Opinion de l'archi-chancelier sur le renvoi du corps législatif.--Ce que
Fouché pensait des corps délibérants.--Violation du territoire
helvétique.--Les armées alliées pénètrent en France.--Genève.--Marche
générale de l'invasion.--Il manque deux mois à l'empereur.
L'empereur étant rentré dans ses appartements, fit appeler
l'archi-chancelier, M. de Bassano et moi. Il n'était pas du tout animé
contre le corps législatif; il se plaignait d'une manière générale que
l'on ne pût parvenir à composer une assemblée qui marchât franchement
dans le même sens que le gouvernement, qu'elle envisageait toujours
comme ennemi, et il faisait remarquer que c'était en manifestant aussi
les meilleures intentions au roi Louis XVI que petit à petit on l'avait
conduit à l'échafaud. Il disait qu'il fallait que l'on eût perdu
l'esprit, ou que l'on voulût amener les ennemis en France, pour se
conduire ainsi; que, dans l'un comme dans l'autre cas, il était
dangereux de laisser derrière soi un semblable état de choses, lorsqu'on
était au moment de partir pour l'armée, où il y avait bien assez à faire
sans se donner encore l'embarras de diriger une telle assemblée. Ayant
demandé à l'archi-chancelier son avis, celui-ci lui répondit qu'il
avait, depuis longtemps, manifesté son opinion sur les corps constitués,
et qu'il persistait à croire qu'on aurait bien de la peine à s'en
passer, mais qu'il n'approuvait pas l'opposition qu'avait montrée une
partie du corps législatif; comme aussi il était d'avis que, si l'on s'y
fût pris différemment, on aurait pu éviter une mésintelligence qui ne
pouvait amener que des malheurs. Je n'avais pas la même expérience que
M. l'archi-chancelier; l'empereur se souciait peu de mon opinion sur
cette matière: aussi ne me la demanda-t-il point.
Il répondit à l'archi-chancelier: «Que vouliez vous que je fisse avec un
corps qui n'attend que le moment favorable pour troubler l'État? Il ne
me laissait aucun côté par lequel je pusse éclairer les opinions; il ne
m'offrait que de la mauvaise volonté. D'ailleurs, ajoutait-il, je me
rappelle que M. Fouché, qui était lié avec tout ce monde-là, en avait
cette opinion. Il m'a longtemps parlé de la nécessité de supprimer le
corps législatif; il me disait que ses membres ne venaient à Paris que
pour obtenir quelques faveurs pour lesquelles ils importunaient les
ministres du matin au soir, se plaignant de n'être pas servis
sur-le-champ; que, quand on les invitait à dîner, ils crevaient de
jalousie en voyant l'opulence des maisons dans lesquelles ils étaient
reçus, et qu'à la suite de tout cela, ils s'en retournaient dans leurs
départements, persuadés que le gouvernement volait tout pour enrichir
des favoris; que c'était là le langage qu'ils tenaient dans leurs
sociétés, où ils étaient regardés comme des oracles au moment de leur
retour.»
L'empereur ajouta que M. Fouché ne pouvait pas être suspect lorsqu'il
émettait une opinion comme celle-là, puisqu'il avait toujours professé
des principes républicains. Néanmoins l'archi-chancelier persista dans
son opinion.
Le corps législatif avait ouvert la session le 21 décembre, et ce fut,
je crois, le 1er janvier que son ajournement fut prononcé. Pendant ce
court laps de temps, on avait appris la violation de la neutralité de la
Suisse, et l'entrée des troupes de nos ennemis sur son territoire pour
venir envahir le nôtre; la nouvelle en arriva vite à Paris par des
courriers du commerce de Bâle. C'est le moment de rapporter que, lors de
l'accumulation des troupes alliées dans le Brisgaw, les cantons suisses,
auxquels la France avait demandé une explication sur la conduite qu'ils
se proposaient de tenir dans le cas où les ennemis demanderaient le
passage à travers le territoire helvétique, avaient répondu qu'ils
feraient respecter leur neutralité, et avaient envoyé une députation
pour assurer l'empereur de la fidélité de la Suisse, et de la résolution
où elle était de ne pas souffrir qu'on violât son territoire. Cette
députation était encore à Paris lorsqu'on y apprit ce qui s'était passé
à Bâle.
