour en Angleterre d’Édouard III après son expédition navale

manquée, statim ventus ad partes oppositas se convertit» (_Hist.

angl._, p. 315).

Informé des conditions de la trêve et du message transmis au roi son

maître par les Poitevins assiégés dans Thouars, Thomas de Felton,

sénéchal de Bordeaux[175], s’empresse de réunir, de son côté, un

petit corps d’armée pour leur porter secours. En passant par Niort,

ce corps d’armée se grossit d’une partie des hommes d’armes de la

garnison de cette place et aussi de quelques seigneurs tels que

Aimeri de Rochechouart, Geoffroi d’Argenton, Mauburni de Lignières

et Guillaume de Montendre, qui ont mieux aimé quitter Thouars que de

signer la trêve conclue avec les assiégeants. Thomas de Felton se

trouve ainsi à la tête de douze cents lances et n’attend que l’arrivée

d’Édouard III pour joindre ses forces à celles du roi d’Angleterre.

Charles V, qui n’ignore pas les préparatifs des Anglais, a mis sur

pied, pour tenir tête à ses adversaires, une armée considérable où

l’on ne compte pas moins de quinze mille hommes d’armes et de trente

mille fantassins[176]. Il n’en éprouve pas moins la joie la plus vive

lorsqu’il apprend que le terme de la Saint-Michel est échu et la trêve

expirée sans que l’on ait eu des nouvelles du roi d’Angleterre. P. 96 à

98, 310, 311.

[175] La qualité donnée ici à Thomas de Felton n’est pas formulée

d’une manière tout à fait exacte. Ce chevalier portait en réalité

le titre de sénéchal, non de Bordeaux, mais d’Aquitaine ou de

Gascogne.

[176] Toute la puissance du roi fut assemblée devant Thouars pour

consommer le traité fait devant Surgères le dix-huit septembre,

«tout le jour de saint André (30 novembre), l’an mil trois cens

soixante et douze» (Voy. p. CLV. Cf. _Arch. Nat._, P 1334{2}, fº

26).--Le rédacteur des _Grandes Chroniques de France_ (VI, 336)

évalue à trois mille le nombre des gens d’armes français réunis

devant Thouars le 30 novembre 1372.

Les douze cents Anglais et Anglo-Gascons, rassemblés à Niort, voyant

approcher le terme de Saint-Michel sans qu’il arrive aucun renfort du

roi d’Angleterre ou de l’un de ses fils, proposent aux gentilshommes

assiégés dans Thouars de faire une sortie pour se joindre à eux et

offrir la bataille aux Français. Le seigneur de Parthenay est d’avis

d’accepter cette proposition et déclare que son intention est de rester

attaché, quoi qu’il arrive, au parti anglais; mais les seigneurs de

Poyanne et de Tonnay-Boutonne parviennent à le convaincre que l’on ne

peut accepter l’offre transmise par les messagers envoyés de Niort et

que l’honneur commande aux assiégés de tenir les engagements pris avec

les Français. C’est pourquoi, au terme fixé, les seigneurs poitevins de

la garnison de Thouars invitent les ducs de Berry, de Bourgogne et de

Bourbon ainsi que le connétable de France à venir prendre possession de

la forteresse qu’ils occupent et se remettent sous l’obéissance du roi

de France[177]. P. 98 à 101, 311.

[177] «Et le landemain (de la Saint-André 30 novembre 1372) fut

redducé et remis le dit duchié de Guyenne à la dicte obeissance

du roy, _à Loudun, en l’église des Frères Meneurs_.» (Voy. le nº

I de l’Appendice, p. CLV).--Le mercredi 1er décembre, toutes les

forces réunies du duc de Bourgogne, du duc de Lorraine, du comte

de la Marche, du vicomte de Rohan étaient encore «aux champs

devant Thouars». Le soir, la place était en leur puissance. Des

lettres, annonçant cette heureuse nouvelle, furent aussitôt

adressées à Charles V. (Voy. l’extrait de chronique cité en

note, p. LII.) Ce mercredi 1er décembre fut donc marqué par deux

faits, l’un militaire, l’autre féodal, aussi importants l’un que

l’autre. Le fait militaire fut la reddition de la forteresse de

Thouars aux gens d’armes du roi de France. Le fait féodal, qui

eut pour théâtre l’église des Frères Mineurs de Loudun, fut une

prestation de foi et hommage solennelle faite au roi de France

par les seigneurs qui avaient signé la trêve ou convention du 18

septembre précédent. Cette prestation de foi et hommage fut reçue

au nom de Charles V par Jean, duc de Berry, et par Bertrand du

Guesclin, connétable de France. Mais ces seigneurs et notamment

le plus considérable d’entre eux, Louis de Harcourt, vicomte de

Châtellerault, ne firent leur soumission et ne prêtèrent serment

de fidélité que sous certaines conditions. Louis de Harcourt, par

exemple, avait eu soin de se faire promettre l’usufruit de la

vicomté de Saint-Sauveur (Manche, arr. Valognes), et cela dès le

commencement du mois de novembre 1372, puisque la ratification

par Charles V de cette promesse est datée du 20 de ce mois

(_Arch. Nat._, J 211, nº 39; Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_,

p. 206, 207). Par un traité daté de Loudun le 1er décembre,

le jour même où la prestation de foi et hommage eut lieu dans

cette ville, le duc et le connétable s’engagèrent au nom du

roi à faire entrer le vicomte de Châtellerault en jouissance

du château de Saint-Sauveur, aussitôt que cette place aurait

été recouvrée sur les Anglais par force ou autrement (_Arch.

