Le prince Schwartzenberg commandait en chef les armées alliées; il avait
amené avec lui la plus grande partie des troupes des ci-devant princes
confédérés du Rhin, afin d'en tirer un meilleur parti; cette nombreuse
armée arriva des plaines de Friedling en face de Huningue, à la tête du
pont de Bâle, le 20 ou 21 décembre au matin, dans le moment même où
l'empereur se rendait au corps législatif à Paris. Les Suisses n'avaient
pas détruit le pont de Bâle, ils en avaient seulement enlevé les
madriers, mais sans faire tomber les poutres dans le courant,
c'est-à-dire, qu'en deux heures on pouvait tout rétablir; c'est ce qui
arriva.
Le prince Schwartzenberg se présenta lui-même à la tête du pont sur la
rive droite, et demanda le passage au nom des souverains alliés.
Il somma les Suisses de rétablir leur pont sous peine de voir incendier
leur ville; il fut obéi: on replaça les madriers, on livra passage, et,
pendant huit jours consécutifs, Bâle vit traverser son territoire par
cette innombrable quantité de troupes qui venaient dévaster la France,
tout en proclamant des principes de modération et d'humanité.
Une partie de l'armée alliée, composée d'Autrichiens, traversa la Suisse
pour venir déboucher par Genève; elle arriva devant cette place le jour
même où le brave officier-général qui la commandait était attaqué
d'apoplexie; la garnison n'était que de quinze cents hommes mal armés et
la plupart vétérans. La population était nombreuse et une de celles qui
accordaient le plus de confiance au langage des ennemis, en sorte qu'il
fallait que la garnison contînt cette population, toute disposée à
ouvrir ses portes.
Les malveillants de Genève voyaient bien son impuissance; ils ne
restèrent pas inactifs, et mirent tout en oeuvre pour déterminer
l'officier qui commandait la garnison, à la place du général, à accepter
une capitulation qui lui permettait de sortir avec les honneurs de la
guerre; les autorités civiles étaient déjà retirées, l'officier céda, et
la frontière se trouva de ce côté reculée jusqu'au fort de l'Écluse.
L'empereur Alexandre, de son côté, établit d'abord son quartier-général
à Bâle, et poussa un corps en Alsace; c'étaient les Bavarois qui nous
témoignaient leur reconnaissance en venant rouvrir les blessures que
nous avions reçues pour défendre leur indépendance.
Ce corps bavarois était commandé par le même général Wrede, celui des
officiers de toute l'armée bavaroise que l'empereur avait le plus
affectionné. Il lui avait donné une terre de trente mille livres de
rentes, qui se trouvait à sa disposition par suite du traité de paix de
1809, et avait l'avantage d'être située dans la portion du territoire
autrichien qu'acquit alors la Bavière.
Wrede était un des hommes dont le caractère avait particulièrement plu à
l'empereur; il aimait à le voir et à lui faire du bien. Le corps
bavarois vint sommer Huningue, qui ne voulut entendre à aucune
proposition; les ennemis en firent le blocus, et poussèrent une
reconnaissance jusque vers Colmar, pendant que leur armée principale
pénétrait en France par Alkirck, Béfort et Vesoul. Il y avait une
garnison très faible dans Béfort, mais, en revanche, la population était
très martiale: cette petite place fit une belle et vigoureuse défense.
L'armée ennemie se porta de Vesoul à Langres, et attendit dans cette
position que l'armée prussienne, qui avait passé le Rhin au-dessus et
au-dessous de Mayence, c'est-à-dire à Oppenheim, à Worms et Manheim,
pour la partie au-dessus, et depuis Bingen jusqu'à Coblentz, pour la
partie au-dessous, fût réunie et arrivée sur la Moselle, et la
communication établie entre elles pour se porter en avant.
Cette armée prussienne, qui marchait sous les ordres du général Blucher,
s'avança par Kaiserlautern, Saarbruck, Château-Salins, Saint-Avold; elle
laissa Metz à sa droite, se porta par Vic sur Nancy, Pont-à-Mousson et
Toul. Dans cette position, les armées ennemies étaient en ligne: elles
n'auraient jamais osé faire un tel mouvement à travers tant de places,
si l'empereur avait seulement eu le tiers de leurs forces, et que cette
masse d'hommes eût été assez disponible pour qu'il pût de suite prendre
l'offensive, en se jetant avec elle au milieu de ces mêmes places. Si la
fortune lui avait laissé cette ressource, nous aurions vu bien des
gloires anéanties, et ce triumvirat d'aigles qui venaient dévorer le
nôtre, chassé par autant de routes qu'il était venu.
Il faut convenir que l'empereur pouvait avoir cette armée, si l'on avait
donné aux négociations d'Espagne l'activité qu'exigeait le danger qui
avait déterminé à les ouvrir. On avait encore le temps de conclure et
faire arriver les troupes; pourquoi ne saisit-on pas cette dernière
planche de salut? on le verra tout à l'heure.
L'empereur reçut la nouvelle de l'envahissement du territoire sur autant
de points à la fois avec une fermeté imperturbable: «Il me manque deux
mois, nous dit-il; si je les avais eus, ils ne l'auraient pas passé (le
Rhin). Ceci peut devenir sérieux; mais je ne puis rien seul. Si l'on ne
m'aide pas, je succomberai. L'on verra alors si c'est à moi que l'on en
veut.»
L'activité était grande partout; on travaillait de tous côtés; mais rien
n'était achevé nulle part. L'envahissement vint glacer tous les
courages. Ce ne fut pas tout; outre l'effet moral qu'il produisit, il
eut encore l'inconvénient de diminuer nos moyens de toutes les
ressources qu'offrent les populations belliqueuses de l'Alsace, de la
Franche-Comté et de la Lorraine. C'était là le plus grand mal, et celui
qui fut le plus vivement senti.
