Considérations que je présente à l'empereur.--Elles paraissent faire
impression.--M. de Talleyrand est sur le point de rentrer au
ministère.--Condition qu'y met l'empereur.--Wellington doit aspirer à la
couronne d'Angleterre.--Il faut appuyer ses prétentions.--Réponse de
l'empereur.--Changement de ministère.--Le duc de Vicence aux relations
extérieures.
Je voyais de tous côtés le danger si pressant, et en même temps, je
voyais faire si peu d'efforts pour en triompher, que je me décidai à en
parler à l'empereur.
Il m'en fournit lui-même l'occasion après un lever à Saint-Cloud. Il me
demanda mon opinion sur l'état des affaires; je lui répondis qu'elles ne
pouvaient pas être plus mauvaises, et, qui plus est, que les intentions
des alliés étaient visibles, qu'il n'y avait pas à s'y méprendre, que sa
perte était résolue.--«Vous le croyez? me dit-il avec un regard
animé.--Je le sais, sire, Votre Majesté est nécessaire au repos de
l'Europe; mais les passions ne voient pas l'avenir, tout leur est bon;
pourvu qu'elles se satisfassent, peu leur importe ce qui vient après.
Assurément l'Autriche ne devrait pas tremper dans ces complots; mais
Metternich sait à quelles conditions il a pactisé avec l'Angleterre, il
sait que vous ne l'ignorez pas. C'est aussi son trône qu'il défend, pour
son pouvoir qu'il combat; il poussera tout à l'extrême, si Votre Majesté
ne se hâte de le prévenir.» L'empereur écoutait, avait l'air d'attendre
les moyens que j'allais indiquer. J'ajoutai: «Il n'y en a qu'un, sire;
ils sont là-bas un tripot de diplomates à traditions communes, il faut
les mettre aux prises avec un des leurs.--M. de Talleyrand?--Oui, sire;
mêmes antécédents, mêmes moeurs, même religion; vous ne pouvez mieux
faire.--Mais le duc de Bassano?--Le duc de Bassano vous est tout dévoué,
mais il appartient à une autre école.» Ici l'empereur m'interrompit pour
faire l'éloge de toutes les bonnes qualités du duc. «Je sais, lui
dis-je, tout ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire, et c'est
parce que je le sais que je conseille à Votre Majesté le choix que je
lai proposé.» Il me comprit alors, m'ordonna de partir pour Paris, et
lui envoyer M. de Talleyrand. Je montai en voiture, je me rendis chez ce
diplomate pour lui transmettre les ordres dont j'étais chargé, mais
apparemment que ce que j'avais dit à l'empereur avait fait impression
sur son esprit, car j'étais encore chez le prince de Bénévent, qu'un
page lui apporta l'invitation de se rendre à Saint-Cloud.
J'étais persuadé que M. de Talleyrand allait rentrer au ministère; mais,
retourné au château le soir, j'appris par l'empereur lui-même, qui eut
la bonté de me le dire, comment les choses s'étaient passées. Il avait
assez goûté tout ce que M. de Talleyrand lui avait dit, et lui proposa,
après une longue conversation, de reprendre la direction des affaires
étrangères, à la condition cependant qu'il donnerait sa démission de la
charge de vice-grand-électeur. M. de Talleyrand accepta la direction des
affaires, mais ne voulut pas donner la démission qu'on lui demandait. Il
observa que c'était le priver d'un moyen de bien servir, que de diminuer
sa considération en le portant à une place à laquelle on le rappelait
dans un moment où elle était plus difficile à faire que jamais; il
hésita, et l'empereur ne conclut rien.
La conversation continua; M. de Talleyrand, qui avait vu le but de
toutes les coalitions précédentes, ne s'abusait point sur les vues de
celle-ci. Il m'a rapporté avoir dit à l'empereur: «Voilà votre ouvrage
détruit; vos alliés, en vous abandonnant successivement, ne vous ont
laissé d'autre alternative que de traiter sans perdre de temps, de
traiter à leurs dépens, et à tout prix. Une mauvaise paix ne pourra pas
nous devenir aussi funeste que la suite d'une guerre qui ne peut plus
nous être favorable; le temps et les moyens de ramener la fortune vous
manquent, et vos ennemis ne vous laisseront pas respirer.
«Il y a parmi eux des intérêts différends qu'il faudrait faire parler:
les ambitions particulières sont les moyens que l'on peut saisir pour
préparer une diversion.»
Ici l'empereur le força de s'expliquer. M. de Talleyrand continua:
«Voilà en Angleterre une famille qui acquiert une gloire favorable à
tous les genres d'ambition; il est naturel de lui en supposer, ou du
moins il est permis de penser qu'en lui montrant l'intention de la
seconder, on ferait naître en elle le désir de s'élever, et qu'elle
trouverait en Angleterre assez d'hommes aventureux pour courir les
chances de sa fortune; en tout cas, cette proposition ne peut pas nous
nuire. Bien plus, si elle est écoutée, elle peut amener des changements
tels que nous n'ayons bientôt plus que peu de chose à réparer. Une autre
considération: vos alliés vous ayant manqué, vous ne pourrez rien faire
de solide qu'avec des hommes nouveaux, liés d'origine à la conservation
de votre système.»
