Arrivée de l'empereur à l'armée.--Affaire de Brienne, de Champeaubert,
etc.--Prise de La Fère, de Soissons.--Le maréchal Victor.--Conséquences
de son inaction.--Nouvelle députation des traîtres à l'empereur
Alexandre.--Situation de Paris.
L'empereur, en arrivant à Châlons, avait fait attaquer de suite l'armée
prussienne, qui s'avançait par la route de Toul, et il l'avait menée
battant jusqu'au-delà de Saint-Dizier; mais pendant ce mouvement,
l'armée russe et autrichienne qui s'avançait par la route de Troyes,
poussa jusqu'au confluent de l'Yonne et de la Seine, passa la première
de ces rivières sur le pont de Montereau, et poussa un corps de huit à
dix mille hommes jusqu'à Fontainebleau, où il entra.
Les troupes que l'on avait tirées de l'armée d'Espagne se trouvaient
heureusement au moment d'arriver. On leur envoya l'ordre de traverser
Orléans et Étampes, pour passer sur la route de Paris à Fontainebleau;
les ennemis ne les attendirent pas, ils se retirèrent par le même chemin
qu'ils étaient venus.
L'empereur, après avoir poussé au-delà de Saint-Dizier, fit une marche
par sa droite pour venir tomber sur les derrières de tout ce qui s'était
avancé sur Paris par la route de la Bourgogne; les ennemis avaient
eux-mêmes fait un mouvement pour venir à sa rencontre, et il y eut un
combat très sérieux à Brienne, qui fut emporté sur les ennemis, qui le
reprirent presque aussitôt. Il y eut un désordre et un incendie presque
total de Brienne, à la manière des Russes. La résistance que l'on trouva
à Brienne fit perdre à l'empereur un temps qu'il espérait employer à
d'autres opérations. Le corps du général Blucher s'était réorganisé; il
n'avait pas été très maltraité, il se porta de nouveau sur Châlons, où
il prit l'ancienne route de Paris, qui mène par Étoge et Montmirail.
Cela obligea l'empereur à se rapprocher de la Seine, pour avoir au moins
un de ses flancs à couvert. Dans cette position, il fut joint par les
troupes qui venaient d'Espagne; c'est avec elles et sa garde qu'il
partit à l'improviste, en laissant les maréchaux Macdonald et Oudinot
pour imposer aux ennemis. Il passa par la traverse de Coulommiers à
Sézanne, et vint prendre en flanc les corps russe et prussien qui
étaient en pleine marche sur Paris. Ce fut ce mouvement qui donna lieu
aux deux actions de Champeaubert et de Montmirail, où l'empereur mit en
pièces le corps russe de Sacken, ainsi qu'un corps prussien, qui sans
cela auraient pu être à Paris le 15 février. Il les poursuivit
jusqu'au-delà de Château-Thierry. On fit, dans ces deux journées, dix à
douze mille prisonniers, que l'on amena à Paris. La population des
cantons sur lesquels on s'était battu se livra à toute sorte de fureurs
et de vengeances sur les ennemis épars; elle en fit un grand massacre,
et il n'y a nul doute que, si l'on avait eu des armes à donner, il en
aurait été de même d'un bout de la France à l'autre.
Les ennemis se retirèrent de Château-Thierry, partie sur Épernay, d'où
ils gagnèrent Châlons, et partie sur Soissons, qui venait d'être enlevé.
Les troupes ennemies qui avaient passé le Rhin vers Wesel et Cologne,
après avoir traversé la Belgique, étaient entrées en France par Liège et
Beaumont, s'avançaient par Rethel, Reims et Soissons. L'empereur avait
ordonné qu'on armât cette dernière place, qui depuis plus de deux
siècles n'était plus regardée comme un poste militaire. On y avait mis à
la hâte quelques pièces de canon que l'on avait tirées de La Fère, et, à
l'aide de quelques palissades, on avait organisé une défense passable;
mais déjà le mauvais génie était dans nos armées: partout où l'empereur
n'était pas, nous ressemblions aux armées que nous avions si souvent
dissipées comme de la poussière.