Nat._, J 211, nº 41; Delisle, _Hist. de Saint-Sauveur_, p. 207,

208). Nous voyons même par un mandement de Charles V en date du

8 janvier 1373 (n. st.) que Louis de Harcourt avait poussé la

prévoyance jusqu’à se réserver les rançons ou «appâtis», comme

on disait alors, levés sur un certain nombre de paroisses du

Poitou à cause de ses châteaux de Châtellerault, de Gironde (auj.

hameau de Saint-Genest-d’Ambière, Vienne, arr. Châtellerault,

c. Lencloître) et de la Touche (auj. château de Marnay, Vienne,

arr. Poitiers, c. Vivonne), levés, disons-nous, sur ces paroisses

avant le 30 novembre 1372 (_Arch. Nat._, P 1334{1}, fº 24).--Par

acte daté de Paris le 15 décembre suivant, Charles V confirma le

traité et accord conclu par Jean, duc de Berry, Philippe, duc de

Bourgogne, Bertrand du Guesclin, connétable de France, Olivier,

seigneur de Clisson, avec les prélats, gens d’église, barons,

seigneurs et dames des pays de Poitou et de Saintonge (_Arch.

Nat._, J 241, nº 40; JJ 103, nº 361, fº 174; Hay du Chastelet,

_Hist. de B. du Guesclin_, p. 437 à 439; _Ordonn._, V, 557, 558).

En vertu de ce même acte, confirmant les dits pays dans les

libertés et franchises dont ils jouissaient au temps de Louis

IX et d’Alphonse de Poitiers, et portant amnistie générale en

faveur de tous les habitants, nobles ou autres, Charles V déclara

les comtés de Saintonge et d’Angoulême réunis à perpétuité à la

couronne de France, tandis qu’au contraire il concéda le comté

de Poitou, à titre d’apanage, à son frère Jean, duc de Berry. Un

acte spécial en date du 19 décembre confirma cette concession à

titre d’apanage du comté de Poitou, à la condition toutefois que

Jean rendrait le comté de Mâcon dont il était investi (_Arch.

Nat._, mémorial D de la Chambre des Comptes, fº 133; Blanchard,

_Compilation chronologique_, col. 160).

Toutes les places du Poitou reconnaissent l’autorité du roi de France,

sauf Niort, Chizé[178], Mortagne[179], Mortemer[180], Lusignan[181],

Château-Larcher[182], la Roche-sur-Yon, Gençay[183], la Tour de

Broue[184], Merpins[185], Dienné[186]. Après la prise de possession

de Thouars, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon se dirigent

vers Paris, et le connétable de France retourne à Poitiers[187].

Quant à Olivier, seigneur de Clisson, il va mettre le siège devant

Mortagne[188] avec tous les hommes d’armes bretons de sa compagnie.

Un écuyer anglais nommé Jacques Clerch, capitaine de la garnison de

Mortagne, envoie demander du secours aux Anglais et aux Anglo-Gascons

qui tiennent garnison à Niort. Ceux-ci répondent à l’appel de Jacques

par l’envoi d’un détachement de cinq cents lances; mais Olivier,

averti à temps par un de ses espions, lève précipitamment le siège et

regagne Poitiers, laissant entre les mains de l’ennemi son matériel de

campement et ses provisions qui servent à ravitailler la garnison de

Mortagne. P. 101 à 103, 311.

[178] Deux-Sèvres, arr. Melle, c. Brioux.

[179] Mortagne-sur-Sèvre, Vendée, arr. la Roche-sur-Yon.

[180] Vienne, arr. Montmorillon, c. Lussac.

[181] Vienne, arr. Poitiers.

[182] Vienne, arr. Poitiers, c. Vivonne.

[183] Vienne, arr. Civray.

[184] D’après Cabaret d’Orville, l’occupation par les

Français de la Tour de Broue (auj. hameau de Saint-Sornin,

Charente-Inférieure, arr. et c. Marennes) aurait précédé la

prise du captal de Buch ainsi que la reddition de Soubise et

serait par conséquent antérieure au 23 août 1372 (_Chronique du

bon duc Loys de Bourbon_, éd. Chazaud, p. 92). Au contraire,

l’auteur de la _Chronique des quatre premiers Valois_ (p. 244)

place cet événement, ou du moins la délivrance de la duchesse de

Bourbon enfermée dans la Tour de Broue, en 1373. Il faut donner

la préférence au témoignage de Cabaret d’Orville, puisque nous

possédons un acte daté du 23 juillet 1372, par lequel Simon

Burleigh et Nicolas Dagworth prennent l’engagement de délivrer

la duchesse de captivité et de la remettre aux mains du duc de

Bourbon son fils, au plus tard le 1er novembre suivant (_Arch.

