bonnes choses qui ne te delites fors en choses vaines/ oyseuses et de
nulle vertu/ ne ailleurs appliquer ne te querroies Et certes voirement
qui par toy se gouverne suit la voye de perdicion et se avugle en sa
meismes cognoissance/ Tant haÿr te dois quant ou temps que je estoie a
meimes les .ii. beaulz conduis de philosophie/ costé si haultes
fontaines tant cleres et saines Et moy comme fole jone trop mignote/ non
obstant que les beaulx ruisseaulx me pleussent ne m’en emplissoie/ mais
tout ainsi comme le fol qui voit luire le cler souleil ne s’avise de la
pluye ains cuide que tous jours lui dure/ n’en faisoie compte et a temps
cuidoie recouvrer a ce que je perdoie Ha fortune quel tresor tu me
tolis/ Tant fis grant dommage a mon entendement qui ne les me laissas
durer jusques en l’aage de plus grant cognoissance/ bien t’a herdis a
nuire meismes a la proprieté de mon ame/ car se ores avoie costé moy tel
clarté au desir que j’ay/ sustraite de toutes autres occupacions et
delis comme de choses vaines donnee entierement a l’estude/ telement et
si largement me empliroie que femme nee puis lonc temps ne m’en passa/
helas quant je avoie costé moy les maistres de science/ conte
d’apprendre ne faisoie/ Et ores est le temps venu que mon engin et
sentement m’en die en desirant ce que par faulte de apprendre ne peut
avoir/ c’est a savoir l’art de toy philosophie m’amie science. Ha doulce
savoureuse chose et emmellee qui tous autres tresors en valeur precedes
comme souveraine/ tant sont eureux ceulx qui a plain t’a saveurent/ Et
toutevoie comme de ce je ne puisse juger fors a l’aventure sicomme de
chose que a plain je ne cognoisce/ neant moins m’en donne la
cognoissance le tres delitable goust & saveur que je treuve seulement es
petites deppendances et parties de sciences comme plus hault je ne
puisse attaindre me fait presumer ou bien de elle a ceulx qui l’aiment/
& la saveurent et sentent souverain delit/ Ha enfans et jones se vous
saviés le bien qui est ou goust de savoir et le mal et laidure qui gist
en ignorence comment se bien avisié estiez petit plaindriés la peine et
labour de apprendre/ ne dit aristote que naturellement l’omme savant
seignourist l’ignorent sicomme nous veons l’ame seignourir le corps Et
quel chose est plus belle que savoir/ & quel chose est plus laide que
ignorence messeant a homme sicomme une foiz respondis a un homme qui
remprouvoit mon desir de savoir disant que il n’appartient a femme avoir
science comme il en soit pou Lui dis que moins appartient a homme avoir
ignorence comme il en soit beau coup.
Dit christine comment elle se mist a l’estude.
Ainsi en cellui temps que naturellement estoit parvenu mon aage au degré
de cognoissance regardant derriere moy les aventures passees & devant
moy la fin de toutes choses Tout ainsi comme un homme qui a passé
perilleuse voye se retourne arriere regardant le pas par merveille et
dit que plus n’y entrera/ et que a meilleur se tendra/ ainsi considerant
le monde tout plain de las perilleux/ & que il n’est fors pour toute fin
un seul bien qui est la voye de verité me tiray au chemin ou propre
nature et constellacion m’encline/ c’est a savoir amour d’estude/ adonc
clouy mes portes/ c’est a savoir mes sens que plus ne fussent tant
vagues aux choses foraines/ et vous happay ces beaulx livres et volumes/
et dis que aucune chose recouvreroye de mes pertes passees/ ne me pris
pas comme presomptueuse aux parfondesses des sciences obscures es termes
que ne sceusse comprendre/ Sicomme dit Caton/ lire et non entendre/
n’est mie lire ains comme l’enfant que au premier on met a l’a.b.c.d. me
pris aux histoires anciennes des commencement du monde/ les histoires
des ebrieux/ des assiriens et des principes des seignouries procedant de
l’une en l’autre dessendant aux rommains des françois des bretons &
autres plusieurs historiographes/ apres aux deducions des sciences selon
ce que en l’espace du temps que y estudiay j’en pos comprendre.
