CHAPITRE XXIII.

Conventions de Valencey.--Elles ne s'exécutent pas.--Parti qu'il eût

fallu prendre au sujet du pont de Bâle.--Je propose que les

fonctionnaires restent à leurs postes.--Mes motifs.--Envoi de

commissaires extraordinaires.--État de l'opinion.--Artifices des

alliés.--Ouverture du corps législatif.

On disputait à Valancey sur des misères, et on était d'accord sur le

point principal. On avait bien eu la pensée de demander au prince des

Asturies l'abandon de la Catalogne; mais on jugea sagement qu'abuser de

sa situation pour exiger des sacrifices contraires à sa dignité, et qui

décèleraient la contrainte, ce serait lui fournir, une fois rentré chez

lui, un prétexte pour annuler tout ce qu'il aurait fait. En conséquence,

il fut arrêté que les princes de la maison de Bourbon d'Espagne

retourneraient en Espagne, et que le roi Joseph, frère de l'empereur, se

désisterait de toutes les prétentions qu'il pouvait avoir sur le

royaume, en vertu des actes antérieurs qui avaient été reconnus par

toutes les puissances de l'Europe, hormis l'Angleterre. Le prince des

Asturies s'engagea, de son côté, à maintenir la paix entre la nation

espagnole et la France, et à retirer par conséquent toutes les troupes

espagnoles qui se trouvaient à l'armée anglaise; enfin à ne pas donner

passage par ses États aux troupes étrangères pour attaquer la frontière

de France.

Cet arrangement fut signé, et l'on a toujours ignoré la bonne foi avec

laquelle l'empereur le concluait: il ne faudrait, pour en être

convaincu, qu'avoir connu ce qu'il lui en coûta de soins et d'instances

près de son frère pour lui faire faire la pure et simple renonciation au

trône d'Espagne. L'empereur, qui me fit l'honneur de me parler de cela,

me disait que, dans une discussion pendant laquelle son frère lui

résistait, il lui avait dit: «Mais en vérité, ne dirait-on pas que je

vous enlève votre portion de l'héritage du feu roi notre père?» Il n'y

avait que le maréchal Berthier qui connaissait tous ces détails, parce

que c'était lui que l'empereur avait chargé de suivre les négociations

avec Joseph. Ce que l'on ne peut pas comprendre, c'est que lorsque l'on

fut d'accord sur tout, et qu'après avoir mis autant de chaleur à faire

conclure un arrangement qui permettait de disposer de forces presque

doubles de celles qu'avait l'empereur, on ait mis tout à coup de la

lenteur dans son exécution, au point qu'il devint de nul effet dans nos

affaires.

M. de San-Carlos était venu de Valancey rapporter le traité, et voilà en

quel état les choses se trouvaient tombées depuis l'ouverture de ces

négociations.

Jamais le temps ne fut aussi précieux qu'il l'était alors, ni le danger

si pressant. Quelques mois auparavant, on n'avait pas craint de perdre

la confédération du Rhin en retirant le corps du maréchal Augereau de la

frontière de Bavière pour le réunir à l'armée; et dans cette occasion,

où il y allait de la France, on négligea de faire faire le même

mouvement à l'armée d'Espagne, qui pouvait encore arriver sur le théâtre

des événements, où sa présence eût tout changé.

On ne saurait trop regretter que les ordres de l'empereur aient été mal

exécutés, ou même éludés dans un intérêt particulier. Je dirai à ce

sujet ce que j'ai appris par mes canaux d'informations, afin de rendre

cette énigme claire ou au moins compréhensible; l'on verra que

l'intrigue marchait toujours, et que l'on était occupé de toute autre

chose que du salut de l'État.

L'empereur m'avait ordonné de ne rien négliger pour lui procurer des

informations, certaines sur les projets des armées alliées. Je me

trouvai avoir un moyen naturel de mettre une personne qui m'était

attachée, en relation avec un de ses amis qui suivait le

quartier-général de la coalition, et qui avait accès à la chancellerie

du prince de Schwartzenberg. En conséquence, je l'envoyai par la Suisse

jusqu'à l'armée ennemie, dont la réunion générale dans le Brisgaw

décelait bien assez les projets.

Cette personne m'écrivit de Bâle d'employer toute mon influence pour

faire, sans délai, détruire le pont que cette ville possède sur le Rhin,

soit en l'achetant aux Suisses, soit de toute autre manière. Le temps

était trop court pour faire de cette idée l'objet d'une négociation,

d'autant plus qu'elle se serait ressentie de l'influence des ennemis,

qui ne l'auraient pas vue avec indifférence. Il aurait fallu acheter le

pont immédiatement après la défection de la Bavière, et le faire

détruire sur-le-champ.

