Intrigues pour s'interposer entre le gouvernement et le corps
législatif.--Préventions qu'on inspire à l'empereur.--Communications
diplomatiques.--L'assemblée montre de l'indépendance dans le choix de la
commission.--Inconvenance du rapport.--M. Lainé.--Conseil privé pour
aviser aux moyens qu'exige la circonstance.--Avis divers.--Le corps
législatif est ajourné.--Combien il eût été facile de tirer parti de
cette assemblée.
L'empereur avait, comme je l'ai dit, nommé président du corps législatif
M. le duc de Massa, auquel il avait depuis peu retiré le portefeuille de
la justice.
Les sessions du corps législatif ont toujours été des circonstances de
crédit pour les intrigants; ils ont soin de semer à l'avance de
l'inquiétude parmi les membres qui le composent, et, après avoir récolté
les fruits de ce qu'ils ont semé, ils viennent sonner l'alarme auprès
des personnes qui approchent du gouvernement. Celles-ci, qui sont
immédiatement intéressées au succès des affaires, ne manquent pas d'en
faire un rapport confidentiel, dans lequel elles nomment leurs auteurs.
C'est une manière de faire parvenir au souverain une preuve du zèle dont
on est animé pour son service, ou de se faire inscrire au bureau des
grâces.
Le séjour qu'avaient fait à Paris les députés du corps législatif avait
fourni un vaste champ aux intrigants; et comme l'ordinaire de ces hommes
est d'être jaloux de tout le monde, cette année-là ils eurent encore
soin de faire rejeter sur l'influence des individus qu'ils redoutaient,
ou qu'ils voulaient perdre, toutes les mauvaises dispositions qu'ils
croyaient apercevoir parmi quelques membres du corps législatif.
J'observais exactement la marche que prenaient les affaires sans
chercher à donner une direction à qui que ce fût, parce qu'avant
d'essayer de remettre les gens en bon chemin, il faut s'assurer qu'ils
se trompent. Souvent, en voulant lui faire prendre une route, on rend
méfiant celui que l'on prétend conduire; il en suit une autre par esprit
d'opposition: c'est ce qui arriva dans la circonstance dont il s'agit.
On avait peint à l'empereur le duc de Massa comme incapable de diriger
l'assemblée dans une circonstance aussi difficile. On alléguait que les
suites des deux attaques d'apoplexie dont il avait été frappé avaient
affaibli ses facultés. S'il en avait été ainsi, on aurait au moins dû en
faire l'observation avant sa nomination à la présidence; mais
probablement on n'était pas prêt à saisir l'influence qu'on voulait
avoir, ou bien on craignait qu'un autre président fût moins facile.
Ils réussirent, à l'aide de quelques rapports, à se faire charger par
l'empereur de se mêler des agitations qu'ils lui disaient exister dans
le corps législatif.
Ces messieurs avaient tellement pris la besogne à coeur, qu'ils
redoutaient jusqu'à ce qui n'existait pas. Ils me firent donner l'ordre
positif, qui me fut même exprimé sèchement, de m'abstenir de toute
démarche vis-à-vis du corps législatif, dans lequel je n'avais aucune
pratique que la surveillance ordinaire qu'il était dans mon devoir d'y
exercer; et je dois dire à la louange de cette assemblée, que je n'y
remarquais encore que des sentiments qu'il était bien facile de faire
tourner à l'avantage du grand intérêt national.
Les premières démarches des hommes qui voulaient ainsi diriger le corps
législatif se firent apercevoir dans la formation du bureau, dans la
nomination des questeurs et autres charges dont la nomination est
soumise à l'élection. L'assemblée vit de suite qu'on voulait la mener,
et aux mouvements que se donnaient certains individus dont la livrée
était connue, elle aperçut sous quelle influence on voulait la ranger.
Un mouvement naturel à l'homme est de repousser tout ce qui attaque sa
dignité, et un corps principalement se trouve toujours blessé qu'on
veuille le conduire dans un chemin qu'il connaît aussi bien que celui
qui prétend être son mentor. Mais les hommes habitués au mouvement ont
un besoin continuel d'être comme la mouche du coche, autrement ils
n'auraient point de mérite, on ne leur tiendrait aucun compte d'efforts
superflus, et pour lesquels ils se promettaient cependant de demander
des récompenses. Ils auraient au moins dû ne pas se laisser apercevoir
en se servant d'orateurs connus pour leur appartenir; leur maladresse
gâta une assemblée qui pouvait faire tant de bien, et dont la
dissolution combla les vues des alliés, qui cherchaient à séparer
l'empereur de la nation.
