Rupture des conférences de Lusigny.--Proclamation de Louis XVIII.--Les
intrigues de l'époque n'avaient rien de royaliste.--M. Fouché, son
expédient pour en finir.--Opérations de l'empereur.--Il se jette sur les
derrières des alliés.--Sa lettre à l'impératrice est
interceptée.--Angoisses de cette princesse.
L'on se rappellera que ce ne fut que le 20 mars que les conférences
furent rompues. On en reçut la nouvelle à Paris le 22 ou le 23, avant
que l'on eût pu y être d'accord sur la démarche qu'il convenait de faire
près des alliés. Il eût fallu quelques jours; on regardait sans doute la
chose comme inutile, puisque l'on pouvait calculer le nombre de jours
dont les ennemis avaient besoin pour être aux portes de la capitale. Je
fus cependant averti de l'arrivée soudaine à Paris de M. Adrien de
Montmorency, sur lequel j'avais les yeux, et qui habitait, depuis ces
événements, chez M. de Chevreuse, à son château de Dampierre, dans les
environs de Rambouillet; je l'envoyai chercher, mais il éluda le
rendez-vous. On me rapporta qu'il avait vu M. de Talleyrand, après quoi
il était, disait-on, reparti pour Dampierre. Il n'en était rien: il
s'était mis en route pour se rendre, par un grand détour, auprès du
comte d'Artois. Il était trop tard pour que le message pût amener
quelque résultat; celui qui en était chargé était d'ailleurs d'un
naturel trop prudent pour courir de nouveaux hasards, et s'aventurer
sans avoir des chances à peu près sûres. Il n'y avait que son retour qui
pouvait fournir la matière d'une observation sérieuse; or les événements
amenèrent les ennemis à Paris avant qu'il y pût rentrer. Je restai ainsi
dans l'opinion que tout était subordonné aux événements, et que le
volcan ne ferait explosion qu'après la décision des souverains alliés.
Les intrigues continuèrent: les uns y prenaient part pour les livrer à
la police, si elles ne réussissaient pas; les autres pour se faire une
position de faveur, si elles réussissaient. Tous ensemble n'avaient
d'autres projets que d'adorer le chef nouveau qui leur serait présenté
[27].
[27: Les projets des intrigants étaient tellement circonscrits à
eux-mêmes, qu'ils prenaient les plus grandes précautions pour se dérober
aux recherches de la police. Ce ne fut qu'à la fin de février, et dans
le courant de mars, qu'ils osèrent faire circuler la proclamation du roi
aux Français. Elle était datée de Londres, et de l'époque à laquelle les
princes de Bourbon en partirent pour venir sur le continent,
c'est-à-dire de près d'un an. S'ils avaient eu un comité ou des
intelligences avec les meneurs du jour, ils auraient reçu cette pièce
presque aussitôt qu'elle eût paru en Angleterre. La vérité est cependant
que ce fut l'empereur qui la reçut le premier pendant le dernier séjour
qu'il fit à Trianon.
Je m'étais tellement rendu maître de toutes les voies de communication
avec l'Angleterre et les pays étrangers jusqu'au moment de
l'envahissement de la France, que ce ne fut, comme je l'ai su depuis,
que par l'un de mes subordonnés que l'archevêque de Malines se procura
les gazettes anglaises où cette proclamation se trouvait. C'est aussi
depuis ce moment que l'on commença à répandre dans Paris de petites
copies imprimées de cette pièce; on les semait le soir dans les rues; on
les glissait sous les portes, afin que les agents de police ne pussent
pas les ramasser. On avait mis un tel mystère à les imprimer, que l'on
ne s'était servi que d'une presse de cabinet; les caractères étaient en
désordre au point que les mots d'une même ligne étaient plus hauts ou
plus bas l'un que l'autre, ce qui dénotait une grande circonspection de
la part de ceux qui répandaient cet imprimé. On n'osa pas en hasarder un
seul écrit à la main; on aurait été bien plus hardi, si l'on avait été
appuyé. Presque toutes les maisons où on les jetait les renvoyaient à la
police.]
Ce déplorable état de choses était la conséquence de celui où l'on était
tombé, et qui était hors de la portée des intelligences ordinaires. Dans
une circonstance comme celle-là, je me félicitais de n'avoir pas M.