Les ennemis s'approchèrent de l'Aisne; ils sommèrent la place de La
Fère, qui se rendit en effet, sous le prétexte inconcevable qu'elle
n'était point une place de guerre, mais une école d'artillerie; qu'elle
ne devait pas compromettre les habitants ni leurs propriétés par une
défense que ne comportaient ni le rang ni l'état de la place. Les
ennemis y trouvèrent de quoi venir réduire Soissons, qu'ils prirent de
vive force et livrèrent au plus affreux pillage. Cet événement contraria
beaucoup l'empereur; il y marcha sur-le-champ, parce qu'il était encore
sur les lieux. Il y remit une garnison avec du canon, et partit de suite
à marches forcées pour déborder le flanc droit de la grande armée
ennemie, qui s'était portée en avant aussitôt qu'elle avait su
l'empereur parti pour Montmirail. Les deux maréchaux chargés de la
contenir avaient sagement pris le parti de se retirer sans se
compromettre. L'empereur les joignit vers Provins; il fit attaquer
Montereau-sur-Yonne, l'emporta de vive force, fit rétablir le pont et
poursuivre l'ennemi avec vigueur sur la route de Sens. Pendant ce
temps-là, le corps du maréchal Victor, qui, par la direction qu'on lui
avait donnée, arrivait à Bray-sur-Seine, au-dessous de Nogent, avait
ordre de passer la rivière tout en arrivant, et de se porter sur la
grande route de Sens, déjà obstruée par les colonnes ennemies, qui se
retiraient. Il n'y a nul doute que, si ce corps d'armée avait exécuté ce
qui lui avait été ordonné, la grande armée ennemie aurait été mise dans
un désordre affreux, et aurait perdu un nombre prodigieux de
prisonniers. Les officiers d'état-major de l'armée ennemie en sont
convenus eux-mêmes quelque temps après, et ont même ajouté qu'il y avait
eu un moment d'hésitation si l'on n'ordonnerait pas de se rapprocher du
Rhin; mais que, lorsqu'on vit que les troupes françaises qui devaient
agir sur la haute Seine ne la passaient pas, on avait pris le parti de
suspendre toute résolution de retraite, et que l'on était parvenu à
remettre de l'ordre dans l'armée.
On m'a rapporté depuis que ce fut à ce moment-là qu'il arriva au
quartier-général de l'empereur Alexandre une nouvelle députation des
traîtres dont une ville comme Paris a toujours le malheur d'être
empoisonnée; on m'a dit que l'empereur Alexandre avait hésité à se
prêter aux vues qu'on lui proposait, tant cela lui paraissait odieux.
Pourquoi le corps du maréchal Victor n'a-t-il pas fait son devoir? Ce
n'est pas sans doute par mauvaise intention, mais bien probablement, ou
pour le dire sans contester aucune des bonnes qualités de ce général,
parce qu'il n'était pas pénétré de la position des ennemis, ni de celle
de l'empereur, ni par conséquent de l'importance du service qu'il
pouvait rendre. En portant rapidement ses troupes au-delà de la Seine,
sur la ligne de retraite des ennemis, il aurait décidé leur mouvement
rétrograde: en suspendant le sien, il a arrêté celui des ennemis, et
rendu celui de l'empereur sans effet.
Il faut aussi compter pour quelque chose la lassitude universelle où
chacun était, laquelle faisait que l'on était devenu insensible à tout;
l'on ne jugeait plus de ce qu'on pouvait faire, on ne comptait plus que
le temps que pouvait durer encore une agonie à laquelle on ne voyait
aucun remède.
Cette inactivité du corps du maréchal Victor donna de l'humeur à
l'empereur, qui disait tout haut: «On ne m'obéit plus, on ne me craint
plus, il faudrait que je fusse partout.»
Elle eut encore une conséquence plus funeste, non seulement en ce
qu'elle rendit de nul effet le mouvement offensif dans lequel ce corps
jouait un rôle principal, mais encore parce qu'il restait à l'empereur
si peu d'occasions pour combiner d'autres opérations décisives, qu'il
était doublement à regretter que le corps d'armée n'eût pas été confié à
des mains plus habiles dans la circonstance qui venait d'échapper. La
non réussite de cette entreprise sur la haute Seine était le cachet de
notre impuissance, parce que les derniers moyens qui nous restaient y
avaient été employés. Aussi on se hâta de conclure un armistice qui ne
devait durer que quelques jours, et, comme l'on n'apercevait pas du côté
des ennemis la nécessité d'une mesure semblable, on se berça encore de
nouvelles espérances de paix. On se flatte aisément de ce que l'on
désire, et on ne voyait pas un individu qui ne la demandât à grands
cris. J'ai ouï dire à l'officier-général français qui avait été chargé
de régler les conditions de cet armistice, que, s'il avait eu là les
pouvoirs de traiter la paix, il aurait encore obtenu la frontière du
Rhin et les sommités des Alpes. Pendant cet armistice, on ramassait les
jeunes soldats épars qui, pendant les mouvements perpétuels de ces
marches forcées, avaient quitté les colonnes; on rassemblait tout ce qui
se trouvait dans les dépôts, en un mot on réorganisait le mieux possible
tout ce qui avait besoin de l'être.
