CHAPITRE XXXII.

Conseil de régence.--L'impératrice doit-elle ou non quitter Paris?--M.

Boulay de la Meurthe propose de l'installer à l'Hôtel-de-Ville.--Le

conseil adopte cette opinion.--Le duc de Feltre.--Joseph se range à son

avis.--Le départ est arrêté.--On me propose d'insurger Paris.--Motifs

qui m'arrêtent.--Les intrigues dont j'étais l'objet m'inspirent de la

circonspection.--Encore M. de Talleyrand.

Les ennemis, instruits par la lettre de l'empereur du danger qui les

menaçait, assemblèrent un conseil où la situation des choses fut

vivement discutée: les uns voulaient marcher sur Paris, les autres

opinaient pour se retirer sur le Rhin; chacun faisait valoir des

considérations qui lui étaient propres. On balançait, on ne savait que

résoudre, lorsqu'un nouvel émissaire vint fixer toutes les indécisions.

Alexandre annonça la résolution de tenter la fortune. Tout se mit

aussitôt en mouvement, au lieu de se replier sur Chaumont, comme

l'empereur se l'était promis. Schwartzenberg avait passé l'Aube, Blucher

avait franchi l'Aisne, les armées alliées avaient opéré leur jonction,

elles s'avancèrent en masse sur Paris; ce qu'elles n'auraient jamais osé

faire, si l'armée d'Espagne avait été seulement en marche pour venir

joindre l'empereur. Si, au lieu de disséminer nos troupes sur les

différends points du territoire, on les eût serrées en masse, on eût

rassemblé une armée plus formidable encore que celle des alliés, et qui

eût été composée de troupes accoutumées depuis longtemps à les battre;

c'est en cela que l'empereur fut mal servi. On devait lui réunir une

armée, et l'on aurait vu comme les ennemis auraient été traités.

Le conseil qui fut réuni ce soir-là aux Tuileries était composé de:

L'impératrice.

Le prince Joseph.

Le prince de Bénévent.

L'archi-chancelier.

L'archi-trésorier.

Le grand-juge, M. Molé.

_Intérieur._--M. de Montalivet.

_La guerre._--Le duc de Feltre.

_Cultes._--Bigot de Préameneu.

_Commerce._--M. de Sussy.

Le duc de Cadore, comme secrétaire d'État.

_Finances._--Le duc de Gaëte.

_Trésor public._--M. Mollien.

_Administration de la guerre._--M. Daru.

_Police._--Le duc de Rovigo.

_Marine._--Le duc Decrès.

_Ministres d'État._

Le duc de Massa.

M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély.

M. Boulay de la Meurthe.

M. Merlin (de Douay).

M. Muraire.

Le comte de Cessac.

M. de Fermont.

Le président du sénat, M. de Lacépède.

Je crois que les maréchaux Moncey et Serrurier assistèrent au conseil,

mais je ne puis l'assurer.

