Conventions de Valencey.--Elles ne s'exécutent pas.--Parti qu'il eût
fallu prendre au sujet du pont de Bâle.--Je propose que les
fonctionnaires restent à leurs postes.--Mes motifs.--Envoi de
commissaires extraordinaires.--État de l'opinion.--Artifices des
alliés.--Ouverture du corps législatif.
On disputait à Valancey sur des misères, et on était d'accord sur le
point principal. On avait bien eu la pensée de demander au prince des
Asturies l'abandon de la Catalogne; mais on jugea sagement qu'abuser de
sa situation pour exiger des sacrifices contraires à sa dignité, et qui
décèleraient la contrainte, ce serait lui fournir, une fois rentré chez
lui, un prétexte pour annuler tout ce qu'il aurait fait. En conséquence,
il fut arrêté que les princes de la maison de Bourbon d'Espagne
retourneraient en Espagne, et que le roi Joseph, frère de l'empereur, se
désisterait de toutes les prétentions qu'il pouvait avoir sur le
royaume, en vertu des actes antérieurs qui avaient été reconnus par
toutes les puissances de l'Europe, hormis l'Angleterre. Le prince des
Asturies s'engagea, de son côté, à maintenir la paix entre la nation
espagnole et la France, et à retirer par conséquent toutes les troupes
espagnoles qui se trouvaient à l'armée anglaise; enfin à ne pas donner
passage par ses États aux troupes étrangères pour attaquer la frontière
de France.
Cet arrangement fut signé, et l'on a toujours ignoré la bonne foi avec
laquelle l'empereur le concluait: il ne faudrait, pour en être
convaincu, qu'avoir connu ce qu'il lui en coûta de soins et d'instances
près de son frère pour lui faire faire la pure et simple renonciation au
trône d'Espagne. L'empereur, qui me fit l'honneur de me parler de cela,
me disait que, dans une discussion pendant laquelle son frère lui
résistait, il lui avait dit: «Mais en vérité, ne dirait-on pas que je
vous enlève votre portion de l'héritage du feu roi notre père?» Il n'y
avait que le maréchal Berthier qui connaissait tous ces détails, parce
que c'était lui que l'empereur avait chargé de suivre les négociations
avec Joseph. Ce que l'on ne peut pas comprendre, c'est que lorsque l'on
fut d'accord sur tout, et qu'après avoir mis autant de chaleur à faire
conclure un arrangement qui permettait de disposer de forces presque
doubles de celles qu'avait l'empereur, on ait mis tout à coup de la
lenteur dans son exécution, au point qu'il devint de nul effet dans nos
affaires.
M. de San-Carlos était venu de Valancey rapporter le traité, et voilà en
quel état les choses se trouvaient tombées depuis l'ouverture de ces
négociations.
Jamais le temps ne fut aussi précieux qu'il l'était alors, ni le danger
si pressant. Quelques mois auparavant, on n'avait pas craint de perdre
la confédération du Rhin en retirant le corps du maréchal Augereau de la
frontière de Bavière pour le réunir à l'armée; et dans cette occasion,
où il y allait de la France, on négligea de faire faire le même
mouvement à l'armée d'Espagne, qui pouvait encore arriver sur le théâtre
des événements, où sa présence eût tout changé.
On ne saurait trop regretter que les ordres de l'empereur aient été mal
exécutés, ou même éludés dans un intérêt particulier. Je dirai à ce
sujet ce que j'ai appris par mes canaux d'informations, afin de rendre
cette énigme claire ou au moins compréhensible; l'on verra que
l'intrigue marchait toujours, et que l'on était occupé de toute autre
chose que du salut de l'État.
L'empereur m'avait ordonné de ne rien négliger pour lui procurer des
informations, certaines sur les projets des armées alliées. Je me
trouvai avoir un moyen naturel de mettre une personne qui m'était
attachée, en relation avec un de ses amis qui suivait le
quartier-général de la coalition, et qui avait accès à la chancellerie
du prince de Schwartzenberg. En conséquence, je l'envoyai par la Suisse
jusqu'à l'armée ennemie, dont la réunion générale dans le Brisgaw
décelait bien assez les projets.
Cette personne m'écrivit de Bâle d'employer toute mon influence pour
faire, sans délai, détruire le pont que cette ville possède sur le Rhin,
soit en l'achetant aux Suisses, soit de toute autre manière. Le temps
était trop court pour faire de cette idée l'objet d'une négociation,
d'autant plus qu'elle se serait ressentie de l'influence des ennemis,
qui ne l'auraient pas vue avec indifférence. Il aurait fallu acheter le
pont immédiatement après la défection de la Bavière, et le faire
détruire sur-le-champ.
