Conseil de régence.--L'impératrice doit-elle ou non quitter Paris?--M.
Boulay de la Meurthe propose de l'installer à l'Hôtel-de-Ville.--Le
conseil adopte cette opinion.--Le duc de Feltre.--Joseph se range à son
avis.--Le départ est arrêté.--On me propose d'insurger Paris.--Motifs
qui m'arrêtent.--Les intrigues dont j'étais l'objet m'inspirent de la
circonspection.--Encore M. de Talleyrand.
Les ennemis, instruits par la lettre de l'empereur du danger qui les
menaçait, assemblèrent un conseil où la situation des choses fut
vivement discutée: les uns voulaient marcher sur Paris, les autres
opinaient pour se retirer sur le Rhin; chacun faisait valoir des
considérations qui lui étaient propres. On balançait, on ne savait que
résoudre, lorsqu'un nouvel émissaire vint fixer toutes les indécisions.
Alexandre annonça la résolution de tenter la fortune. Tout se mit
aussitôt en mouvement, au lieu de se replier sur Chaumont, comme
l'empereur se l'était promis. Schwartzenberg avait passé l'Aube, Blucher
avait franchi l'Aisne, les armées alliées avaient opéré leur jonction,
elles s'avancèrent en masse sur Paris; ce qu'elles n'auraient jamais osé
faire, si l'armée d'Espagne avait été seulement en marche pour venir
joindre l'empereur. Si, au lieu de disséminer nos troupes sur les
différends points du territoire, on les eût serrées en masse, on eût
rassemblé une armée plus formidable encore que celle des alliés, et qui
eût été composée de troupes accoutumées depuis longtemps à les battre;
c'est en cela que l'empereur fut mal servi. On devait lui réunir une
armée, et l'on aurait vu comme les ennemis auraient été traités.
Le conseil qui fut réuni ce soir-là aux Tuileries était composé de:
L'impératrice.
Le prince Joseph.
Le prince de Bénévent.
L'archi-chancelier.
L'archi-trésorier.
Le grand-juge, M. Molé.
_Intérieur._--M. de Montalivet.
_La guerre._--Le duc de Feltre.
_Cultes._--Bigot de Préameneu.
_Commerce._--M. de Sussy.
Le duc de Cadore, comme secrétaire d'État.
_Finances._--Le duc de Gaëte.
_Trésor public._--M. Mollien.
_Administration de la guerre._--M. Daru.
_Police._--Le duc de Rovigo.
_Marine._--Le duc Decrès.
_Ministres d'État._
Le duc de Massa.
M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély.
M. Boulay de la Meurthe.
M. Merlin (de Douay).
M. Muraire.
Le comte de Cessac.
M. de Fermont.
Le président du sénat, M. de Lacépède.
Je crois que les maréchaux Moncey et Serrurier assistèrent au conseil,
mais je ne puis l'assurer.
