CHAPITRE XXIV.

Intrigues pour s'interposer entre le gouvernement et le corps

législatif.--Préventions qu'on inspire à l'empereur.--Communications

diplomatiques.--L'assemblée montre de l'indépendance dans le choix de la

commission.--Inconvenance du rapport.--M. Lainé.--Conseil privé pour

aviser aux moyens qu'exige la circonstance.--Avis divers.--Le corps

législatif est ajourné.--Combien il eût été facile de tirer parti de

cette assemblée.

L'empereur avait, comme je l'ai dit, nommé président du corps législatif

M. le duc de Massa, auquel il avait depuis peu retiré le portefeuille de

la justice.

Les sessions du corps législatif ont toujours été des circonstances de

crédit pour les intrigants; ils ont soin de semer à l'avance de

l'inquiétude parmi les membres qui le composent, et, après avoir récolté

les fruits de ce qu'ils ont semé, ils viennent sonner l'alarme auprès

des personnes qui approchent du gouvernement. Celles-ci, qui sont

immédiatement intéressées au succès des affaires, ne manquent pas d'en

faire un rapport confidentiel, dans lequel elles nomment leurs auteurs.

C'est une manière de faire parvenir au souverain une preuve du zèle dont

on est animé pour son service, ou de se faire inscrire au bureau des

grâces.

Le séjour qu'avaient fait à Paris les députés du corps législatif avait

fourni un vaste champ aux intrigants; et comme l'ordinaire de ces hommes

est d'être jaloux de tout le monde, cette année-là ils eurent encore

soin de faire rejeter sur l'influence des individus qu'ils redoutaient,

ou qu'ils voulaient perdre, toutes les mauvaises dispositions qu'ils

croyaient apercevoir parmi quelques membres du corps législatif.

J'observais exactement la marche que prenaient les affaires sans

chercher à donner une direction à qui que ce fût, parce qu'avant

d'essayer de remettre les gens en bon chemin, il faut s'assurer qu'ils

se trompent. Souvent, en voulant lui faire prendre une route, on rend

méfiant celui que l'on prétend conduire; il en suit une autre par esprit

d'opposition: c'est ce qui arriva dans la circonstance dont il s'agit.

On avait peint à l'empereur le duc de Massa comme incapable de diriger

l'assemblée dans une circonstance aussi difficile. On alléguait que les

suites des deux attaques d'apoplexie dont il avait été frappé avaient

affaibli ses facultés. S'il en avait été ainsi, on aurait au moins dû en

faire l'observation avant sa nomination à la présidence; mais

probablement on n'était pas prêt à saisir l'influence qu'on voulait

avoir, ou bien on craignait qu'un autre président fût moins facile.

Ils réussirent, à l'aide de quelques rapports, à se faire charger par

l'empereur de se mêler des agitations qu'ils lui disaient exister dans

le corps législatif.

Ces messieurs avaient tellement pris la besogne à coeur, qu'ils

redoutaient jusqu'à ce qui n'existait pas. Ils me firent donner l'ordre

positif, qui me fut même exprimé sèchement, de m'abstenir de toute

démarche vis-à-vis du corps législatif, dans lequel je n'avais aucune

pratique que la surveillance ordinaire qu'il était dans mon devoir d'y

exercer; et je dois dire à la louange de cette assemblée, que je n'y

remarquais encore que des sentiments qu'il était bien facile de faire

tourner à l'avantage du grand intérêt national.

Les premières démarches des hommes qui voulaient ainsi diriger le corps

législatif se firent apercevoir dans la formation du bureau, dans la

nomination des questeurs et autres charges dont la nomination est

soumise à l'élection. L'assemblée vit de suite qu'on voulait la mener,

et aux mouvements que se donnaient certains individus dont la livrée

était connue, elle aperçut sous quelle influence on voulait la ranger.

Un mouvement naturel à l'homme est de repousser tout ce qui attaque sa

dignité, et un corps principalement se trouve toujours blessé qu'on

veuille le conduire dans un chemin qu'il connaît aussi bien que celui

qui prétend être son mentor. Mais les hommes habitués au mouvement ont

un besoin continuel d'être comme la mouche du coche, autrement ils

n'auraient point de mérite, on ne leur tiendrait aucun compte d'efforts

superflus, et pour lesquels ils se promettaient cependant de demander

des récompenses. Ils auraient au moins dû ne pas se laisser apercevoir

en se servant d'orateurs connus pour leur appartenir; leur maladresse

gâta une assemblée qui pouvait faire tant de bien, et dont la

dissolution combla les vues des alliés, qui cherchaient à séparer

l'empereur de la nation.