Il était huit heures et demie lorsque le conseil s'assembla. La régente

occupait le fauteuil; le prince Joseph, après lui en avoir demandé

l'autorisation, fit connaître au conseil le motif de sa convocation,

puis donna la parole au duc de Feltre, ministre de la guerre. Celui-ci

fit un exposé exact des dangers dont la capitale était menacée, et qui

étaient si pressants, qu'il avait cru, comme je l'ai dit, de son devoir

d'en rendre compte à la régente, ne voulant pas prendre sur lui la

responsabilité des événements. En comparant le temps qu'il fallait à

l'empereur pour arriver, et la proximité à laquelle se trouvaient les

ennemis, il ne voyait aucun moyen de leur résister. Il fit l'énumération

de ce qu'il y avait de troupes, tant à Paris que dans les environs, et

exposa que les corps des maréchaux Mortier et Marmont n'étaient pas

encore arrivés. S'il n'ajouta rien à ce qui pouvait augmenter les

inquiétudes, il ne dit rien non plus de propre à rassurer. Il découvrait

attentivement tout ce qui pouvait alarmer, mais il était muet sur ce

qu'il nous restait de ressources, et ne trouva rien de ce qui pouvait

consoler. Il ne dit pas un mot de plus de dix mille hommes de troupes

qui occupaient la route de Versailles à Vendôme, où il les avait envoyés

d'avance, ayant sans douta arrêté le départ de l'impératrice. Il ne dit

pas, entre autres choses, un mot de la situation de l'arsenal de Paris,

dans lequel il y avait cinquante-quatre mille fusils de munition réparés

à neuf. Il garda le même silence sur un parc d'artillerie de deux cent

cinquante pièces de canon de différends calibres qui étaient montées sur

leurs affûts, et accompagnées de leurs caissons de munitions, chargés et

rangés avec les pièces dans le Champ-de-Mars, et cela, indépendamment de

l'artillerie qui se trouvait aux barrières; mais il prévint

soigneusement que l'empereur n'avait pas laissé un seul cheval

d'artillerie dont on pût disposer, qu'il avait successivement appelé à

l'armée tous ceux que l'on était parvenu à réunir. En cela le ministre

n'accusait pas vrai: les chevaux d'artillerie que l'empereur avait fait

venir de Paris à l'armée avaient été réunis par les soins du préfet du

département de la Seine pour le service de l'artillerie des barrières,

si l'on avait eu besoin de la mouvoir; mais le ministre de la guerre, à

qui aucun moyen de témoigner plus de zèle qu'un autre n'échappait, ne

négligeait rien de tout ce qui pouvait faire croire à l'empereur que lui

seul savait le servir, et enlevait d'autorité à la préfecture de la

Seine les chevaux de trait qu'elle parvenait à réunir.

En écoutant parler le ministre de la guerre, il était difficile de se

défendre de mauvais pressentiments: c'était un mélange de loyauté, de

prudence, d'adulation et d'indépendance auquel on ne comprenait rien; il

semblait vouloir dire: Je vous ai prévenus de tout, je me lave les mains

du reste.

Un tel exposé n'était pas propre à inspirer de la confiance à ceux qui

étaient étrangers aux opérations militaires. En voyant le duc de Feltre

désespérer des ressources qui lui restaient, qui pouvait se rassurer? Je

ne sais quelles considérations le portèrent à rembrunir un tableau par

lui-même assez sombre. Il fallait cependant qu'il en eût, car la

conséquence naturelle de son exposé était de mettre en discussion la

nécessité du départ de l'impératrice et de son fils, qu'il venait de

faire voir comme entourés de dangers.

Effectivement, l'on se borna à ouvrir la discussion sur la question de

savoir si l'impératrice devait rester à Paris, ou s'éloigner. Les débats

s'ouvrirent; les membres du conseil parlèrent comme de bons Français et

des hommes attachés à l'empereur et à son ouvrage. Ils développèrent

tous le danger qu'il y avait d'abandonner la capitale à l'influence

ennemie, en désintéressant les citoyens de Paris à sa défense; ce qui

arriverait dès qu'ils verraient que l'on manquait de confiance en eux

pour la conservation de l'impératrice et du petit roi de Rome, que

l'empereur leur avait fait jurer de défendre, et au nom desquels on

avait armé la garde nationale de Paris.

On observa que la puissance qui nous restait était dans Paris, que la

force de celle-ci consistait dans la présence de la souveraine au milieu

de la population, qui se dévouerait lorsqu'elle verrait qu'on lui

accordait de la confiance.

On proposa d'emmener l'impératrice à l'Hôtel-de-Ville au moment du

danger, et de la montrer au peuple dans les rues, dans les faubourgs et

sur les boulevards. Cet avis courageux, ouvert par M. Boulay de la

Meurthe, fut appuyé par tout le conseil. M. de Talleyrand lui-même opina

dans ce sens; il développa les motifs de son opinion, et ne cacha point

la possibilité d'un bouleversement que la présence seule de

l'impératrice pouvait arrêter. Le duc de Massa prit la parole après lui;

il présenta des considérations tout opposées, et fut très énergique dans

son opinion. Je parlai à mon tour, et insistai fortement sur le danger

que l'impératrice s'éloignât. Je motivai particulièrement mon opinion

sur les bonnes dispositions dans lesquelles je savais être la portion de

la population que l'on prise le moins, et qui est celle qui ne met

jamais de bornes à ses sacrifices. Il se fit quelques minutes de

silence, l'archi-chancelier recueillit les voix; toutes, hors celle du

ministre de la guerre, furent pour que l'impératrice restât à Paris. M.