Il était huit heures et demie lorsque le conseil s'assembla. La régente
occupait le fauteuil; le prince Joseph, après lui en avoir demandé
l'autorisation, fit connaître au conseil le motif de sa convocation,
puis donna la parole au duc de Feltre, ministre de la guerre. Celui-ci
fit un exposé exact des dangers dont la capitale était menacée, et qui
étaient si pressants, qu'il avait cru, comme je l'ai dit, de son devoir
d'en rendre compte à la régente, ne voulant pas prendre sur lui la
responsabilité des événements. En comparant le temps qu'il fallait à
l'empereur pour arriver, et la proximité à laquelle se trouvaient les
ennemis, il ne voyait aucun moyen de leur résister. Il fit l'énumération
de ce qu'il y avait de troupes, tant à Paris que dans les environs, et
exposa que les corps des maréchaux Mortier et Marmont n'étaient pas
encore arrivés. S'il n'ajouta rien à ce qui pouvait augmenter les
inquiétudes, il ne dit rien non plus de propre à rassurer. Il découvrait
attentivement tout ce qui pouvait alarmer, mais il était muet sur ce
qu'il nous restait de ressources, et ne trouva rien de ce qui pouvait
consoler. Il ne dit pas un mot de plus de dix mille hommes de troupes
qui occupaient la route de Versailles à Vendôme, où il les avait envoyés
d'avance, ayant sans douta arrêté le départ de l'impératrice. Il ne dit
pas, entre autres choses, un mot de la situation de l'arsenal de Paris,
dans lequel il y avait cinquante-quatre mille fusils de munition réparés
à neuf. Il garda le même silence sur un parc d'artillerie de deux cent
cinquante pièces de canon de différends calibres qui étaient montées sur
leurs affûts, et accompagnées de leurs caissons de munitions, chargés et
rangés avec les pièces dans le Champ-de-Mars, et cela, indépendamment de
l'artillerie qui se trouvait aux barrières; mais il prévint
soigneusement que l'empereur n'avait pas laissé un seul cheval
d'artillerie dont on pût disposer, qu'il avait successivement appelé à
l'armée tous ceux que l'on était parvenu à réunir. En cela le ministre
n'accusait pas vrai: les chevaux d'artillerie que l'empereur avait fait
venir de Paris à l'armée avaient été réunis par les soins du préfet du
département de la Seine pour le service de l'artillerie des barrières,
si l'on avait eu besoin de la mouvoir; mais le ministre de la guerre, à
qui aucun moyen de témoigner plus de zèle qu'un autre n'échappait, ne
négligeait rien de tout ce qui pouvait faire croire à l'empereur que lui
seul savait le servir, et enlevait d'autorité à la préfecture de la
Seine les chevaux de trait qu'elle parvenait à réunir.
En écoutant parler le ministre de la guerre, il était difficile de se
défendre de mauvais pressentiments: c'était un mélange de loyauté, de
prudence, d'adulation et d'indépendance auquel on ne comprenait rien; il
semblait vouloir dire: Je vous ai prévenus de tout, je me lave les mains
du reste.
Un tel exposé n'était pas propre à inspirer de la confiance à ceux qui
étaient étrangers aux opérations militaires. En voyant le duc de Feltre
désespérer des ressources qui lui restaient, qui pouvait se rassurer? Je
ne sais quelles considérations le portèrent à rembrunir un tableau par
lui-même assez sombre. Il fallait cependant qu'il en eût, car la
conséquence naturelle de son exposé était de mettre en discussion la
nécessité du départ de l'impératrice et de son fils, qu'il venait de
faire voir comme entourés de dangers.
Effectivement, l'on se borna à ouvrir la discussion sur la question de
savoir si l'impératrice devait rester à Paris, ou s'éloigner. Les débats
s'ouvrirent; les membres du conseil parlèrent comme de bons Français et
des hommes attachés à l'empereur et à son ouvrage. Ils développèrent
tous le danger qu'il y avait d'abandonner la capitale à l'influence
ennemie, en désintéressant les citoyens de Paris à sa défense; ce qui
arriverait dès qu'ils verraient que l'on manquait de confiance en eux
pour la conservation de l'impératrice et du petit roi de Rome, que
l'empereur leur avait fait jurer de défendre, et au nom desquels on
avait armé la garde nationale de Paris.
On observa que la puissance qui nous restait était dans Paris, que la
force de celle-ci consistait dans la présence de la souveraine au milieu
de la population, qui se dévouerait lorsqu'elle verrait qu'on lui
accordait de la confiance.
On proposa d'emmener l'impératrice à l'Hôtel-de-Ville au moment du
danger, et de la montrer au peuple dans les rues, dans les faubourgs et
sur les boulevards. Cet avis courageux, ouvert par M. Boulay de la
Meurthe, fut appuyé par tout le conseil. M. de Talleyrand lui-même opina
dans ce sens; il développa les motifs de son opinion, et ne cacha point
la possibilité d'un bouleversement que la présence seule de
l'impératrice pouvait arrêter. Le duc de Massa prit la parole après lui;
il présenta des considérations tout opposées, et fut très énergique dans
son opinion. Je parlai à mon tour, et insistai fortement sur le danger
que l'impératrice s'éloignât. Je motivai particulièrement mon opinion
sur les bonnes dispositions dans lesquelles je savais être la portion de
la population que l'on prise le moins, et qui est celle qui ne met
jamais de bornes à ses sacrifices. Il se fit quelques minutes de
silence, l'archi-chancelier recueillit les voix; toutes, hors celle du
ministre de la guerre, furent pour que l'impératrice restât à Paris. M.
