Alexandre refuse de passer le Rhin.--Communication qui le
décide.--Artifices des alliés.--Défaut de ressources.--Le corps
législatif.--Disposition des esprits.--L'histoire jugera.--Insurrection
de la Hollande.--Encore le roi de Naples.
Le ton de bonne foi qui était adroitement répandu dans cette pièce
artificieuse ne pouvait pas manquer de faire bien des dupes dans un pays
où l'on n'apercevait plus de portes de salut.
Cependant l'empereur de Russie refusait de passer outre. La France était
humiliée, il avait atteint son but, il ne voulait pas courir de
nouvelles chances qui ne devaient profiter qu'aux Anglais. Mais la
conspiration de l'intérieur s'agitait déjà à Francfort. Un homme connu
par les malheurs qu'il attira sur son pays, et l'inquiétude qu'il
promena de Pétersbourg à Paris, la représentait dans cette place. Il
avait inutilement usé un reste de crédit, et n'avait recueilli de ses
instances que l'annonce bien positive qu'on ne passerait pas le Rhin.
Mais un incident survint qui fit évanouir cette résolution. La Suisse
correspondait avec un brouillon comme lui, qui, tout couvert des
bienfaits de l'empereur, ne respirait que sa ruine. Celui-ci lui avait
dépêché son secrétaire, il le conduisit chez Alexandre, livra son
chiffre à ce prince avec les données que l'émissaire apportait. Elles
étaient si détaillées, si précises, que l'autocrate n'hésita plus.
Nous étions au mois de décembre, on venait de convoquer le corps
législatif, et pour surcroît de malheur, on ajourna successivement de
plusieurs semaines l'ouverture de la session, ce qui donna à tous les
députés de cette assemblée le temps de se gâter l'opinion par les
lamentations dont retentissait la capitale. Elles se répandaient dans
les départements, abattaient le peu d'énergie qu'ils conservaient
encore, et revenaient dans la capitale où elles achevaient de tout
perdre, de tout troubler; de sorte que l'on vivait dans une atmosphère
d'inquiétudes et de mauvais bruits qui anéantissaient les restes de
l'esprit public. La déclaration de Francfort parvint à Paris; elle y
trouva des hommes crédules qui eurent la simplicité d'ajouter foi à ses
promesses. On se flatte aisément de ce que l'on espère, on s'accoutuma à
croire à la sincérité des alliés; on ne les regarda plus comme des
ennemis de la nation, on alla même jusqu'à admirer leur magnanimité, et
à vanter une modération dont on reprochait à nos généraux d'avoir
manqué.
L'empereur luttait seul contre ce funeste aveuglement; il avait trop de
connaissance des hommes pour être dupe de l'artifice: mais aussi on le
croyait trop intéressé à le combattre, pour lui accorder la confiance
qu'on n'aurait jamais dû cesser d'avoir en lui. Il s'en plaignait
quelquefois dans son intérieur, et disait à ceux qui l'écoutaient: «Vous
verrez, messieurs, ce qu'il en coûte pour croire à la foi punique,» et
il citait la fable du traité des loups avec les brebis.
Son courage et le calme de son esprit étaient intacts. Il travaillait à
toute heure du jour et de la nuit à se créer une armée avec laquelle il
pût défendre le territoire; mais les tableaux de la conscription ne
présentaient plus d'hommes disponibles; les états des arsenaux
n'offraient que des ressources insignifiantes: tout avait été épuisé
pour la campagne de 1812 et pour celle de Saxe. L'on avait très peu
travaillé dès-lors; les fusils, entre autres choses, manquaient
totalement. Depuis plusieurs années, on avait suggéré à l'empereur de
retirer ceux que l'on avait donnés à la garde nationale: c'était à peu
près tout ce que contenaient les arsenaux; mais ces armes étaient dans
un si mauvais état, que l'on dût établir partout des ateliers pour les
réparer. Cette situation était cruelle. Aussi l'empereur répétait-il
fréquemment: «Mais pourquoi ne m'a-t-on pas dit tout cela? pourquoi
m'a-t-on caché l'état des arsenaux?»
Les besoins de chevaux de toute espèce étaient immenses, et cette
branche n'était pas moins épuisée que les autres. On se flattait d'y
pourvoir avec de l'argent. L'empereur avait une forte épargne, fruit de
ses économies. Il fit porter 30 millions au trésor; mais cette ressource
était loin de suffire aux besoins. Le crédit du gouvernement était
ébranlé, on ne pouvait sans argent comptant assurer aucun service; c'est
ce qui fit recourir à la mesure de la vente des biens communaux. Cette
ressource aurait été suffisante, mais quoiqu'elle fût exploitée de suite
administrativement, elle n'en devint pas moins un des griefs dont le
corps législatif se servit pour achever de priver le gouvernement du
dernier appui qui lui restait.
Le corps législatif était depuis longtemps à Paris, et on n'ouvrait pas
la session. Quelle responsabilité ne pèse pas sur ceux qui en
détournaient l'empereur, pour servir de petits intérêts particuliers!