le duc de Feltre demanda la parole; il commença un long discours qui ne

peut être sorti de la mémoire d'aucun de ceux qui l'ont entendu; il a eu

trop d'influence sur nos destinées pour ne pas en rapporter les

principaux traits. Après un exorde assez long dans lequel il rappela

quelques faits d'histoire, et cita des traits de fidélité tirés de la

même source, il fit une application de la situation du moment à celle

dans laquelle s'étaient trouvés les souverains que des événements de

guerre avaient obligé de quitter leur capitale. Il dit que c'était une

erreur de regarder Paris comme le centre de la puissance de l'empereur,

que le pouvoir de ce prince le suivait partout, et que tant qu'il

resterait un village où lui ou bien son fils seraient reconnus, c'était

là que devaient se rallier tous les Français, là qu'était la capitale;

qu'il ne fallait pas désespérer aussi vite du salut de l'État. Quant à

lui, il ne concevait pas comment des hommes qui faisaient depuis si

longtemps profession d'attachement à la personne de l'empereur pouvaient

proposer d'exposer son fils à tomber entre les mains des ennemis; il n'y

avait plus que ce lien qui intéressât l'Autriche; il ne resterait plus

de ressource, lorsqu'on se serait laissé aller à la perfide insinuation

de livrer le fils d'Hector aux Grecs.

Le duc de Feltre était très échauffé; on voyait qu'il cherchait des

tournures de phrases et des expressions pour marquer son dévouement à

l'empereur, en présence de l'impératrice, devant laquelle il ne

craignait pas d'être d'un avis opposé à tout le conseil; du reste, son

discours ne resta pas sans réplique. On répondit aux différends tableaux

qu'il avait faits, et, malgré le ton d'assurance avec lequel il s'était

annoncé, le conseil, dont on recueillit de nouveau les suffrages, fut de

l'avis que l'impératrice devait rester à Paris; il n'y eut pas une seule

voix de moins que dans le vote précédent.

Le prince Joseph opinait pour la retraite, mais on s'apercevait aisément

qu'il combattait la résolution, moins parce qu'il l'improuvait que pour

s'assurer de la franchise d'opinion de tous les membres du conseil.

Obligé à la fin de voter à son tour, il appuya l'opinion du ministre de

la guerre, en exhibant une lettre de l'empereur, qui lui avait marqué

qu'il ne pouvait pas, à cause de la difficulté des communications, lui

dire ce qu'il conviendrait de faire dans les cas qui pourraient

survenir; que c'était à lui à prendre conseil des circonstances et à se

conduire d'après les événements; mais que le plus grand malheur qui

pourrait arriver, était que le roi de Rome tombât au pouvoir des

ennemis; que, dans ce cas, il lui ordonnait positivement de faire partir

l'impératrice et son fils pour Rambouillet, d'où il les dirigerait sur

Tours. Je crois même que l'empereur ajoutait dans sa lettre que ce

serait une trahison que d'exposer le roi de Rome à tomber entre les

mains des ennemis. La communication de cette lettre atterra les membres

du conseil, et expliqua l'opinion qu'avait émise le duc de Feltre, qui

en avait sans doute eu connaissance; car depuis longtemps il sollicitait

l'empereur de donner des instructions pour le cas qui était

malheureusement arrivé. Il faut en convenir, l'empereur ne pouvait

donner un ordre plus favorable à ceux qui aiment à recueillir des

honneurs sans courir de dangers.