le duc de Feltre demanda la parole; il commença un long discours qui ne
peut être sorti de la mémoire d'aucun de ceux qui l'ont entendu; il a eu
trop d'influence sur nos destinées pour ne pas en rapporter les
principaux traits. Après un exorde assez long dans lequel il rappela
quelques faits d'histoire, et cita des traits de fidélité tirés de la
même source, il fit une application de la situation du moment à celle
dans laquelle s'étaient trouvés les souverains que des événements de
guerre avaient obligé de quitter leur capitale. Il dit que c'était une
erreur de regarder Paris comme le centre de la puissance de l'empereur,
que le pouvoir de ce prince le suivait partout, et que tant qu'il
resterait un village où lui ou bien son fils seraient reconnus, c'était
là que devaient se rallier tous les Français, là qu'était la capitale;
qu'il ne fallait pas désespérer aussi vite du salut de l'État. Quant à
lui, il ne concevait pas comment des hommes qui faisaient depuis si
longtemps profession d'attachement à la personne de l'empereur pouvaient
proposer d'exposer son fils à tomber entre les mains des ennemis; il n'y
avait plus que ce lien qui intéressât l'Autriche; il ne resterait plus
de ressource, lorsqu'on se serait laissé aller à la perfide insinuation
de livrer le fils d'Hector aux Grecs.
Le duc de Feltre était très échauffé; on voyait qu'il cherchait des
tournures de phrases et des expressions pour marquer son dévouement à
l'empereur, en présence de l'impératrice, devant laquelle il ne
craignait pas d'être d'un avis opposé à tout le conseil; du reste, son
discours ne resta pas sans réplique. On répondit aux différends tableaux
qu'il avait faits, et, malgré le ton d'assurance avec lequel il s'était
annoncé, le conseil, dont on recueillit de nouveau les suffrages, fut de
l'avis que l'impératrice devait rester à Paris; il n'y eut pas une seule
voix de moins que dans le vote précédent.
Le prince Joseph opinait pour la retraite, mais on s'apercevait aisément
qu'il combattait la résolution, moins parce qu'il l'improuvait que pour
s'assurer de la franchise d'opinion de tous les membres du conseil.
Obligé à la fin de voter à son tour, il appuya l'opinion du ministre de
la guerre, en exhibant une lettre de l'empereur, qui lui avait marqué
qu'il ne pouvait pas, à cause de la difficulté des communications, lui
dire ce qu'il conviendrait de faire dans les cas qui pourraient
survenir; que c'était à lui à prendre conseil des circonstances et à se
conduire d'après les événements; mais que le plus grand malheur qui
pourrait arriver, était que le roi de Rome tombât au pouvoir des
ennemis; que, dans ce cas, il lui ordonnait positivement de faire partir
l'impératrice et son fils pour Rambouillet, d'où il les dirigerait sur
Tours. Je crois même que l'empereur ajoutait dans sa lettre que ce
serait une trahison que d'exposer le roi de Rome à tomber entre les
mains des ennemis. La communication de cette lettre atterra les membres
du conseil, et expliqua l'opinion qu'avait émise le duc de Feltre, qui
en avait sans doute eu connaissance; car depuis longtemps il sollicitait
l'empereur de donner des instructions pour le cas qui était
malheureusement arrivé. Il faut en convenir, l'empereur ne pouvait
donner un ordre plus favorable à ceux qui aiment à recueillir des
honneurs sans courir de dangers.
