L'empereur ne désespère pas.--Activité avec laquelle il pousse ses
préparatifs.--Manie de délations.--Les flatteurs.--L'empereur se décide
à négocier avec Valencey.--Intrigues de ce château.--Passion subite de
Ferdinand pour le cheval.--Comment je réussis à la calmer.
L'empereur, qui n'avait pas pris le change sur les vues des alliés,
employait à assembler des moyens de défense le temps qu'on perdait à
espérer autour de lui. Il s'occupait sans relâche à réunir une armée, à
l'équiper et à la mettre en état de prendre la campagne. Il faisait
approvisionner les places de l'ancienne frontière auxquelles on ne
pensait plus depuis 1795; mais ses ordres, ses mesures de prévoyance
même ne servaient qu'à faire sentir la pénurie de nos moyens.
Toute cette formidable ligne de forteresses qui faisaient une ceinture à
la France était à peu près désarmée. L'artillerie dont elle était
autrefois pourvue avait été transportée dans les places de la nouvelle
frontière, et conduite de place en place jusqu'à l'embouchure de l'Elbe
et de la Vistule. On se donna des peines incroyables pour créer ce qui
n'existait pas, et pour porter ce que l'on avait sur les points où il
était nécessaire. L'administration déploya une grande activité que la
population seconda généralement de son mieux; mais son zèle se rebutait
lorsque le tableau de nos dangers s'offrait à ses yeux. On demandait des
armes d'un bout de la France à l'autre, et, au lieu d'en donner, l'on
retirait des mains de la garde nationale le peu de fusils qu'elle avait
encore, pour en faire un magasin, afin d'être en état de subvenir aux
besoins de l'armée.
Le manque de chevaux de traits pour l'artillerie se fit sentir, et
apporta de nouveaux embarras. On fut obligé d'avoir recours à l'emploi
de toute sorte de moyens vexatoires pour accélérer des fournitures qui
ne pouvaient être faites assez tôt en suivant les formes prescrites par
les règlements. Les plaintes se firent entendre de tous côtés, et l'on
opposa partout la force d'inertie.
L'empereur ne s'abusait pas sur les événements qui s'approchaient; je
crois fermement que, dans ces instants pénibles, il jugea bien ces
hommes qui, six mois auparavant, lui disaient en plein conseil «qu'ils
le considéreraient comme déshonoré, s'il faisait la cession d'un seul
village réuni à l'empire par un sénatus-consulte,» ainsi que ceux qui
lui dissimulaient le véritable état des choses. Ces hommes savaient
cependant dans quelle situation était la France. Si, au lieu d'écouter
les inspirations d'un fol orgueil ou d'un zèle intéressé, ils eussent
fait entendre les plaintes qui retentissaient à leurs oreilles, ils nous
eussent épargné bien des maux.
Mais ils n'ont jamais ambitionné que la faveur exclusive de l'empereur:
ils avaient la fièvre lorsqu'ils le voyaient parler deux fois de suite
avec une personne qui avait la réputation de leur être supérieure en
talents. Aussitôt ils prenaient leurs mesures pour écarter l'importun,
ils n'avaient pas de repos qu'ils ne l'eussent éconduit. Cette funeste
tactique porta bientôt son fruit, la vérité fit place à la flatterie, et
l'empire succomba. Il n'y eut plus alors ni zèle ni dévouement. Nos
malheurs n'étaient pas l'ouvrage de ceux qui les avaient causés, mais
les résultats d'une opiniâtreté qu'ils n'avaient pu vaincre. Ils se
targuent d'une rudesse qu'ils n'ont jamais eue; ils se donnent un vernis
d'opposition qu'on ne leur connut jamais; ils auront beau faire, leurs
noms sont inséparables des calamités publiques, nos neveux sauront par
quelles mains a péri un édifice de gloire que nous comptions avec
orgueil leur transmettre en héritage.
Ce sont toujours les hommes dont le métier n'est pas de se trouver sur
le champ de bataille qui sont les plus avides de guerre; ils cherchent à
s'attribuer les honneurs et la considération dont on récompense ceux qui
courent les dangers.
Entendez-les, ils tranchent sur le mérite des généraux, pèsent leurs
talents et leur courage; s'ils ne peuvent en faire des hommes médiocres
ou lâches, ils en font des hommes immoraux ou des spoliateurs. Combien
j'en ai vu accuser près de l'empereur, parce qu'on lui savait de
l'estime pour eux! et lorsqu'on était parvenu à leur nuire, on cherchait
à leur persuader qu'on leur était favorable, mais que l'empereur avait
sur eux des rapports dont on n'avait pu triompher. J'ai vu souvent
l'empereur obligé d'imposer silence à la malveillance, et se plaindre
avec amertume du besoin que l'on avait de se nuire les uns aux autres;
je l'ai vu quelquefois entrer en fureur en lisant des rapports faits par
des officiers-généraux qui croyaient lui donner des preuves de
dévouement en calomniant leurs camarades. J'ai connu une grande partie
de toutes ces infâmes délations, et le seul reproche qu'on puisse faire
à l'empereur, c'est d'avoir été bon jusqu'à la faiblesse pour des hommes
qui ne recherchaient que la faveur. Ils l'obsédaient pour faire leur
fortune particulière, mais ils étaient sans affection pour lui, ou du
moins ils n'avaient rien de cette exaltation, de ce dévouement dont ils
ne cessaient de se targuer.