L'assemblée céda à l'influence qui pesait sur elle, et nomma pour

questeurs les individus qui avaient été désignés à son choix; mais elle

reprit son caractère, repoussa nettement tout ce qui sentait l'officiel,

et nomma M. Lainé son vice-président [18]. Dès ce moment, les intrigants

furent aux abois. Par suite des communications que l'empereur fit faire

au corps législatif sur l'état des affaires, celui-ci nomma une

commission pour examiner les pièces du portefeuille des relations

extérieures que l'on portait à sa connaissance, et prouva par les choix

qu'il fit qu'il voulait rester indépendant. On ne pouvait pas le blâmer

en cela; il ne fallait pas l'assembler, ou lui faire connaître

franchement la position dans laquelle on était, parce que d'abord on le

devait, et qu'ensuite il était lui-même intéressé à ce qu'on sortît

d'embarras; aurait-il même demandé des concessions injustes, il fallait

encore les lui accorder: il ne pouvait rien y avoir de déshonorant à

céder à la nation. D'ailleurs cette assemblée ne demandait rien de

déraisonnable; il y avait très peu de distance entre ce qu'elle

réclamait, et ce que l'empereur a toujours été dans l'intention

d'accorder. On pouvait donc s'entendre, il n'y avait même au fond qu'à

faire prendre au discours une forme moins choquante, ce que les

ressources de notre langue donnaient mille moyens de faire, et tout

était aplani. Au lieu de cela, on peignit à l'empereur le rapport de

cette commission du corps législatif comme une attaque personnelle

dirigée contre lui, en même temps comme un coup de cloche qui allait

faire surgir de tous côtés des assemblées populaires. On lui dit que de

cette manière on ruinerait insensiblement son pouvoir, qu'il n'y avait

pas un moment à perdre pour se mettre en garde contre les suites de vues

aussi hostiles. Je ne puis disconvenir qu'il y avait dans cette opinion

quelque chose de vrai, mais ce n'était pas le moment de compter.

[18: M. Lainé, alors avocat de Bordeaux, était considéré comme

républicain de bonne foi; c'est ce qui décida le choix qu'on fit de

lui.]

L'empereur m'écrivit de me procurer le rapport de la commission du corps

législatif, qui était imprimé et devait être distribué à la séance du

lendemain.

Il m'avait défendu de m'immiscer en rien dans ce qui concernait cette

assemblée, je me l'étais tenu pour dit. Je n'avais voulu ni m'exposer à

lui déplaire, ni contrarier ce qu'il voulait faire faire par d'autres

voies. Cependant ces messieurs, qu'animait tant de zèle, auraient bien

pu se procurer le rapport avant de laisser aller les choses aussi loin;

mais ils n'en faisaient pas d'autres dans toutes les occasions.

J'avais heureusement ce rapport; je l'envoyai à l'instant même aux

Tuileries. Comme il devait paraître le lendemain, on convoqua le soir

même un conseil privé extraordinaire auquel assistèrent le roi Joseph,

les dignitaires de l'État, les ministres et les ministres d'état. Le

président du corps législatif s'y trouva en cette dernière qualité.

Il y avait dans la composition de ce conseil tout ce que l'on pouvait

désirer, soit comme réunion des lumières, soit comme dévouement à

l'empereur.

M. de Bassano, en sa qualité de secrétaire d'État, donna lecture du

rapport de la commission du corps législatif. Il est bon d'observer que

les jours précédents, on avait mis toute sorte de moyens en oeuvre pour

faire connaître à cette commission ce que l'on désirait qu'elle dît,

tant dans son exposé que dans ses conclusions. On avait échoué, et son

rapport était en ce moment l'objet de la délibération du conseil privé.

Il faut convenir que cette pièce avait quelque chose de choquant pour le

gouvernement, et pourtant ce n'était qu'une première attaque.

L'empereur laissa parler tout le monde; on lui donna de fortes raisons

en faveur du corps législatif, particulièrement l'archi-chancelier; mais

personne ne voulait s'engager à lui répondre qu'il n'y avait pas quelque

arrière-pensée de raviver des principes dont la profession avait causé

tant de désordres [19]. Lorsque, dans le discours, on arrivait à ce

point, chacun faisait un pas en arrière et témoignait de l'inquiétude,

en disant qu'il ne répondait pas de ce qui pouvait être la suite de

telle ou telle chose, etc.

[19: On redoutait de la part du vice-président, M. Lainé, une direction

révolutionnaire.]