C'est le moment de parler de l'état politique dans lequel se trouvait
Paris.
Nous étions alors dans les premiers jours de mars; nos troupes étaient,
à peu de chose près, sur l'Oise d'un côté, et sur l'Aube de l'autre.
Cette occupation du territoire national par les troupes étrangères avait
fait refluer sur Paris une quantité prodigieuse de monde: 1° tous les
fonctionnaires et employés des administrations; 2° les familles
françaises qui, ayant cru pouvoir s'établir dans des pays réunis à la
France depuis près de quinze ans, en étaient parties à l'approche des
ennemis, et s'étaient successivement retirées jusque sur la capitale; 3°
les indigènes de ces mêmes pays qui, ayant épousé chaudement les
intérêts de la France, pensaient avoir quelque chose à craindre de
l'esprit de parti et de réaction, et avaient suivi les premiers.
La terreur dont il n'était pas possible de guérir l'esprit de ceux qui
en étaient atteints en avait aussi poussé un grand nombre d'autres sur
leurs traces; tous les individus qui avaient été éloignés de Paris par
des mesures administratives y étaient rentrés à la faveur de ce
désordre, en alléguant avec raison qu'on aurait pu leur imputer à crime
d'être restés dans un pays occupé par les ennemis, et saisir ce prétexte
pour rendre leur position plus mauvaise encore. Ce fut là le motif dont
se servit M. l'archevêque de Malines pour quitter son diocèse, et il
avait raison, cela lui était d'ailleurs ordonné. En même temps que les
individus qui avaient été éloignés de Paris y rentraient, ceux qui
avaient reçu ordre de quitter la Belgique pour des motifs semblables
profitaient de cette occasion pour y rentrer aussi; de manière qu'il en
résultait un double mal. Les départements de l'est et du midi où les
troupes ennemies avaient pénétré offraient les mêmes inconvénients.
L'administration était à peu près sans force; on lui rendait compte de
tout, mais on éludait ceux de ses ordres qui pouvaient engager une
responsabilité que l'on craignait déjà de compromettre, tant l'on
regardait la chute de l'empereur comme probable; les esprits
s'occupaient moins de la position des affaires intérieures que de
chercher à démêler leur avenir à la suite des progrès des ennemis,
auxquels on ne voyait plus de moyens de résister.
L'arrivée du comte d'Artois à Vesoul paraissait avec raison ne devoir
pas être étrangère aux projets ultérieurs des alliés, et quoique l'on
eût dit qu'il avait été invité par ces mêmes alliés à s'éloigner, l'on
ne fut pas plus calme, parce que l'on apprit presque aussitôt son retour
dans cette ville. L'on savait de même la présence du duc d'Angoulême au
quartier-général de l'armée anglaise à Saint-Jean-de-Luz; mais le peu
d'égards qu'avait pour lui le général en chef de cette armée, chose dont
tous les habitants de ces contrées étaient témoins, suffisait pour
empêcher que l'on crût qu'il entrait dans les projets des puissances
étrangères de renverser le gouvernement établi en France, pour y
replacer l'ancienne dynastie, dont on n'avait l'air de se servir que
comme d'un moyen politique.
Un hasard extraordinaire avait mis à ma disposition un agent français,
que M. de Blacas, qui était à Londres, avait envoyé à travers la France
à M. le duc d'Angoulême. J'avais eu avis de son voyage par Londres même,
je l'avais fait arrêter; il avoua tout, et, pour se mieux sauver, il
prit le parti de gagner de l'argent des deux côtés. Je le laissai aller
et venir autant qu'il voulut, mettant beaucoup plus d'importance à
savoir ce qui se rattachait au duc d'Angoulême, qu'à ce qu'il pouvait
lui rapporter de l'intérieur de la France. Cela ne pouvait pas avoir un
grand intérêt pour un prince qui n'avait de moyens que l'armée ennemie.