Fouché à Paris, parce qu'il n'aurait pas manqué d'entrer en
accommodement avec celui qui lui aurait paru être le plus fort, et de
lui livrer tout le reste pour se faire à lui-même un sort particulier.
Le hasard avait voulu qu'à la suite des événements qui avaient eu lieu
en Italie, il fût revenu avec la princesse Élisa dans les départements
méridionaux, je crois à la sénatorerie d'Arles, où il attendait le
dénouement de tout ce qui obscurcissait l'horizon politique [28].
[28: Je tiens d'un témoin auriculaire qui se trouvait chez la princesse
Élisa, avant que Paris fût occupé, que M. Fouché osa dire à la propre
soeur de l'empereur: Madame, il n'y a qu'un moyen de nous sauver, c'est
de tuer l'empereur sur-le-champ.]
La rupture des conférences, en jetant l'épouvante dans les esprits,
amena encore dans Paris une surabondance de population qui provenait de
tout ce qui avait été atteint de la peur dans les campagnes. Chacun y
débitait les contes qui pouvaient justifier sa frayeur, et il ne
manquait pas de sots pour y croire. Il y aurait eu de la démence à
vouloir empêcher cela: je laissai aller les propos, car comment les
eussé-je arrêtés? Si les mécontents avaient entrepris quelque chose,
j'étais sans moyens de leur résister, et la moindre mesure de rigueur
qui aurait été déployée eût été le signal d'un soulèvement.
Paris était devenu le seul point où l'on se croyait à couvert; partout
ailleurs, l'on craignait de se trouver au milieu des ennemis extérieurs
ou des troubles qui semblaient devoir être la conséquence de leur
approche.
Les premières opérations qui suivirent la reprise des hostilités
commencèrent par un mouvement vers l'Oise.
Les ennemis s'étaient renforcés dans cette partie par l'arrivée de
différends corps de leurs troupes, qui avaient successivement passé le
Rhin, depuis la Hollande jusque vers Coblentz.
L'empereur fit un mouvement offensif sur Soissons; il poussa vivement
les alliés, les culbuta en avant de Craonne, et les suivit jusque sous
les murs de Laon, où il eut une affaire malheureuse. Après une marche et
des engagements qui avaient duré toute la journée, nos troupes se
remettaient de leurs fatigues, lorsque la cavalerie ennemie fondit sur
elles à la faveur de l'obscurité. Elles ne purent résister au choc; le
désordre gagna. Le corps du maréchal Marmont et celui du duc de Padoue
éprouvèrent des pertes considérables: on hasarda néanmoins le combat, il
ne réussit pas; il fallut se retirer. L'empereur marcha sur Reims, où il
entra après avoir culbuté les Russes. Mais pendant ce temps-là la grande
armée ennemie s'était remise en marche en descendant la Seine, pour nous
resserrer sur Paris.
L'empereur avait été rejoint, dans la première de ces villes, par
quelques troupes qu'il avait tirées de la garnison de Mézières et de
celles des places environnantes. Il se rapprocha de la Marne, pour être
à même de se porter vers la rivière d'Aisne à sa gauche, et sur la Seine
à sa droite. Comme je n'étais point à l'armée, je n'ai qu'imparfaitement
connu la série des mouvements par lesquels l'empereur contenait, depuis
le mois de janvier, une armée qui était plus du quintuple de la sienne.
On comptait les jours qu'il pourrait résister encore; on plaignait un
héros auquel il ne manquait que des forces physiques pour étonner le
monde par de nouveaux prodiges.
En quittant les bords de l'Aisne pour se porter sur la Marne, il laissa
les deux corps des maréchaux Marmont et Mortier sur cette rivière, et il
se dirigea par Meaux pour venir joindre la portion de son armée qui se
retirait par la rive droite en descendant la Seine, et cela par suite du
mouvement de la grande armée ennemie, à la tête de laquelle se
trouvaient l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. L'empereur
d'Autriche était resté en Bourgogne, où on lui avait sans doute suggéré
de se fixer, afin de lui épargner l'odieux des mesures qu'on allait
prendre.