Nat._, P 1358{1}, nº 504; Huillard-Bréholles, _Titres de la

maison ducale de Bourbon_, I, 565, 566), sauf toutefois le cas où

la dite duchesse serait reprise auparavant «par force d’armes».

Lorsque Cabaret d’Orville et l’auteur de la _Chronique des

quatre premiers Valois_ affirment que la duchesse douairière de

Bourbon dut sa mise en liberté à ce dernier mode de délivrance,

il y a d’autant plus lieu d’ajouter foi au témoignage de ces

deux chroniqueurs que le duc de Bourbon, fils de la princesse

prisonnière, qui prit part depuis le commencement jusqu’à la fin

à toutes les opérations de la campagne, aurait gravement démérité

au point de vue de l’honneur chevaleresque et encouru le reproche

de félonie si, dès le début de cette campagne, il n’avait pas

fait tous ses efforts pour enlever la Tour de Broue et reprendre

ainsi de haute lutte la duchesse sa mère aux aventuriers qui

la détenaient. D’un autre côté, comme Simon Burleigh, par acte

daté de Saintes le 24 septembre 1372, se reconnaît redevable

d’une somme de 1000 francs d’or envers le duc de Bourbon (_Arch.

Nat._, P 1358{2}, nº 567; Huillard-Bréholles, _Titres_, etc., I,

567), il se peut que cette somme représente ou bien une partie

de la rançon de ce chevalier fait prisonnier en défendant la

Tour, ou bien le remboursement d’un acompte déjà payé par le duc

sur la rançon de sa mère, acompte qui devait donner lieu à une

restitution, si, comme nous le supposons, Isabelle avait été déjà

à cette date reprise par force d’armes. Enfin, il résulte d’un

article de compte que, le 20 mai 1373, Owen de Galles occupait

pour le roi de France la Tour de Broue (_Arch. Nat._, KK 251,

fº 95 vº). Cette mention, rapprochée de ce que l’on sait par la

_Chronique des quatre premiers Valois_ du rôle décisif joué par

ce même Owen de Galles dans l’affaire de la prise du captal de

Buch, donne lieu de croire que les deux forteresses de Soubise

et de la Tour de Broue, très rapprochées d’ailleurs l’une de

l’autre, ont dû être recouvrées à peu près en même temps par les

Français, c’est-à-dire à la fin du mois d’août 1372.

[185] Charente, arr. et c. Cognac.

[186] Vienne, arr. Poitiers, c. la Villedieu.

[187] Ainsi que les trois ducs de Berry, de Bourgogne et de

Bourbon dont Froissart a tort de le séparer ici, Du Guesclin,

après la reddition de Thouars et la soumission des principaux

seigneurs poitevins, se dirigea vers Paris où il fit son entrée

le 11 décembre 1372, ayant dans son cortège les deux prisonniers

anglais les plus importants, le captal de Buch et Thomas de

Percy. Voy. plus haut, p. XLVI, note 2.

[188] A la date du 31 août 1373, Mortagne était encore au pouvoir

des Anglais, comme le prouve l’article de compte suivant: «A

Berry le heraut pour faire ses fraiz et despens, _en alent

de Poitiers à Mortaigne convoier une quantité d’Anglois_, du

commandement de monseigneur (le duc de Berry), yci, par quittance

donnée le darrain jour d’aoust (1373) rendue à court: XL sols.»

(_Arch. Nat._, KK 251, fº 128).

Aux approches de l’hiver, les Anglais ou Anglo-Gascons qui étaient

venus à Niort pour essayer de faire lever le siège de Thouars,

prennent le parti de retourner à Bordeaux; chemin faisant, ils

mettent au pillage les possessions du seigneur de Parthenay. Jean

Devereux, chevalier anglais, Jean Cressewell et Daghori Seys

continuent de tenir garnison à Niort,--Robert Grenacre, chevalier

anglais, à la Roche-sur-Yon,--Thomas de Saint-Quentin, à Lusignan,--la

dame de Mortemer, à Mortemer,--Jacques Taylor, écuyer anglais, à

Gençay,--Robert Morton et Martin Scott à Chizé. Ces capitaines font des

courses de côté et d’autre et rançonnent tellement le plat pays qu’ils

font place nette partout où ils passent. Bertrand du Guesclin, qui se

tient à Poitiers pendant tout cet hiver, n’attend que le retour de la

belle saison pour faire rendre gorge aux Anglais et les expulser des

places qui leur restent. P. 104, 311.

Jean de Montfort, duc de Bretagne, fait de vains efforts pour attirer

les prélats, les barons et les bonnes villes de son duché dans le

parti du roi d’Angleterre[189]; celui-ci envoie quatre cents hommes

d’armes et quatre cents archers tenir garnison à Saint-Mathieu[190] en

Bretagne. P. 104 à 107, 311.

