CHAPITRE XXV.

Opinion de l'archi-chancelier sur le renvoi du corps législatif.--Ce que

Fouché pensait des corps délibérants.--Violation du territoire

helvétique.--Les armées alliées pénètrent en France.--Genève.--Marche

générale de l'invasion.--Il manque deux mois à l'empereur.

L'empereur étant rentré dans ses appartements, fit appeler

l'archi-chancelier, M. de Bassano et moi. Il n'était pas du tout animé

contre le corps législatif; il se plaignait d'une manière générale que

l'on ne pût parvenir à composer une assemblée qui marchât franchement

dans le même sens que le gouvernement, qu'elle envisageait toujours

comme ennemi, et il faisait remarquer que c'était en manifestant aussi

les meilleures intentions au roi Louis XVI que petit à petit on l'avait

conduit à l'échafaud. Il disait qu'il fallait que l'on eût perdu

l'esprit, ou que l'on voulût amener les ennemis en France, pour se

conduire ainsi; que, dans l'un comme dans l'autre cas, il était

dangereux de laisser derrière soi un semblable état de choses, lorsqu'on

était au moment de partir pour l'armée, où il y avait bien assez à faire

sans se donner encore l'embarras de diriger une telle assemblée. Ayant

demandé à l'archi-chancelier son avis, celui-ci lui répondit qu'il

avait, depuis longtemps, manifesté son opinion sur les corps constitués,

et qu'il persistait à croire qu'on aurait bien de la peine à s'en

passer, mais qu'il n'approuvait pas l'opposition qu'avait montrée une

partie du corps législatif; comme aussi il était d'avis que, si l'on s'y

fût pris différemment, on aurait pu éviter une mésintelligence qui ne

pouvait amener que des malheurs. Je n'avais pas la même expérience que

M. l'archi-chancelier; l'empereur se souciait peu de mon opinion sur

cette matière: aussi ne me la demanda-t-il point.

Il répondit à l'archi-chancelier: «Que vouliez vous que je fisse avec un

corps qui n'attend que le moment favorable pour troubler l'État? Il ne

me laissait aucun côté par lequel je pusse éclairer les opinions; il ne

m'offrait que de la mauvaise volonté. D'ailleurs, ajoutait-il, je me

rappelle que M. Fouché, qui était lié avec tout ce monde-là, en avait

cette opinion. Il m'a longtemps parlé de la nécessité de supprimer le

corps législatif; il me disait que ses membres ne venaient à Paris que

pour obtenir quelques faveurs pour lesquelles ils importunaient les

ministres du matin au soir, se plaignant de n'être pas servis

sur-le-champ; que, quand on les invitait à dîner, ils crevaient de

jalousie en voyant l'opulence des maisons dans lesquelles ils étaient

reçus, et qu'à la suite de tout cela, ils s'en retournaient dans leurs

départements, persuadés que le gouvernement volait tout pour enrichir

des favoris; que c'était là le langage qu'ils tenaient dans leurs

sociétés, où ils étaient regardés comme des oracles au moment de leur

retour.»

L'empereur ajouta que M. Fouché ne pouvait pas être suspect lorsqu'il

émettait une opinion comme celle-là, puisqu'il avait toujours professé

des principes républicains. Néanmoins l'archi-chancelier persista dans

son opinion.

Le corps législatif avait ouvert la session le 21 décembre, et ce fut,

je crois, le 1er janvier que son ajournement fut prononcé. Pendant ce

court laps de temps, on avait appris la violation de la neutralité de la

Suisse, et l'entrée des troupes de nos ennemis sur son territoire pour

venir envahir le nôtre; la nouvelle en arriva vite à Paris par des

courriers du commerce de Bâle. C'est le moment de rapporter que, lors de

l'accumulation des troupes alliées dans le Brisgaw, les cantons suisses,

auxquels la France avait demandé une explication sur la conduite qu'ils

se proposaient de tenir dans le cas où les ennemis demanderaient le

passage à travers le territoire helvétique, avaient répondu qu'ils

feraient respecter leur neutralité, et avaient envoyé une députation

pour assurer l'empereur de la fidélité de la Suisse, et de la résolution

où elle était de ne pas souffrir qu'on violât son territoire. Cette

députation était encore à Paris lorsqu'on y apprit ce qui s'était passé

à Bâle.

