«Paris, le 4 janvier 1814»
L'empereur avait deviné juste, les alliés ne voulaient qu'un simulacre
de négociations. Le duc de Vicence ne put se faire admettre. Il s'arrêta
à Lunéville, où étaient déjà les troupes ennemies, se mit en
communication avec Metternich, et insista vainement pour obtenir d'aller
plus loin. On allégua la marche que devaient suivre les affaires; on se
retrancha sur la nécessité de s'entendre, de consulter, et on laissa le
plénipotentiaire français se morfondre seize jours à Lunéville.
Cependant l'empereur d'Autriche continuait de correspondre avec
Marie-Louise, il l'assurait toujours de toute sa tendresse, et
protestait que _quels que fussent les événement, il ne séparerait jamais
la cause de sa fille et de son petit-fils, de celle de la France_. Comme
cela pouvait avoir trait à des projets conçus par d'autres puissances en
faveur des Bourbons, l'empereur chargea le duc de Vicence de faire une
démarche confidentielle auprès de Metternich, et lui exposa de nouveau
les vues, les considérations qui devaient le guider dans la discussion
des grands intérêts qui lui étaient confiés. «La France devait conserver
ses limites naturelles. C'était une condition _sine quâ non_. Toutes les
puissances, l'Angleterre, continuait-il, avaient reconnu ces bases à
Francfort. La France, réduite à ses anciennes limites, n'aurait pas
aujourd'hui les deux tiers de la puissance relative qu'elle avait il y a
vingt ans; ce qu'elle a acquis du côté des Alpes et du Rhin ne compense
pas ce que la Russie, l'Autriche et la Prusse ont acquis par le seul
démembrement de la Pologne; tous ces états se sont agrandis. Vouloir
ramener la France à son ancien état, ce serait la faire déchoir et
l'avilir. La France sans les départements du Rhin, sans la Belgique,
sans Ostende, sans Anvers, ne serait rien. Le système de ramener la
France à ses anciennes limites est inséparable du rétablissement des
Bourbons, parce qu'eux seuls pourraient offrir une garantie du maintien
de ce système, et l'Angleterre le sentait bien. Avec tout autre, la paix
sur une telle base serait impossible, et ne pourrait durer. Ni
l'empereur, ni la république, si des bouleversements la faisaient
renaître, ne souscriraient jamais à une telle condition. Pour ce qui est
de S. M., sa résolution est bien prise; elle est immuable. Elle ne
laisserait pas la France aussi grande qu'elle l'avait reçue. Si donc les
alliés voulaient changer les bases acceptées et proposer les anciennes
limites, elle ne voyait que trois partis: ou combattre et vaincre, ou
combattre et mourir glorieusement; ou enfin, si la nation ne le
soutenait pas, abdiquer. Elle ne tenait pas aux grandeurs, elle n'en
achèterait jamais la conservation par l'avilissement. Les Anglais
pouvaient désirer de lui ôter Anvers, mais ce n'était pas l'intérêt du
continent, car la paix ainsi faite ne durerait pas trois ans. Elle
sentait que les circonstances étaient critiques, mais elle n'accepterait
jamais une paix honteuse. En acceptant les bases proposées, elle avait
fait tous les sacrifices absolus qu'elle pouvait faire; s'il en fallait
d'autres, ils ne pouvaient porter que sur l'Italie et la Hollande. Elle
désirait sûrement exclure le stathouder, mais la France conservant ses
limites naturelles, tout pourrait s'arranger, rien ne ferait un obstacle
insurmontable.»
Les armées ennemies avaient continué leur mouvement, un tiers de la
France était envahi, le duc de Vicence reçut du quartier-général ennemi
l'autorisation de se rendre à Châtillon-sur-Seine, où s'acheminèrent
aussi les ministres des souverains alliés, savoir: les lords Aberdeen,
Cathcarsteward pour l'Angleterre, M. le comte Razoumowski pour la
Russie, M. de Stadion pour l'Autriche, et M. de Humboldt pour la Prusse.
L'empereur, comme je l'ai dit, s'attendait à la difficulté qui avait été
opposée à M. de Caulaincourt; il hasarda cependant une démarche, et fit
proposer une suspension d'armes. La coalition refusa, il ne fallut dès
lors rien attendre que de son courage. L'empereur se disposa à prendre
l'offensive avec une armée d'à peu près 60,000 hommes, contre environ 4
à 500,000 qui agissaient sur le point où il se trouvait. Pour surcroît
de malheur, le roi de Naples venait de jeter le masque. Cet événement
fut accompagné de circonstances si pénibles qu'on ne peut se dispenser
de les rapporter.
Depuis le retour subit du roi de Naples dans ses États, la
correspondance de ce pays, comme celle de Rome, ne parlait que des
intelligences du gouvernement napolitain avec les agents du gouvernement
anglais. L'empereur avait-il demandé des éclaircissements sur ces bruits
étranges? je l'ignore, mais je le crois. Quant à moi, je ne lui laissai
pas ignorer la moindre des particularités qui me venaient de tous côtés
à ce sujet. Il répugnait à y croire; il me fit même un jour l'honneur de
me dire qu'il ne pouvait pas ajouter foi à tout ce qu'on me rapportait,
car M. Fouché, qu'il avait envoyé près du roi de Naples, non-seulement
ne parlait pas dans ce sens, mais rendait au contraire témoignage des
bons sentiments du roi, qu'il y ajoutait foi, d'autant plus que le
prince lui écrivait et lui protestait de sa constance et de sa fidélité.
