Le duc de Vicence est refusé aux avant-postes ennemis.--Des
plénipotentiaires se réunissent à Châtillon-sur-Seine.--Murat.--Opinion
de Napoléon sur ce prince; il ne peut croire à sa défection.--M. de La
Vauguyon.--M. de Laharpe.--Conversation sur son élève.--Organisation de
la garde nationale.
Malgré toutes ces imprévoyances, l'armée alliée, à la tête de laquelle
étaient les trois souverains principaux, ne s'approchait qu'avec une
extrême circonspection, tant elle craignait que quelque manoeuvre
imprévue ne vînt tout à coup porter la désorganisation dans ses
colonnes. L'empereur resta encore un mois à Paris, où certainement il
serait arrivé en quinze jours s'il avait été à la place des chefs de la
coalition. Pendant ce temps, il acheva de réunir tous les moyens sur
l'emploi desquels il pouvait compter; en même temps il fit partir M. le
duc de Vicence pour le quartier-général de l'empereur Alexandre, plutôt
pour satisfaire l'impatience de ceux qui étaient dans l'opinion qu'il ne
tenait qu'à lui de faire la paix, que dans l'espérance que le duc
parviendrait à ouvrir des négociations. Il lui donna des instructions
qui peignent à la fois le désir qu'il avait de mettre fin à une guerre
malheureuse, et la résolution bien arrêtée de descendre du trône plutôt
que de souscrire une paix honteuse: «Monsieur le duc de Vicence, lui
disait-il, je pense qu'il est douteux que les alliés soient de bonne
foi, et que l'Angleterre veuille la paix; moi je la veux, mais solide et
honorable. La France sans ses limites naturelles, sans Ostende, sans
Anvers, ne serait plus en rapport avec les autres états de l'Europe.
L'Angleterre et toutes les puissances ont reconnu ces limites à
Francfort. Les conquêtes au-delà du Rhin et des Alpes, ne peuvent
compenser ce que l'Autriche, la Russie, la Prusse ont acquis en Pologne,
en Finlande, ce que l'Angleterre a envahi en Asie. La politique de
l'Angleterre, la haine de l'empereur de Russie, entraîneront l'Autriche.
J'ai accepté les bases de Francfort, mais il est plus que probable que
les alliés ont d'autres idées. Leurs propositions n'ont été qu'un
masque. Les négociations une fois placées sous l'influence des
événements militaires, on ne peut prévoir les conséquences d'un tel
système. Il faut tout écouter, tout observer. Il n'est pas certain qu'on
vous reçoive au quartier-général: les Russes et les Anglais voudront
écarter d'avance tous les moyens de conciliation et d'explication avec
l'empereur d'Autriche. Il faut tâcher de connaître les vues des alliés
et me faire connaître jour par jour ce que vous apprendrez, afin de me
mettre dans le cas de vous donner des instructions que je ne saurais sur
quoi baser aujourd'hui. Veut-on réduire la France à ses anciennes
limites? C'est l'avilir.........
«On se trompe si on croit que les malheurs de la guerre puissent faire
désirer à la nation une telle paix. Il n'est pas un coeur français qui
n'en sentît l'opprobre au bout de six mois, et qui ne la reprochât au
gouvernement assez lâche pour la signer. L'Italie est intacte, le
vice-roi a une belle armée; avant huit jours j'aurai réuni de quoi
livrer plusieurs batailles, même avant l'arrivée de mes troupes
d'Espagne. Les dévastations des cosaques armeront les habitants et
doubleront nos forces. Si la nation me seconde, l'ennemi marche à sa
perte; si la fortune me trahit, mon parti est pris, _je ne tiens pas au
trône_. Je n'avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant à des
conditions honteuses. Il faut savoir ce que veut Metternich. Il n'est
pas dans l'intérêt de l'Autriche de pousser les choses à bout; encore un
pas, et le premier rôle lui échappera. Dans cet état de choses, je ne
puis rien vous prescrire. Bornez-vous pour le moment à tout entendre et
à me rendre compte. Je pars pour l'armée. Nous serons si près, que vos
premiers rapports ne seront pas un retard pour les affaires. Envoyez-moi
fréquemment des courriers. Sur ce, etc.