Malgré les intentions formelles manifestées dans la lettre de
l'empereur, le conseil ne changea point d'avis; le duc de Cadore proposa
même de passer outre, et de faire rester l'impératrice à Paris. Tout le
monde pensa que si l'opinion des membres du conseil devait décider la
question qui était en délibération, l'impératrice ni le gouvernement ne
devaient pas quitter la capitale; mais que, si l'on voulait donner à
l'ordre de l'empereur son exécution, il était inutile de les assembler,
car on ne devait pas penser qu'ils eussent l'intention de désobéir à
l'empereur; c'était à ceux qu'il avait investis de son pouvoir à juger
si le moment que ce prince avait indiqué pour la retraite du
gouvernement était arrivé.
M. de Talleyrand observa encore que tout était perdu si l'on quittait
Paris; néanmoins on déclara, à une troisième épreuve, que, puisqu'il y
avait un ordre de l'empereur, on devait y obtempérer, mais que cela
était bien malheureux. M. l'archi-chancelier, après avoir recueilli
toutes les voix, se déclara aussi pour le départ, en annonçant que S. M.
partirait le lendemain, à huit heures du matin, pour Rambouillet, où
elle emmènerait son fils.
Cette décision prise, chaque ministre demanda des instructions pour son
département, et il fut résolu, 1° que le prince Joseph resterait à
Paris, et que l'archi-chancelier seul accompagnerait l'impératrice et le
roi de Rome; 2° que les autres dignitaires, avec les ministres,
resteraient à Paris jusqu'à ce que le prince Joseph leur eût signifié
l'ordre de partir, que, pour éviter toute équivoque, il ferait parvenir
à chacun d'eux par le grand-juge, M. Molé; 3° il fut arrêté que le
président du sénat accompagnerait l'impératrice, et qu'avant de partir,
il écrirait à tous les membres de ce corps de ne se rendre à aucune
convocation illégale, c'est-à-dire qui ne serait pas faite dans les
formes prescrites par les constitutions.
Ces dispositions arrêtées, la séance fut levée: il était deux heures du
matin.
Les membres qui composaient le conseil s'arrêtèrent dans la pièce
voisine, déplorant la résolution qui venait d'être prise. Plusieurs me
disaient: «Si j'étais ministre de la police, Paris serait insurgé demain
matin, et l'impératrice ne partirait pas.»
Paris sans doute était [29] disposé à s'insurger; je n'avais pas été
jusqu'à ce moment sans m'apercevoir qu'il était facile de le mettre en
mouvement, et que cela dépendait de moi. «Mais, leur dis-je, quel est
celui d'entre vous qui voudrait prendre la responsabilité des événements
dont ce mouvement peut être suivi, surtout après ce dont vous venez
d'être les témoins, c'est-à-dire, lorsque vous venez de décider qu'il
fallait obéir aux ordres de l'empereur. Vous me conseillez de prendre
sur moi ce que vous n'avez pas cru pouvoir faire. Mais connais-je les
projets de l'empereur? Suis-je même assuré que ce mouvement ne les
contrarierait pas? et si je venais à échouer, à quoi auraient servi le
meurtre, le pillage, tous les désordres dont peut être suivi un appel à
la multitude? Est-il sûr, est-il même probable que le souverain qui
refusa de couvrir sa défaite par l'incendie de Leipzig, voulût régner au
prix des malheurs qu'une telle résolution peut attirer sur la capitale?
Que répondrais-je à ses reproches? Qu'opposerais-je aux plaintes de cent
mille familles, dont l'une me demandera son chef, l'autre ses
habitations, sa fortune, que je lui aurais ravis? Ce serait trop de
victimes, trop de larmes; je ne puis prendre sur moi de lancer toute une
population dans un abîme. D'ailleurs, quand j'en aurais la force,
l'esprit de mes instructions le défend. Loin de vouloir que je
compromette la population, l'empereur m'ordonne de quitter Paris si les
alliés pénètrent dans la capitale. Je puis bien empêcher l'impératrice
de partir; mais il n'y a qu'un fou qui osât se flatter de maîtriser les
événements dont cette violence pourrait être suivie. En voulant servir
l'empereur, je puis détruire les chances qui lui restent, et faire
tourner au profit d'un parti les espérances qu'il peut conserver. Passe
cependant si je n'avais pas d'ordres, que le cas fût fortuit; mais tout
à été prévu: il ne me reste qu'à m'y conformer. Je déplore, comme tout
le monde, la funeste résolution qui vient d'être arrêtée; mais je ne
veux pas me charger seul de ce que vous n'avez pas osé faire tous
ensemble.»
