M. de Talleyrand.--L'empereur refuse de le faire enfermer.--Propos qu'on
lui attribue.--Présentation des officiers de la garde nationale.--Le roi
de Rome.--Allocution de l'empereur aux officiers de la garde
nationale.--Effet qu'elle produit.
On ne cessait d'entretenir l'empereur des menées de M. de Talleyrand; on
précisait des faits, on indiquait des intrigues; on faisait remarquer
les fatales conséquences que trop de longanimité pouvait avoir.
L'empereur écoutait, s'indignait de l'audace du diplomate, sans pouvoir
se décider à sévir. La question lui paraissait trop grave pour être
résolue autrement que par la victoire, il crut sans doute pouvoir
laisser aller des intrigues que la fortune étoufferait. Un homme qui lui
était tout dévoué, essaya de le faire revenir de cette erreur. «Vous
n'avez pas de faits, à la bonne heure; mais vous ne pouvez, lui dit-il,
vous faire illusion sur les projets qui roulent dans sa tête. L'occasion
est trop forte, il y succombera. Quand M. de Sartine voyait approcher
une fête, une cérémonie qui devait attirer la foule, il mandait les
personnages équivoques que contenait sa vigilance: «Je n'ai pas de
reproche à vous faire, leur disait-il, mais demain peut-être vous en
mériteriez. L'habitude pourrait reprendre son empire, vous succomberiez
à la tentation; je serais obligé de sévir; pour vous et pour moi,
prévenez une chute fâcheuse, et rendez-vous à telle maison d'arrêt.» Ils
obéissaient, tout se passait avec calme, et personne n'était compromis.
L'empereur applaudit à l'expédient sans vouloir l'employer. «Jamais,
dit-il au dignitaire qui le lui insinuait, jamais je ne donnerai les
mains à la perte d'un homme qui m'a longtemps servi.» En revanche, il ne
lui épargna pas les reproches. Un jour, après la messe, M. de Talleyrand
étant dans le salon où étaient aussi M. l'archi-chancelier, le prince de
Neufchâtel et moi, l'empereur s'échauffa, et lui dit les choses les plus
amères. M. de Talleyrand soutint cette pénible scène avec sang-froid;
l'empereur fut sur le point d'adopter les mesures violentes qu'il avait
repoussées jusque-là. «Nous allons voir, dit-il dans un mouvement de
vivacité: faites entrer M. de Bassano.»
Malheureusement le duc était sorti; on ne le trouva point, l'empereur se
calma, et le prince de Bénévent en fut quitte pour l'orage qu'il venait
d'essuyer. Mais le souverain avait laissé échapper des paroles de colère
contre lui: les rapports ne s'arrêtèrent plus; chaque jour, il lui
revenait quelque propos coupable. La chose en était venue au point que,
le lendemain du jour où l'on avait tenu le conseil relatif à la mise en
activité de la garde nationale, on lui rapporta un prétendu propos de
bourse qui avait fait un moment baisser les fonds. On racontait
qu'immédiatement après la sortie du conseil, il avait été dit chez M. de
Talleyrand, qu'il n'y avait que les jacobins qui n'avaient pas voulu que
l'on armât les citoyens de Paris, parce qu'ils se proposaient encore de
faire des leurs. Ce propos pouvait bien être vrai; mais il n'avait
certainement pas été tenu par M. de Talleyrand, dans la circonstance où
on le lui attribuait. Je voulus m'assurer du fait, et il fut constaté
que, lorsqu'il était rentré, c'est-à-dire à trois heures du matin, il
n'y avait plus personne chez lui [22], qu'il se coucha en arrivant, et
que le lendemain la bourse était fermée avant que l'on eût ouvert les
rideaux de son lit.
[22: Ce fut madame de Brignolet qui sortit la dernière du salon de M. de
Talleyrand, plus d'une heure avant qu'il revînt des Tuileries.]
Après la scène dont je viens de rendre compte, M. de Talleyrand ne fut
plus autorisé à rien attendre de l'empereur. Il brûla ses papiers, fit
disparaître tout ce qui pouvait le compromettre, et redoubla d'efforts
pour échapper au sort que ses menées lui avaient fait.
L'empereur resta encore dix ou douze jours à Paris pour recevoir le
serment de fidélité des officiers de la garde nationale. La cérémonie
eut lieu dans le salon dit des Maréchaux.