¶ Puis me pris aux livres des poetes Et comme de plus en plus alast
croiscent le bien de ma cognoissance/ adont fus je aise quant j’oz
trouvé le stile a moy naturel me delittant en leurs soubtilles
couvertures et belles matieres muciees soubz fictions delitables et
morales/ et le bel stile de leur metres et proses deduites par belle et
pollie rethorique aournee de soubtil lengage et proverbes estranges/
pour la quelle science de poaisie nature en moy resjouye/ me dist fille
soulasse toy quant tu as attaint en effait le desir que je te donne &
ainsi continuant et vaquant tous jours a l’estude comprenant les
sentences de mieulx en mieulx.
¶ Ne souffist pas a tant a mon sentement & engin/ ains volt que par
l’engendrement d’estude et des choses veues nasquissent de moy nouvelles
lectures/ adont me dist prens les outilz et fiers sur l’enclume/ La
matere que je te bailleray si durable que fer ne feu ne autre chose ne
la pourra despecer si forges choses delitables/ & ou temps que tu
portoies les enfans en ton ventre grant douleur a l’enfanter sentoies/
Or vueil que de toy naiscent nouveaulx volumes/ lesquieulx les temps
avenir perpetuellement au monde presenteront ta memoire devant les
princes et par l’univers en toutes places lesquieulx en joye et delit tu
enfanteras de ta memoire/ non obstant le labour et traveil le quel tout
ainsi comme la femme qui a enfanté si tost que ot le cry de l’enfant
oublie son mal/ oublieras le traveil du labour oyant la voix de tes
volumes.
¶ Adont me pris a forger choses jolies a mon commencement plus legieres/
& tout ainsi comme l’ouvrier qui de plus en plus en son oeuvre
s’asoubtille comme plus il la frequente/ ainsi tous jours estudiant
diverses matieres mon sens de plus en plus s’imbuoit de choses estranges
amendant mon stile en plus grant soubtilleté et plus haulte matiere
depuis l’an .M.CCC.iiii.xx & .xix. que je commençay jusques a cestui
.CCCC. & cinq/ ou quel ancore je ne cesse/ compilles en ce tandis quinze
volumes principaulx sanz les autres particuliers petis dictiez
lesquieulx tous ensemble contiennent environ .lxx. quayers de grant
volume comme l’experience en est magnifeste Et comme grant louange pour
ce n’y affiere/ Car pou y a soubtilleté/ par ventance dieux scet que ne
le dis mais pour continuer l’ordre de mes bonnes et mauvaises aventures.
Le plaisir que christine prenoit a l’estude.
Or fu l’estat de mon vivre tresmué en autre disposicion/ mais non pas
pour tant changié en mieulx ma malle fortune ains comme dolente du bien
et solas de ma vie speculative et solitaire persevera sa malivolence non
a ma personne seulement mais en despit de moy a de mes plus prochains la
quelle chose je attribue au procés de mes adversitez. Et te diray
comment par me tolir mes bons amis comme tous jours elle soit repunante
a ma prosperité ne les a souffers longuement vivre. Il est voir que
comme la voix courust ja et meismes entre les princes/ de l’ordre et
maniere de mon vivre c’est a savoir a l’estude/ pour ce que revellé leur
estoit non obstant celer le voulsisse leur fis present comme de nouvelle
chose quelque petis et foibles que ilz soient de mes volumes de
plusieurs matieres lesquieulx de leur grace comme princes benignes et
tres humains les virent voulentiers & receurent a joye/ et plus comme je
tiens pour la chose non usagee que femme escripse comme pieça ne
avenist/ que pour digneté qui y soit/ et ainsi furent en peu de heure
ventillez et portez mes dis livres en plusieurs pars et pays divers.