L'assemblée céda à l'influence qui pesait sur elle, et nomma pour
questeurs les individus qui avaient été désignés à son choix; mais elle
reprit son caractère, repoussa nettement tout ce qui sentait l'officiel,
et nomma M. Lainé son vice-président [18]. Dès ce moment, les intrigants
furent aux abois. Par suite des communications que l'empereur fit faire
au corps législatif sur l'état des affaires, celui-ci nomma une
commission pour examiner les pièces du portefeuille des relations
extérieures que l'on portait à sa connaissance, et prouva par les choix
qu'il fit qu'il voulait rester indépendant. On ne pouvait pas le blâmer
en cela; il ne fallait pas l'assembler, ou lui faire connaître
franchement la position dans laquelle on était, parce que d'abord on le
devait, et qu'ensuite il était lui-même intéressé à ce qu'on sortît
d'embarras; aurait-il même demandé des concessions injustes, il fallait
encore les lui accorder: il ne pouvait rien y avoir de déshonorant à
céder à la nation. D'ailleurs cette assemblée ne demandait rien de
déraisonnable; il y avait très peu de distance entre ce qu'elle
réclamait, et ce que l'empereur a toujours été dans l'intention
d'accorder. On pouvait donc s'entendre, il n'y avait même au fond qu'à
faire prendre au discours une forme moins choquante, ce que les
ressources de notre langue donnaient mille moyens de faire, et tout
était aplani. Au lieu de cela, on peignit à l'empereur le rapport de
cette commission du corps législatif comme une attaque personnelle
dirigée contre lui, en même temps comme un coup de cloche qui allait
faire surgir de tous côtés des assemblées populaires. On lui dit que de
cette manière on ruinerait insensiblement son pouvoir, qu'il n'y avait
pas un moment à perdre pour se mettre en garde contre les suites de vues
aussi hostiles. Je ne puis disconvenir qu'il y avait dans cette opinion
quelque chose de vrai, mais ce n'était pas le moment de compter.
[18: M. Lainé, alors avocat de Bordeaux, était considéré comme
républicain de bonne foi; c'est ce qui décida le choix qu'on fit de
lui.]
L'empereur m'écrivit de me procurer le rapport de la commission du corps
législatif, qui était imprimé et devait être distribué à la séance du
lendemain.
Il m'avait défendu de m'immiscer en rien dans ce qui concernait cette
assemblée, je me l'étais tenu pour dit. Je n'avais voulu ni m'exposer à
lui déplaire, ni contrarier ce qu'il voulait faire faire par d'autres
voies. Cependant ces messieurs, qu'animait tant de zèle, auraient bien
pu se procurer le rapport avant de laisser aller les choses aussi loin;
mais ils n'en faisaient pas d'autres dans toutes les occasions.
J'avais heureusement ce rapport; je l'envoyai à l'instant même aux
Tuileries. Comme il devait paraître le lendemain, on convoqua le soir
même un conseil privé extraordinaire auquel assistèrent le roi Joseph,
les dignitaires de l'État, les ministres et les ministres d'état. Le
président du corps législatif s'y trouva en cette dernière qualité.
Il y avait dans la composition de ce conseil tout ce que l'on pouvait
désirer, soit comme réunion des lumières, soit comme dévouement à
l'empereur.
M. de Bassano, en sa qualité de secrétaire d'État, donna lecture du
rapport de la commission du corps législatif. Il est bon d'observer que
les jours précédents, on avait mis toute sorte de moyens en oeuvre pour
faire connaître à cette commission ce que l'on désirait qu'elle dît,
tant dans son exposé que dans ses conclusions. On avait échoué, et son
rapport était en ce moment l'objet de la délibération du conseil privé.
Il faut convenir que cette pièce avait quelque chose de choquant pour le
gouvernement, et pourtant ce n'était qu'une première attaque.
L'empereur laissa parler tout le monde; on lui donna de fortes raisons
en faveur du corps législatif, particulièrement l'archi-chancelier; mais
personne ne voulait s'engager à lui répondre qu'il n'y avait pas quelque
arrière-pensée de raviver des principes dont la profession avait causé
tant de désordres [19]. Lorsque, dans le discours, on arrivait à ce
point, chacun faisait un pas en arrière et témoignait de l'inquiétude,
en disant qu'il ne répondait pas de ce qui pouvait être la suite de
telle ou telle chose, etc.
[19: On redoutait de la part du vice-président, M. Lainé, une direction
révolutionnaire.]