[29: L'empereur avait été exactement instruit par moi des dispositions
des citoyens de Paris, qui ne demandaient que des armes qu'on leur
refusait.]
J'avais plus d'un motif pour ne pas me rendre au conseil qu'on me
donnait, et je vais les exposer. Je m'étais aperçu depuis longtemps que
l'empereur, sans cesser de croire à mon dévouement pour lui, n'avait pas
été inaccessible aux insinuations qui lui avaient été faites sur mon
compte: que je ne travaillais pas; que j'étais mené par mes bureaux;
qu'une intrigue me dirigeait; que j'avais les meilleures intentions
possibles, mais que j'étais au-dessous de cette place, et étranger à la
révolution qu'il importait éminemment de connaître pour la bien remplir.
La cabale qui avait été contrariée de ma nomination au ministère,
n'avait pas perdu l'espérance de m'en éloigner pour y porter un des
siens, comme elle faisait depuis quinze ans dans les sept huitièmes des
places administratives. Je n'avais pu méconnaître, à l'occasion de
l'affaire du 23 octobre, que si l'empereur ne m'avait pas sacrifié après
les calomnies du ministre de la guerre, c'est que la turpitude des
rapports qui lui étaient parvenus lui avait été tellement démontrée,
qu'il ne put disconvenir que je n'avais aucun tort dans cette affaire;
mais comme il avait d'abord donné une sorte de sanction à ce qu'on lui
dit, il ne voulut pas tout de suite en revenir. Le ministre de la guerre
avait fait ses preuves dans les intrigues de la révolution; quelques
frères et amis de l'époque s'étaient joints à lui, et tous ensemble
tentaient tous les moyens imaginables pour me donner un successeur. Je
voyais tout cela, on me le disait, je le croyais, et je n'en servais que
mieux; mais aussi j'avais renoncé à compter jamais sur les effets de
cette bienveillance que l'empereur avait pour moi, quand j'étais son
aide-de-camp; j'étais persuadé au contraire qu'il compterait plus
rigoureusement avec moi qu'avec tout autre, non pas qu'au fond il ne
m'estimât, mais parce qu'on lui avait persuadé que j'étais disposé à me
targuer d'une bienveillance particulière de sa part, et que je me
permettais une foule de choses, parce que je me croyais sûr de
l'impunité.
Depuis son voyage en Hollande, pendant lequel la reine de Naples vint à
Paris, et surtout depuis son retour de Russie, j'avais eu lieu de me
convaincre que j'avais baissé dans son opinion.
Je m'observai dès-lors, mais j'éprouvai constamment le chagrin d'un
homme que l'on considère comme mal à sa place, et qui est obligé de se
replier sur lui-même pour se consoler de l'injustice qu'il essuie. Je
regrettais l'état militaire, et je sentais de l'aversion pour ces
guerres continuelles qui n'étaient plus qu'un métier, au lieu d'être une
carrière de gloire, comme dans les premières années du règne de
l'empereur.
Dans la position ou je me trouvais placé, sachant, comme je viens de le
dire, toutes les intrigues dont j'étais l'objet, j'avais tout à craindre
en traversant l'opinion du ministre de la guerre. En effet, il aurait
sûrement rejeté sur moi toute la responsabilité de l'entreprise, et,
pour, être conséquent avec lui-même, et mettre sa responsabilité, à
couvert, autant que pour céder à un mouvement assez naturel au coeur
humain, il n'aurait pas manqué de faire connaître aux troupes ce dont il
aurait été question. Les généraux qui commandaient celles-ci m'eussent
dès-lors abandonné, et je ne devenais plus qu'un chef de factieux. Or,
qu'est un chef de parti au moment du danger, lorsque les troupes
l'abandonnent? Les maréchaux Marmont et Mortier, instruits par le
ministre de la guerre, eussent-ils voulu prendre part à une insurrection
dans laquelle ils n'auraient pas même eu le premier rôle, tandis que
leur responsabilité était à couvert en suivant la direction donnée par
le ministre de la guerre.