L'empereur ajoutait: «Il n'a pas beaucoup d'esprit, mais il faudrait
qu'il fût bien aveugle pour s'imaginer qu'il puisse rester là lorsque je
ne serai plus, ou lorsqu'il m'aura manqué si je triomphe de tout ceci.»
Néanmoins les lettres de Rome ne tardèrent pas à apprendre le passage
par cette ville de M. Fouché, qui se rendait de Naples en Toscane, près
de la princesse Éliza: très peu de jours après, elles annoncèrent
l'entrée des troupes napolitaines à Rome, ayant à leur tête le général
Carascosa, et le général La Vauguyon, qui commandait la garde du roi de
Naples.
Ce dernier signifia aux autorités françaises l'ordre de cesser leurs
fonctions, qu'il prenait possession de la ville de Rome et de son
territoire au nom du roi de Naples.
Les autorités civiles évacuèrent Rome, et se retirèrent sur Florence; le
général Miollis, qui gouvernait la place, se renferma dans le château
Saint-Ange, avec une partie des troupes qui occupaient les états
romains: le reste prit la route de Toscane.
Le général La Vauguyon, qui figurait dans cette défection, est fils de
l'ancien ambassadeur de France en Espagne sous Louis XVI.
Le roi d'Espagne donna l'hospitalité à cette famille, et la combla de
biens pendant les orages révolutionnaires. Il avait placé ce général La
Vauguyon, encore enfant, dans ses armées. En 1807 celui-ci quitta le
service d'Espagne; il vint joindre l'armée française après la bataille
d'Eylau, et demanda du service. On ne lui devait rien assurément;
cependant l'empereur le fit placer comme aide-de-camp à la suite du roi
de Naples, qui était alors grand-duc de Berg; il lui rendit une portion
des biens de sa famille qui n'avaient pas été vendus, et, qui plus est,
fit des avantages pécuniaires considérables à M. de Carignan, parce
qu'il épousait une demoiselle de La Vauguyon. L'année suivante, M. de La
Vauguyon suivit le grand-duc de Berg à Naples, et témoigna enfin à
l'empereur sa reconnaissance en se mettant à la tête des troupes qui
marchaient contre nous.
Le roi de Naples ne s'en tint pas à l'occupation de Rome; il poussa en
Italie, joignit ses troupes à celles des Autrichiens qui attaquaient le
prince Eugène, et n'eut pas honte de souiller, par cette conduite
sacrilège, le territoire qui avait été le berceau de sa gloire.
Ce prince voulait passer pour un Bayard; il affectait la loyauté,
courait après le danger, prodiguait sa vie, et cherchait à fixer
l'attention jusque par son costume. Jamais acteur tragique n'eut de mise
semblable: les habits à la Henri IV, à la Tancrède, ne lui suffisaient
pas; il fallait chaque jour qu'il imaginât quelque accoutrement nouveau.
Il était malheureux qu'une soeur de l'empereur, belle, spirituelle, qui
savait se faire aimer, eût voulu, presque malgré sa famille, unir sa
destinée à celle d'un homme dont le mérite ni la réputation, à l'époque
où elle l'épousa, n'avaient rien de bien transcendant. Cette alliance
l'avait élevé à la couronne, et cependant il n'était pas satisfait. Que
lui fallait-il donc? qu'espérait-il en s'armant contre son bienfaiteur?
Les événements commençaient à se presser; l'empereur jugea qu'il ne
pouvait plus longtemps rester à Paris. Avant son départ, j'eus à
l'entretenir d'une demande de passeport qui m'avait été faite par M. de
La Harpe, ancien instituteur de l'empereur Alexandre, puis membre du
directoire de la république helvétique, qui désirait aller en Suisse. Je
lui en rendis compte, et fus autorisé à le délivrer.
M. de La Harpe vint me voir; nous causâmes beaucoup de la Russie et de
son élève. Je ne lui cachai point que j'étais persuadé qu'il le verrait
en passant par Troyes, où il serait probablement lorsqu'il y arriverait
lui-même. Je lui dis que la guerre semblait avoir réservé un beau rôle à
l'empereur Alexandre, et lui avait ménagé une occasion d'offrir une paix
aussi généreuse que celle qu'il avait reçue à Tilsit, lorsque la
position de ses affaires était désespérée; qu'il ne pouvait pas ignorer
que c'était le voeu du pays qu'il avait inondé de ses soldats, et qu'à
moins d'être insensé on ne pouvait pas croire que l'empereur Napoléon ne
désirât pas mettre fin à la guerre; sans doute, il ne se fiait pas
beaucoup au langage dont les armées ennemies se faisaient précéder; mais
que moi qui connaissais particulièrement la sincérité de ses voeux pour
la paix, je ne pouvais concevoir que le plus mauvais augure du peu de
grâce avec laquelle on avait accueilli M. le duc de Vicence, lorsque
l'Europe se souvenait encore de la manière dont l'empereur avait agi
avec Alexandre, lorsque celui-ci, après avoir repassé le Niémen, à la
suite de la bataille de Friedland, crut n'avoir eu rien de mieux à faire
qu'à demander la paix.
