CHAPITRE XXVII.

M. de Talleyrand.--L'empereur refuse de le faire enfermer.--Propos qu'on

lui attribue.--Présentation des officiers de la garde nationale.--Le roi

de Rome.--Allocution de l'empereur aux officiers de la garde

nationale.--Effet qu'elle produit.

On ne cessait d'entretenir l'empereur des menées de M. de Talleyrand; on

précisait des faits, on indiquait des intrigues; on faisait remarquer

les fatales conséquences que trop de longanimité pouvait avoir.

L'empereur écoutait, s'indignait de l'audace du diplomate, sans pouvoir

se décider à sévir. La question lui paraissait trop grave pour être

résolue autrement que par la victoire, il crut sans doute pouvoir

laisser aller des intrigues que la fortune étoufferait. Un homme qui lui

était tout dévoué, essaya de le faire revenir de cette erreur. «Vous

n'avez pas de faits, à la bonne heure; mais vous ne pouvez, lui dit-il,

vous faire illusion sur les projets qui roulent dans sa tête. L'occasion

est trop forte, il y succombera. Quand M. de Sartine voyait approcher

une fête, une cérémonie qui devait attirer la foule, il mandait les

personnages équivoques que contenait sa vigilance: «Je n'ai pas de

reproche à vous faire, leur disait-il, mais demain peut-être vous en

mériteriez. L'habitude pourrait reprendre son empire, vous succomberiez

à la tentation; je serais obligé de sévir; pour vous et pour moi,

prévenez une chute fâcheuse, et rendez-vous à telle maison d'arrêt.» Ils

obéissaient, tout se passait avec calme, et personne n'était compromis.

L'empereur applaudit à l'expédient sans vouloir l'employer. «Jamais,

dit-il au dignitaire qui le lui insinuait, jamais je ne donnerai les

mains à la perte d'un homme qui m'a longtemps servi.» En revanche, il ne

lui épargna pas les reproches. Un jour, après la messe, M. de Talleyrand

étant dans le salon où étaient aussi M. l'archi-chancelier, le prince de

Neufchâtel et moi, l'empereur s'échauffa, et lui dit les choses les plus

amères. M. de Talleyrand soutint cette pénible scène avec sang-froid;

l'empereur fut sur le point d'adopter les mesures violentes qu'il avait

repoussées jusque-là. «Nous allons voir, dit-il dans un mouvement de

vivacité: faites entrer M. de Bassano.»

Malheureusement le duc était sorti; on ne le trouva point, l'empereur se

calma, et le prince de Bénévent en fut quitte pour l'orage qu'il venait

d'essuyer. Mais le souverain avait laissé échapper des paroles de colère

contre lui: les rapports ne s'arrêtèrent plus; chaque jour, il lui

revenait quelque propos coupable. La chose en était venue au point que,

le lendemain du jour où l'on avait tenu le conseil relatif à la mise en

activité de la garde nationale, on lui rapporta un prétendu propos de

bourse qui avait fait un moment baisser les fonds. On racontait

qu'immédiatement après la sortie du conseil, il avait été dit chez M. de

Talleyrand, qu'il n'y avait que les jacobins qui n'avaient pas voulu que

l'on armât les citoyens de Paris, parce qu'ils se proposaient encore de

faire des leurs. Ce propos pouvait bien être vrai; mais il n'avait

certainement pas été tenu par M. de Talleyrand, dans la circonstance où

on le lui attribuait. Je voulus m'assurer du fait, et il fut constaté

que, lorsqu'il était rentré, c'est-à-dire à trois heures du matin, il

n'y avait plus personne chez lui [22], qu'il se coucha en arrivant, et

que le lendemain la bourse était fermée avant que l'on eût ouvert les

rideaux de son lit.

[22: Ce fut madame de Brignolet qui sortit la dernière du salon de M. de

Talleyrand, plus d'une heure avant qu'il revînt des Tuileries.]

Après la scène dont je viens de rendre compte, M. de Talleyrand ne fut

plus autorisé à rien attendre de l'empereur. Il brûla ses papiers, fit

disparaître tout ce qui pouvait le compromettre, et redoubla d'efforts

pour échapper au sort que ses menées lui avaient fait.

L'empereur resta encore dix ou douze jours à Paris pour recevoir le

serment de fidélité des officiers de la garde nationale. La cérémonie

eut lieu dans le salon dit des Maréchaux.

