CHAPITRE XXVIII.

Arrivée de l'empereur à l'armée.--Affaire de Brienne, de Champeaubert,

etc.--Prise de La Fère, de Soissons.--Le maréchal Victor.--Conséquences

de son inaction.--Nouvelle députation des traîtres à l'empereur

Alexandre.--Situation de Paris.

L'empereur, en arrivant à Châlons, avait fait attaquer de suite l'armée

prussienne, qui s'avançait par la route de Toul, et il l'avait menée

battant jusqu'au-delà de Saint-Dizier; mais pendant ce mouvement,

l'armée russe et autrichienne qui s'avançait par la route de Troyes,

poussa jusqu'au confluent de l'Yonne et de la Seine, passa la première

de ces rivières sur le pont de Montereau, et poussa un corps de huit à

dix mille hommes jusqu'à Fontainebleau, où il entra.

Les troupes que l'on avait tirées de l'armée d'Espagne se trouvaient

heureusement au moment d'arriver. On leur envoya l'ordre de traverser

Orléans et Étampes, pour passer sur la route de Paris à Fontainebleau;

les ennemis ne les attendirent pas, ils se retirèrent par le même chemin

qu'ils étaient venus.

L'empereur, après avoir poussé au-delà de Saint-Dizier, fit une marche

par sa droite pour venir tomber sur les derrières de tout ce qui s'était

avancé sur Paris par la route de la Bourgogne; les ennemis avaient

eux-mêmes fait un mouvement pour venir à sa rencontre, et il y eut un

combat très sérieux à Brienne, qui fut emporté sur les ennemis, qui le

reprirent presque aussitôt. Il y eut un désordre et un incendie presque

total de Brienne, à la manière des Russes. La résistance que l'on trouva

à Brienne fit perdre à l'empereur un temps qu'il espérait employer à

d'autres opérations. Le corps du général Blucher s'était réorganisé; il

n'avait pas été très maltraité, il se porta de nouveau sur Châlons, où

il prit l'ancienne route de Paris, qui mène par Étoge et Montmirail.

Cela obligea l'empereur à se rapprocher de la Seine, pour avoir au moins

un de ses flancs à couvert. Dans cette position, il fut joint par les

troupes qui venaient d'Espagne; c'est avec elles et sa garde qu'il

partit à l'improviste, en laissant les maréchaux Macdonald et Oudinot

pour imposer aux ennemis. Il passa par la traverse de Coulommiers à

Sézanne, et vint prendre en flanc les corps russe et prussien qui

étaient en pleine marche sur Paris. Ce fut ce mouvement qui donna lieu

aux deux actions de Champeaubert et de Montmirail, où l'empereur mit en

pièces le corps russe de Sacken, ainsi qu'un corps prussien, qui sans

cela auraient pu être à Paris le 15 février. Il les poursuivit

jusqu'au-delà de Château-Thierry. On fit, dans ces deux journées, dix à

douze mille prisonniers, que l'on amena à Paris. La population des

cantons sur lesquels on s'était battu se livra à toute sorte de fureurs

et de vengeances sur les ennemis épars; elle en fit un grand massacre,

et il n'y a nul doute que, si l'on avait eu des armes à donner, il en

aurait été de même d'un bout de la France à l'autre.

Les ennemis se retirèrent de Château-Thierry, partie sur Épernay, d'où

ils gagnèrent Châlons, et partie sur Soissons, qui venait d'être enlevé.

Les troupes ennemies qui avaient passé le Rhin vers Wesel et Cologne,

après avoir traversé la Belgique, étaient entrées en France par Liège et

Beaumont, s'avançaient par Rethel, Reims et Soissons. L'empereur avait

ordonné qu'on armât cette dernière place, qui depuis plus de deux

siècles n'était plus regardée comme un poste militaire. On y avait mis à

la hâte quelques pièces de canon que l'on avait tirées de La Fère, et, à

l'aide de quelques palissades, on avait organisé une défense passable;

mais déjà le mauvais génie était dans nos armées: partout où l'empereur

n'était pas, nous ressemblions aux armées que nous avions si souvent

dissipées comme de la poussière.