Pendant la messe, madame de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome,
reçut ordre de porter ce jeune prince dans l'appartement de l'empereur.
Elle le fit; l'office divin continua, et, quand il fut près de sortir de
la chapelle, l'empereur l'envoya de nouveau avertir d'amener l'enfant
jusqu'à la porte du salon qui communique immédiatement à celui des
Maréchaux, et de faire en sorte d'entrer dans celui-ci en même temps
qu'il y entrerait lui-même, en venant de la chapelle par la porte
opposée.
La messe achevée, l'empereur emmena l'impératrice, qui d'ordinaire
marchait avant lui. Il entra dans le salon des Maréchaux; la porte
opposée à celle par laquelle il arrivait s'ouvrit, et l'on vit entrer
madame de Montesquiou, qui portait le jeune roi sur ses bras; personne
n'était prévenu, et on ne devinait pas ce que cela voulait dire.
L'empereur le fit poser à terre, et le prenant par une main, tandis que
sa mère le tenait de l'autre, il s'avança au milieu du cercle des
officiers de la garde nationale, qui garnissaient le pourtour du salon
des Maréchaux; la singularité de ce spectacle, autant que le respect
qu'il imprimait, avait établi un silence absolu.
L'empereur parla en ces termes: «Messieurs les officiers de la garde
nationale de la ville de Paris, j'ai du plaisir à vous voir réunis
autour de moi. Je compte partir cette nuit pour aller me mettre à la
tête de l'armée. En quittant la capitale, je laisse avec confiance au
milieu de vous ma femme et mon fils, sur lesquels sont placés tant
d'espérances. Je devais ce témoignage de confiance à tous ceux que vous
n'avez cessé de me donner dans les époques principales de ma vie. Je
partirai avec l'esprit dégagé d'inquiétudes, lorsqu'ils seront sous
votre garde. Je vous laisse ce que j'ai au monde de plus cher après la
France, et le remets à vos soins.
«Il pourrait arriver toutefois que, par les manoeuvres que je vais être
obligé de faire, les ennemis trouvassent le moment de s'approcher de vos
murailles. Si la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne pourra être
l'affaire que de quelques jours, et que j'arriverai bientôt à votre
secours. Je vous recommande d'être unis entre vous, et de résister à
toutes les insinuations qui tendraient à vous diviser. On ne manquera
pas de chercher à ébranler votre fidélité à vos devoirs, mais je compte
sur vous pour repousser toutes ces perfides instigations.»
L'empereur était ému en parlant aux officiers de la garde nationale, et
il était au moment de terminer son discours, lorsque, prenant lui-même
son fils entre ses bras, il le promena ainsi devant le cercle des
officiers de la garde nationale, qui ne purent résister à ce spectacle,
et qui éclatèrent par des milliers de cris de _vive l'empereur! vive
l'impératrice! vive le roi de Rome!_ Il resta longtemps au milieu d'eux
après que l'impératrice et le roi de Rome furent rentrés dans leur
appartement; il ne pouvait qu'être satisfait et plein d'espérances, en
voyant tant d'élan; dans le fait, les idées de tout ce qui était là
étaient bien éloignées de ce qu'on a vu arriver moins de deux mois et
demi plus tard.
Le soir, l'empereur avait chez lui les personnes qui jouissaient de la
faveur des entrées particulières, c'était le 21 janvier 1814; il se
retira de bonne heure, en disant à ceux qui étaient près de lui: «Au
revoir, messieurs; nous nous reverrons peut-être.» J'avais l'honneur
d'être chez lui ce soir-là: il m'accabla de tristesse, parce qu'il me
fit l'effet de quelqu'un qui fait un dernier adieu.
La régence et son conseil avaient été organisés dans la même forme que
pendant la campagne précédente; l'empereur partit à minuit pour se
rendre à Châlons-sur-Marne.