J'ai dit que l'empereur, en voyant tant de difficultés, ne s'en faisait
point accroire sur les résultats dont sa pénible situation pouvait être
suivie; en voici la preuve.
Il n'avait aucune confiance dans les sentiments manifestés par les
déclarations des alliés. Il avait dit depuis longtemps, en parlant
d'eux: «Ils se sont donné rendez-vous sur ma tombe, mais aucun d'eux
n'ose y arriver le premier.» Il ajoutait dans cette circonstance: «Le
moment de leur rendez-vous est arrivé; ils regardent le lion comme mort,
c'est à qui lui donnera le coup de pied de l'âne: si la France
m'abandonne, je ne puis rien; mais l'on ne tardera pas à se repentir de
ce que l'on aura fait.»
Il jugeait bien qu'il était impossible que les alliés ne sussent pas à
peu près d'une manière exacte tous les embarras dans lesquels il était
plongé. Il ne se dissimulait pas que cette circonstance, loin de leur
donner des dispositions pacifiques, ne les rendrait que plus exigeants;
mais au lieu de l'abattre, cette circonstance ne fit que redoubler son
activité.
On vit, dans cette occasion, ce que peut un génie comme le sien. On
jugera de ce qu'il aurait fait, s'il avait été secondé: il semblait que
l'infortune, en l'accablant de ses rigueurs, les eût proportionnées à la
force de son âme; rien ne l'étonnait ni ne l'ébranlait.
L'empereur résolut de terminer les affaires d'Espagne. S'il l'avait fait
deux mois plus tôt, il n'y a nul doute qu'il était sauvé; car l'armée
d'Espagne aurait pu se trouver en Bourgogne lorsque celle des alliés
arrivait sur les frontières de Suisse. Il parla de ce projet à
Cambacérès, qui l'approuva fortement. Le ministre des relations
extérieures eut ordre de s'en occuper sur-le-champ. Celui-ci me demanda
un permis d'entrée et de séjour à Valancey, tant que bon lui semblerait,
pour M. de la Forest, qui était attaché aux relations extérieures, ainsi
qu'un passeport pour le duc de San-Carlos, qui avait été séparé du
prince des Asturies sous l'administration de M. Fouché, et résidait à
Lons-le-Saulnier, en Franche-Comté.
Les princes d'Espagne vivaient dans un isolement absolu à Valencey. On
n'ignorait cependant rien de ce qui se passait dans leur intérieur, et
il ne faut qu'avoir connu les moeurs espagnoles pour croire que l'on
était dispensé de recourir à des moyens vexatoires pour être informé de
ce que l'on désirait savoir. Il y avait autant d'intrigues à cette
petite cour qu'il y en a jamais eu à celle de Madrid. On s'y disputait
la confiance du prince comme la vice-royauté du Mexique; celui qui avait
le plus d'ambition était toujours prêt à sacrifier son rival, comme
celui-ci était disposé à éloigner celui qu'il redoutait.
Les princes d'Espagne n'ont jamais été surveillés par moi que de cette
manière, il suffisait d'ouvrir les yeux et de faire parler. J'ai
toujours recommandé qu'on les laissât aller et venir. Je m'en suis bien
trouvé, car cela m'a dispensé de recourir à l'emploi des moyens
coercitifs, que l'embarras des affaires générales aurait peut-être
excusé.
Je n'eus d'inquiétude que dans une occasion. Le prince des Asturies se
prit tout à coup de belle passion pour le cheval, tandis qu'auparavant
il ne sortait presque pas, ou s'il le faisait, c'était en calèche.
J'étais un peu embarrassé, parce que je ne voulais ni être sa dupe ni
lui manquer d'égards, en le privant avec violence d'un amusement qui
paraissait lui plaire. Je pris mes mesures en conséquence: ses chevaux
de selle se trouvèrent tout à coup détestables; chaque fois qu'il
voulait les monter, ils étaient encloués ou boiteux. Comme il n'était
pas très bon écuyer, on mettait sur son compte une foule de petits
accidents qui étaient le fait d'un homme stationné sur les lieux pour
tenir ses chevaux dans un état de clopection continuel. Je fis si bien,
que l'envie de l'équitation lui passa. J'avoue que j'en fus fort aise.
Du reste, je ne laissais échapper aucune occasion de lui faire part de
tout ce qui pouvait l'intéresser. Je veillais surtout à éloigner
l'intrigue qui s'attache toujours au malheur, et qui aurait pu lui
attirer quelques désagréments. L'empereur m'avait particulièrement
recommandé d'agir, vis-à-vis de ce prince, avec beaucoup de respect et
d'égards, en faisant cependant concorder le tout avec les devoirs qui
m'étaient imposés.