L'empereur s'était plaint souvent que toutes les discussions des
conseils qu'il assemblait finissaient par prendre cette tournure; mais
dans le cas dont il s'agit, la chose fut pire encore. Il semblait que
l'on prévoyait une catastrophe, et que chacun cherchât autant à n'y
point attacher son nom, qu'à se garantir de ses effets.
L'empereur résuma la question, et demanda si, dans l'état des choses, la
direction que prenait le corps législatif pouvait amener plus de mal que
de bien. Il alla jusqu'à demander s'il pouvait être à craindre que, dans
un cas de revers éprouvé à l'armée, ou de l'approche de la capitale par
les ennemis, cette assemblée se déclarât permanente et s'emparât du
gouvernement. Il demanda si on la croyait à l'abri d'une influence
ennemie au dedans aussi bien qu'au dehors, et il ajouta ces paroles:
«Parlez, messieurs, vous avez l'expérience de la révolution, vous avez
vu où nous ont mené les bonnes intentions qu'avait l'Assemblée
Constituante; celle-ci a-t-elle plus de moyens d'éviter de tomber dans
des erreurs que n'en avait la première?»
Personne n'osa l'affirmer, mais tout le monde la défendit contre la
possibilité qu'elle cédât à une influence venant du dehors; que quant à
une influence intérieure, elle existerait toujours; les événements seuls
détermineraient la direction qu'elle prendrait.
«Alors, repartit l'empereur, je n'ai aucun secours à en espérer,
puisqu'elle-même attendra pour se décider que la fortune prononce.
Qu'ai-je besoin de cette assemblée, si, au lieu de me donner de la
force, elle ne me présente que des difficultés? C'est bien le moment,
lorsque l'existence nationale est menacée, de venir me parler de
constitutions et de droits du peuple. Dans un cas semblable à celui où
se trouve l'État, les anciens étendaient le pouvoir du gouvernement, au
lieu de le restreindre: ici au contraire on va perdre son temps en
puérilités, pendant que l'ennemi s'approche. Je ne voulais pas m'en
rapporter à mon opinion, mais puisque je vous vois pour la plupart du
même avis que moi, mon parti est pris, et je vais ajourner une assemblée
qui se montre si peu disposée à me seconder.»
Il en signa le décret sur-le-champ, et me donna l'ordre de saisir tous
les exemplaires du discours de la commission du corps législatif.
Cette mesure fut prise un vendredi soir, et le lendemain samedi il en
fut donné connaissance à chaque membre du corps législatif.
D'après les ordres de l'empereur, je vis les membres de la commission.
Ils vinrent sans doute chez moi avec de l'inquiétude, parce que l'on ne
manqua sûrement pas de leur dire qu'ils allaient être victimes de
quelques violences. J'avais un tout autre langage à leur tenir, et j'eus
occasion de me convaincre que, si l'on en avait usé autrement qu'on
avait fait, non seulement on aurait prévenu ce malheur, mais l'on aurait
fait imprimer un grand mouvement à la nation au moyen d'un levier comme
le corps législatif. On eût même découvert parmi ses membres beaucoup
d'hommes à talents, dont l'administration publique commençait à éprouver
le besoin, parce que la coterie qui disposait des places ne faisait de
choix que dans le cercle de ses amis; ceux-ci amenaient les leurs, et
ainsi de suite. J'étais déjà convaincu de cet abus depuis longtemps. Je
fus particulièrement fort content des membres de la commission du corps
législatif, il n'y avait pas de mauvaises intentions parmi eux. Il était
bien déplorable qu'on eût manqué d'une aussi petite dose d'habileté que
celle qu'il fallait pour rapprocher des idées, qui différaient si peu
les unes des autres.
L'ajournement du corps législatif produisit dans Paris autant d'effets
divers qu'il y avait de cercles. Cet événement aurait paru inouï même
dans des circonstances ordinaires, il le parut bien plus dans celles-ci.
On avait rattaché quelques espérances à cette assemblée, on les voyait
s'évanouir; tout le monde fut navré. On cherchait ce qui avait pu donner
lieu à cette mesure, et comme on ne communiquait aucun détail qui en
expliquât les motifs, les imaginations divaguèrent, ainsi que cela
arrive toujours. On se disait: Il faut donc qu'il y ait quelque chose
que nous ne savons pas, et que l'empereur ait eu avis de quelques
projets semblables à celui du 23 octobre; autrement il n'aurait pas
renoncé à tous les avantages qu'il pouvait retirer de cette assemblée.
Cette opinion fut la plus commune; elle contribua à terrorifier les
esprits qui avaient conservé quelque espoir.