Je dis entre autres choses à M. de La Harpe que je souhaitais me
tromper, mais que je ne pouvais me défendre de la pensée que l'empereur
Alexandre avait banni de son coeur tout sentiment de générosité, qu'il
avait épousé de nouveau tous les projets qu'il avait formés en 1805,
lorsqu'il s'était fait le moteur de l'agression dont nous avions failli
être les victimes, et que, quoi qu'il m'eût paru les avoir franchement
abandonnés après Tilsit, il était à croire qu'il les avait repris.
J'ajoutai qu'avant de faire la guerre de 1812, l'empereur Napoléon
n'avait pas cessé de témoigner à l'empereur Alexandre son désir de ne
pas rompre une harmonie qui avait été heureusement rétablie, et
qu'assurément, dans la situation où les événements l'avaient jeté, ce ne
serait pas lui qui apporterait des obstacles à la paix.
M. de La Harpe défendait l'empereur Alexandre d'un soupçon aussi
injurieux; il en disait sa manière de penser franchement, et a dû bien
réfléchir à notre entretien depuis que les événements ont justifié mes
conjectures.
Avant de quitter la capitale, l'empereur voulut terminer l'organisation
de la garde nationale de Paris, qu'il s'était décidé à appeler aux
armes. Cette question était le sujet de fréquentes discussions et de
beaucoup d'objections, en ce que tout le monde observait que la garde
nationale de Paris avait été le moyen le plus puissant dont les
agitateurs politiques n'avaient cessé de disposer pendant la révolution,
et qu'il était dangereux de le leur remettre de nouveau entre les mains.
À la vérité la situation n'était pas la même; de plus on se flattait que
les temps étaient changés. Sous ce dernier rapport on était dans une
trop grande sécurité; mais la nécessité où l'on était d'avoir recours à
la population pour la défense de la capitale, faisait que l'on s'abusait
sur quelques vérités dont au fond l'on était convaincu; d'ailleurs on
était moins opposé à la levée de la garde nationale de Paris,
qu'embarrassé de la composer d'hommes qui ne laissassent rien à craindre
en cas d'agitation, et qui fussent disposés à la fois à défendre leurs
murailles et à faire respecter leurs domiciles.
Ces deux qualités étaient à peu près impossibles à réunir, parce que
l'espèce d'hommes qui convenait à la défense de la ville, était celle
qui est toujours généreuse, qui prodigue ses efforts et son sang; c'est
la moins opulente, celle qui n'a rien à perdre, et chez laquelle
l'honneur national parle toujours haut; mais on la considérait comme
dangereuse pour la classe opulente et les propriétaires, et on était
d'avis de l'éloigner de la formation des cadres.
Les opinions étaient tellement partagées là-dessus que l'empereur ne
voulut ni renoncer à l'emploi d'un moyen dont il avait besoin, ni le
mettre en usage sans avoir entendu d'avance tous les avis et jugé
lui-même les différences qu'il y avait entre toutes les opinions. Il
réunit à ce sujet un conseil privé qui était composé comme ceux dont
j'ai déjà eu occasion de parler; il était d'environ dix-huit ou vingt
personnes [21]. L'empereur y posa la question de la nécessité de lever
la garde nationale de Paris, et laissa un libre cours à toutes les
observations qui furent développées sur les inconvénients qui pourraient
résulter du réarmement de cette partie de la population. On parla
beaucoup sur ce point; on rappela tout ce que la garde nationale de
Paris avait fait aux époques marquantes de la révolution, et l'on était
généralement de l'avis de ne la point armer, à quoi l'empereur répondait
qu'il y avait nécessité absolue, que conséquemment les observations ne
devaient porter que sur le choix à mettre dans sa composition, mais que
sa réunion était urgente.
[21: Les princes de la famille, les trois dignitaires, les ministres,
les ministres d'État, les présidents des sections du conseil d'État, le
président du sénat, le grand-maître de l'université, le premier
inspecteur de la gendarmerie.]
Il laissa encore parler une bonne heure, puis il mit la proposition aux
voix; une chose remarquable, c'est que tous les membres du conseil, qui
avaient acquis de la célébrité dans la révolution, furent d'abord d'avis
de ne point lever la garde nationale de Paris, et qu'ensuite, obligés de
se rendre sur ce point, ils conseillèrent de ne point mettre de choix
dans la composition des cadres. Les autres membres du conseil opinèrent
pour la levée de la garde nationale, en surveillant la nomination des
chefs qui devaient commander cette milice urbaine. L'empereur adopta cet
avis; il ordonna en conséquence la mise en activité de la garde
nationale de Paris: je n'eus plus qu'à exécuter des dispositions qui
avaient été prises à l'avance. Il était trois heures du matin lorsque le
conseil se sépara.