[189] «Et celle saison (pendant les deux derniers mois de 1372),

le roy de France envoia plusieurs fois messaiges grans et

notables par devers le duc de Bretaigne que l’en sentoit moult

favorable aux Anglois, et le fist le roy par plusieurs fois

requerir que il feist son devoir vers luy, si comme tenu y estoit

comme vassal et homme lige du roy et pair de France et que il ne

voulsist souffrir les Anglois entrer en son pais de Bretaigne ne

les conforter en aucune maniere: lequel duc respondoit toujours

que ainsi le feroit.» (_Grandes Chroniques de France_, VI,

337.)--Au commencement de novembre 1372, Jean, duc de Berry,

fit un voyage en Bretagne où le roi de France son frère l’avait

chargé sans doute d’une mission diplomatique. Le 9 de ce mois, il

était à Rennes d’où il envoya Guillaume Mauvinet, chevalier, l’un

de ses chambellans, à Paris «devers le roi» (_Arch. Nat._, KK

251, fº 99 vº).

[190] Saint-Mathieu, surnommé par les Bretons Loc Mazé Pen ar Bed

ou la Cellule de Saint-Mathieu Fin de Terre, est aujourd’hui un

simple écart de la commune de Plougonvelin, située à l’extrémité

occidentale du département du Finistère. D’après une légende,

c’est l’endroit où aurait été débarqué le chef de saint Mathieu

apporté d’Éthiopie par des navigateurs du Léon et où saint Tanguy

fonda un monastère à l’époque mérovingienne. En réalité, l’envoi

fait par Édouard III au duc de Bretagne fut seulement de 300

hommes d’armes et de 300 archers, et non de 400. Voy. plus haut,

p. XXX, en note.

Au retour de la belle saison, Bertrand du Guesclin[191] met le siège

devant Chizé[192]. Robert Morton et Martin Scott, chefs des assiégés,

appellent à leur secours les Anglais de Niort. Devereux[193], Daghori

Seys et Cressewell qui commandent ces Anglais, renforcés par les

garnisons de Lusignan et de Gençay[194], réunissent sous leurs ordres

sept cents hommes d’armes et marchent contre le connétable de France;

mais au moment où les assiégés, qui ne sont que soixante armures de

fer, vont recevoir ce secours, ils font une sortie et sont écrasés par

les Français. P. 107 à 110, 311.

[191] Du Guesclin, après avoir quitté le Poitou au commencement

de décembre 1372 et avoir fait son entrée à Paris le 11 de ce

mois, se trouvait encore dans cette ville le 10 janvier suivant,

car ce jour-là il reçut au château du Louvre le serment de Thomas

de Percy qui, mis en liberté provisoire pour aller en Angleterre

recueillir l’argent exigé pour sa rançon, s’engagea, la main

dans la main du connétable, à être de retour au Palais royal à

Paris pour le terme de Pâques suivant ou le 17 avril 1373 (_Arch.

Nat._, J 362, nº 2). D’un autre côté, un mois ne s’était pas

écoulé depuis cette prestation de serment que Bertrand était

déjà retourné en Poitou. Dès le 17 février 1373, il était à

Poitiers, d’où il a daté un acte par lequel il fit don à son

bien amé écuyer Jean de Kerlouet des biens confisqués de Hugues

Beuf, de la mère de Hugues, de Galhaut le Boucher et de Perrot de

Saint-Flavet, «en remuneracion de partie des bons et agreables

services qu’il a fais au roy nostre sire en ces presentes

guerres, en la prise du fort de Chistré (auj. Chitré, hameau de

Vouneuil-sur-Vienne, Vienne, arr. Châtellerault, sur la rive

gauche de la Vienne), occupé et tenu pour le roi d’Angleterre par

les dits Hugues, Galhaut et Perrot.» (_Arch. Nat._, JJ 104, nº

87, fº 41 vº).

[192] Deux-Sèvres, arr. Melle, c. Brioux, un peu au sud de Niort

et de Melle, sur la Boutonne, affluent de la rive droite de la

Charente.

[193] Au commencement de 1373, la place où Jean Devereux,

sénéchal anglais du Limousin, tenait le plus habituellement

garnison était la Souterraine (Creuse, arr. Guéret), forteresse

qui commandait la route de Bourges et de Châteauroux à Limoges,

sur les confins des trois provinces de Limousin, de Berry et de

Poitou. Par acte daté de mai 1374, Charles V donna à une femme

de la Souterraine, nommée Rose des Moulins, les biens confisqués

de Laurence Lescharde, fille de la dite Rose, maîtresse de Jean

Devereux, au temps où ce chevalier anglais «tenoit et occupoit

ycelle ville de la Sousterraine, laquelle Lorance, par legiereté

de cuer et de sa voulenté, après ce que elle eust esté par

certain temps en la compaignie du dit chevalier anglois, s’est

partye _puis demi an ença_ de la dite ville _et s’en est alée

avecques les Anglois_, afin de dédommager la dite Rose des

Moulins «des dommages euz et soustenuz _ou conflit et prise de la

dite ville de la Sousterraine_» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 340,

fº 183). Dès la fin de mars 1373, aussitôt après la victoire de

Chizé et la reddition de Niort, Jean, duc de Berry, mit le siège

devant la Souterraine (_Arch. Nat._, KK 251, fºs 93 vº, 94;

Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 499, nº 960). Toutefois,

cette forteresse ne tomba au pouvoir des français que vers la fin

de cette même année 1373.