Les ennemis s'approchèrent de l'Aisne; ils sommèrent la place de La

Fère, qui se rendit en effet, sous le prétexte inconcevable qu'elle

n'était point une place de guerre, mais une école d'artillerie; qu'elle

ne devait pas compromettre les habitants ni leurs propriétés par une

défense que ne comportaient ni le rang ni l'état de la place. Les

ennemis y trouvèrent de quoi venir réduire Soissons, qu'ils prirent de

vive force et livrèrent au plus affreux pillage. Cet événement contraria

beaucoup l'empereur; il y marcha sur-le-champ, parce qu'il était encore

sur les lieux. Il y remit une garnison avec du canon, et partit de suite

à marches forcées pour déborder le flanc droit de la grande armée

ennemie, qui s'était portée en avant aussitôt qu'elle avait su

l'empereur parti pour Montmirail. Les deux maréchaux chargés de la

contenir avaient sagement pris le parti de se retirer sans se

compromettre. L'empereur les joignit vers Provins; il fit attaquer

Montereau-sur-Yonne, l'emporta de vive force, fit rétablir le pont et

poursuivre l'ennemi avec vigueur sur la route de Sens. Pendant ce

temps-là, le corps du maréchal Victor, qui, par la direction qu'on lui

avait donnée, arrivait à Bray-sur-Seine, au-dessous de Nogent, avait

ordre de passer la rivière tout en arrivant, et de se porter sur la

grande route de Sens, déjà obstruée par les colonnes ennemies, qui se

retiraient. Il n'y a nul doute que, si ce corps d'armée avait exécuté ce

qui lui avait été ordonné, la grande armée ennemie aurait été mise dans

un désordre affreux, et aurait perdu un nombre prodigieux de

prisonniers. Les officiers d'état-major de l'armée ennemie en sont

convenus eux-mêmes quelque temps après, et ont même ajouté qu'il y avait

eu un moment d'hésitation si l'on n'ordonnerait pas de se rapprocher du

Rhin; mais que, lorsqu'on vit que les troupes françaises qui devaient

agir sur la haute Seine ne la passaient pas, on avait pris le parti de

suspendre toute résolution de retraite, et que l'on était parvenu à

remettre de l'ordre dans l'armée.

On m'a rapporté depuis que ce fut à ce moment-là qu'il arriva au

quartier-général de l'empereur Alexandre une nouvelle députation des

traîtres dont une ville comme Paris a toujours le malheur d'être

empoisonnée; on m'a dit que l'empereur Alexandre avait hésité à se

prêter aux vues qu'on lui proposait, tant cela lui paraissait odieux.

Pourquoi le corps du maréchal Victor n'a-t-il pas fait son devoir? Ce

n'est pas sans doute par mauvaise intention, mais bien probablement, ou

pour le dire sans contester aucune des bonnes qualités de ce général,

parce qu'il n'était pas pénétré de la position des ennemis, ni de celle

de l'empereur, ni par conséquent de l'importance du service qu'il

pouvait rendre. En portant rapidement ses troupes au-delà de la Seine,

sur la ligne de retraite des ennemis, il aurait décidé leur mouvement

rétrograde: en suspendant le sien, il a arrêté celui des ennemis, et

rendu celui de l'empereur sans effet.

Il faut aussi compter pour quelque chose la lassitude universelle où

chacun était, laquelle faisait que l'on était devenu insensible à tout;

l'on ne jugeait plus de ce qu'on pouvait faire, on ne comptait plus que

le temps que pouvait durer encore une agonie à laquelle on ne voyait

aucun remède.

Cette inactivité du corps du maréchal Victor donna de l'humeur à

l'empereur, qui disait tout haut: «On ne m'obéit plus, on ne me craint

plus, il faudrait que je fusse partout.»