Le mal était si pressant, que de tous côtés on sollicitait l'empereur de
prévoir le moment où les ennemis entreraient à Paris. Chacun lui
demandait des instructions pour ce qui le concernait; il répondait aux
uns et aux autres de manière à leur persuader ce qu'il ne croyait pas
lui-même. La sécurité qu'il affectait ne rassurait plus, et chaque jour
amenait de nouvelles alarmes.
Il paraît cependant qu'il avait été persuadé de tout ce qu'on lui avait
écrit, et qu'il avait donné au prince Joseph des ordres précis pour le
cas qu'il avait prévu lui-même, comme on le verra ci-après.
Les maréchaux Mortier et Marmont, qui s'étaient retirés sur Meaux,
venaient d'y être attaqués par des forces supérieures, et avaient été
contraints de se retirer. Quelque fâcheuse que fût la situation où
étaient les affaires, l'empereur conçut un plan d'opérations qui pouvait
remédier à tout. Il aurait en effet déconcerté tous ses ennemis, et
aurait probablement eu d'heureux résultats sans l'incident dont je vais
rendre compte.
L'empereur, reconnaissant l'inégalité de ses forces, imagina de
concentrer son armée, et de faire une percée à travers les ennemis, de
manière à se porter au milieu de ses places, dont il se proposait de
rallier les garnisons; une fois arrivé à Verdun, il pouvait communiquer
avec elles et tout ce qui était intermédiaire entre cette place, Metz et
Strasbourg, qui n'étaient bloquées que par des troupes peu redoutables.
Il marchait à l'exécution de ce projet dont il avait fait part à son
frère Joseph, et en même temps il avait donné ordre aux deux corps des
maréchaux Mortier et Marmont de le suivre en traversant la Champagne.
Ceux-ci devaient le joindre, au-delà de Vitry, par la rive gauche de la
Marne. En faisant ce mouvement, l'empereur avait donné des ordres à
Paris pour que l'on y retînt toutes les troupes qu'on aurait pu lui
envoyer, et il avait recommandé que l'on s'y préparât à une défense de
quelques jours, parce que faisant son mouvement dans l'espoir que toute
l'armée ennemie le suivrait, il croyait pouvoir revenir assez tôt à
Paris; s'il en arrivait autrement, il était évident que l'on ne se
battait plus que pour Paris, et que l'empereur ne s'en éloignerait pas
trop, afin de pouvoir le secourir: nous allons voir ce qui arriva.
L'empereur avait coutume d'écrire à l'impératrice, et depuis que les
communications étaient devenues aussi difficiles, il se servait d'un
chiffre. En commençant son mouvement, il voulut la rassurer sur les
résultats dont il pourrait être suivi; il lui écrivit pour l'en
prévenir, et lui dire en même temps de ne pas s'étonner si elle restait
quelques jours sans recevoir de ses nouvelles. Le malheur voulut que
cette lettre, au lieu d'être chiffrée, ne le fût point, et par une
fatalité encore plus grande, le courrier qui en était porteur, croyant
que les troupes françaises occupaient toujours Meaux, se dirigea sur
cette ville, où il tomba avec ses dépêches au pouvoir des alliés.
Le même jour, le maréchal Blucher envoya un parlementaire aux
avant-postes avec une lettre pour l'impératrice, à laquelle il adressait
celle de l'empereur, qui avait été décachetée. Il lui exprimait combien
il s'estimait heureux que cette circonstance lui eût fourni l'occasion
de mettre à ses pieds l'hommage de son profond respect, etc.; mais la
lettre de l'empereur n'en avait pas été moins lue. Elle contenait la
pensée de son mouvement et finissait par cette phrase: Cette manoeuvre
me sauve ou me perd.
L'impératrice, qui était très maîtresse d'elle-même, ne laissa pas
apercevoir d'abord tout ce que la lecture de cette lettre lui avait fait
éprouver; elle n'en parla pas aux personnes qui se trouvaient chez elle
lorsqu'elle la reçut, mais le soir, quand je me présentai dans son
salon, elle me fit l'honneur de me désigner pour sa partie. On s'était
assis, et contre son habitude elle ne permit pas qu'on rompît
l'enveloppe des cartes, ce qui était une preuve qu'elle n'était point
disposée à jouer. Elle attendit un moment que le salon eût prit son
assiette ordinaire, et lorsque l'attention ne fut plus uniquement fixée
sur elle, elle commença la conversation. Elle parla d'abord de choses
indifférentes, et revint petit à petit sur l'empereur, dont elle parlait
toujours avec un vif intérêt. Elle cherchait, près de ceux qu'elle
savait lui être attachés, à se rassurer contre des pressentiments qui
chaque jour devenaient plus sinistres. Elle me demanda si j'avais reçu
des lettres de l'empereur, je lui répondis que non. Eh bien! me
dit-elle, je puis vous donner de ses nouvelles, j'en ai reçu ce matin.