[194] Vienne, arr. Civray. Le château de Gençay, dont il subsiste

des ruines imposantes, situé un peu au sud de Poitiers, à 133

mètres d’altitude, commandait la vallée de la Cloyère, affluent

de la rive droite du Clain et la route qui va directement de

cette ville à Civray, à Ruffec, à Angoulême et à Bordeaux. Le

12 juin 1373, Jean, duc de Berry, comte de Poitou, fit donner

60 sous tournois à un nommé Rynant, «escuier de monseigneur le

connestable de France, _lequel s’estoit eschapé des Anglois de

Gençay où il estoit prisonnier_» (_Arch. Nat._, KK 251, fº 122

vº). Vers le milieu de cette année, les Français assiégeaient

Gençay en même temps que Lusignan et avaient élevé des bastilles

devant ces deux châteaux. Par un mandement en date du 14 juillet

1373, Jean, duc de Berry et comte de Poitou, fit sommation à un

certain nombre de retardataires de payer leur quote-part d’une

somme de 2000 francs d’or levée pour les frais de la bastille

de devant le château de Gençay (Redet, _Inventaire des archives

de Poitiers_, p. 312, nº 1955). Le 3 octobre suivant, ce même

duc de Berry, qui se trouvait à Gençay, envoya de cette ville

Clément l’Enffant, l’un de ses messagers, porter une lettre au

maréchal d’Auvergne (KK 251, fº 129). Le 8 du même mois, un

chevalier nommé Grégoire Seys, qui tenait du roi d’Angleterre

la seigneurie de Gençay, se fit donner à Bordeaux par Thomas de

Felton, sénéchal d’Aquitaine, 20 arcs, 20 gerbes de flèches, 24

cordes et autres munitions destinées à la défense du dit lieu de

Gençay (_Arch. hist. de la Gironde_, XII, 330. Cf. le sommaire du

tome VII de notre édition, p. LIV, note 165). Gençay ne redevint

français qu’au commencement de 1375. Par acte «donné devant

le fort de Gençay» le 17 février de cette année, Bertrand du

Guesclin, comte de Longueville, connétable de France, en vertu

d’un traité de capitulation intervenu entre lui, d’une part,

messire Dagori Sais (Gregoire ou Gregori Seys, dans le compte

du contrôleur de l’artillerie de Bordeaux), seigneur de Gençay,

les capitaine, connétable, receveur et autres Anglais tenant le

dit fort de Gençay, d’autre part, moyennant la reddition du dit

fort dans le délai fixé et à un certain terme convenu, confirma

la femme et la fille du dit Dagori Sais et leurs hoirs dans la

possession et la jouissance de tous les revenus des héritages que

le dit Dagori et sa femme tenaient au temps que le pays était

sous l’obéissance du prince de Galles. Ce traité fut ratifié par

le roi dès le 22 février suivant. (_Arch. Nat._, JJ 106, nº 249,

fº 136; JJ 153, nº 94, fº 46.) Le 7 avril 1376 (n. st.), Charles

V donna à son frère le duc de Berry les châteaux de Gençay, de

Mortemer et de Neuville (Neuville-de-Poitou, arr. Poitiers) que

Radegonde Bechet, «femme d’un certain Anglois nommé Dagoris Sès»

et Catherine le Senecal, fille de la dite Radegonde et seconde

femme de Jean Harpedenne, avaient fortifiés et si bien pourvus

de gens d’armes qu’il avait fallu de grands frais et des troupes

nombreuses pour en faire le siège et en déloger l’ennemi (_Arch.

Nat._, JJ 109, nº 18, fº 10). Cf. p. XLIX, note 3.

Robert Morton et Martin Scott sont faits prisonniers. Trois cents

pillards, Bretons et Poitevins, que les Anglais ont lancés en avant

pour attirer les Français hors de leurs retranchements, passent dans

les rangs de ces derniers. Du Guesclin fait scier à ras de terre les

palissades qui entourent son camp et attaque les Anglais après avoir

formé trois corps de bataille; il commande celui du milieu et met

ses deux ailes sous les ordres d’Alain de Beaumont et de Geoffroi de

Kerimel; chacun des trois corps ne compte pas moins de trois cents

hommes d’armes. Geoffroi Richou, Éven de Lacouet, Thibaud du Pont,

Silvestre Budes et Alain de Saint-Pol font dans cette journée des

prodiges de valeur. Les Anglais, de leur côté, déploient une grande

bravoure et remportent quelque temps l’avantage; mais enfin la victoire

reste aux Bretons, qui font trois cents prisonniers. P. 111 à 114, 312.

