CHAPITRE XXXI.

Rupture des conférences de Lusigny.--Proclamation de Louis XVIII.--Les

intrigues de l'époque n'avaient rien de royaliste.--M. Fouché, son

expédient pour en finir.--Opérations de l'empereur.--Il se jette sur les

derrières des alliés.--Sa lettre à l'impératrice est

interceptée.--Angoisses de cette princesse.

L'on se rappellera que ce ne fut que le 20 mars que les conférences

furent rompues. On en reçut la nouvelle à Paris le 22 ou le 23, avant

que l'on eût pu y être d'accord sur la démarche qu'il convenait de faire

près des alliés. Il eût fallu quelques jours; on regardait sans doute la

chose comme inutile, puisque l'on pouvait calculer le nombre de jours

dont les ennemis avaient besoin pour être aux portes de la capitale. Je

fus cependant averti de l'arrivée soudaine à Paris de M. Adrien de

Montmorency, sur lequel j'avais les yeux, et qui habitait, depuis ces

événements, chez M. de Chevreuse, à son château de Dampierre, dans les

environs de Rambouillet; je l'envoyai chercher, mais il éluda le

rendez-vous. On me rapporta qu'il avait vu M. de Talleyrand, après quoi

il était, disait-on, reparti pour Dampierre. Il n'en était rien: il

s'était mis en route pour se rendre, par un grand détour, auprès du

comte d'Artois. Il était trop tard pour que le message pût amener

quelque résultat; celui qui en était chargé était d'ailleurs d'un

naturel trop prudent pour courir de nouveaux hasards, et s'aventurer

sans avoir des chances à peu près sûres. Il n'y avait que son retour qui

pouvait fournir la matière d'une observation sérieuse; or les événements

amenèrent les ennemis à Paris avant qu'il y pût rentrer. Je restai ainsi

dans l'opinion que tout était subordonné aux événements, et que le

volcan ne ferait explosion qu'après la décision des souverains alliés.

Les intrigues continuèrent: les uns y prenaient part pour les livrer à

la police, si elles ne réussissaient pas; les autres pour se faire une

position de faveur, si elles réussissaient. Tous ensemble n'avaient

d'autres projets que d'adorer le chef nouveau qui leur serait présenté

[27].

[27: Les projets des intrigants étaient tellement circonscrits à

eux-mêmes, qu'ils prenaient les plus grandes précautions pour se dérober

aux recherches de la police. Ce ne fut qu'à la fin de février, et dans

le courant de mars, qu'ils osèrent faire circuler la proclamation du roi

aux Français. Elle était datée de Londres, et de l'époque à laquelle les

princes de Bourbon en partirent pour venir sur le continent,

c'est-à-dire de près d'un an. S'ils avaient eu un comité ou des

intelligences avec les meneurs du jour, ils auraient reçu cette pièce

presque aussitôt qu'elle eût paru en Angleterre. La vérité est cependant

que ce fut l'empereur qui la reçut le premier pendant le dernier séjour

qu'il fit à Trianon.

Je m'étais tellement rendu maître de toutes les voies de communication

avec l'Angleterre et les pays étrangers jusqu'au moment de

l'envahissement de la France, que ce ne fut, comme je l'ai su depuis,

que par l'un de mes subordonnés que l'archevêque de Malines se procura

les gazettes anglaises où cette proclamation se trouvait. C'est aussi

depuis ce moment que l'on commença à répandre dans Paris de petites

copies imprimées de cette pièce; on les semait le soir dans les rues; on

les glissait sous les portes, afin que les agents de police ne pussent

pas les ramasser. On avait mis un tel mystère à les imprimer, que l'on

ne s'était servi que d'une presse de cabinet; les caractères étaient en

désordre au point que les mots d'une même ligne étaient plus hauts ou

plus bas l'un que l'autre, ce qui dénotait une grande circonspection de

la part de ceux qui répandaient cet imprimé. On n'osa pas en hasarder un

seul écrit à la main; on aurait été bien plus hardi, si l'on avait été

appuyé. Presque toutes les maisons où on les jetait les renvoyaient à la

police.]

Ce déplorable état de choses était la conséquence de celui où l'on était

tombé, et qui était hors de la portée des intelligences ordinaires. Dans

une circonstance comme celle-là, je me félicitais de n'avoir pas M.