Déjà la malveillance et les brouillons s'occupaient de machinations. Ils
s'attachaient aux députés, qui étaient déjà mécontents de leur oisiveté,
et surtout d'un état de choses qu'ils s'exagéraient encore, parce qu'on
ne le leur exposait pas. Il s'éleva bientôt parmi eux toute sorte de
réflexions, entre autres, que si la constitution était plus forte, et
que si les ressources, tant de la population que des finances, n'étaient
pas livrées à l'arbitraire du gouvernement, de pareils malheurs
n'arriveraient pas, et ne pourraient pas arriver. À ces réflexions
vinrent se mêler des ressentiments particuliers. Le corps législatif
renfermait quelques anciens fonctionnaires publics qui imaginaient avoir
à se plaindre à l'empereur, ceux surtout qui n'avaient obtenu ni faveur,
ni distinction; ils crurent le moment favorable pour compter
rigoureusement avec lui. Ils se laissèrent aller à leurs passions
particulières, au lieu d'envisager le danger où se trouvait l'État. Tous
avaient encensé le gouvernement de l'empereur pendant sa prospérité; ils
s'étaient répandus en éloges sur tous les actes de son administration,
lorsqu'il n'avait que faire de leur assentiment; ils lui avaient fait
mille protestations de fidélité et de dévouement, lorsqu'il était le
maître du monde; et dans la seule circonstance peut-être où il eût
besoin de leur concours pour tirer l'État d'un péril qui devait les
engloutir eux-mêmes, ils se montrèrent difficiles, et choisirent ce
moment pour régler les limites d'un pouvoir qui ne pouvait être trop
absolu dans la circonstance où l'on se trouvait, et dont ils auraient
eux-mêmes reculé les bornes dans un temps où l'on pouvait véritablement
en abuser.
Cette conduite du corps législatif mit le comble au mal, et il arrivera
un jour où le temps, qui éclaire et analyse tout, donnera à l'histoire
la force de reprocher à chacun de ces mauvais citoyens d'avoir prostitué
le caractère dont la confiance de leurs compatriotes les avait investis,
et d'avoir trahi le pays pour satisfaire des passions particulières.
Les mois de novembre et de décembre de cette année furent féconds en
événements. Le premier qui arriva fut la capitulation du corps qui était
resté dans Dresde pendant la bataille de Leipzig. Il avait obtenu de
sortir avec les honneurs de la guerre pour rentrer en France avec armes
et bagages, mais après quelques jours de marche on le désarma, au mépris
des conventions stipulées.
Peu de temps après arriva l'insurrection de la Hollande; l'empereur
avait été obligé d'en retirer les troupes pour les réunir à un corps
d'armée qu'il organisait dans la Belgique. Le pays se trouvant sans
autre défense que les garnisons du Helder et de Gorcum, un corps russe
arriva des bords de l'Ems à ceux du Wall, passa ce fleuve, et vint
offrir aux nombreux mécontents de la Hollande un appui dont ils
profitèrent. L'insurrection éclata à Amsterdam et à Rotterdam presque en
même temps; elle se fit, pour ainsi dire, sans effusion de sang; on mit
en fuite les autorités françaises, et surtout les employés des douanes
contre lesquels la haine était plus prononcée.
On cria partout _vive Orange_, et les anciennes couleurs du stathouder
furent arborées. Jamais un pays ne rentra avec si peu d'effort sous la
domination de ses anciens chefs; le corps russe qui protégeait ce
mouvement s'avança jusqu'à la frontière du côté de Gorcum. Le prince
d'Orange arriva d'Angleterre presque aussitôt, et tout fut fini pour la
Hollande, c'est-à-dire que nous en fûmes complètement expulsés. Si le
corps du général Davout, qui était dans Hambourg, avait eu ordre de
quitter les bords de l'Elbe, lorsque l'armée revenait sur le Rhin, et
qu'on l'eût fait passer en Hollande, bien certainement l'insurrection
n'eût pas éclaté, et la guerre eût peut-être eu une tout autre issue.
La position de l'empereur était terrible, et cependant il ne faisait que
préluder aux malheurs qui devaient l'accabler.
Depuis son retour, le roi de Naples avait rassemblé son armée, et
s'était mis en communication immédiate avec les agents anglais. Comme il
était trop faible pour faire respecter son indépendance, et que sa
coopération changeait totalement la position des Autrichiens en Italie,
il était bien évident que la première condition qui lui serait imposée
pour mériter les bonnes grâces des alliés serait d'abord d'abandonner
l'empereur, puis enfin de tourner ses armes contre lui; ce qu'il fit,
comme on le verra tout à l'heure.
L'empereur, qui connaissait toute l'inconstance d'esprit de ce prince,
prévit ce qu'il allait faire. Déjà l'armée autrichienne avait renforcé
le corps qu'elle avait en Italie. Il était devenu si supérieur à celui
que nous y avions, que la lutte ne pouvait être incertaine. Il pénétra
d'abord en Illyrie, dont on se souvient que M. Fouché avait été nommé
gouverneur pendant l'armistice de Neumarck.
Le pays s'insurgea à l'approche des Autrichiens, et M. Fouché fut obligé
de se retirer. L'empereur le chargea de se rendre à Naples pour diriger
le roi, dont la position devenait délicate; mais au lieu de s'occuper
des intérêts de la France, M. Fouché s'occupa des siens. Il négocia, usa
le temps pour obtenir le paiement de quelques réclamations qu'il avait
sur le duché d'Otrante. Si on l'en croit, il fit pis encore, puisqu'il
se vantait d'avoir fixé les irrésolutions de Murat, et de l'avoir décidé
en faveur de la coalition.
Si, au lieu d'employer l'ascendant qu'il avait sur ce prince à vaincre
la pudeur qui le retenait encore, il l'eût engagé à marcher contre ses
ennemis et les nôtres, qui sait la tournure qu'eussent pris les
affaires? Qui sait si les alliés eussent même osé franchir le Rhin?
Cette détermination n'eût-elle d'ailleurs rien changé à la marche des
affaires, ils eussent du moins fait l'un et l'autre ce qu'ils devaient
faire, Murat surtout: car ce prince était du nombre de ceux auxquels
leur position avait tellement tracé leur devoir, que toute conduite même
équivoque était une lâche trahison.
On ne garde pas plus un trône après la perte de l'honneur, qu'on ne
reste sur un trône déshonoré.