Cette défaite achève de ruiner la domination anglaise en Poitou; elle

est suivie de la reddition immédiate de la ville et du château de

Chizé[195]. Bertrand du Guesclin se rend ensuite à Niort[196], dont

il prend possession au nom du roi de France et où il fait reposer ses

troupes pendant quatre jours. Puis, il chevauche vers le beau château

de Lusignan[197] d’où la garnison anglaise qui l’occupait a décampé

aussitôt qu’elle a appris que son capitaine Robert Grenacre avait été

fait prisonnier à Chizé. Le connétable de France confie la garde de

ce château à un certain nombre de gens d’armes placés sous les ordres

d’un châtelain et se dirige vers Château-Larcher[198], défendu par la

dame de Pleumartin[199], mariée à Guichard d’Angle. Arrivé sur ces

entrefaites à Poitiers, le duc de Berry y reçoit avec une grande joie

la nouvelle de la victoire de Chizé. P. 114, 115, 312.

[195] Froissart rapporte l’affaire de Chizé au 21 mars 1373.

Ce combat dut certainement être livré peu de jours avant

le 30 mars 1373, puisque ce fut à cette dernière date que

Jean, duc de Berry, qui se trouvait alors à la Souterraine

(Creuse, arr. Guéret), envoya Vitu, l’un de ses messagers,

à Mehun-sur-Yèvre porter à la duchesse sa femme la nouvelle

de la défaite et de la prise de Jean Devereux: «A dit Vitu,

messaigier monseigneur, envoié le dit jour (30 mars 1373) de la

Souterraine à Mehun-sur-Yèvre porter lettres de par monseigneur

à madame de Berry contenant que _messire Jehan d’Esvreux avoit

esté desconfit et pris_: XXXV sols tournois.» (_Arch. Nat._, KK

251, fº 93 vº.) Le même jour, le duc envoya Simonnet Champion,

l’un de ses chevaucheurs, porter à Poitiers et à la Rochelle

des lettres dont le contenu se rapportait sans doute au même

événement que le message confié à Vitu (_Ibid._, fºs 93 vº et

94). Cabaret d’Orville et Pierre Cauchon se trompent donc, le

premier en plaçant l’affaire de Chizé avant la fête de Noël

1372 et le retour de Du Guesclin à Paris (_Chronique du bon

duc Loys de Bourbon_, p. 41), le second après le lundi d’avant

Pâques Fleuries ou le 4 avril 1373 (_Chronique de P. Cauchon_,

p. 127). Au mois de décembre 1373, Charles V octroya des lettres

de rémission à Perrin, dit Crespé, «en considération de ses

services, tant au fait de la prise du captal de Buch où il fu

_et en la desconfiture que nostre amé et feal connestable fist

devant le fort de Chiset_, comme en la chevauchie et poursuite de

nos ennemis.» (_Arch. Nat._, JJ 105, nº 90, fº 57.) Du Guesclin

avait formé son petit corps d’armée en concentrant les garnisons

françaises du Poitou dont beaucoup occupaient des églises que

l’on avait fortifiées et où l’on s’était retranché pour résister

aux Anglais. C’est ainsi que Philibert de l’Étoile, Jean de

Rasiné, Aimeri Paillart, écuyers, et un nommé Perrot Caillé

avaient converti en forteresse l’église paroissiale de Bertegon

(Vienne, arr. Loudun, c. Monts) dont la seigneurie appartenait

en partie à Charles d’Artois, comte d’Eu; et nous lisons dans

des lettres de rémission datées de juillet 1376 que ces écuyers

se «départirent de la dite forteresse et nous alèrent servir

en nos guerres, tant _à la bataille de Chisey_ et au siège de

Lesignan comme autre part». (_Arch. Nat._, JJ 109, nº 116.) Chizé

était le chef-lieu d’une châtellenie. L’église de cette localité

avait sans doute été endommagée pendant le combat; aussi, pour

la réparer, Du Guesclin légua une somme de cent francs, par une

clause spéciale de son testament daté de juillet 1380. Jean

Devereux, le principal chef du corps d’armée anglais, fut fait

prisonnier à Chizé par Pierre de Negron.

[196] Le 28 avril 1373, cinq semaines après l’affaire de Chizé,

Jean, duc de Berry, était à Niort, d’où il envoya Jean Blondeau,

l’un de ses valets de pied, porter lettres au sénéchal de Poitou:

«A Jehan Blondeau, vallet de pié, pour _porter lettres de par

monseigneur_ (Jean, duc de Berry), de NYORT _au seneschal de

Poitou_ (Alain de Beaumont). Yci le dit jour (28 avril 1373), XV

sols.» (_Arch. Nat._, KK 251, fº 94 vº.) L’occupation n’eut pas

lieu sans coup férir, puisque l’intrépide écuyer breton Jean de

Kerlouet fut tué devant Niort. Ce fut aussi sans doute à cette

occasion que périt le maître de ce chien dont parle l’auteur du

_Ménagier de Paris_ (éd. Jérôme Pichon, I, 94), auquel le duc de

Berry, probablement pendant un séjour qu’il fit à Niort du 18 au

25 juillet 1373 (_Arch. Nat._, KK 251, fº 105 vº), assura une

pension alimentaire, pour le récompenser de sa fidélité envers

son maître défunt sur la tombe duquel il se tenait, sans vouloir

la quitter, depuis trois mois. D’après Cuvelier (_Chronique rimée

de B. du Guesclin_, II, vers 22 486 à 22 504), Du Guesclin,

ayant défait à Chizé les garnisons anglaises réunies sous le

commandement de Jean Devereux, aurait fait revêtir à ses gens

les cottes d’armes des Anglais et aurait pris ainsi Niort par

surprise. Cette version s’accorde avec celle de Froissart pour

placer la prise de Niort presque immédiatement après le combat

de Chizé qui fut livré, comme on l’a vu plus haut, le 21 mars.

Il y a tout lieu, par conséquent, d’accepter une tradition qui

avait cours à Niort dès la fin du XVe siècle et qui fixait au 27

mars la reprise de cette ville par Bertrand du Guesclin. Voici,

en effet, ce qu’on lit dans le plus ancien registre conservé sous

le nº 881 aux Archives municipales de Niort; c’est le compte de

Geoffroi Faifeu, receveur du 1er juillet 1487 au 1er juillet

1488: «_Item_, à messire Jehan Bonnet, viquayre de l’eglise

paroschiale de Nostre Dame de la dicte ville, la somme de cinq

solz pour la messe dicte à notte, à dyacre et soubzdyacre, _du

jour de la reprinse de la ville qui fut le_ XXVIIe _jour du dit

moys de mars_.» En souvenir de cet événement, les habitants de

Niort firent construire une chapelle, dite de _Recouvrance_, dont

le nom s’est conservé jusqu’à nos jours dans un lieu-dit situé à

l’extrémité du territoire de cette ville, sur le bord de la route

de Fontenay-le-Comte. C’était l’usage de se rendre tous les ans

en procession à cette chapelle, le 27 mars, anniversaire de la

«recouvrance» de Niort sur les Anglais; cet usage paraît être

tombé en désuétude vers la fin du XVIe siècle, à l’époque des

guerres de religion qui amenèrent en Poitou l’abandon de quelques

cérémonies publiques du culte en même temps que la destruction de

plusieurs dépôts d’archives et d’un certain nombre de monuments

religieux. A la date du 22 juillet 1373, Guillaume de la Mousse

était châtelain de Niort pour Jean, duc de Berry (_Arch. Nat._,

KK 251, fº 105 vº). A cette même date, Owen de Galles était

capitaine de la Tour de Broue (_Ibid._, fº 95 vº), Tristan Rouaut

de Thouars, André Rouaut de Marans (_Ibid._, P 128 vº), Maurice

du Parc de la Rochelle (_Bibl. Nat._, Decamps, 84, fº 177 vº),

Alain de Beaumont de Saint-Maixent et de Saintes (_Ibid._, fº 94

vº) et Thibaud du Pont de Rochechouart et d’Angoulême (_Ibid._,

fº 128). Les Anglais continuaient d’occuper Cognac (_Ibid._,

fº 129) qui ne fut repris par du Guesclin que le 1er juin 1375

(_Grandes Chroniques de France_, VI, 346).

[197] Le château de Lusignan, situé à 134 mètres d’altitude,

commandait la route de Poitiers à Saint-Maixent et à Niort, ainsi

que l’étroite vallée de la Vonne, bordée presque dans toute sa

longueur de hautes murailles de rochers à pic. Froissart se

trompe en rapportant l’occupation de Lusignan par les Français à

la même date que la reddition de Niort. Le samedi 5 mars 1373,

le premier samedi de carême, trois semaines par conséquent avant

l’affaire de Chizé, Alain de Beaumont, sénéchal de Poitou, Jean

de la Personne, vicomte d’Aunay, Gadifer de la Sale et Aimeri

de Rochechouart mirent le siège devant le château de Lusignan,

défendu par une garnison anglaise dont les deux principaux chefs

étaient Jean Cressewell et Geffroi de Saint-Quentin (Delpit,

_Documents français en Angleterre_, p. 191; _Bibl. Nat._,

collection Decamps, vol. 84, fº 170). Afin de protéger les

assiégeants contre les sorties de cette garnison, Jean, duc de

Berry, fit construire au moins deux bastilles, chacune pourvue de

quatre «eschiffes» et d’un engin apporté de Loudun, lesquelles

bastilles ne furent complètement terminées et mises en état

que plusieurs mois après l’investissement (Redet, _Invent. des

arch. de Poitiers_, p. 90, 91; _Arch. Nat._, KK 251, fºs 102

vº, 122, 127 à 129). Cet investissement dura sans interruption

depuis le 5 mars 1373 jusque vers le milieu de l’année suivante

(_Ibid._, KK 252, fºs 27 vº, 29 vº, 30). Par une «endenture»

datée de Bordeaux le 4 avril 1374, en présence du seigneur de

Percy et de Thomas de Felton, sénéchal d’Aquitaine, Jean, duc

de Lancastre, ayant conclu avec Du Guesclin une trêve pendant

la durée de laquelle les garnisons anglaises devaient cesser de

vivre comme par le passé aux dépens du pays environnant, alloua

à titre d’indemnité 6000 florins d’Avignon à Jean Cressewell et

à Geffroi de Saint-Quentin, capitaines du château de Lusignan,

en même temps qu’il les prorogea dans leur commandement jusqu’au

1er septembre suivant (Delpit, _Documents français_, etc., p.