La France entière était dans le plus grand calme; il n'y avait aucune
étincelle d'agitation sur quelque point que ce fût: on souffrait, mais
on était patient; on désirait la fin de tant de maux, sans que personne
songeât aux désordres.
L'empereur était satisfait de cet état de choses au dedans; mais il ne
voyait pas les bataillons se grossir, et les ennemis s'avançaient.
Il fit réunir sur Châlons-sur-Marne les troupes qui se retiraient par
les deux routes de Metz et de Strasbourg, et en même temps il fit partir
la garde impériale pour Arcis-sur-Aube.
Le théâtre des opérations ne présentait pas encore d'autres points
intéressants, comme cela eut lieu dans le courant de février et de mars.
L'empereur était dans une position bien extraordinaire. Il avait de quoi
former une bonne armée dans les places d'Allemagne qu'il occupait
encore. Il avait des troupes dans quelques-unes de celles de la Hollande
et de la Belgique, et depuis l'envahissement du territoire, on avait mis
autant de garnisons que l'on avait pu dans les places de l'ancienne
frontière. Indépendamment de huit mille hommes qui étaient dans Anvers,
il y en avait dix mille dans Wesel, douze ou quinze dans Mayence. Il y
avait en outre, en Italie, une armée qui était à peine assez forte pour
se défendre; un petit corps occupait Rome, un autre défendait Florence;
deux corps luttaient sur la frontière d'Espagne, l'un en Roussillon et
l'autre sous Bayonne; enfin l'empereur, à la tête d'une petite armée,
défendait Paris contre toute l'Europe, et faisait échec au roi presqu'à
chacun de ses mouvements.
Il n'y a que les premières puissances de l'Europe qui aient sous les
armes autant de troupes que l'empereur en avait encore, éparses sur tous
les points que je viens de nommer; s'il avait pu prendre l'offensive
plus tôt, il se serait successivement fait joindre par toutes les
garnisons, hormis celles qui se trouvaient si éloignées, qu'elles
étaient devenues étrangères à la guerre.
Il est triste qu'un héros qui luttait avec tant de force contre les
revers n'ait pas été mieux secondé. J'ai déjà dit qu'on avait pris
l'habitude de se reposer sur l'empereur du soin de tout faire et de
penser à tout; il avait lui-même accoutumé tout le monde à cette manière
de servir, de telle sorte que le plus souvent on agissait machinalement,
parce qu'on ne faisait qu'exécuter à la lettre ce qu'il avait ordonné;
cela plaisait d'autant plus que l'on était dispensé de travaux d'esprit
et de combinaisons, et qu'il suffisait d'une prompte exactitude.
Si l'empereur avait été aidé par un esprit capable de s'élever jusqu'à
ses conceptions, toutes les troupes qu'il avait dans les places au-delà
du Rhin auraient été mises en mouvement dès le mois de décembre, lorsque
l'armée alliée s'approchait de la Suisse. Elles l'eussent été par une
conséquence du principe qui a établi que les garnisons des places fortes
sont destinées à tenir l'armée ennemie en échec, à la suite d'une
bataille perdue, ou à favoriser un mouvement de l'armée qui agit pour
elles. Il était raisonnable de supposer que les garnisons de toutes ces
places auraient été réunies. Si cela eût été fait, elles eussent
présenté une masse qui eût été suffisante pour attirer l'attention de
l'armée ennemie et la rendre circonspecte, puisqu'elle n'avait accordé
aucune considération à ces places prises isolément, et qu'elle les avait
laissées derrière elle.
Le ministre de la guerre n'ignorait pas que, depuis la perte de la
bataille de Leipzig, il m'avait remis des lettres importantes pour les
faire parvenir au maréchal Davout, à Hambourg, et que j'avais réussi en
les faisant passer par l'Angleterre.
Il n'était pas besoin d'un grand génie pour juger de ce qu'il y avait à
faire dans cette circonstance pour servir l'empereur et la France; il ne
fallait que se rappeler que ce prince avait mis moins de deux mois, en
1806, pour se porter des bords du Mein sur l'Oder; qu'après avoir fait
capituler en rase campagne l'armée prussienne entière, il était arrivé
au-delà de la Vistule avant la fin du troisième mois de campagne, depuis
son départ de Mayence.
Il n'était donc pas impossible à ceux qui se trouvaient sur l'Oder et
l'Elbe d'arriver sur le Rhin pendant les mois de décembre, janvier et
février; la liberté des communications n'avait pas été assez gênée pour
l'empêcher. Pourquoi ne le fit-on pas? c'est à ceux qui dirigeaient à
répondre; quant à moi, je sais qu'il était tellement dans l'intention de
l'empereur de faire faire ce mouvement, qu'il crut l'avoir ordonné, et
qu'au mois de mars il me fit l'honneur de m'écrire et de me mander qu'on
ne lui obéissait plus. C'est après avoir reçu cette lettre que le
ministre de la guerre, M. le duc de Feltre, m'envoya des petites boules
de papier à faire passer à tous les commandants des garnisons enfermées
dans ces places. Ces ordres étaient écrits sur des bandelettes si
petites, que, roulées, elles n'étaient pas plus grosses qu'une fève;
j'eus l'indiscrétion d'en ouvrir une, elle ne contenait que ces mots:
«Monsieur le général, l'empereur trouve que vous n'occupez pas assez les
ennemis.» Je l'avoue, j'eus un chagrin mortel qu'on ne mandât que de
pareilles choses à des généraux dont on eût pu tirer d'autres services.