20 décembre 1813.]

Le prince Schwartzenberg commandait en chef les armées alliées; il avait

amené avec lui la plus grande partie des troupes des ci-devant princes

confédérés du Rhin, afin d'en tirer un meilleur parti; cette nombreuse

armée arriva des plaines de Friedling en face de Huningue, à la tête du

pont de Bâle, le 20 ou 21 décembre au matin, dans le moment même où

l'empereur se rendait au corps législatif à Paris. Les Suisses n'avaient

pas détruit le pont de Bâle, ils en avaient seulement enlevé les

madriers, mais sans faire tomber les poutres dans le courant,

c'est-à-dire, qu'en deux heures on pouvait tout rétablir; c'est ce qui

arriva.

Le prince Schwartzenberg se présenta lui-même à la tête du pont sur la

rive droite, et demanda le passage au nom des souverains alliés.

Il somma les Suisses de rétablir leur pont sous peine de voir incendier

leur ville; il fut obéi: on replaça les madriers, on livra passage, et,

pendant huit jours consécutifs, Bâle vit traverser son territoire par

cette innombrable quantité de troupes qui venaient dévaster la France,

tout en proclamant des principes de modération et d'humanité.

Une partie de l'armée alliée, composée d'Autrichiens, traversa la Suisse

pour venir déboucher par Genève; elle arriva devant cette place le jour

même où le brave officier-général qui la commandait était attaqué

d'apoplexie; la garnison n'était que de quinze cents hommes mal armés et

la plupart vétérans. La population était nombreuse et une de celles qui

accordaient le plus de confiance au langage des ennemis, en sorte qu'il

fallait que la garnison contînt cette population, toute disposée à

ouvrir ses portes.

Les malveillants de Genève voyaient bien son impuissance; ils ne

restèrent pas inactifs, et mirent tout en oeuvre pour déterminer

l'officier qui commandait la garnison, à la place du général, à accepter

une capitulation qui lui permettait de sortir avec les honneurs de la

guerre; les autorités civiles étaient déjà retirées, l'officier céda, et

la frontière se trouva de ce côté reculée jusqu'au fort de l'Écluse.

L'empereur Alexandre, de son côté, établit d'abord son quartier-général

à Bâle, et poussa un corps en Alsace; c'étaient les Bavarois qui nous

témoignaient leur reconnaissance en venant rouvrir les blessures que

nous avions reçues pour défendre leur indépendance.

Ce corps bavarois était commandé par le même général Wrede, celui des

officiers de toute l'armée bavaroise que l'empereur avait le plus

affectionné. Il lui avait donné une terre de trente mille livres de

rentes, qui se trouvait à sa disposition par suite du traité de paix de

1809, et avait l'avantage d'être située dans la portion du territoire

autrichien qu'acquit alors la Bavière.

Wrede était un des hommes dont le caractère avait particulièrement plu à

l'empereur; il aimait à le voir et à lui faire du bien. Le corps

bavarois vint sommer Huningue, qui ne voulut entendre à aucune

proposition; les ennemis en firent le blocus, et poussèrent une

reconnaissance jusque vers Colmar, pendant que leur armée principale

pénétrait en France par Alkirck, Béfort et Vesoul. Il y avait une

garnison très faible dans Béfort, mais, en revanche, la population était

très martiale: cette petite place fit une belle et vigoureuse défense.

L'armée ennemie se porta de Vesoul à Langres, et attendit dans cette

position que l'armée prussienne, qui avait passé le Rhin au-dessus et

au-dessous de Mayence, c'est-à-dire à Oppenheim, à Worms et Manheim,

pour la partie au-dessus, et depuis Bingen jusqu'à Coblentz, pour la

partie au-dessous, fût réunie et arrivée sur la Moselle, et la

communication établie entre elles pour se porter en avant.

Cette armée prussienne, qui marchait sous les ordres du général Blucher,

s'avança par Kaiserlautern, Saarbruck, Château-Salins, Saint-Avold; elle

laissa Metz à sa droite, se porta par Vic sur Nancy, Pont-à-Mousson et

Toul. Dans cette position, les armées ennemies étaient en ligne: elles

n'auraient jamais osé faire un tel mouvement à travers tant de places,

si l'empereur avait seulement eu le tiers de leurs forces, et que cette

masse d'hommes eût été assez disponible pour qu'il pût de suite prendre

l'offensive, en se jetant avec elle au milieu de ces mêmes places. Si la

fortune lui avait laissé cette ressource, nous aurions vu bien des

gloires anéanties, et ce triumvirat d'aigles qui venaient dévorer le

nôtre, chassé par autant de routes qu'il était venu.

Il faut convenir que l'empereur pouvait avoir cette armée, si l'on avait

donné aux négociations d'Espagne l'activité qu'exigeait le danger qui

avait déterminé à les ouvrir. On avait encore le temps de conclure et

faire arriver les troupes; pourquoi ne saisit-on pas cette dernière

planche de salut? on le verra tout à l'heure.

L'empereur reçut la nouvelle de l'envahissement du territoire sur autant

de points à la fois avec une fermeté imperturbable: «Il me manque deux

mois, nous dit-il; si je les avais eus, ils ne l'auraient pas passé (le

Rhin). Ceci peut devenir sérieux; mais je ne puis rien seul. Si l'on ne

m'aide pas, je succomberai. L'on verra alors si c'est à moi que l'on en

veut.»

L'activité était grande partout; on travaillait de tous côtés; mais rien

n'était achevé nulle part. L'envahissement vint glacer tous les

courages. Ce ne fut pas tout; outre l'effet moral qu'il produisit, il

eut encore l'inconvénient de diminuer nos moyens de toutes les

ressources qu'offrent les populations belliqueuses de l'Alsace, de la

Franche-Comté et de la Lorraine. C'était là le plus grand mal, et celui

qui fut le plus vivement senti.