191, 192). Du 19 septembre 1373 au 20 juillet 1374, les comptes

du contrôleur de l’artillerie du château de Bordeaux mentionnent

plusieurs livraisons de munitions, notamment d’arcs, de gerbes

de flèches et de cordes, faites par Thomas de Felton, par

Florimond, seigneur de Lesparre, ainsi que par Robert Roux, maire

de Bordeaux, tant à Jean Cressewell, capitaine de Lusignan, qu’à

Thomas Brancestre, lieutenant du dit capitaine (_Arch. hist. de

la Gironde_, XII, 329, 330, 337). Cressewell fut fait prisonnier

par les Français un peu avant le 24 juin 1374, puisque ce jour-là

le duc de Berry, qui se trouvait à Issoudun, donna l’ordre de

payer 40 sous à Araby le chevaucheur «qui estoit venu de Poitou

dire les _novelles de la prise de Cressoelle_» (_Arch. Nat._,

KK 252, fº 21). La capture de cet audacieux partisan contribua

sans nul doute à amener la reddition du château de Lusignan, qui

dut avoir lieu vers la fin de septembre 1374 au plus tard. Ce

qui est certain, c’est que, dès le 1er octobre suivant, Lyonnet

de Pennevaire fut institué par Jean, duc de Berry, capitaine,

châtelain et gardien du château de Lusignan (Redet, _Tables

de Dom Fonteneau_, Poitiers, 1839, p. 305). D’après Thomas

Walsingham, une des conditions de la reddition aurait été la

mise en liberté de Thomas de Percy, sénéchal du Poitou, fait

prisonnier à Soubise (_Hist. angl._, p. 317). La délivrance du

prisonnier coïncida avec la livraison de la forteresse. Conduit

de Tours à Poitiers le 18 septembre 1374, Thomas de Percy fut

dirigé sur Cognac le 11 octobre suivant (KK 252, fºs 22, 31).

Le roman de _Mélusine_, par Jean d’Arras, contient de curieuses

légendes relatives à ce siège de Lusignan et surtout aux

apparitions de la fée Mélusine, qui passait pour avoir fondé ce

château, à Cressewell (éd. de 1854, p. 420-424). Il résulte d’un

acte de donation daté de mars 1376 (n. st.) que le duc de Berry

fit un vœu à saint Germain d’Auxerre et une fondation en faveur

de l’abbaye placée sous le vocable de ce saint, pour obtenir la

reddition d’une forteresse réputée imprenable en raison de son

origine féerique (_Arch. Nat._, J 185, nº 36; _Gall. Christ._,

XII, col. 395).

[198] Vienne, arr. Poitiers, c. Vivonne.

[199] Jeanne Payen de Monpipeau.

La dame de Pleumartin sollicite et obtient de Bertrand du Guesclin

un sauf-conduit pour se rendre à Poitiers auprès du duc de Berry.

En l’absence de Guichard d’Angle son mari, prisonnier en Espagne de

D. Enrique, roi de Castille, elle prie le duc de la considérer comme

une veuve restée sans défense et de ne point lui faire la guerre,

promettant que de son côté elle s’abstiendra de tout acte d’hostilité.

Le duc accueille favorablement sa supplique et transmet au connétable

des ordres en conséquence. Du Guesclin et ses gens vont ensuite

assiéger le château de Mortemer[200] que rend la dame du lieu, ainsi

que toute sa terre et le château de Dienné[201]. Il ne reste plus en

Poitou de garnisons anglaises qu’à Mortagne[202], à Merpins[203] et

à la Tour de Broue[204]; la Roche-sur-Yon, que les Anglais occupent

encore, est sur les marches et du ressort d’Anjou. P. 115 à 117, 312.

[200] Vienne, arr. Montmorillon, c. Lussac.

[201] Vienne, arr. Poitiers, c. la Villedieu.

[202] Mortagne-sur-Sèvre, Vendée, arr. la Roche-sur-Yon. Voyez le

sommaire du tome VII de notre édition, p. LXXVII, note 231.

[203] Charente, arr. et c. Cognac.

[204] Froissart commet ici une erreur. La Tour de Broue avait été

reprise par Bertrand du Guesclin et par Louis, duc de Bourbon,

vers le milieu du mois d’août 1372. Voyez plus haut, p. XLI,

note 2.

Chroniques de J. Froissart, tome 08.1/13 · 第 12 / 18 题