Le dimanche suivant, les membres du corps législatif vinrent prendre
congé de l'empereur, dans les formes accoutumées, ainsi que cela était
d'usage dans les cas ordinaires de session de clôtures.
Ils furent introduits dans la pièce ou se trouvait l'empereur par M.
l'archi-chancelier; l'on venait d'entendre la messe.
L'empereur était descendu de l'estrade sur laquelle le trône était
placé, pour s'approcher d'eux; il leur parla sans aigreur, et leur tint
à peu près ce discours:
«Messieurs les députés, vous allez retourner dans vos départements.
C'est avec beaucoup de regret que j'ai reconnu que l'esprit d'agitation
qui s'est manifesté parmi vous ne pouvait qu'aggraver les maux de
l'État, au lieu de me donner les moyens d'en triompher. Je vous avais
assemblés avec confiance, et comptais sur votre concours pour illustrer
cette époque de notre histoire. Vous pouviez faire un grand bien en ne
vous séparant pas de moi, et en me donnant toute la force dont j'ai
besoin, au lieu de vous occuper de me disputer le pouvoir, ou de vouloir
me renfermer dans des bornes que vous viendriez vous-mêmes me prier de
reculer, lorsque vous auriez reconnu les funestes effets de vos
discordes.
«Le temps prouvera si les hommes qui vous ont poussés dans cette
direction étaient mus par leur intérêt particulier ou par l'amour du
bien général; je n'ai jamais été inaccessible à tout ce qui m'a été
demandé en faveur de ce dernier, et si vous aviez des observations à me
faire concernant les libertés publiques, ce n'était pas le moment d'en
faire le sujet d'une question qui suspendait l'élan national dans une
occasion où il était aussi essentiel de l'exciter.
«D'ailleurs, qui vous a donné le droit de borner l'action du
gouvernement dans un moment comme celui-ci? Avez-vous reçu de vos
commettants le droit de mettre la légitimité du pouvoir en question?
Est-ce de vous que je tiens celui dont je suis investi? Je ne tiens mon
autorité que de Dieu et du peuple. Avez-vous oublié comment je suis
monté sur ce trône que vous attaquez? Il y avait à cette époque-là une
assemblée comme la vôtre; et si j'avais cru son autorité et son élection
suffisante, pensez-vous que je manquasse de moyens pour réunir ses
suffrages? Je n'ai jamais pensé qu'un souverain pût être légitimement
élu de cette manière; c'est pourquoi j'ai voulu que le voeu qui m'était
généralement exprimé, de revêtir l'autorité suprême, fût soumis à un
vote national, donné par chaque individu; c'est comme cela que j'ai
voulu monter au trône. Ce droit-là est bien autre chose que celui que je
pourrais tenir de vous; et dans aucun cas il ne peut vous être permis
d'en mettre l'authenticité en délibération; vos pouvoirs me sont
subordonnés lorsque vous tendez à outrepasser ceux que vous avez reçus.
Les droits du trône sont hors de vos atteintes, parce que le trône est
indépendant de vous. Croyez-vous que j'appelle le trône un morceau de
velours étendu sur des tréteaux? Vous êtes dans l'erreur: le trône
consiste dans le voeu unanime de la nation. Je suis, comme empereur, le
garant de son intégrité; je veux le conserver tel que je l'ai reçu,
autrement il cesserait de me convenir, et ne serait plus fait pour moi.
Si jamais il doit cesser d'en être ainsi, vous vous gouvernerez comme
vous l'entendrez. Jugez-vous, et voyez quelles circonstances vous
choisissez pour me susciter des embarras. N'aurait-on pas le droit de
penser que vous servez nos ennemis? La position dans laquelle nous nous
trouvons est difficile. Vous eussiez pu m'être d'un grand secours en ne
vous séparant pas de moi. J'espère cependant qu'avec l'aide de Dieu et
l'armée je m'en tirerai, si l'on me reste fidèle. Si je succombe, vous
aurez de grands reproches à vous faire, et l'on ne pourra attribuer qu'à
vous les malheurs qui désoleront la patrie. Vous verrez ce qu'il en
coûte pour se fier à la foi punique: vous pourrez alors rappeler les
Bourbons, il n'y a qu'eux qui pourront vous gouverner; puisque vous
renoncez à défendre votre indépendance, ils ne seront pas obligés de la
faire respecter.»
Il y eut quelques députés qui répliquèrent à plusieurs parties du
discours de l'empereur; il les écouta, mais ne reçut point leurs
excuses, et persista dans ce qu'il leur avait dit.
Cette audience dura un grand quart d'heure: ce fut la dernière qu'il
donna au corps législatif.