Malgré les intentions formelles manifestées dans la lettre de

l'empereur, le conseil ne changea point d'avis; le duc de Cadore proposa

même de passer outre, et de faire rester l'impératrice à Paris. Tout le

monde pensa que si l'opinion des membres du conseil devait décider la

question qui était en délibération, l'impératrice ni le gouvernement ne

devaient pas quitter la capitale; mais que, si l'on voulait donner à

l'ordre de l'empereur son exécution, il était inutile de les assembler,

car on ne devait pas penser qu'ils eussent l'intention de désobéir à

l'empereur; c'était à ceux qu'il avait investis de son pouvoir à juger

si le moment que ce prince avait indiqué pour la retraite du

gouvernement était arrivé.

M. de Talleyrand observa encore que tout était perdu si l'on quittait

Paris; néanmoins on déclara, à une troisième épreuve, que, puisqu'il y

avait un ordre de l'empereur, on devait y obtempérer, mais que cela

était bien malheureux. M. l'archi-chancelier, après avoir recueilli

toutes les voix, se déclara aussi pour le départ, en annonçant que S. M.

partirait le lendemain, à huit heures du matin, pour Rambouillet, où

elle emmènerait son fils.

Cette décision prise, chaque ministre demanda des instructions pour son

département, et il fut résolu, 1° que le prince Joseph resterait à

Paris, et que l'archi-chancelier seul accompagnerait l'impératrice et le

roi de Rome; 2° que les autres dignitaires, avec les ministres,

resteraient à Paris jusqu'à ce que le prince Joseph leur eût signifié

l'ordre de partir, que, pour éviter toute équivoque, il ferait parvenir

à chacun d'eux par le grand-juge, M. Molé; 3° il fut arrêté que le

président du sénat accompagnerait l'impératrice, et qu'avant de partir,

il écrirait à tous les membres de ce corps de ne se rendre à aucune

convocation illégale, c'est-à-dire qui ne serait pas faite dans les

formes prescrites par les constitutions.

Ces dispositions arrêtées, la séance fut levée: il était deux heures du

matin.

Les membres qui composaient le conseil s'arrêtèrent dans la pièce

voisine, déplorant la résolution qui venait d'être prise. Plusieurs me

disaient: «Si j'étais ministre de la police, Paris serait insurgé demain

matin, et l'impératrice ne partirait pas.»

Paris sans doute était [29] disposé à s'insurger; je n'avais pas été

jusqu'à ce moment sans m'apercevoir qu'il était facile de le mettre en

mouvement, et que cela dépendait de moi. «Mais, leur dis-je, quel est

celui d'entre vous qui voudrait prendre la responsabilité des événements

dont ce mouvement peut être suivi, surtout après ce dont vous venez

d'être les témoins, c'est-à-dire, lorsque vous venez de décider qu'il

fallait obéir aux ordres de l'empereur. Vous me conseillez de prendre

sur moi ce que vous n'avez pas cru pouvoir faire. Mais connais-je les

projets de l'empereur? Suis-je même assuré que ce mouvement ne les

contrarierait pas? et si je venais à échouer, à quoi auraient servi le

meurtre, le pillage, tous les désordres dont peut être suivi un appel à

la multitude? Est-il sûr, est-il même probable que le souverain qui

refusa de couvrir sa défaite par l'incendie de Leipzig, voulût régner au

prix des malheurs qu'une telle résolution peut attirer sur la capitale?

Que répondrais-je à ses reproches? Qu'opposerais-je aux plaintes de cent

mille familles, dont l'une me demandera son chef, l'autre ses

habitations, sa fortune, que je lui aurais ravis? Ce serait trop de

victimes, trop de larmes; je ne puis prendre sur moi de lancer toute une

population dans un abîme. D'ailleurs, quand j'en aurais la force,

l'esprit de mes instructions le défend. Loin de vouloir que je

compromette la population, l'empereur m'ordonne de quitter Paris si les

alliés pénètrent dans la capitale. Je puis bien empêcher l'impératrice

de partir; mais il n'y a qu'un fou qui osât se flatter de maîtriser les

événements dont cette violence pourrait être suivie. En voulant servir

l'empereur, je puis détruire les chances qui lui restent, et faire

tourner au profit d'un parti les espérances qu'il peut conserver. Passe

cependant si je n'avais pas d'ordres, que le cas fût fortuit; mais tout

à été prévu: il ne me reste qu'à m'y conformer. Je déplore, comme tout

le monde, la funeste résolution qui vient d'être arrêtée; mais je ne

veux pas me charger seul de ce que vous n'avez pas osé faire tous

ensemble.»