Que me serait-il resté alors pour parti? Les hommes qui venaient de
reconnaître qu'il fallait obéir à l'ordre que le prince Joseph avait
exhibé? Ils n'auraient pas manqué de m'abandonner, d'autant plus qu'ils
voyaient bien que cet ordre de l'empereur n'avait été donné que sur les
remontrances et les sollicitations réitérées du ministre de la guerre.
En supposant que j'eusse mis en mouvement ce qu'on appelle vulgairement
les hommes de la république, quels moyens me seraient restés pour
prévenir leurs écarts? Ce parti était pour le moins aussi dangereux pour
l'empereur que les ennemis. N'ayant aucun antécédent avec lui, je
m'exposais à devenir sa victime dès qu'il serait réuni. Que n'aurait-on
pas dit si les choses avaient pris cette tournure, comme cela pouvait
arriver? On m'aurait couvert de ridicule; car, enfin, les alliés, qui ne
voulaient que la chute de l'empereur, pouvaient s'arranger avec un parti
auquel ils auraient fait accepter ce qu'ils auraient voulu; ils se
seraient même fait remettre l'impératrice et son fils. Une fois qu'ils
auraient traité sur des bases opposées, ils étaient les maîtres, et en
promettant de ménager Paris, ils auraient obtenu tout ce qu'ils auraient
proposé. Il ne faut que se reporter au temps et aux circonstances
d'alors pour ne pas trouver ces observations déraisonnables.
L'expérience des hommes que j'avais acquise m'avait assez pénétré de
cette opinion, pour que je n'accordasse aucune confiance aux
démonstrations que me faisaient ceux qui n'avaient pas l'ombre du
courage indispensable pour ce qu'ils me proposaient.
Je me décidai donc à obéir et à suivre l'opinion émise dans le conseil.
Dès-lors je ne me considérai plus que comme un administrateur de la
tranquillité publique. En sortant du château des Tuileries, M. de
Talleyrand s'approcha de moi, et me parla en ces termes: «Eh bien! voilà
donc la fin de tout ceci; n'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi,
c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où mène la sottise de
quelques ignorants qui exercent avec persévérance une influence de
chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre, et on ne le
plaindra pas, parce que son obstination à garder son entourage n'a pas
de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend
pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans
l'histoire! donner son nom à des aventures, au lieu de le donner à son
siècle! Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir.
Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde de se
laisser engloutir sous les ruines de cet édifice; allons, nous verrons
ce qui arrivera. L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait
mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait
vu que des amis comme cela sont plus à craindre que des ennemis. Que
dirait-il d'un autre, s'il s'était laissé mettre dans cet état?»
Il ajouta encore plusieurs autres phrases qui étaient à peu près la
répétition des premières, et nous nous quittâmes [30].
[30: J'expédiai un exprès à l'empereur à la sortie de ce conseil, et je
lui détaillai dans ma lettre tout ce qui s'était passé, ainsi que tout
ce que je prévoyais devoir en être la suite avant quarante-huit heures.
Je fis partir successivement jusqu'à quatre copies de ma lettre dans la
même journée; j'avais depuis longtemps fait usage des moyens usités dans
les correspondances clandestines pour soustraire mes lettres aux
événements de guerre, et cela m'avait réussi.]
Il n'y eut presque aucun des membres de ce conseil qui, en sortant des
Tuileries, ne dît un sincère adieu à son camarade, tant il était
persuadé que c'était le dernier acte du gouvernement auquel il avait été
associé.
PIÈCES
JUSTIFICATIVES.
* * * * *
_Lettre de M. de Metternich à M. de Bassano._
Prague, le 22 juillet 1813.