Pendant la messe, madame de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome,

reçut ordre de porter ce jeune prince dans l'appartement de l'empereur.

Elle le fit; l'office divin continua, et, quand il fut près de sortir de

la chapelle, l'empereur l'envoya de nouveau avertir d'amener l'enfant

jusqu'à la porte du salon qui communique immédiatement à celui des

Maréchaux, et de faire en sorte d'entrer dans celui-ci en même temps

qu'il y entrerait lui-même, en venant de la chapelle par la porte

opposée.

La messe achevée, l'empereur emmena l'impératrice, qui d'ordinaire

marchait avant lui. Il entra dans le salon des Maréchaux; la porte

opposée à celle par laquelle il arrivait s'ouvrit, et l'on vit entrer

madame de Montesquiou, qui portait le jeune roi sur ses bras; personne

n'était prévenu, et on ne devinait pas ce que cela voulait dire.

L'empereur le fit poser à terre, et le prenant par une main, tandis que

sa mère le tenait de l'autre, il s'avança au milieu du cercle des

officiers de la garde nationale, qui garnissaient le pourtour du salon

des Maréchaux; la singularité de ce spectacle, autant que le respect

qu'il imprimait, avait établi un silence absolu.

L'empereur parla en ces termes: «Messieurs les officiers de la garde

nationale de la ville de Paris, j'ai du plaisir à vous voir réunis

autour de moi. Je compte partir cette nuit pour aller me mettre à la

tête de l'armée. En quittant la capitale, je laisse avec confiance au

milieu de vous ma femme et mon fils, sur lesquels sont placés tant

d'espérances. Je devais ce témoignage de confiance à tous ceux que vous

n'avez cessé de me donner dans les époques principales de ma vie. Je

partirai avec l'esprit dégagé d'inquiétudes, lorsqu'ils seront sous

votre garde. Je vous laisse ce que j'ai au monde de plus cher après la

France, et le remets à vos soins.

«Il pourrait arriver toutefois que, par les manoeuvres que je vais être

obligé de faire, les ennemis trouvassent le moment de s'approcher de vos

murailles. Si la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne pourra être

l'affaire que de quelques jours, et que j'arriverai bientôt à votre

secours. Je vous recommande d'être unis entre vous, et de résister à

toutes les insinuations qui tendraient à vous diviser. On ne manquera

pas de chercher à ébranler votre fidélité à vos devoirs, mais je compte

sur vous pour repousser toutes ces perfides instigations.»

L'empereur était ému en parlant aux officiers de la garde nationale, et

il était au moment de terminer son discours, lorsque, prenant lui-même

son fils entre ses bras, il le promena ainsi devant le cercle des

officiers de la garde nationale, qui ne purent résister à ce spectacle,

et qui éclatèrent par des milliers de cris de _vive l'empereur! vive

l'impératrice! vive le roi de Rome!_ Il resta longtemps au milieu d'eux

après que l'impératrice et le roi de Rome furent rentrés dans leur

appartement; il ne pouvait qu'être satisfait et plein d'espérances, en

voyant tant d'élan; dans le fait, les idées de tout ce qui était là

étaient bien éloignées de ce qu'on a vu arriver moins de deux mois et

demi plus tard.

Le soir, l'empereur avait chez lui les personnes qui jouissaient de la

faveur des entrées particulières, c'était le 21 janvier 1814; il se

retira de bonne heure, en disant à ceux qui étaient près de lui: «Au

revoir, messieurs; nous nous reverrons peut-être.» J'avais l'honneur

d'être chez lui ce soir-là: il m'accabla de tristesse, parce qu'il me

fit l'effet de quelqu'un qui fait un dernier adieu.

La régence et son conseil avaient été organisés dans la même forme que

pendant la campagne précédente; l'empereur partit à minuit pour se

rendre à Châlons-sur-Marne.