[29: L'empereur avait été exactement instruit par moi des dispositions

des citoyens de Paris, qui ne demandaient que des armes qu'on leur

refusait.]

J'avais plus d'un motif pour ne pas me rendre au conseil qu'on me

donnait, et je vais les exposer. Je m'étais aperçu depuis longtemps que

l'empereur, sans cesser de croire à mon dévouement pour lui, n'avait pas

été inaccessible aux insinuations qui lui avaient été faites sur mon

compte: que je ne travaillais pas; que j'étais mené par mes bureaux;

qu'une intrigue me dirigeait; que j'avais les meilleures intentions

possibles, mais que j'étais au-dessous de cette place, et étranger à la

révolution qu'il importait éminemment de connaître pour la bien remplir.

La cabale qui avait été contrariée de ma nomination au ministère,

n'avait pas perdu l'espérance de m'en éloigner pour y porter un des

siens, comme elle faisait depuis quinze ans dans les sept huitièmes des

places administratives. Je n'avais pu méconnaître, à l'occasion de

l'affaire du 23 octobre, que si l'empereur ne m'avait pas sacrifié après

les calomnies du ministre de la guerre, c'est que la turpitude des

rapports qui lui étaient parvenus lui avait été tellement démontrée,

qu'il ne put disconvenir que je n'avais aucun tort dans cette affaire;

mais comme il avait d'abord donné une sorte de sanction à ce qu'on lui

dit, il ne voulut pas tout de suite en revenir. Le ministre de la guerre

avait fait ses preuves dans les intrigues de la révolution; quelques

frères et amis de l'époque s'étaient joints à lui, et tous ensemble

tentaient tous les moyens imaginables pour me donner un successeur. Je

voyais tout cela, on me le disait, je le croyais, et je n'en servais que

mieux; mais aussi j'avais renoncé à compter jamais sur les effets de

cette bienveillance que l'empereur avait pour moi, quand j'étais son

aide-de-camp; j'étais persuadé au contraire qu'il compterait plus

rigoureusement avec moi qu'avec tout autre, non pas qu'au fond il ne

m'estimât, mais parce qu'on lui avait persuadé que j'étais disposé à me

targuer d'une bienveillance particulière de sa part, et que je me

permettais une foule de choses, parce que je me croyais sûr de

l'impunité.

Depuis son voyage en Hollande, pendant lequel la reine de Naples vint à

Paris, et surtout depuis son retour de Russie, j'avais eu lieu de me

convaincre que j'avais baissé dans son opinion.

Je m'observai dès-lors, mais j'éprouvai constamment le chagrin d'un

homme que l'on considère comme mal à sa place, et qui est obligé de se

replier sur lui-même pour se consoler de l'injustice qu'il essuie. Je

regrettais l'état militaire, et je sentais de l'aversion pour ces

guerres continuelles qui n'étaient plus qu'un métier, au lieu d'être une

carrière de gloire, comme dans les premières années du règne de

l'empereur.

Dans la position ou je me trouvais placé, sachant, comme je viens de le

dire, toutes les intrigues dont j'étais l'objet, j'avais tout à craindre

en traversant l'opinion du ministre de la guerre. En effet, il aurait

sûrement rejeté sur moi toute la responsabilité de l'entreprise, et,

pour, être conséquent avec lui-même, et mettre sa responsabilité, à

couvert, autant que pour céder à un mouvement assez naturel au coeur

humain, il n'aurait pas manqué de faire connaître aux troupes ce dont il

aurait été question. Les généraux qui commandaient celles-ci m'eussent

dès-lors abandonné, et je ne devenais plus qu'un chef de factieux. Or,

qu'est un chef de parti au moment du danger, lorsque les troupes

l'abandonnent? Les maréchaux Marmont et Mortier, instruits par le

ministre de la guerre, eussent-ils voulu prendre part à une insurrection

dans laquelle ils n'auraient pas même eu le premier rôle, tandis que

leur responsabilité était à couvert en suivant la direction donnée par

le ministre de la guerre.