L'empereur écoutait M. de Talleyrand et lui disait encore de
s'expliquer, en lui reprochant qu'il était toujours le même, qu'on ne
pouvait pas le deviner. Ainsi pressé, Talleyrand nomma la famille
Wellesley, en ajoutant: «Voilà un Wellington qui doit avoir quelque
arrière-pensée. S'il se résigne à vivre sur sa réputation, il ne peut
pas ignorer qu'il ne sera bientôt plus question de lui; il a plusieurs
modèles devant les yeux, et un talent comme le sien ne s'arrêtera pas
tant qu'il y aura quelque chose à convoiter.»
L'empereur n'adopta pas ces suggestions; il observa qu'avant de songer à
favoriser l'ambition des autres, il fallait être en état de se faire
respecter chez soi. Il ajouta même que, pour le moment, c'était la seule
chose à laquelle il fallait penser. M. de Talleyrand me rapporta qu'il
avait vu l'empereur fort pénétré de ce qu'il lui avait dit; il espérait
qu'il lui en reparlerait.
On a blâmé M. de Talleyrand de ne s'être pas sacrifié dans une
circonstance comme celle-là. On a prétendu que c'était un crime de faire
des conditions, lorsqu'on avait besoin du concours de son talent. Le
blâme est facile à répandre, mais dans ce cas-là il n'était pas mérité.
M. Talleyrand connaissait sa position; il craignait que les haines qui
le poursuivaient depuis longtemps ne parvinssent encore à le faire
éloigner. Démis alors de sa place de vice-grand-électeur, il se serait
trouvé sans appui et même sans argent, car il avait éprouvé une faillite
énorme l'année précédente.
Il observait avec raison que, si l'empereur n'avait pas d'arrière-pensée
en lui rendant sa confiance, il ne devait pas lui en refuser le
témoignage, qu'il devait lui accorder tout ce qui pouvait lui donner de
la sécurité.
Dans le cas contraire, il devait prendre garde à lui, afin d'éviter de
se trouver en spectacle d'une manière trop fâcheuse. Il ne voulut pas se
dessaisir du titre qui était sa sauvegarde, et le projet de lui rendre
le portefeuille en resta là. Le choix tomba sur le duc de Vicence, à qui
l'on attribuait une sorte d'ascendant sur la cour de Russie.
L'empereur retira aussi le ministère de la justice au duc de Massa (M.
Régnier), et celui de l'administration de la guerre au comte de Cessac.
Il n'était mécontent ni de l'un ni de l'autre; mais le premier était
fort âgé, il avait déjà eu une attaque d'apoplexie sérieuse, et était
menacé d'en avoir une seconde. L'empereur craignait qu'elle ne lui
arrivât pendant qu'il serait absent; il le nomma président du corps
législatif, et le fit remplacer dans son ministère par M. le comte Molé,
qui était alors inspecteur-général des ponts-et-chaussées.
L'empereur aimait M. Molé. Il y avait longtemps qu'il cherchait à le
rapprocher de lui, et quoiqu'il fût étranger à la connaissance des lois,
il le mit à la tête de la magistrature, parce qu'il y a des places qui
semblent faites pour les noms, comme il y a des noms qui semblent
convenir aux places; c'était le cas de M. Molé. Sa nomination fut le
sujet de quelques réflexions, car la place avait plusieurs prétendants;
lorsque les malheurs arrivèrent, M. Molé justifia l'opinion que
l'empereur avait conçue de lui.
L'empereur n'avait non plus aucun grief contre M. de Cessac; mais M. de
Bassano était rentré à la secrétairerie d'État, il fallait pourvoir M.
le comte Daru: il le fit ministre de l'administration de la guerre. M.
Daru, qui s'était toute sa vie occupé d'administration militaire, était
particulièrement propre à gérer ce ministère. Il avait suivi les armées,
et connaissait parfaitement le mécanisme des troupes; il était
d'ailleurs plus jeune que M. de Cessac, auquel l'empereur donna pour
retraite le titre et les émoluments de ministre d'État.
Ces trois changements eurent lieu le même jour à la fin de novembre; ils
ne soutinrent pas longtemps l'espérance du public, qui vit cependant
avec plaisir le choix de M. le duc de Vicence, qu'on lui présentait
comme l'homme de la paix. Celui-ci se mit, comme je l'ai, dit, aussitôt
en communication avec M. de Metternich; il donna aux bases transmises
par M. de Saint-Aignan une adhésion aussi explicite que ce ministre le
désirait; mais la réponse se faisait attendre, le temps coulait,
l'avenir se présentait chaque jour sous un aspect plus menaçant.