Les alliés avaient en effet donné au corps helvétique l'assurance qu'ils

respecteraient ses frontières; mais l'intrigue était en mouvement là

comme ailleurs. Elle tendit paisiblement ses réseaux; et, quand tout fut

prêt, l'explosion eut lieu. La Suisse apprit tout à coup qu'elle n'était

pas libre, mais que la coalition, jalouse de lui rendre son

indépendance, allait la fouler avec un million de soldats [20]. Le

général qui devait faire respecter le territoire des cantons, trouva que

c'était peine superflue. «Les hautes puissances alliées avaient déclaré

que la neutralité de la Suisse ne pouvait pas être reconnue dans les

circonstances présentes, et que l'acte de médiation était annulé, avec

toutes ses conséquences; des lors, l'objet par lequel l'armée fédérative

avait été réunie n'existait plus. Il licencia ses troupes, et leur

ordonna de rentrer dans leurs foyers.» L'acte était inouï, mais les

contingents durent se retirer, et nous fûmes assaillis par la partie la

plus vulnérable de nos frontières.

[20: Les soussignés ont reçu l'ordre de leurs cours, de remettre à S.

Exc. le landammann de la Suisse la déclaration suivante:

La Suisse jouissait depuis plusieurs siècles d'une indépendance

bienfaisante pour elle, utile à ses voisins, et nécessaire pour le

maintien de l'équilibre politique. Le fléau de la révolution française,

les guerres, qui depuis vingt ans ont détruit le bonheur de tous les

états de l'Europe, n'ont pas épargné la Suisse. Ébranlée dans son

intérieur, affaiblie par d'inutiles efforts pour s'opposer aux effets

destructeurs du torrent, elle fut dépouillée par la France, qui se

disait son amie, des plus importants boulevards de son indépendance.

L'empereur Napoléon fonda enfin sur les ruines de la constitution

fédérative helvétique, et sous un titre jusqu'alors inconnu, une

puissance suprême formelle et permanente, incompatible avec la liberté

de la confédération: avec cette antique liberté, respectée par toutes

les puissances de l'Europe, le premier garant des relations amicales que

la Suisse a entretenues jusqu'au jour de son oppression avec les autres

puissances de l'Europe, la première condition d'une véritable

neutralité. Les principes qui animent les souverains coalisés dans la

guerre présente sont connus. Tout peuple qui n'a pas perdu le souvenir

de son indépendance doit les reconnaître. Les souverains veulent que la

Suisse participe de nouveau, avec l'Europe entière, à ce premier droit

national, et obtienne, en recouvrant ses anciennes limites, le moyen de

le soutenir. Mais ils ne peuvent reconnaître une neutralité qui, dans

les relations actuelles de la Suisse, n'est que purement nominale. Les

armées des puissances coalisées espèrent, en entrant sur le territoire

suisse, ne rencontrer que des amis. LL. MM. s'engagent à ne pas poser

les armes sans avoir assuré à la Suisse la restitution des pays arrachés

par la France. Elles ne se mêleront pas de sa constitution intérieure,

mais elles ne peuvent permettre qu'elle demeure soumise à une influence

étrangère. Elles reconnaîtront sa liberté du jour où elle sera libre et

indépendante; et elles attendent du patriotisme d'une nation

respectable, que, fidèle aux principes qui, dans les siècles passés

fondèrent sa gloire, elle ne refusera pas son accession aux nobles et

généreuses entreprises, pour lesquelles les souverains et tous les

peuples de l'Europe se sont réunis en cause commune. Les soussignés sont

en même temps chargés de communiquer à S. Exc. le landammann, la

proclamation et l'ordre du jour que le général commandant en chef la

grande armée coalisée publiera, en entrant sur le territoire suisse. Ils

se flattent que S. Exc. ne méconnaîtra pas, dans cette publication, les

véritables intentions de LL. MM. II. envers la confédération helvétique.

_Signé_, LEBZELTERN, Capo d'ISTRIA.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 65 / 79 题