¶ Environ ce temps comme la fille du roy de france fust mariee au roy
richart d’angleterre vint par de ça a celle cause/ un noble conte dit de
salsbery/ et comme ycellui gracieux chevalier amast dictiez & lui
meismes fust gracieux dicteur/ apres ce qu’il ot veu des miens dictiez
tant me fist prier par plusieurs grans que je consenti tout le feisse je
envis que l’ainsné de mes filz assez abille et bien chantant enfans de
l’aage de .xiii. ans alast avec lui ou pays d’engleterre pour estre avec
un sien filz auques de l’aage/ du quel dit conte comme il se portast
tant bien & grandement de mon dit enfant et plus promettoit pour le
temps avenir aux quelles choses croy que il n’eust failli/ comme il en
eust la poissance/ vrayement les promesses que faites m’en avoit ne
furent trouvees mençongieres/ mais ce bien ne volt pas celle souffrir
longuement qui mains autres maulx m’a fais c’est a savoir male fortune
qui non pas lonc temps apres procura la dure pestillence ou dit pays de
angleterre contre le dit Roy Richart comme chacun scet/ pour la quelle
cause apres pour sa grant loyauté vers son dit droit seigneur fu
decollez a grant tort le dessus dit tresbon conte/ or fu failli le eur
mondain du commencement de mon dit filz assez enfant en temps de grant
pestilence hors de son pays/ par raison dot estre esbahi/ mais que avint
il le roy henry qui ancore est qui s’atribua la couronne/ vit des
dictiez et livres que je avoie ja plusieurs envoyez comme desireuse de
lui faire plaisir au dit conte/ si lui vint a cognoiscence tout ce que
il en estoit/ adont tres joyeusement prist mon enfant vers lui/ et tint
chierement & en tres bon estat/ & de fait par .ii. de ses hayraulx
notables hommes venus par de ça lencastre et faucon roys d’armes me
manda moult a certes priant et promettant du bien largement que par de
la je alasse/ et comme de ce je ne fusse en riens temptee considerant
les choses comme elles estoient/ dissimulay tant que mon filz peusse
avoir disant grant mercis/ & que bien a son command estoie/ et a brief
parler tant fis a grant peine/ et de mes livres me cousta que congié ot
mon dit filz de me venir querir par de ça pour mener la qui ancore n’i
vois/ & ainsi reffusay l’eschoite de ycelle fortune pour moy et pour lui
pour ce que je ne puis croire que fin de desloyal viengne a bon terme/
Or fus joyeuse de veoir cil que je amoie comme mort le m’eust seul filz
laissié & .iii. ans sans lui oz esté/ mais crue fu la charge de ma
deppense non a moy aysiee/ Car je doubtay que le grant estat ou quel
estoit par de la lui donnast vouloir de retourner comme enfant es
quieulx consideracion n’est grande voulentiers se tiennent a ce que aux
yeulx et a leur aise meilleur leur semble/ Si lui quis maistre grant et
poissant qui de sa grace le retint/ mais comme la petite faculté du
jeune enfant pou apparant en la multitude des grans de sa court tous
jours a ma charge couvint que son estat fust soustenu sanz de son
service tyrer aucun fruit/ & ainsi me desherita fortune d’un de mes bons
amis et d’une de mes esperances/ mais ancore de puis pis me fit.
Se plaint christine de fortune qui lui osta ses bons amis.
Sicomme devant est dit comme ja m’eussent donné nom mes dis volumes par
les presens qui a maint prince de estranges terres fais en furent nompas
de par moy envoyez mais par autres comme de chose nouvelle venue de
sentement de femme sicomme dit le proverbe choses nouvelles plaisent ne
le dis pour nulle ventance comme elle n’y affiere.
¶ Le premier duc de milan en lombardie qui de ceste chose fu informez &
peut estre/ plus grandement que la cause n’y estoit/ desirant me traire
en son pays/ tres grandement avoit ordené de mon estat par rentes a tous
jours se aler y vouloye/ & ce scevent plusieurs gentilz hommes du pays
meismes commis a celle ambassaderie Mais fortune selon ses usages &
coustumes ne volt mie que la ruine de mon estat fust reparé/ si me tolli
tantost par mort cil qui bien me vouloit/ non pas que de legier eusse
deliberé laissier france pour certaines causes/ tout soit de la mon
naturel pays/ Toute foiz me greva elle quant me toli un bon ami qui
n’est petite perte/ Et tel que comme la relacion de gens notables m’a
dit/ sanz partir de ça meismes m’ust il valu par les dessertes de mes
livres.
Encore de ce mesmes.