Que me serait-il resté alors pour parti? Les hommes qui venaient de

reconnaître qu'il fallait obéir à l'ordre que le prince Joseph avait

exhibé? Ils n'auraient pas manqué de m'abandonner, d'autant plus qu'ils

voyaient bien que cet ordre de l'empereur n'avait été donné que sur les

remontrances et les sollicitations réitérées du ministre de la guerre.

En supposant que j'eusse mis en mouvement ce qu'on appelle vulgairement

les hommes de la république, quels moyens me seraient restés pour

prévenir leurs écarts? Ce parti était pour le moins aussi dangereux pour

l'empereur que les ennemis. N'ayant aucun antécédent avec lui, je

m'exposais à devenir sa victime dès qu'il serait réuni. Que n'aurait-on

pas dit si les choses avaient pris cette tournure, comme cela pouvait

arriver? On m'aurait couvert de ridicule; car, enfin, les alliés, qui ne

voulaient que la chute de l'empereur, pouvaient s'arranger avec un parti

auquel ils auraient fait accepter ce qu'ils auraient voulu; ils se

seraient même fait remettre l'impératrice et son fils. Une fois qu'ils

auraient traité sur des bases opposées, ils étaient les maîtres, et en

promettant de ménager Paris, ils auraient obtenu tout ce qu'ils auraient

proposé. Il ne faut que se reporter au temps et aux circonstances

d'alors pour ne pas trouver ces observations déraisonnables.

L'expérience des hommes que j'avais acquise m'avait assez pénétré de

cette opinion, pour que je n'accordasse aucune confiance aux

démonstrations que me faisaient ceux qui n'avaient pas l'ombre du

courage indispensable pour ce qu'ils me proposaient.

Je me décidai donc à obéir et à suivre l'opinion émise dans le conseil.

Dès-lors je ne me considérai plus que comme un administrateur de la

tranquillité publique. En sortant du château des Tuileries, M. de

Talleyrand s'approcha de moi, et me parla en ces termes: «Eh bien! voilà

donc la fin de tout ceci; n'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi,

c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où mène la sottise de

quelques ignorants qui exercent avec persévérance une influence de

chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre, et on ne le

plaindra pas, parce que son obstination à garder son entourage n'a pas

de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend

pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans

l'histoire! donner son nom à des aventures, au lieu de le donner à son

siècle! Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir.

Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde de se

laisser engloutir sous les ruines de cet édifice; allons, nous verrons

ce qui arrivera. L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait

mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait

vu que des amis comme cela sont plus à craindre que des ennemis. Que

dirait-il d'un autre, s'il s'était laissé mettre dans cet état?»

Il ajouta encore plusieurs autres phrases qui étaient à peu près la

répétition des premières, et nous nous quittâmes [30].

[30: J'expédiai un exprès à l'empereur à la sortie de ce conseil, et je

lui détaillai dans ma lettre tout ce qui s'était passé, ainsi que tout

ce que je prévoyais devoir en être la suite avant quarante-huit heures.

Je fis partir successivement jusqu'à quatre copies de ma lettre dans la

même journée; j'avais depuis longtemps fait usage des moyens usités dans

les correspondances clandestines pour soustraire mes lettres aux

événements de guerre, et cela m'avait réussi.]

Il n'y eut presque aucun des membres de ce conseil qui, en sortant des

Tuileries, ne dît un sincère adieu à son camarade, tant il était

persuadé que c'était le dernier acte du gouvernement auquel il avait été

associé.

PIÈCES

JUSTIFICATIVES.

* * * * *

_Lettre de M. de Metternich à M. de Bassano._

Prague, le 22 juillet 1813.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 74 / 79 题