À aucune époque de l'histoire, la France ne s'était trouvée dans une

position aussi critique; il est inconcevable qu'avec une armée aussi peu

considérable, l'empereur ait tenu en échec pendant autant de temps des

forces ennemies qui n'avaient qu'à marcher franchement pour arriver à la

capitale, et il faut croire que si elles ne l'ont pas fait d'abord,

c'est parce qu'elles voulaient faire concorder les progrès de leurs

opérations militaires avec quelques projets de désorganisation du

système de gouvernement qui était établi en France. J'ai toujours cru

particulièrement que l'empereur avait pénétré leurs desseins sous ce

rapport, et que c'était là en grande partie la raison pour laquelle il

n'avait jamais voulu croire à aucune disposition de paix de leur part,

comme aussi j'ai cru m'apercevoir que c'était alors qu'il regrettait de

ne l'avoir pas faite à Dresde avant que l'empereur de Russie eût acquis

cette influence qui l'avait rendu l'arbitre des volontés de toutes les

puissances de l'Europe.

À peine le ministre anglais Castlereagh avait-il quitté l'Angleterre

pour se rendre à l'armée alliée, que l'on vit les princes de la maison

de Bourbon se mettre en mouvement. M. le comte d'Artois suivit la même

route que M. Castlereagh, et vint jusqu'à Vesoul, en Franche-Comté; son

fils aîné, M. le duc d'Angoulême, vint par mer au quartier-général du

marquis de Wellington, qui était à Saint-Jean-de-Luz, près Bayonne; et

son second fils, M. le duc de Berry, vint à l'île de Jersey sur la côte

de Normandie et de Bretagne. La présence de ces princes sur le

territoire donna à penser sérieusement sur les projets des ennemis,

comme aussi elle fournit la preuve de la résolution où l'on était de ne

point se prêter aux instances des ennemis pour un changement de

gouvernement.

Il y avait avec chacun des princes un ou deux Français émigrés, qui

essayaient de leur faire des partisans, et de réchauffer dans les

esprits l'ancien attachement des Français pour la maison de Bourbon;

mais ils n'obtenaient aucun succès, comme on le verra par les détails

que je vais donner.

Ils avaient si peu de partisans en France, que tout le monde

s'empressait de les desservir sous main. M. de Talleyrand lui-même était

un de ceux qui étaient le plus assidus à m'envoyer tout ce qu'il

apprenait des alentours de M. le comte d'Artois, et des mouvements que

se donnait le marquis de Lasalle, qui était en exil à

Châtillon-sur-Seine, d'où il courait toute la Bourgogne pour l'agiter.

J'étais parvenu à avoir un agent très près du duc d'Angoulême, et

j'avais connaissance de presque tous les rapports qu'il adressait au

roi; assurément ils n'étaient pas satisfaisants, et ne présentaient pas

grande espérance. L'empereur fut informé de cet état de choses, et il

fit sans doute demander à Châtillon des explications sur une conduite

qui devait faire suspecter les intentions où on lui disait être de

vouloir la paix. Il paraît qu'il fut écouté, puisqu'on lui fit répondre

que les alliés avaient signifié aux princes de la maison de Bourbon

l'ordre de se retirer. Ces menées eurent un effet fâcheux pour les

alliés; on entrevit leurs intentions, on perdit la confiance que l'on

avait eue jusque-là dans leur langage, et vraisemblablement si l'on

avait obtenu un succès, que l'on eût eu un peu de temps, on aurait

réveillé la nation, qui commençait à s'apercevoir que les ennemis la

trompaient.

Schwartzenberg s'avançait sur Paris par la route de Bourgogne, Blucher

arrivait par celle de la Champagne. J'eus peur pour le pape, qui était

encore à Fontainebleau, et je me hâtai de demander à l'empereur la

conduite que je devais tenir dans cette circonstance.

L'empereur venait d'apprendre de nouveaux détails sur la conduite du roi

de Naples, qui avait joint ses troupes à celles des Autrichiens, et qui

marchait lui-même contre le vice-roi d'Italie. Il m'ordonna de faire de

suite repartir le pape et les cardinaux pour Rome, en évitant de les

faire passer par des contrées déjà occupées par les alliés, et d'écrire

au vice-roi d'Italie, ainsi qu'au prince Borghèse, pour leur faire part

de cette disposition. Le saint Père passa par le Berri et Toulouse, puis

Avignon, Grenoble, Chambéry. Les cardinaux le suivirent. Tout ce cortège

fut remis aux avant-postes autrichiens vers Parme, et arriva juste à

Rome pour en expulser toutes les autorités napolitaines; l'opération

était bonne, mais elle aurait dû être faite deux mois plus tôt.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 69 / 79 题