Ancore reste a parler de ma plus grant perte a cause de grant prince
mort puis le temps du susdit sage roy Charles/ ne fusse pas voirement
evident signe de hayneuse envie de la perverse contre moy/ quant tost
apres que le tres venerable hault et poissant noble prince philippe duc
de bourgongne/ qui frere fu au dit sage roy m’ot par l’acointance de mes
dis livres & volumes prise a amour/ lesquieulx ne lui avoie ancore pou
de temps a presentez comme je ne les reputasse dignes de estre ouvers en
la presence de sa sagece/ mais comme sa benigne clemence plus
considerant je croy la constance de mon labour que grant soubtilleté
estre en mon oeuvre comme elle n’i soit moult les ot agreables/ sicomme
me apparu par la louange de sa parolle/ et plus par le effait de son bon
et grant secours a l’estat non de moy seulement/ mais de mon dit filz/
de lui retenu a gages et bien amé serviteur Et moy semblablement a qui
avec les autres biens faiz tant daigna reputer mon savoir/ que il de sa
bouche me chargia que je tins a grant grace/ comme il desirast que la
belle vie et notables fais du sage roy susdit fust en propre volume mise
en registre affin que perpetuele memoire demourast au monde par bon
exemple de son noble nom que je compillasse des dictes choses certain
volume.
¶ Helas et tost apres lors que sa grace vers moy de plus en plus
croisçoit le me toli par mort la desloyale/ la quelle mort fu
renouvellement des navreures de mes adversitez/ & semblablement grief
parte a cestui royaume sicomme ou dit livre que il me commanda/ non
ancore lors achevé je recorde en piteux regrais.
Conclut christine sa complainte a philosophie.
Or t’ay je dit tres reverend maistresse les motifs et causes de mes
ennuys passez/ et non pas tous/ car dieux scet que en grant quantité de
autres maulx & ennuys ay passé le temps que anuyeuses et longues
seroient a dire/ et la perseverence de yceulx qui dure encore/ ne de la
fin je ne voy signe.
¶ Du temps present comment il m’est te dis que non obstant supplicacions
& requestes que par force de divers survenus affaires & partes en la
maniere dessus dicte par les floz infortunez souvent courans sur moy que
j’ay aux princes françois qui ancor vivent baillees/ mainte foiz
requerant leur secours/ non pas les adjurant par mes merites/ mais
suppliant par l’ancienne amour qui tira mon dit pere par de ça leur
serviteur et par ses bien fais a moy delaissiee et hors de son lieu a
son petit maisnage voulsissent secourir/ mais que je ne mente ne soie
ingrate/ le secours de aucun d’eulx comme il m’ait assez esté tardif
presenté par assignacion non de grans choses/ ancore la longueur de la
paye/ & ennuyeuse poursuite de leurs tresoriers auques estaint la value
de la grace et merite du bien fait/ O chere dame que cuides tu quel
peine/ c’est a femme de ma faculté abstrate assez/ et pou chalant des
aluchemens de couvoitise convenir contre ma naturel condicion non moult
curable ne ardant sur les desirs de peccune/ mais par neccessité
contrainte de grans charges poursuivre a grant train ces gens de finance
pourmenee de jour en jour de leurs belles parolles/ Et ainsi va au jour
de huy a l’estat de mon vesve colliege/ dame honoree a qui riens n’est
occult Et tu meismes qui scez que petit me chault des amas & assemblees
de tresors ne de croiscence d’estat fors soustenir cellui venu de mes
devanciers comme folle ancore de en curer/ recognoissant que tout est
vent chose mondaine/ ne que mes pensees ne sont es desirs de superflus
paremens ne delicatifs vivres me soies tesmoing que seulement l’amour &
charge agreable que je ay de ma bonne mere en viellece sur les bras de
sa seule fille qui n’est oublieuse des grans materneulx benefices d’elle
receus/ voluntaire du meriter comme droit est me rent perplexe et
adoulee quant fortune ne seuffre a ma voulenté sortir son bon effaict &
que femme de si parfaict honnour et si noble vie et bel estat comme est
et a tous jours esté/ celle ne soit tenue et ordenee selon son droit/
avec les autres charges de povres parentes a marier & autres amis & ne
voie de nulle part fortune propice pour mon secours.
¶ Encore au propos des pointures de mes dolentes pensees avec mes autres
anuys/ cuides tu que devant la face de fortune ne me repute peu eureuse/
quant si voy ses autres accompaignez de leurs lignages freres et parens
d’estat & aisiez/ eulx resjouyr ensemble/ et je pense que je suis hors
des miens en estrange lieu/ & mesmement .ii. freres germains que j’ay
sages preudes hommes & de belle vie/ que il a couvenu que par ce que de
ça n’estoient pourveus que ilz soient alez vivre ou pays de la sus les
heritages venus du pere/ et moy qui suis tendre & a mes amis naturelle/
me plains a dieu quant je voy la mere sans ses fieulx que elle desire/ &
moy sanz mes freres/ Et ainsi peus tu veoir chere maistrece que tout au
contraire de mes desirs m’a fortune servie qui ancores persevere en ses
malefices.