Cette même personne revint en poste à Paris m'apporter tout ce qu'elle
avait appris à l'armée ennemie, qui commençait son mouvement offensif
vers la frontière.
Je crus alors de mon devoir de me rendre importun, jusqu'à ce que
l'empereur eût pris des mesures et donné des instructions sur ce
qu'auraient à faire les autorités locales en cas d'une invasion que je
regardais comme imminente. Je mis tant d'instances à cette affaire,
qu'enfin je fus écouté; il y eut un conseil à ce sujet. Indépendamment
des ministres qui avaient des départements, l'empereur y fit appeler les
ministres d'État et les grands dignitaires.
Je rappelai le souvenir des dangers qu'avait courus le territoire aux
premières époques de la révolution, et que ce n'était qu'aux mesures
énergiques du gouvernement d'alors que l'on avait dû le déploiement des
forces gigantesques qui avaient sauvé l'État.
Je m'étendis beaucoup sur le danger, qui ne pouvait être plus grand, ni,
je crois, le temps plus court, et j'insistai pour l'emploi prompt de
tout ce qui pouvait exciter un mouvement national, sans lequel il
fallait s'attendre aux plus grands malheurs.
Je citai la conduite des Autrichiens, lorsque nous avions occupé leurs
provinces; ils avaient eu la bonne politique de donner des instructions
à tous leurs employés civils, et de les faire rester à leurs postes.
Ceux-ci régularisaient tout; à la vérité, ils nous étaient utiles, mais
ils préservaient le pays de plus grands maux, et surtout observaient
leurs administrés, que leur présence et leur autorité contenaient dans
le devoir.
Ici je fus interrompu par une observation que me fit un membre du
conseil: il me dit que les Autrichiens ne nous avaient jamais rendu
l'occupation de leur pays plus facile qu'en laissant chaque
administrateur à sa place, qu'il fallait bien se garder de les imiter,
qu'ils seraient obligés de tout désorganiser, et seraient ainsi
embarrassés, à chaque pas lorsqu'ils trouveraient les administrations
parties.
J'insistai, malgré cette observation, pour que les administrateurs
restassent à leurs places et eussent des instructions pour faire de
bonne grâce ce que l'on ne pouvait refuser de force. J'ajoutai que le
pays y gagnerait, qu'il éviterait le pillage, et qu'en second lieu, si
la fortune amenait une occasion favorable à un mouvement national, on
pourrait le tenter, car on saurait à qui s'adresser. Aucun fonctionnaire
n'oserait alors méconnaître l'autorité qui lui écrirait, quelle que fût
la direction dans laquelle on voudrait le faire agir.
J'observai que la position dans laquelle nous nous trouvions était bien
différente de celle dans laquelle s'était trouvée l'Autriche; il était
bien vrai que, si le gouvernement de ce pays avait retiré ses employés
civils à notre approche, il nous aurait embarrassés pour pourvoir à leur
remplacement, parce que sa population offrait moins de gens lettrés que
la nôtre, mais c'était précisément une raison pour ne pas imiter sa
conduite. En retirant nos autorités, nous nous priverions de beaucoup de
moyens d'informations et de leviers pour mettre la population en
mouvement, si l'occasion s'en présentait, tandis que nous n'arrêterions
pas les progrès des ennemis, parce que le premier conseiller de
préfecture, ou même le premier employé de bureaux qui se trouverait sur
les lieux, serait suffisant pour faire marcher la machine autant que les
ennemis auraient besoin de la faire aller. J'ajoutai que ces
fonctionnaires provisoires ne s'exposeraient pas à perdre la vie pour
nous servir, d'autant plus qu'ils auraient toujours une excuse à donner
pour se refuser à ce qu'on serait dans le cas de leur demander, en
supposant même que l'on parvînt à les connaître. Enfin je conclus à ce
que le moindre désavantage pour nous était de laisser les
administrations à leur place. Cette partie de mon opinion ne prévalut
pas: on persista à croire que leur éloignement, au moment de l'approche
des ennemis, embarrasserait leur marche; on leur donna l'ordre d'évacuer
successivement leur résidence à mesure que les alliés s'avanceraient. Je
fus particulièrement très fâché de cette disposition, parce que je ne
m'abusais pas sur les projets des souverains, et que je voyais que cette
mesure leur était moins nuisible que favorable.