C'est par cette voie que j'ai eu connaissance de la plupart des rapports
que le duc d'Angoulême adressait au roi, à Londres, où ce prince était
encore, et comme je ne pouvais pas supposer qu'il le trompait, je voyais
par ces rapports combien le duc d'Angoulême avait peu d'espoir de
réussir, et combien il se louait peu de l'accueil qu'il rencontrait
partout, sans omettre même le général en chef Wellington. C'est par ces
mêmes rapports que j'appris que MM. Ravez et Lainé n'osaient même pas
aller chez M. le duc d'Angoulême pendant le jour, et que, si M. de la
Rochejaquelein ne leur eût ménagé une entrée furtive la nuit, par une
fenêtre, ils n'auraient osé le faire. Ce qui me faisait prendre
confiance dans ces rapports, c'est que le général Wellington lui-même
avait dit à Saint-Jean-de-Luz, en parlant du duc d'Angoulême, qu'il
n'avait reçu aucune instruction de son gouvernement pour favoriser la
guerre civile en France, qu'il ne prêterait jamais les mains à
l'exécution d'un projet qui exposait particulièrement les citoyens aux
plus grands malheurs, d'autant plus que l'on traitait toujours à
Châtillon; mais que, si la paix ne suivait pas cet armistice, ce serait
alors que l'on ferait bonne guerre à l'empereur.
Je laissais parvenir très exactement à Londres les rapports qui étaient
adressés de Saint-Jean-de-Luz au roi, après toutefois en avoir tiré des
copies que j'envoyais à l'empereur. Par toute la France on gémissait,
mais l'on était tranquille; on attendait tout des événements contre le
cours desquels on ne pouvait rien.
En Bretagne, et même dans les départements de l'ouest, il ne se passait
rien contre l'ordre de choses sous lequel on vivait depuis la fin de la
guerre civile, ni contre l'obéissance que l'on devait au gouvernement.
Cependant M. le duc de Berri était à Jersey, près des côtes de Bretagne;
et comme depuis longtemps il y avait un espionnage organisé entre les
côtes de Saint-Malo et les îles soumises à l'Angleterre, on aurait connu
d'une manière positive tout ce qui aurait pu se pratiquer autour de ce
prince de la part des anciens chefs du parti royaliste dans cette
province: mais, d'après ce que j'ai appris depuis, il y avait longtemps
que le commissaire général de police trahissait son devoir, et néanmoins
il ne sut point exciter de mouvement. Là, comme ailleurs, on attendait
les événements, et on ne se souciait pas de s'exposer à des malheurs
particuliers avant de savoir quelles seraient les probabilités du succès
d'une nouvelle entreprise.
La province même, dans laquelle se trouvait M. le comte d'Artois ne
s'agitait point, et les hommages qu'on lui rendait n'étaient que ceux
qu'on ne pouvait pas lui refuser sans se compromettre, parce que, dans
cette province, où l'on avait vu défiler les armées ennemies, on pouvait
juger bien mieux que partout ailleurs de leur supériorité; et si l'on ne
se déclarait pas davantage en faveur de l'ancienne dynastie, c'est que
les souverains alliés ne s'étaient pas encore prononcés. Paris était
alors livré à des inquiétudes beaucoup plus grandes que celles qu'il
avait jamais connues. Comment la politique n'aurait-elle pas été le
sujet de toutes les conversations? Dans cette circonstance, pouvait-on
cacher à cette nombreuse population ce dont elle était menacée? En
s'entretenant de ce sujet, on exagérait les dangers de la mauvaise
situation dans laquelle on se trouvait, et l'on ne s'arrêtait à rien de
constant, parce que l'on n'entrevoyait point de moyen de salut.
Il y avait des réunions partout, depuis les salons jusqu'aux boutiques
et aux lieux publics; ce n'était qu'un colportage continuel de tout ce
qui pouvait le plus détériorer le peu d'espoir qui restait peut-être
encore. Toutes ces différentes classes dans lesquelles on a continué de
diviser la population, en réagissant les unes sur les autres, avaient
fait disparaître jusqu'aux traces de l'énergie dont on avait si grand
besoin.