Fouché à Paris, parce qu'il n'aurait pas manqué d'entrer en

accommodement avec celui qui lui aurait paru être le plus fort, et de

lui livrer tout le reste pour se faire à lui-même un sort particulier.

Le hasard avait voulu qu'à la suite des événements qui avaient eu lieu

en Italie, il fût revenu avec la princesse Élisa dans les départements

méridionaux, je crois à la sénatorerie d'Arles, où il attendait le

dénouement de tout ce qui obscurcissait l'horizon politique [28].

[28: Je tiens d'un témoin auriculaire qui se trouvait chez la princesse

Élisa, avant que Paris fût occupé, que M. Fouché osa dire à la propre

soeur de l'empereur: Madame, il n'y a qu'un moyen de nous sauver, c'est

de tuer l'empereur sur-le-champ.]

La rupture des conférences, en jetant l'épouvante dans les esprits,

amena encore dans Paris une surabondance de population qui provenait de

tout ce qui avait été atteint de la peur dans les campagnes. Chacun y

débitait les contes qui pouvaient justifier sa frayeur, et il ne

manquait pas de sots pour y croire. Il y aurait eu de la démence à

vouloir empêcher cela: je laissai aller les propos, car comment les

eussé-je arrêtés? Si les mécontents avaient entrepris quelque chose,

j'étais sans moyens de leur résister, et la moindre mesure de rigueur

qui aurait été déployée eût été le signal d'un soulèvement.

Paris était devenu le seul point où l'on se croyait à couvert; partout

ailleurs, l'on craignait de se trouver au milieu des ennemis extérieurs

ou des troubles qui semblaient devoir être la conséquence de leur

approche.

Les premières opérations qui suivirent la reprise des hostilités

commencèrent par un mouvement vers l'Oise.

Les ennemis s'étaient renforcés dans cette partie par l'arrivée de

différends corps de leurs troupes, qui avaient successivement passé le

Rhin, depuis la Hollande jusque vers Coblentz.

L'empereur fit un mouvement offensif sur Soissons; il poussa vivement

les alliés, les culbuta en avant de Craonne, et les suivit jusque sous

les murs de Laon, où il eut une affaire malheureuse. Après une marche et

des engagements qui avaient duré toute la journée, nos troupes se

remettaient de leurs fatigues, lorsque la cavalerie ennemie fondit sur

elles à la faveur de l'obscurité. Elles ne purent résister au choc; le

désordre gagna. Le corps du maréchal Marmont et celui du duc de Padoue

éprouvèrent des pertes considérables: on hasarda néanmoins le combat, il

ne réussit pas; il fallut se retirer. L'empereur marcha sur Reims, où il

entra après avoir culbuté les Russes. Mais pendant ce temps-là la grande

armée ennemie s'était remise en marche en descendant la Seine, pour nous

resserrer sur Paris.

L'empereur avait été rejoint, dans la première de ces villes, par

quelques troupes qu'il avait tirées de la garnison de Mézières et de

celles des places environnantes. Il se rapprocha de la Marne, pour être

à même de se porter vers la rivière d'Aisne à sa gauche, et sur la Seine

à sa droite. Comme je n'étais point à l'armée, je n'ai qu'imparfaitement

connu la série des mouvements par lesquels l'empereur contenait, depuis

le mois de janvier, une armée qui était plus du quintuple de la sienne.

On comptait les jours qu'il pourrait résister encore; on plaignait un

héros auquel il ne manquait que des forces physiques pour étonner le

monde par de nouveaux prodiges.

En quittant les bords de l'Aisne pour se porter sur la Marne, il laissa

les deux corps des maréchaux Marmont et Mortier sur cette rivière, et il

se dirigea par Meaux pour venir joindre la portion de son armée qui se

retirait par la rive droite en descendant la Seine, et cela par suite du

mouvement de la grande armée ennemie, à la tête de laquelle se

trouvaient l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. L'empereur

d'Autriche était resté en Bourgogne, où on lui avait sans doute suggéré

de se fixer, afin de lui épargner l'odieux des mesures qu'on allait

prendre.