Elle eut encore une conséquence plus funeste, non seulement en ce

qu'elle rendit de nul effet le mouvement offensif dans lequel ce corps

jouait un rôle principal, mais encore parce qu'il restait à l'empereur

si peu d'occasions pour combiner d'autres opérations décisives, qu'il

était doublement à regretter que le corps d'armée n'eût pas été confié à

des mains plus habiles dans la circonstance qui venait d'échapper. La

non réussite de cette entreprise sur la haute Seine était le cachet de

notre impuissance, parce que les derniers moyens qui nous restaient y

avaient été employés. Aussi on se hâta de conclure un armistice qui ne

devait durer que quelques jours, et, comme l'on n'apercevait pas du côté

des ennemis la nécessité d'une mesure semblable, on se berça encore de

nouvelles espérances de paix. On se flatte aisément de ce que l'on

désire, et on ne voyait pas un individu qui ne la demandât à grands

cris. J'ai ouï dire à l'officier-général français qui avait été chargé

de régler les conditions de cet armistice, que, s'il avait eu là les

pouvoirs de traiter la paix, il aurait encore obtenu la frontière du

Rhin et les sommités des Alpes. Pendant cet armistice, on ramassait les

jeunes soldats épars qui, pendant les mouvements perpétuels de ces

marches forcées, avaient quitté les colonnes; on rassemblait tout ce qui

se trouvait dans les dépôts, en un mot on réorganisait le mieux possible

tout ce qui avait besoin de l'être.

C'est le moment de parler de l'état politique dans lequel se trouvait

Paris.

Nous étions alors dans les premiers jours de mars; nos troupes étaient,

à peu de chose près, sur l'Oise d'un côté, et sur l'Aube de l'autre.

Cette occupation du territoire national par les troupes étrangères avait

fait refluer sur Paris une quantité prodigieuse de monde: 1° tous les

fonctionnaires et employés des administrations; 2° les familles

françaises qui, ayant cru pouvoir s'établir dans des pays réunis à la

France depuis près de quinze ans, en étaient parties à l'approche des

ennemis, et s'étaient successivement retirées jusque sur la capitale; 3°

les indigènes de ces mêmes pays qui, ayant épousé chaudement les

intérêts de la France, pensaient avoir quelque chose à craindre de

l'esprit de parti et de réaction, et avaient suivi les premiers.

La terreur dont il n'était pas possible de guérir l'esprit de ceux qui

en étaient atteints en avait aussi poussé un grand nombre d'autres sur

leurs traces; tous les individus qui avaient été éloignés de Paris par

des mesures administratives y étaient rentrés à la faveur de ce

désordre, en alléguant avec raison qu'on aurait pu leur imputer à crime

d'être restés dans un pays occupé par les ennemis, et saisir ce prétexte

pour rendre leur position plus mauvaise encore. Ce fut là le motif dont

se servit M. l'archevêque de Malines pour quitter son diocèse, et il

avait raison, cela lui était d'ailleurs ordonné. En même temps que les

individus qui avaient été éloignés de Paris y rentraient, ceux qui

avaient reçu ordre de quitter la Belgique pour des motifs semblables

profitaient de cette occasion pour y rentrer aussi; de manière qu'il en

résultait un double mal. Les départements de l'est et du midi où les

troupes ennemies avaient pénétré offraient les mêmes inconvénients.

L'administration était à peu près sans force; on lui rendait compte de

tout, mais on éludait ceux de ses ordres qui pouvaient engager une

responsabilité que l'on craignait déjà de compromettre, tant l'on

regardait la chute de l'empereur comme probable; les esprits

s'occupaient moins de la position des affaires intérieures que de

chercher à démêler leur avenir à la suite des progrès des ennemis,

auxquels on ne voyait plus de moyens de résister.

L'arrivée du comte d'Artois à Vesoul paraissait avec raison ne devoir

pas être étrangère aux projets ultérieurs des alliés, et quoique l'on

eût dit qu'il avait été invité par ces mêmes alliés à s'éloigner, l'on

ne fut pas plus calme, parce que l'on apprit presque aussitôt son retour

dans cette ville. L'on savait de même la présence du duc d'Angoulême au

quartier-général de l'armée anglaise à Saint-Jean-de-Luz; mais le peu

d'égards qu'avait pour lui le général en chef de cette armée, chose dont

tous les habitants de ces contrées étaient témoins, suffisait pour

empêcher que l'on crût qu'il entrait dans les projets des puissances

étrangères de renverser le gouvernement établi en France, pour y

replacer l'ancienne dynastie, dont on n'avait l'air de se servir que

comme d'un moyen politique.

Un hasard extraordinaire avait mis à ma disposition un agent français,

que M. de Blacas, qui était à Londres, avait envoyé à travers la France

à M. le duc d'Angoulême. J'avais eu avis de son voyage par Londres même,

je l'avais fait arrêter; il avoua tout, et, pour se mieux sauver, il

prit le parti de gagner de l'argent des deux côtés. Je le laissai aller

et venir autant qu'il voulut, mettant beaucoup plus d'importance à

savoir ce qui se rattachait au duc d'Angoulême, qu'à ce qu'il pouvait

lui rapporter de l'intérieur de la France. Cela ne pouvait pas avoir un

grand intérêt pour un prince qui n'avait de moyens que l'armée ennemie.