¶ Et que de ces choses dis voir dieu qui proprement est toy & toy qui
proprement est lui le savez. Si reviens a ce que devant est dit que
comme fortune m’a contraire ades continue par tieulx molestes qui ne
sont a cuer femenin & foible pas petites plus me grieve l’empeschement
que a l’estude par ses occupacions me fait qui mainte foiz troublent si
ma fantasie que ne peut vaquer l’entendement au bien qui lui delite/
tant est ofusqué par ses dures pointures/ que ne fait le fait du mal que
j’en seuffre.
Respont philosophie a cristine.
Quant ainsi je oz toutes mes raisons finees je me teus quoye/ adont la
excellent deesse parla ainsi que se semblant feist de sousrire/ tout
ainsi que fait un sage quant les raisons du simple lui sont presentes/
mais non pourtant mon ignorence ne me toli l’aisance de sa digne
parolle/ qui ainsi me dist Certes amie a tes parolles cognoiz comment
folle faveur te deçoit es jugemens de ton meismes estat/ O creature
avuglee qui attribues a male fortune les dons de dieu et son propre
galice dont il t’abeuvre/ Et pour quoy te plains tu par ingratitude des
biens que as receus/ et certes moult est perverti l’estommac qui propice
viande reçoit/ & la convertist dalmagiablement a sa nourriture/ Et ou
est doncques le sens de ton entendement qui ne cognoist ce qui lui est
prouffitable/ et que tu es deceue te prouveray par pratique de groz
exemple tout ainsi comme l’expert medecin qui considere la faculté de la
nature & compleccion de son pacient & selon sa force ou foiblece lui
donne purgatoire et medicine/ ainsi useray en toy de regime tenue et
legier pour la foiblece de l’estomac de ton entendement a qui choses
pesantes et ponderans teles ou semblables que jadis donnay a mon amé
boece sicomme en son livre as trouvé seroyent fortes a digerer et
convertir a la sustentacion de ta neccessité/ Et pource comme exemples
ruraulx soient aux simples cause de plus legierement comprendre les
fourmes des choses par celle voye sus fondement de sainte escripture la
plus seure/ te ramenray se je puis a vraye cognoiscence de ton tort.
Belle amie par ce que comprendre puis en ton fait moult te plains et
tiens mal contempt de fortune que tu dis estre et avoir esté ja lonc
temps ennemie de ta prosperité/ & que tres lors que en france conduisi
tes parens & toy avec eulx ourdi le las de tribulacion ou conduire te
vouloit/ Et puis les autres aventures tu dis estre venues a ton grant
grief aux quelles choses non a toutes particulierement/ Car n’en est
besoing/ mais assez servira pour chacune ma general responce te
monstreray ta vehemente folie & la descongnoissance qui te deçoit en
ceste partie/ et te destourne d’aviser le vray de ton fait/ avises un
pou en toy meismes les grans persecucions & mortieulx inconveniens qui
ont puis esté & ancore sont comme il ne puisse estre en paix/ ou pays
dont tu es nee/ et penses a certes se dieu te fist point grant grace non
obstant que t’en plaignes de oster toy et les tiens de entre les flames
de ceulx qui se bruslent/ cuides tu par ta foy que eschappee en fusses
jusques au jour d’uy sans ta part avoir du mal/ ou sur toy/ ou le veant
avoir a de tes amis Car meismes par de ça as tu plouré de tes charnelz
qui s’en sont sentus/ mais apres je me ry de ta niceté qui attribues a
la poissance de fortune la mort et trespas de creature humaine/ sicomme
tu dis du roy Charles & de tes autres amis/ et ce qui est ou secret de
dieu escript qui toutes choses dispose & gouverne a son bon plaisir/
C’est a savoir la fin et terme de vie humaine/ Il semble que vueilles
appliquer a aventure/ quant tu dis que fortune t’en despoullia Tout
ainsi comme se autre chose ne eust afaire fors soy occuper pour tes
nuisances/ Et scez tu la cause qui te meut a tieulx ymaginacions/ c’est
la trop grant faveur et tendreur que as a toy meismes & a l’aise de tes
plaisirs qui te fait tout ce qui avient contre ce que vouldroyes
attribuer au propos de ce que tu ymagines/ Car quant est de la mort du
roy et aussi des autres dieu les avoit ordenez a ce terme pour le
meilleur comme toutes choses ainsi le face/ & se le mieulx fust les
laisser fait le eust Et des jugemens de dieu quoy que ilz vous semblent
merveilleux n’est pas en vous deu discuter en hardies parolles/ car
comme il soit tout sapient/ scet bien que il fait.