L'empereur s'était plaint souvent que toutes les discussions des

conseils qu'il assemblait finissaient par prendre cette tournure; mais

dans le cas dont il s'agit, la chose fut pire encore. Il semblait que

l'on prévoyait une catastrophe, et que chacun cherchât autant à n'y

point attacher son nom, qu'à se garantir de ses effets.

L'empereur résuma la question, et demanda si, dans l'état des choses, la

direction que prenait le corps législatif pouvait amener plus de mal que

de bien. Il alla jusqu'à demander s'il pouvait être à craindre que, dans

un cas de revers éprouvé à l'armée, ou de l'approche de la capitale par

les ennemis, cette assemblée se déclarât permanente et s'emparât du

gouvernement. Il demanda si on la croyait à l'abri d'une influence

ennemie au dedans aussi bien qu'au dehors, et il ajouta ces paroles:

«Parlez, messieurs, vous avez l'expérience de la révolution, vous avez

vu où nous ont mené les bonnes intentions qu'avait l'Assemblée

Constituante; celle-ci a-t-elle plus de moyens d'éviter de tomber dans

des erreurs que n'en avait la première?»

Personne n'osa l'affirmer, mais tout le monde la défendit contre la

possibilité qu'elle cédât à une influence venant du dehors; que quant à

une influence intérieure, elle existerait toujours; les événements seuls

détermineraient la direction qu'elle prendrait.

«Alors, repartit l'empereur, je n'ai aucun secours à en espérer,

puisqu'elle-même attendra pour se décider que la fortune prononce.

Qu'ai-je besoin de cette assemblée, si, au lieu de me donner de la

force, elle ne me présente que des difficultés? C'est bien le moment,

lorsque l'existence nationale est menacée, de venir me parler de

constitutions et de droits du peuple. Dans un cas semblable à celui où

se trouve l'État, les anciens étendaient le pouvoir du gouvernement, au

lieu de le restreindre: ici au contraire on va perdre son temps en

puérilités, pendant que l'ennemi s'approche. Je ne voulais pas m'en

rapporter à mon opinion, mais puisque je vous vois pour la plupart du

même avis que moi, mon parti est pris, et je vais ajourner une assemblée

qui se montre si peu disposée à me seconder.»

Il en signa le décret sur-le-champ, et me donna l'ordre de saisir tous

les exemplaires du discours de la commission du corps législatif.

Cette mesure fut prise un vendredi soir, et le lendemain samedi il en

fut donné connaissance à chaque membre du corps législatif.

D'après les ordres de l'empereur, je vis les membres de la commission.

Ils vinrent sans doute chez moi avec de l'inquiétude, parce que l'on ne

manqua sûrement pas de leur dire qu'ils allaient être victimes de

quelques violences. J'avais un tout autre langage à leur tenir, et j'eus

occasion de me convaincre que, si l'on en avait usé autrement qu'on

avait fait, non seulement on aurait prévenu ce malheur, mais l'on aurait

fait imprimer un grand mouvement à la nation au moyen d'un levier comme

le corps législatif. On eût même découvert parmi ses membres beaucoup

d'hommes à talents, dont l'administration publique commençait à éprouver

le besoin, parce que la coterie qui disposait des places ne faisait de

choix que dans le cercle de ses amis; ceux-ci amenaient les leurs, et

ainsi de suite. J'étais déjà convaincu de cet abus depuis longtemps. Je

fus particulièrement fort content des membres de la commission du corps

législatif, il n'y avait pas de mauvaises intentions parmi eux. Il était

bien déplorable qu'on eût manqué d'une aussi petite dose d'habileté que

celle qu'il fallait pour rapprocher des idées, qui différaient si peu

les unes des autres.

L'ajournement du corps législatif produisit dans Paris autant d'effets

divers qu'il y avait de cercles. Cet événement aurait paru inouï même

dans des circonstances ordinaires, il le parut bien plus dans celles-ci.

On avait rattaché quelques espérances à cette assemblée, on les voyait

s'évanouir; tout le monde fut navré. On cherchait ce qui avait pu donner

lieu à cette mesure, et comme on ne communiquait aucun détail qui en

expliquât les motifs, les imaginations divaguèrent, ainsi que cela

arrive toujours. On se disait: Il faut donc qu'il y ait quelque chose

que nous ne savons pas, et que l'empereur ait eu avis de quelques

projets semblables à celui du 23 octobre; autrement il n'aurait pas

renoncé à tous les avantages qu'il pouvait retirer de cette assemblée.

Cette opinion fut la plus commune; elle contribua à terrorifier les

esprits qui avaient conservé quelque espoir.