Cette même personne revint en poste à Paris m'apporter tout ce qu'elle

avait appris à l'armée ennemie, qui commençait son mouvement offensif

vers la frontière.

Je crus alors de mon devoir de me rendre importun, jusqu'à ce que

l'empereur eût pris des mesures et donné des instructions sur ce

qu'auraient à faire les autorités locales en cas d'une invasion que je

regardais comme imminente. Je mis tant d'instances à cette affaire,

qu'enfin je fus écouté; il y eut un conseil à ce sujet. Indépendamment

des ministres qui avaient des départements, l'empereur y fit appeler les

ministres d'État et les grands dignitaires.

Je rappelai le souvenir des dangers qu'avait courus le territoire aux

premières époques de la révolution, et que ce n'était qu'aux mesures

énergiques du gouvernement d'alors que l'on avait dû le déploiement des

forces gigantesques qui avaient sauvé l'État.

Je m'étendis beaucoup sur le danger, qui ne pouvait être plus grand, ni,

je crois, le temps plus court, et j'insistai pour l'emploi prompt de

tout ce qui pouvait exciter un mouvement national, sans lequel il

fallait s'attendre aux plus grands malheurs.

Je citai la conduite des Autrichiens, lorsque nous avions occupé leurs

provinces; ils avaient eu la bonne politique de donner des instructions

à tous leurs employés civils, et de les faire rester à leurs postes.

Ceux-ci régularisaient tout; à la vérité, ils nous étaient utiles, mais

ils préservaient le pays de plus grands maux, et surtout observaient

leurs administrés, que leur présence et leur autorité contenaient dans

le devoir.

Ici je fus interrompu par une observation que me fit un membre du

conseil: il me dit que les Autrichiens ne nous avaient jamais rendu

l'occupation de leur pays plus facile qu'en laissant chaque

administrateur à sa place, qu'il fallait bien se garder de les imiter,

qu'ils seraient obligés de tout désorganiser, et seraient ainsi

embarrassés, à chaque pas lorsqu'ils trouveraient les administrations

parties.

J'insistai, malgré cette observation, pour que les administrateurs

restassent à leurs places et eussent des instructions pour faire de

bonne grâce ce que l'on ne pouvait refuser de force. J'ajoutai que le

pays y gagnerait, qu'il éviterait le pillage, et qu'en second lieu, si

la fortune amenait une occasion favorable à un mouvement national, on

pourrait le tenter, car on saurait à qui s'adresser. Aucun fonctionnaire

n'oserait alors méconnaître l'autorité qui lui écrirait, quelle que fût

la direction dans laquelle on voudrait le faire agir.

J'observai que la position dans laquelle nous nous trouvions était bien

différente de celle dans laquelle s'était trouvée l'Autriche; il était

bien vrai que, si le gouvernement de ce pays avait retiré ses employés

civils à notre approche, il nous aurait embarrassés pour pourvoir à leur

remplacement, parce que sa population offrait moins de gens lettrés que

la nôtre, mais c'était précisément une raison pour ne pas imiter sa

conduite. En retirant nos autorités, nous nous priverions de beaucoup de

moyens d'informations et de leviers pour mettre la population en

mouvement, si l'occasion s'en présentait, tandis que nous n'arrêterions

pas les progrès des ennemis, parce que le premier conseiller de

préfecture, ou même le premier employé de bureaux qui se trouverait sur

les lieux, serait suffisant pour faire marcher la machine autant que les

ennemis auraient besoin de la faire aller. J'ajoutai que ces

fonctionnaires provisoires ne s'exposeraient pas à perdre la vie pour

nous servir, d'autant plus qu'ils auraient toujours une excuse à donner

pour se refuser à ce qu'on serait dans le cas de leur demander, en

supposant même que l'on parvînt à les connaître. Enfin je conclus à ce

que le moindre désavantage pour nous était de laisser les

administrations à leur place. Cette partie de mon opinion ne prévalut

pas: on persista à croire que leur éloignement, au moment de l'approche

des ennemis, embarrasserait leur marche; on leur donna l'ordre d'évacuer

successivement leur résidence à mesure que les alliés s'avanceraient. Je

fus particulièrement très fâché de cette disposition, parce que je ne

m'abusais pas sur les projets des souverains, et que je voyais que cette

mesure leur était moins nuisible que favorable.