Je ne pus m'empêcher de témoigner ma surprise, et de lui observer qu'il
n'était pas arrivé de courrier. «Cela est vrai, me dit-elle, il n'est
pas arrivé de courrier, et je vous étonnerai encore davantage en vous
disant que c'est le maréchal Blucher qui m'a envoyé une lettre de
l'empereur, laquelle, à ce qu'il me dit, a été trouvée parmi plusieurs
autres dont un courrier était porteur au moment où il a été pris par les
ennemis. À vous dire vrai, je suis dans des inquiétudes très vives
depuis que j'ai réfléchi aux conséquences qui peuvent résulter de cet
accident; l'empereur m'a toujours écrit en chiffres; depuis son départ,
toutes les lettres ainsi chiffrées sont arrivées à bon port, celle-ci,
qui ne l'est point, est la seule dans laquelle il me parle de son
projet, et il faut qu'elle tombe entre les mains des ennemis! Il y a là
une fatalité qui m'attriste.»
Le bon jugement de cette princesse lui avait fait saisir sur-le-champ
les conséquences fâcheuses que pouvait avoir cet incident, et elle ne se
faisait point illusion, tout en ayant l'air de se laisser persuader de
ce qu'on lui disait pour la rassurer. Je crois que l'on peut trouver
dans cet accident l'explication de ce qu'a voulu dire M. de Castlereagh,
au parlement d'Angleterre, lorsqu'en rendant compte à cette assemblée
des opérations des armées alliées en France, il dit que l'on était
indécis si l'on marcherait sur Paris, lorsqu'on reçut au
quartier-général des communications tellement précises et si
importantes, que l'on se décida à s'approcher de cette capitale.
Si ce n'est pas de la lettre de l'empereur à l'impératrice que parle le
diplomate, ce ne peut être que des communications apportées par M. de
Vitrolle, qui allait faire part aux ennemis, de l'état dans lequel était
Paris, et du point où MM. de Talleyrand, Dalberg, etc., avaient amené
les affaires. Paris, la France entière lui doivent une véritable
reconnaissance.
On eut pendant quelques jours à Paris l'espérance que les ennemis
s'attacheraient uniquement au mouvement de l'empereur, parce qu'en effet
ils agissaient lentement; mais l'on fut bientôt dissuadé en apprenant la
marche de la grande armée ennemie à travers la Brie. On voulait encore
espérer, lorsque l'on sut que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse
avaient couché à Coulommiers, à environ quatorze lieues de Paris, sur la
route qui, après avoir traversé la Brie, vient joindre la Marne à Lagny.
Il n'y avait plus moyen d'en douter, car des habitants de Coulommiers
étaient partis, pour rentrer à Paris après l'arrivée de ces deux
souverains dans leur commune.
La foule des gens de la campagne fuyait de toutes parts à l'approche des
ennemis, et revenait sur Paris, dont la nombreuse population était
presque la seule sauvegarde qui restait. Le danger était imminent; le
ministre de la guerre, que cela regardait plus particulièrement, demanda
à la régente de convoquer un conseil pour y exposer la situation où l'on
était, et mettre du moins sa responsabilité à couvert pour ce qui le
regardait. Il se fit autoriser par la régente à rappeler sur Paris les
corps des maréchaux Mortier et Marmont, qui étaient déjà en marche pour
rejoindre l'empereur; l'ordre qu'on leur envoya put recevoir son
exécution, et ces deux corps arrivèrent à Charenton le jour où la grande
armée ennemie poussait en arrière de Claye sur la route de Meaux, à six
lieues de Paris, le faible corps que nous avions dans cette direction.
Le conseil dont le ministre de la guerre avait demandé la convocation
fut assemblé le même soir au château des Tuileries. Comme cette séance
est celle où l'on a pris la résolution qui a perdu la France, il est
important de n'en omettre aucun détail.