La France entière était dans le plus grand calme; il n'y avait aucune

étincelle d'agitation sur quelque point que ce fût: on souffrait, mais

on était patient; on désirait la fin de tant de maux, sans que personne

songeât aux désordres.

L'empereur était satisfait de cet état de choses au dedans; mais il ne

voyait pas les bataillons se grossir, et les ennemis s'avançaient.

Il fit réunir sur Châlons-sur-Marne les troupes qui se retiraient par

les deux routes de Metz et de Strasbourg, et en même temps il fit partir

la garde impériale pour Arcis-sur-Aube.

Le théâtre des opérations ne présentait pas encore d'autres points

intéressants, comme cela eut lieu dans le courant de février et de mars.

L'empereur était dans une position bien extraordinaire. Il avait de quoi

former une bonne armée dans les places d'Allemagne qu'il occupait

encore. Il avait des troupes dans quelques-unes de celles de la Hollande

et de la Belgique, et depuis l'envahissement du territoire, on avait mis

autant de garnisons que l'on avait pu dans les places de l'ancienne

frontière. Indépendamment de huit mille hommes qui étaient dans Anvers,

il y en avait dix mille dans Wesel, douze ou quinze dans Mayence. Il y

avait en outre, en Italie, une armée qui était à peine assez forte pour

se défendre; un petit corps occupait Rome, un autre défendait Florence;

deux corps luttaient sur la frontière d'Espagne, l'un en Roussillon et

l'autre sous Bayonne; enfin l'empereur, à la tête d'une petite armée,

défendait Paris contre toute l'Europe, et faisait échec au roi presqu'à

chacun de ses mouvements.

Il n'y a que les premières puissances de l'Europe qui aient sous les

armes autant de troupes que l'empereur en avait encore, éparses sur tous

les points que je viens de nommer; s'il avait pu prendre l'offensive

plus tôt, il se serait successivement fait joindre par toutes les

garnisons, hormis celles qui se trouvaient si éloignées, qu'elles

étaient devenues étrangères à la guerre.

Il est triste qu'un héros qui luttait avec tant de force contre les

revers n'ait pas été mieux secondé. J'ai déjà dit qu'on avait pris

l'habitude de se reposer sur l'empereur du soin de tout faire et de

penser à tout; il avait lui-même accoutumé tout le monde à cette manière

de servir, de telle sorte que le plus souvent on agissait machinalement,

parce qu'on ne faisait qu'exécuter à la lettre ce qu'il avait ordonné;

cela plaisait d'autant plus que l'on était dispensé de travaux d'esprit

et de combinaisons, et qu'il suffisait d'une prompte exactitude.

Si l'empereur avait été aidé par un esprit capable de s'élever jusqu'à

ses conceptions, toutes les troupes qu'il avait dans les places au-delà

du Rhin auraient été mises en mouvement dès le mois de décembre, lorsque

l'armée alliée s'approchait de la Suisse. Elles l'eussent été par une

conséquence du principe qui a établi que les garnisons des places fortes

sont destinées à tenir l'armée ennemie en échec, à la suite d'une

bataille perdue, ou à favoriser un mouvement de l'armée qui agit pour

elles. Il était raisonnable de supposer que les garnisons de toutes ces

places auraient été réunies. Si cela eût été fait, elles eussent

présenté une masse qui eût été suffisante pour attirer l'attention de

l'armée ennemie et la rendre circonspecte, puisqu'elle n'avait accordé

aucune considération à ces places prises isolément, et qu'elle les avait

laissées derrière elle.

Le ministre de la guerre n'ignorait pas que, depuis la perte de la

bataille de Leipzig, il m'avait remis des lettres importantes pour les

faire parvenir au maréchal Davout, à Hambourg, et que j'avais réussi en

les faisant passer par l'Angleterre.

Il n'était pas besoin d'un grand génie pour juger de ce qu'il y avait à

faire dans cette circonstance pour servir l'empereur et la France; il ne

fallait que se rappeler que ce prince avait mis moins de deux mois, en

1806, pour se porter des bords du Mein sur l'Oder; qu'après avoir fait

capituler en rase campagne l'armée prussienne entière, il était arrivé

au-delà de la Vistule avant la fin du troisième mois de campagne, depuis

son départ de Mayence.

Il n'était donc pas impossible à ceux qui se trouvaient sur l'Oder et

l'Elbe d'arriver sur le Rhin pendant les mois de décembre, janvier et

février; la liberté des communications n'avait pas été assez gênée pour

l'empêcher. Pourquoi ne le fit-on pas? c'est à ceux qui dirigeaient à

répondre; quant à moi, je sais qu'il était tellement dans l'intention de

l'empereur de faire faire ce mouvement, qu'il crut l'avoir ordonné, et

qu'au mois de mars il me fit l'honneur de m'écrire et de me mander qu'on

ne lui obéissait plus. C'est après avoir reçu cette lettre que le

ministre de la guerre, M. le duc de Feltre, m'envoya des petites boules

de papier à faire passer à tous les commandants des garnisons enfermées

dans ces places. Ces ordres étaient écrits sur des bandelettes si

petites, que, roulées, elles n'étaient pas plus grosses qu'une fève;

j'eus l'indiscrétion d'en ouvrir une, elle ne contenait que ces mots:

«Monsieur le général, l'empereur trouve que vous n'occupez pas assez les

ennemis.» Je l'avoue, j'eus un chagrin mortel qu'on ne mandât que de

pareilles choses à des généraux dont on eût pu tirer d'autres services.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 66 / 79 题