On résolut, dans le même conseil, d'envoyer un commissaire du

gouvernement dans chaque division militaire, pour y exciter l'émulation

et réchauffer, s'il était possible, l'ancienne énergie nationale, qui

avait fait tant de prodiges. Ces commissaires trouvèrent partout de la

bonne volonté, mais de l'espérance nulle part; or, sans elle, point

d'enthousiasme: l'énergie était usée; on se résignait à ce que le sort

déciderait. Il y eut cependant quelques parties de la France où l'on vit

encore briller des étincelles du feu sacré; mais c'était le même cri

d'un bout du territoire à l'autre: des armes! des armes! On entendait de

tous côtés crier à la trahison; on accusait le ministre de la guerre, et

il m'en coûta quelques soins pour lui rendre l'opinion de beaucoup de

monde moins défavorable. À la vérité, les fabriques d'armes ne

travaillaient pas, et tout le monde se demandait comment, dans un moment

aussi pressant, on n'avait pas songé à faire monter une manufacture

d'armes à Paris, ainsi que cela avait eu lieu dans la révolution;

comment celles de Liège, de Charleville, de Maubeuge et d'Alsace

n'avaient pas été dirigées sur Paris pour n'en faire qu'une générale. Si

cette mesure avait été prise immédiatement après la perte de la bataille

de Leipzig, la manufacture de Paris, aidée de la quantité d'ouvriers

dont cette ville fourmille, aurait donné deux ou trois mille fusils par

jour. Cela seul aurait sauvé la France; et puisque le ministre de la

guerre s'était prononcé pour la continuation des hostilités, il devait

au moins aviser au moyen de les pousser avec vigueur. Il faut dire

cependant que le temps lui manquait plus que la besogne, et qu'il était

difficile de prévoir que les événements marcheraient aussi vite. Je lui

ai souvent entendu dire qu'il regardait comme une folie de ne pas faire

la paix; il se repentait alors de l'avis qu'il avait ouvert au retour de

la campagne de Russie.

Les commissaires du gouvernement ne purent pas tous se rendre à leur

destination, quelques-uns rencontrèrent l'ennemi en chemin.

Quelque faibles qu'ils fussent, nos préparatifs n'avaient pas laissé de

faire impression sur les alliés. Ils tremblaient que la nation ne prît

fait et cause dans la querelle qui se débattait, et ne négligeaient

aucun moyen de répandre partout la déception. Les mesures de défense qui

avaient été prises furent taxées de projets de conquêtes. Ils

affectaient de la modération, avec une armée sextuple de tout ce que

l'empereur pouvait réunir; ils venaient au coeur de la France l'accuser

d'ambition, et lui faire un crime d'avoir appelé les Français à la

défense de leurs domiciles et de leurs familles.

La tête avait tourné à tout le monde. On crut aux paroles artificieuses

des ennemis, et on repoussa les prévisions de l'empereur.

L'ouverture du corps législatif, qui avait été successivement ajournée,

fut enfin fixée au 20 décembre; l'empereur voulait donner à cette

assemblée une communication de la réponse des alliés; c'était un des

motifs qui avaient tant retardé la session. Cette cérémonie eut lieu

dans les formes accoutumées jusqu'alors; l'empereur prononça le discours

d'usage. Je trouvai qu'il ne s'étendit pas assez sur les événements qui

avaient amené la situation actuelle. On était trop occupé en France du

passé et de l'avenir pour se contenter d'un exposé aussi simple que

celui qui fut fait au corps législatif, et j'ai toujours pensé qu'il eût

mieux valu ne lui en point faire du tout, que de lui cacher quelque

chose, ou pour mieux dire de ne pas lui montrer une confiance entière;

car le moindre des inconvénients qui pouvait résulter d'une telle

réticence, c'était de s'en faire un ennemi qui saisirait la première

occasion de restreindre un pouvoir qui lui portait ombrage, et de le

soumettre à l'empire de l'opinion.

Les membres du corps législatif étaient depuis un mois à Paris, où ils

étaient rassasiés de tous les mauvais bruits qui y étaient répandus. Ils

s'attendaient à une communication qui redresserait leur opinion formée

sur tout ce qu'ils avaient entendu; faute de cela, ils restèrent dans

leurs préventions. Ils furent toutefois flattés qu'on leur eût

communiqué l'état de la négociation, mais ils surent qu'on leur avait

caché quelques pièces; la chose était peu importante, et cependant elle

devint le prétexte qu'ils saisirent pour rester dans leur état de

méfiance. Il faut convenir qu'il n'y avait rien d'aussi facile que

d'influencer cette assemblée, parce qu'elle n'était pas encore

indisposée personnellement contre l'empereur, et encore moins disposée à

refuser ce qui serait en son pouvoir de faire pour sortir de la crise où

l'on se trouvait. Je le répète, le corps législatif n'était point

mauvais; il renfermait bien quelques mécontents, mais la plupart étaient

flattés de se trouver dans une session qui promettait aux uns des

occasions de faveur, et aux autres celles de montrer leur patriotisme,

ou de faire remarquer leurs talents. Il ne fallait que de l'habileté

pour démêler ces dispositions-là. Ceci a besoin d'être expliqué.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 63 / 79 题