C'est par cette voie que j'ai eu connaissance de la plupart des rapports

que le duc d'Angoulême adressait au roi, à Londres, où ce prince était

encore, et comme je ne pouvais pas supposer qu'il le trompait, je voyais

par ces rapports combien le duc d'Angoulême avait peu d'espoir de

réussir, et combien il se louait peu de l'accueil qu'il rencontrait

partout, sans omettre même le général en chef Wellington. C'est par ces

mêmes rapports que j'appris que MM. Ravez et Lainé n'osaient même pas

aller chez M. le duc d'Angoulême pendant le jour, et que, si M. de la

Rochejaquelein ne leur eût ménagé une entrée furtive la nuit, par une

fenêtre, ils n'auraient osé le faire. Ce qui me faisait prendre

confiance dans ces rapports, c'est que le général Wellington lui-même

avait dit à Saint-Jean-de-Luz, en parlant du duc d'Angoulême, qu'il

n'avait reçu aucune instruction de son gouvernement pour favoriser la

guerre civile en France, qu'il ne prêterait jamais les mains à

l'exécution d'un projet qui exposait particulièrement les citoyens aux

plus grands malheurs, d'autant plus que l'on traitait toujours à

Châtillon; mais que, si la paix ne suivait pas cet armistice, ce serait

alors que l'on ferait bonne guerre à l'empereur.

Je laissais parvenir très exactement à Londres les rapports qui étaient

adressés de Saint-Jean-de-Luz au roi, après toutefois en avoir tiré des

copies que j'envoyais à l'empereur. Par toute la France on gémissait,

mais l'on était tranquille; on attendait tout des événements contre le

cours desquels on ne pouvait rien.

En Bretagne, et même dans les départements de l'ouest, il ne se passait

rien contre l'ordre de choses sous lequel on vivait depuis la fin de la

guerre civile, ni contre l'obéissance que l'on devait au gouvernement.

Cependant M. le duc de Berri était à Jersey, près des côtes de Bretagne;

et comme depuis longtemps il y avait un espionnage organisé entre les

côtes de Saint-Malo et les îles soumises à l'Angleterre, on aurait connu

d'une manière positive tout ce qui aurait pu se pratiquer autour de ce

prince de la part des anciens chefs du parti royaliste dans cette

province: mais, d'après ce que j'ai appris depuis, il y avait longtemps

que le commissaire général de police trahissait son devoir, et néanmoins

il ne sut point exciter de mouvement. Là, comme ailleurs, on attendait

les événements, et on ne se souciait pas de s'exposer à des malheurs

particuliers avant de savoir quelles seraient les probabilités du succès

d'une nouvelle entreprise.

La province même, dans laquelle se trouvait M. le comte d'Artois ne

s'agitait point, et les hommages qu'on lui rendait n'étaient que ceux

qu'on ne pouvait pas lui refuser sans se compromettre, parce que, dans

cette province, où l'on avait vu défiler les armées ennemies, on pouvait

juger bien mieux que partout ailleurs de leur supériorité; et si l'on ne

se déclarait pas davantage en faveur de l'ancienne dynastie, c'est que

les souverains alliés ne s'étaient pas encore prononcés. Paris était

alors livré à des inquiétudes beaucoup plus grandes que celles qu'il

avait jamais connues. Comment la politique n'aurait-elle pas été le

sujet de toutes les conversations? Dans cette circonstance, pouvait-on

cacher à cette nombreuse population ce dont elle était menacée? En

s'entretenant de ce sujet, on exagérait les dangers de la mauvaise

situation dans laquelle on se trouvait, et l'on ne s'arrêtait à rien de

constant, parce que l'on n'entrevoyait point de moyen de salut.

Il y avait des réunions partout, depuis les salons jusqu'aux boutiques

et aux lieux publics; ce n'était qu'un colportage continuel de tout ce

qui pouvait le plus détériorer le peu d'espoir qui restait peut-être

encore. Toutes ces différentes classes dans lesquelles on a continué de

diviser la population, en réagissant les unes sur les autres, avaient

fait disparaître jusqu'aux traces de l'énergie dont on avait si grand

besoin.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 70 / 79 题