¶ Et des autres adversitez dont tu te plains resembles l’enfant trop
mignot qui se deult du petit coup de la verge que son pere lui donne/ et
ne scet cognoistre le bien que il lui fait/ ainsi certes te plains sanz
cause Car ne scez adroit que sont tribulacions/ & en ce monstres que tu
es femme tendre fresle et pou souffrant qui de pou se scent/ Et ce te
prouveray je par raison cy apres.
Le reconfort de philosophie.
Toy qui te plains pour un pou de tribulacions se elles te sont survenues
tout ainsi comme se dieu fust plus tenus a toy que a un autre/ Avises en
toy meismes que pevent dire plusieurs bonnes personnes et christiens
comme toy qui par estranges fortunes n’ont pas seulement perdu tous
leurs biens temporelz mais leur membres dont sont mahaignez par longue
maladie/ et par survenue aventure/ et en autres cas divers tourmentez en
esperit ou en leurs corps/ Et ancore avec ce en tel povreté que ilz
n’ont lieu propre ne chose pour eulx couvrir ne leur lasse vie repaistre
se ilz ne se vont traisnant par entre vous a grant peine/ cerchant voz
aumosnes ou souvent treuvent pou de pitié que dirons nous de ceulx la/
ou des autres qui ont diverses grandes tribulacions en maintes guises
que ilz sont mal eureux infortunez et de dieu haÿs/ nennil nennil/ Ce
n’est mie selon les sentences de noz loys qui sont l’euvangile/ ains
dirons que beneurez sont tout ainsi comme dieu le dit lui meismes
d’yceulz et des paciens.
¶ _Beati pauperes quoniam ipsorum est regnum celorum/ beati pacifici
quoniam filii dei vocabuntur._
¶ Si dis que tu juges follement Car ne sont pas infortunez au regart des
distribucions justes de dieu les plus persecutez ains sont les plus
beneurez en tant comme plus s’approchent de la vie jhesucrist en ce
monde en toute tribulacion. Pour vostre exemple. Si te dis que de tant
es tu eureuse et je le te monstre se nyer ne veulx la sainte escripture/
comme tu approches aucunement a ceulx qui passent par tribulacion/ et
plus eureuse fusses mais que pacience avec fust/ se plus en eusses/ car
de tant seroit plus grant ton merite/ et se tu es ferme en la foy/ de la
quelle chose mal fus nee se il n’est ainsi/ point ne mescroiras ce que
je dis.
¶ Et a ce propos ne dit saint augustin sur le .xxi.e pseaulme Sache dist
il tout homme que dieu est un medecin qui au malade pecheur baille
tribulacion pour medicine a son salut non pas pour peine de sa
dampnacion/ O malade pecheur quant tu reçois la medicine de dieu en
tribulacion tu te deuls/ tu te plains et cryes a ton medecin il ne te
escoute pas a ta voulenté mais il te escoute a ta santé.
Encore de mesmes.
Mais alons oultre pour dieu mercis savoir mon de quoy tu te peus clamer
de dieu ne plaindre de fortune/ et certes par ce que il me semble en toy
apperçois grant ingratitude & descognoissance quant de foison biens
graces que par tant de fois t’a faites & fait chacun jour/ non pas
seulement ne le remercies ains te reputes recevoir tres grant tort comme
se digne fusses non pas senz plus de mieulx avoir mais toutes choses a
ton souhaid/ & que il soit vray avise toy avise quans grans benefices et
dons de dieu si notables toy indigne as receus/ & chacun jour fais aux
quelles choses se bien penser y veulx & sagement en toy discuter tu
trouveras que les adventures qui avenues au monde te sont que tu imputes
a male fortune te sont propices & couvenables meismement a l’utilité de
ton vivre au monde et pour ton mieulx sicomme cy apres te monstreray
Mais ta sensualité te tolt vraye cognoiscence.