Les alliés avaient en effet donné au corps helvétique l'assurance qu'ils
respecteraient ses frontières; mais l'intrigue était en mouvement là
comme ailleurs. Elle tendit paisiblement ses réseaux; et, quand tout fut
prêt, l'explosion eut lieu. La Suisse apprit tout à coup qu'elle n'était
pas libre, mais que la coalition, jalouse de lui rendre son
indépendance, allait la fouler avec un million de soldats [20]. Le
général qui devait faire respecter le territoire des cantons, trouva que
c'était peine superflue. «Les hautes puissances alliées avaient déclaré
que la neutralité de la Suisse ne pouvait pas être reconnue dans les
circonstances présentes, et que l'acte de médiation était annulé, avec
toutes ses conséquences; des lors, l'objet par lequel l'armée fédérative
avait été réunie n'existait plus. Il licencia ses troupes, et leur
ordonna de rentrer dans leurs foyers.» L'acte était inouï, mais les
contingents durent se retirer, et nous fûmes assaillis par la partie la
plus vulnérable de nos frontières.
[20: Les soussignés ont reçu l'ordre de leurs cours, de remettre à S.
Exc. le landammann de la Suisse la déclaration suivante:
La Suisse jouissait depuis plusieurs siècles d'une indépendance
bienfaisante pour elle, utile à ses voisins, et nécessaire pour le
maintien de l'équilibre politique. Le fléau de la révolution française,
les guerres, qui depuis vingt ans ont détruit le bonheur de tous les
états de l'Europe, n'ont pas épargné la Suisse. Ébranlée dans son
intérieur, affaiblie par d'inutiles efforts pour s'opposer aux effets
destructeurs du torrent, elle fut dépouillée par la France, qui se
disait son amie, des plus importants boulevards de son indépendance.
L'empereur Napoléon fonda enfin sur les ruines de la constitution
fédérative helvétique, et sous un titre jusqu'alors inconnu, une
puissance suprême formelle et permanente, incompatible avec la liberté
de la confédération: avec cette antique liberté, respectée par toutes
les puissances de l'Europe, le premier garant des relations amicales que
la Suisse a entretenues jusqu'au jour de son oppression avec les autres
puissances de l'Europe, la première condition d'une véritable
neutralité. Les principes qui animent les souverains coalisés dans la
guerre présente sont connus. Tout peuple qui n'a pas perdu le souvenir
de son indépendance doit les reconnaître. Les souverains veulent que la
Suisse participe de nouveau, avec l'Europe entière, à ce premier droit
national, et obtienne, en recouvrant ses anciennes limites, le moyen de
le soutenir. Mais ils ne peuvent reconnaître une neutralité qui, dans
les relations actuelles de la Suisse, n'est que purement nominale. Les
armées des puissances coalisées espèrent, en entrant sur le territoire
suisse, ne rencontrer que des amis. LL. MM. s'engagent à ne pas poser
les armes sans avoir assuré à la Suisse la restitution des pays arrachés
par la France. Elles ne se mêleront pas de sa constitution intérieure,
mais elles ne peuvent permettre qu'elle demeure soumise à une influence
étrangère. Elles reconnaîtront sa liberté du jour où elle sera libre et
indépendante; et elles attendent du patriotisme d'une nation
respectable, que, fidèle aux principes qui, dans les siècles passés
fondèrent sa gloire, elle ne refusera pas son accession aux nobles et
généreuses entreprises, pour lesquelles les souverains et tous les
peuples de l'Europe se sont réunis en cause commune. Les soussignés sont
en même temps chargés de communiquer à S. Exc. le landammann, la
proclamation et l'ordre du jour que le général commandant en chef la
grande armée coalisée publiera, en entrant sur le territoire suisse. Ils
se flattent que S. Exc. ne méconnaîtra pas, dans cette publication, les
véritables intentions de LL. MM. II. envers la confédération helvétique.
_Signé_, LEBZELTERN, Capo d'ISTRIA.