Le mal était si pressant, que de tous côtés on sollicitait l'empereur de

prévoir le moment où les ennemis entreraient à Paris. Chacun lui

demandait des instructions pour ce qui le concernait; il répondait aux

uns et aux autres de manière à leur persuader ce qu'il ne croyait pas

lui-même. La sécurité qu'il affectait ne rassurait plus, et chaque jour

amenait de nouvelles alarmes.

Il paraît cependant qu'il avait été persuadé de tout ce qu'on lui avait

écrit, et qu'il avait donné au prince Joseph des ordres précis pour le

cas qu'il avait prévu lui-même, comme on le verra ci-après.

Les maréchaux Mortier et Marmont, qui s'étaient retirés sur Meaux,

venaient d'y être attaqués par des forces supérieures, et avaient été

contraints de se retirer. Quelque fâcheuse que fût la situation où

étaient les affaires, l'empereur conçut un plan d'opérations qui pouvait

remédier à tout. Il aurait en effet déconcerté tous ses ennemis, et

aurait probablement eu d'heureux résultats sans l'incident dont je vais

rendre compte.

L'empereur, reconnaissant l'inégalité de ses forces, imagina de

concentrer son armée, et de faire une percée à travers les ennemis, de

manière à se porter au milieu de ses places, dont il se proposait de

rallier les garnisons; une fois arrivé à Verdun, il pouvait communiquer

avec elles et tout ce qui était intermédiaire entre cette place, Metz et

Strasbourg, qui n'étaient bloquées que par des troupes peu redoutables.

Il marchait à l'exécution de ce projet dont il avait fait part à son

frère Joseph, et en même temps il avait donné ordre aux deux corps des

maréchaux Mortier et Marmont de le suivre en traversant la Champagne.

Ceux-ci devaient le joindre, au-delà de Vitry, par la rive gauche de la

Marne. En faisant ce mouvement, l'empereur avait donné des ordres à

Paris pour que l'on y retînt toutes les troupes qu'on aurait pu lui

envoyer, et il avait recommandé que l'on s'y préparât à une défense de

quelques jours, parce que faisant son mouvement dans l'espoir que toute

l'armée ennemie le suivrait, il croyait pouvoir revenir assez tôt à

Paris; s'il en arrivait autrement, il était évident que l'on ne se

battait plus que pour Paris, et que l'empereur ne s'en éloignerait pas

trop, afin de pouvoir le secourir: nous allons voir ce qui arriva.

L'empereur avait coutume d'écrire à l'impératrice, et depuis que les

communications étaient devenues aussi difficiles, il se servait d'un

chiffre. En commençant son mouvement, il voulut la rassurer sur les

résultats dont il pourrait être suivi; il lui écrivit pour l'en

prévenir, et lui dire en même temps de ne pas s'étonner si elle restait

quelques jours sans recevoir de ses nouvelles. Le malheur voulut que

cette lettre, au lieu d'être chiffrée, ne le fût point, et par une

fatalité encore plus grande, le courrier qui en était porteur, croyant

que les troupes françaises occupaient toujours Meaux, se dirigea sur

cette ville, où il tomba avec ses dépêches au pouvoir des alliés.

Le même jour, le maréchal Blucher envoya un parlementaire aux

avant-postes avec une lettre pour l'impératrice, à laquelle il adressait

celle de l'empereur, qui avait été décachetée. Il lui exprimait combien

il s'estimait heureux que cette circonstance lui eût fourni l'occasion

de mettre à ses pieds l'hommage de son profond respect, etc.; mais la

lettre de l'empereur n'en avait pas été moins lue. Elle contenait la

pensée de son mouvement et finissait par cette phrase: Cette manoeuvre

me sauve ou me perd.

L'impératrice, qui était très maîtresse d'elle-même, ne laissa pas

apercevoir d'abord tout ce que la lecture de cette lettre lui avait fait

éprouver; elle n'en parla pas aux personnes qui se trouvaient chez elle

lorsqu'elle la reçut, mais le soir, quand je me présentai dans son

salon, elle me fit l'honneur de me désigner pour sa partie. On s'était

assis, et contre son habitude elle ne permit pas qu'on rompît

l'enveloppe des cartes, ce qui était une preuve qu'elle n'était point

disposée à jouer. Elle attendit un moment que le salon eût prit son

assiette ordinaire, et lorsque l'attention ne fut plus uniquement fixée

sur elle, elle commença la conversation. Elle parla d'abord de choses

indifférentes, et revint petit à petit sur l'empereur, dont elle parlait

toujours avec un vif intérêt. Elle cherchait, près de ceux qu'elle

savait lui être attachés, à se rassurer contre des pressentiments qui

chaque jour devenaient plus sinistres. Elle me demanda si j'avais reçu

des lettres de l'empereur, je lui répondis que non. Eh bien! me

dit-elle, je puis vous donner de ses nouvelles, j'en ai reçu ce matin.

