CHAPITRE XXVI.

Le duc de Vicence est refusé aux avant-postes ennemis.--Des

plénipotentiaires se réunissent à Châtillon-sur-Seine.--Murat.--Opinion

de Napoléon sur ce prince; il ne peut croire à sa défection.--M. de La

Vauguyon.--M. de Laharpe.--Conversation sur son élève.--Organisation de

la garde nationale.

Malgré toutes ces imprévoyances, l'armée alliée, à la tête de laquelle

étaient les trois souverains principaux, ne s'approchait qu'avec une

extrême circonspection, tant elle craignait que quelque manoeuvre

imprévue ne vînt tout à coup porter la désorganisation dans ses

colonnes. L'empereur resta encore un mois à Paris, où certainement il

serait arrivé en quinze jours s'il avait été à la place des chefs de la

coalition. Pendant ce temps, il acheva de réunir tous les moyens sur

l'emploi desquels il pouvait compter; en même temps il fit partir M. le

duc de Vicence pour le quartier-général de l'empereur Alexandre, plutôt

pour satisfaire l'impatience de ceux qui étaient dans l'opinion qu'il ne

tenait qu'à lui de faire la paix, que dans l'espérance que le duc

parviendrait à ouvrir des négociations. Il lui donna des instructions

qui peignent à la fois le désir qu'il avait de mettre fin à une guerre

malheureuse, et la résolution bien arrêtée de descendre du trône plutôt

que de souscrire une paix honteuse: «Monsieur le duc de Vicence, lui

disait-il, je pense qu'il est douteux que les alliés soient de bonne

foi, et que l'Angleterre veuille la paix; moi je la veux, mais solide et

honorable. La France sans ses limites naturelles, sans Ostende, sans

Anvers, ne serait plus en rapport avec les autres états de l'Europe.

L'Angleterre et toutes les puissances ont reconnu ces limites à

Francfort. Les conquêtes au-delà du Rhin et des Alpes, ne peuvent

compenser ce que l'Autriche, la Russie, la Prusse ont acquis en Pologne,

en Finlande, ce que l'Angleterre a envahi en Asie. La politique de

l'Angleterre, la haine de l'empereur de Russie, entraîneront l'Autriche.

J'ai accepté les bases de Francfort, mais il est plus que probable que

les alliés ont d'autres idées. Leurs propositions n'ont été qu'un

masque. Les négociations une fois placées sous l'influence des

événements militaires, on ne peut prévoir les conséquences d'un tel

système. Il faut tout écouter, tout observer. Il n'est pas certain qu'on

vous reçoive au quartier-général: les Russes et les Anglais voudront

écarter d'avance tous les moyens de conciliation et d'explication avec

l'empereur d'Autriche. Il faut tâcher de connaître les vues des alliés

et me faire connaître jour par jour ce que vous apprendrez, afin de me

mettre dans le cas de vous donner des instructions que je ne saurais sur

quoi baser aujourd'hui. Veut-on réduire la France à ses anciennes

limites? C'est l'avilir.........

«On se trompe si on croit que les malheurs de la guerre puissent faire

désirer à la nation une telle paix. Il n'est pas un coeur français qui

n'en sentît l'opprobre au bout de six mois, et qui ne la reprochât au

gouvernement assez lâche pour la signer. L'Italie est intacte, le

vice-roi a une belle armée; avant huit jours j'aurai réuni de quoi

livrer plusieurs batailles, même avant l'arrivée de mes troupes

d'Espagne. Les dévastations des cosaques armeront les habitants et

doubleront nos forces. Si la nation me seconde, l'ennemi marche à sa

perte; si la fortune me trahit, mon parti est pris, _je ne tiens pas au

trône_. Je n'avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant à des

conditions honteuses. Il faut savoir ce que veut Metternich. Il n'est

pas dans l'intérêt de l'Autriche de pousser les choses à bout; encore un

pas, et le premier rôle lui échappera. Dans cet état de choses, je ne

puis rien vous prescrire. Bornez-vous pour le moment à tout entendre et

à me rendre compte. Je pars pour l'armée. Nous serons si près, que vos

premiers rapports ne seront pas un retard pour les affaires. Envoyez-moi

fréquemment des courriers. Sur ce, etc.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 67 / 79 题