À aucune époque de l'histoire, la France ne s'était trouvée dans une
position aussi critique; il est inconcevable qu'avec une armée aussi peu
considérable, l'empereur ait tenu en échec pendant autant de temps des
forces ennemies qui n'avaient qu'à marcher franchement pour arriver à la
capitale, et il faut croire que si elles ne l'ont pas fait d'abord,
c'est parce qu'elles voulaient faire concorder les progrès de leurs
opérations militaires avec quelques projets de désorganisation du
système de gouvernement qui était établi en France. J'ai toujours cru
particulièrement que l'empereur avait pénétré leurs desseins sous ce
rapport, et que c'était là en grande partie la raison pour laquelle il
n'avait jamais voulu croire à aucune disposition de paix de leur part,
comme aussi j'ai cru m'apercevoir que c'était alors qu'il regrettait de
ne l'avoir pas faite à Dresde avant que l'empereur de Russie eût acquis
cette influence qui l'avait rendu l'arbitre des volontés de toutes les
puissances de l'Europe.
À peine le ministre anglais Castlereagh avait-il quitté l'Angleterre
pour se rendre à l'armée alliée, que l'on vit les princes de la maison
de Bourbon se mettre en mouvement. M. le comte d'Artois suivit la même
route que M. Castlereagh, et vint jusqu'à Vesoul, en Franche-Comté; son
fils aîné, M. le duc d'Angoulême, vint par mer au quartier-général du
marquis de Wellington, qui était à Saint-Jean-de-Luz, près Bayonne; et
son second fils, M. le duc de Berry, vint à l'île de Jersey sur la côte
de Normandie et de Bretagne. La présence de ces princes sur le
territoire donna à penser sérieusement sur les projets des ennemis,
comme aussi elle fournit la preuve de la résolution où l'on était de ne
point se prêter aux instances des ennemis pour un changement de
gouvernement.
Il y avait avec chacun des princes un ou deux Français émigrés, qui
essayaient de leur faire des partisans, et de réchauffer dans les
esprits l'ancien attachement des Français pour la maison de Bourbon;
mais ils n'obtenaient aucun succès, comme on le verra par les détails
que je vais donner.
Ils avaient si peu de partisans en France, que tout le monde
s'empressait de les desservir sous main. M. de Talleyrand lui-même était
un de ceux qui étaient le plus assidus à m'envoyer tout ce qu'il
apprenait des alentours de M. le comte d'Artois, et des mouvements que
se donnait le marquis de Lasalle, qui était en exil à
Châtillon-sur-Seine, d'où il courait toute la Bourgogne pour l'agiter.
J'étais parvenu à avoir un agent très près du duc d'Angoulême, et
j'avais connaissance de presque tous les rapports qu'il adressait au
roi; assurément ils n'étaient pas satisfaisants, et ne présentaient pas
grande espérance. L'empereur fut informé de cet état de choses, et il
fit sans doute demander à Châtillon des explications sur une conduite
qui devait faire suspecter les intentions où on lui disait être de
vouloir la paix. Il paraît qu'il fut écouté, puisqu'on lui fit répondre
que les alliés avaient signifié aux princes de la maison de Bourbon
l'ordre de se retirer. Ces menées eurent un effet fâcheux pour les
alliés; on entrevit leurs intentions, on perdit la confiance que l'on
avait eue jusque-là dans leur langage, et vraisemblablement si l'on
avait obtenu un succès, que l'on eût eu un peu de temps, on aurait
réveillé la nation, qui commençait à s'apercevoir que les ennemis la
trompaient.
Schwartzenberg s'avançait sur Paris par la route de Bourgogne, Blucher
arrivait par celle de la Champagne. J'eus peur pour le pape, qui était
encore à Fontainebleau, et je me hâtai de demander à l'empereur la
conduite que je devais tenir dans cette circonstance.
L'empereur venait d'apprendre de nouveaux détails sur la conduite du roi
de Naples, qui avait joint ses troupes à celles des Autrichiens, et qui
marchait lui-même contre le vice-roi d'Italie. Il m'ordonna de faire de
suite repartir le pape et les cardinaux pour Rome, en évitant de les
faire passer par des contrées déjà occupées par les alliés, et d'écrire
au vice-roi d'Italie, ainsi qu'au prince Borghèse, pour leur faire part
de cette disposition. Le saint Père passa par le Berri et Toulouse, puis
Avignon, Grenoble, Chambéry. Les cardinaux le suivirent. Tout ce cortège
fut remis aux avant-postes autrichiens vers Parme, et arriva juste à
Rome pour en expulser toutes les autorités napolitaines; l'opération
était bonne, mais elle aurait dû être faite deux mois plus tôt.