Je ne pus m'empêcher de témoigner ma surprise, et de lui observer qu'il

n'était pas arrivé de courrier. «Cela est vrai, me dit-elle, il n'est

pas arrivé de courrier, et je vous étonnerai encore davantage en vous

disant que c'est le maréchal Blucher qui m'a envoyé une lettre de

l'empereur, laquelle, à ce qu'il me dit, a été trouvée parmi plusieurs

autres dont un courrier était porteur au moment où il a été pris par les

ennemis. À vous dire vrai, je suis dans des inquiétudes très vives

depuis que j'ai réfléchi aux conséquences qui peuvent résulter de cet

accident; l'empereur m'a toujours écrit en chiffres; depuis son départ,

toutes les lettres ainsi chiffrées sont arrivées à bon port, celle-ci,

qui ne l'est point, est la seule dans laquelle il me parle de son

projet, et il faut qu'elle tombe entre les mains des ennemis! Il y a là

une fatalité qui m'attriste.»

Le bon jugement de cette princesse lui avait fait saisir sur-le-champ

les conséquences fâcheuses que pouvait avoir cet incident, et elle ne se

faisait point illusion, tout en ayant l'air de se laisser persuader de

ce qu'on lui disait pour la rassurer. Je crois que l'on peut trouver

dans cet accident l'explication de ce qu'a voulu dire M. de Castlereagh,

au parlement d'Angleterre, lorsqu'en rendant compte à cette assemblée

des opérations des armées alliées en France, il dit que l'on était

indécis si l'on marcherait sur Paris, lorsqu'on reçut au

quartier-général des communications tellement précises et si

importantes, que l'on se décida à s'approcher de cette capitale.

Si ce n'est pas de la lettre de l'empereur à l'impératrice que parle le

diplomate, ce ne peut être que des communications apportées par M. de

Vitrolle, qui allait faire part aux ennemis, de l'état dans lequel était

Paris, et du point où MM. de Talleyrand, Dalberg, etc., avaient amené

les affaires. Paris, la France entière lui doivent une véritable

reconnaissance.

On eut pendant quelques jours à Paris l'espérance que les ennemis

s'attacheraient uniquement au mouvement de l'empereur, parce qu'en effet

ils agissaient lentement; mais l'on fut bientôt dissuadé en apprenant la

marche de la grande armée ennemie à travers la Brie. On voulait encore

espérer, lorsque l'on sut que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse

avaient couché à Coulommiers, à environ quatorze lieues de Paris, sur la

route qui, après avoir traversé la Brie, vient joindre la Marne à Lagny.

Il n'y avait plus moyen d'en douter, car des habitants de Coulommiers

étaient partis, pour rentrer à Paris après l'arrivée de ces deux

souverains dans leur commune.

La foule des gens de la campagne fuyait de toutes parts à l'approche des

ennemis, et revenait sur Paris, dont la nombreuse population était

presque la seule sauvegarde qui restait. Le danger était imminent; le

ministre de la guerre, que cela regardait plus particulièrement, demanda

à la régente de convoquer un conseil pour y exposer la situation où l'on

était, et mettre du moins sa responsabilité à couvert pour ce qui le

regardait. Il se fit autoriser par la régente à rappeler sur Paris les

corps des maréchaux Mortier et Marmont, qui étaient déjà en marche pour

rejoindre l'empereur; l'ordre qu'on leur envoya put recevoir son

exécution, et ces deux corps arrivèrent à Charenton le jour où la grande

armée ennemie poussait en arrière de Claye sur la route de Meaux, à six

lieues de Paris, le faible corps que nous avions dans cette direction.

Le conseil dont le ministre de la guerre avait demandé la convocation

fut assemblé le même soir au château des Tuileries. Comme cette séance

est celle où l'on a pris la résolution qui a perdu la France, il est

important de n'en omettre aucun détail.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 73 / 79 题