On résolut, dans le même conseil, d'envoyer un commissaire du
gouvernement dans chaque division militaire, pour y exciter l'émulation
et réchauffer, s'il était possible, l'ancienne énergie nationale, qui
avait fait tant de prodiges. Ces commissaires trouvèrent partout de la
bonne volonté, mais de l'espérance nulle part; or, sans elle, point
d'enthousiasme: l'énergie était usée; on se résignait à ce que le sort
déciderait. Il y eut cependant quelques parties de la France où l'on vit
encore briller des étincelles du feu sacré; mais c'était le même cri
d'un bout du territoire à l'autre: des armes! des armes! On entendait de
tous côtés crier à la trahison; on accusait le ministre de la guerre, et
il m'en coûta quelques soins pour lui rendre l'opinion de beaucoup de
monde moins défavorable. À la vérité, les fabriques d'armes ne
travaillaient pas, et tout le monde se demandait comment, dans un moment
aussi pressant, on n'avait pas songé à faire monter une manufacture
d'armes à Paris, ainsi que cela avait eu lieu dans la révolution;
comment celles de Liège, de Charleville, de Maubeuge et d'Alsace
n'avaient pas été dirigées sur Paris pour n'en faire qu'une générale. Si
cette mesure avait été prise immédiatement après la perte de la bataille
de Leipzig, la manufacture de Paris, aidée de la quantité d'ouvriers
dont cette ville fourmille, aurait donné deux ou trois mille fusils par
jour. Cela seul aurait sauvé la France; et puisque le ministre de la
guerre s'était prononcé pour la continuation des hostilités, il devait
au moins aviser au moyen de les pousser avec vigueur. Il faut dire
cependant que le temps lui manquait plus que la besogne, et qu'il était
difficile de prévoir que les événements marcheraient aussi vite. Je lui
ai souvent entendu dire qu'il regardait comme une folie de ne pas faire
la paix; il se repentait alors de l'avis qu'il avait ouvert au retour de
la campagne de Russie.
Les commissaires du gouvernement ne purent pas tous se rendre à leur
destination, quelques-uns rencontrèrent l'ennemi en chemin.
Quelque faibles qu'ils fussent, nos préparatifs n'avaient pas laissé de
faire impression sur les alliés. Ils tremblaient que la nation ne prît
fait et cause dans la querelle qui se débattait, et ne négligeaient
aucun moyen de répandre partout la déception. Les mesures de défense qui
avaient été prises furent taxées de projets de conquêtes. Ils
affectaient de la modération, avec une armée sextuple de tout ce que
l'empereur pouvait réunir; ils venaient au coeur de la France l'accuser
d'ambition, et lui faire un crime d'avoir appelé les Français à la
défense de leurs domiciles et de leurs familles.
La tête avait tourné à tout le monde. On crut aux paroles artificieuses
des ennemis, et on repoussa les prévisions de l'empereur.
L'ouverture du corps législatif, qui avait été successivement ajournée,
fut enfin fixée au 20 décembre; l'empereur voulait donner à cette
assemblée une communication de la réponse des alliés; c'était un des
motifs qui avaient tant retardé la session. Cette cérémonie eut lieu
dans les formes accoutumées jusqu'alors; l'empereur prononça le discours
d'usage. Je trouvai qu'il ne s'étendit pas assez sur les événements qui
avaient amené la situation actuelle. On était trop occupé en France du
passé et de l'avenir pour se contenter d'un exposé aussi simple que
celui qui fut fait au corps législatif, et j'ai toujours pensé qu'il eût
mieux valu ne lui en point faire du tout, que de lui cacher quelque
chose, ou pour mieux dire de ne pas lui montrer une confiance entière;
car le moindre des inconvénients qui pouvait résulter d'une telle
réticence, c'était de s'en faire un ennemi qui saisirait la première
occasion de restreindre un pouvoir qui lui portait ombrage, et de le
soumettre à l'empire de l'opinion.
Les membres du corps législatif étaient depuis un mois à Paris, où ils
étaient rassasiés de tous les mauvais bruits qui y étaient répandus. Ils
s'attendaient à une communication qui redresserait leur opinion formée
sur tout ce qu'ils avaient entendu; faute de cela, ils restèrent dans
leurs préventions. Ils furent toutefois flattés qu'on leur eût
communiqué l'état de la négociation, mais ils surent qu'on leur avait
caché quelques pièces; la chose était peu importante, et cependant elle
devint le prétexte qu'ils saisirent pour rester dans leur état de
méfiance. Il faut convenir qu'il n'y avait rien d'aussi facile que
d'influencer cette assemblée, parce qu'elle n'était pas encore
indisposée personnellement contre l'empereur, et encore moins disposée à
refuser ce qui serait en son pouvoir de faire pour sortir de la crise où
l'on se trouvait. Je le répète, le corps législatif n'était point
mauvais; il renfermait bien quelques mécontents, mais la plupart étaient
flattés de se trouver dans une session qui promettait aux uns des
occasions de faveur, et aux autres celles de montrer leur patriotisme,
ou de faire remarquer leurs talents. Il ne fallait que de l'habileté
pour démêler ces dispositions-là. Ceci a besoin d'être expliqué.