Le dimanche suivant, les membres du corps législatif vinrent prendre

congé de l'empereur, dans les formes accoutumées, ainsi que cela était

d'usage dans les cas ordinaires de session de clôtures.

Ils furent introduits dans la pièce ou se trouvait l'empereur par M.

l'archi-chancelier; l'on venait d'entendre la messe.

L'empereur était descendu de l'estrade sur laquelle le trône était

placé, pour s'approcher d'eux; il leur parla sans aigreur, et leur tint

à peu près ce discours:

«Messieurs les députés, vous allez retourner dans vos départements.

C'est avec beaucoup de regret que j'ai reconnu que l'esprit d'agitation

qui s'est manifesté parmi vous ne pouvait qu'aggraver les maux de

l'État, au lieu de me donner les moyens d'en triompher. Je vous avais

assemblés avec confiance, et comptais sur votre concours pour illustrer

cette époque de notre histoire. Vous pouviez faire un grand bien en ne

vous séparant pas de moi, et en me donnant toute la force dont j'ai

besoin, au lieu de vous occuper de me disputer le pouvoir, ou de vouloir

me renfermer dans des bornes que vous viendriez vous-mêmes me prier de

reculer, lorsque vous auriez reconnu les funestes effets de vos

discordes.

«Le temps prouvera si les hommes qui vous ont poussés dans cette

direction étaient mus par leur intérêt particulier ou par l'amour du

bien général; je n'ai jamais été inaccessible à tout ce qui m'a été

demandé en faveur de ce dernier, et si vous aviez des observations à me

faire concernant les libertés publiques, ce n'était pas le moment d'en

faire le sujet d'une question qui suspendait l'élan national dans une

occasion où il était aussi essentiel de l'exciter.

«D'ailleurs, qui vous a donné le droit de borner l'action du

gouvernement dans un moment comme celui-ci? Avez-vous reçu de vos

commettants le droit de mettre la légitimité du pouvoir en question?

Est-ce de vous que je tiens celui dont je suis investi? Je ne tiens mon

autorité que de Dieu et du peuple. Avez-vous oublié comment je suis

monté sur ce trône que vous attaquez? Il y avait à cette époque-là une

assemblée comme la vôtre; et si j'avais cru son autorité et son élection

suffisante, pensez-vous que je manquasse de moyens pour réunir ses

suffrages? Je n'ai jamais pensé qu'un souverain pût être légitimement

élu de cette manière; c'est pourquoi j'ai voulu que le voeu qui m'était

généralement exprimé, de revêtir l'autorité suprême, fût soumis à un

vote national, donné par chaque individu; c'est comme cela que j'ai

voulu monter au trône. Ce droit-là est bien autre chose que celui que je

pourrais tenir de vous; et dans aucun cas il ne peut vous être permis

d'en mettre l'authenticité en délibération; vos pouvoirs me sont

subordonnés lorsque vous tendez à outrepasser ceux que vous avez reçus.

Les droits du trône sont hors de vos atteintes, parce que le trône est

indépendant de vous. Croyez-vous que j'appelle le trône un morceau de

velours étendu sur des tréteaux? Vous êtes dans l'erreur: le trône

consiste dans le voeu unanime de la nation. Je suis, comme empereur, le

garant de son intégrité; je veux le conserver tel que je l'ai reçu,

autrement il cesserait de me convenir, et ne serait plus fait pour moi.

Si jamais il doit cesser d'en être ainsi, vous vous gouvernerez comme

vous l'entendrez. Jugez-vous, et voyez quelles circonstances vous

choisissez pour me susciter des embarras. N'aurait-on pas le droit de

penser que vous servez nos ennemis? La position dans laquelle nous nous

trouvons est difficile. Vous eussiez pu m'être d'un grand secours en ne

vous séparant pas de moi. J'espère cependant qu'avec l'aide de Dieu et

l'armée je m'en tirerai, si l'on me reste fidèle. Si je succombe, vous

aurez de grands reproches à vous faire, et l'on ne pourra attribuer qu'à

vous les malheurs qui désoleront la patrie. Vous verrez ce qu'il en

coûte pour se fier à la foi punique: vous pourrez alors rappeler les

Bourbons, il n'y a qu'eux qui pourront vous gouverner; puisque vous

renoncez à défendre votre indépendance, ils ne seront pas obligés de la

faire respecter.»

Il y eut quelques députés qui répliquèrent à plusieurs parties du

discours de l'empereur; il les écouta, mais ne reçut point leurs

excuses, et persista dans ce qu'il leur avait dit.

Cette audience dura un grand quart d'heure: ce fut la dernière qu'il

donna au corps législatif.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 64 / 79 题