CHAPITRE XX.

Alexandre refuse de passer le Rhin.--Communication qui le

décide.--Artifices des alliés.--Défaut de ressources.--Le corps

législatif.--Disposition des esprits.--L'histoire jugera.--Insurrection

de la Hollande.--Encore le roi de Naples.

Le ton de bonne foi qui était adroitement répandu dans cette pièce

artificieuse ne pouvait pas manquer de faire bien des dupes dans un pays

où l'on n'apercevait plus de portes de salut.

Cependant l'empereur de Russie refusait de passer outre. La France était

humiliée, il avait atteint son but, il ne voulait pas courir de

nouvelles chances qui ne devaient profiter qu'aux Anglais. Mais la

conspiration de l'intérieur s'agitait déjà à Francfort. Un homme connu

par les malheurs qu'il attira sur son pays, et l'inquiétude qu'il

promena de Pétersbourg à Paris, la représentait dans cette place. Il

avait inutilement usé un reste de crédit, et n'avait recueilli de ses

instances que l'annonce bien positive qu'on ne passerait pas le Rhin.

Mais un incident survint qui fit évanouir cette résolution. La Suisse

correspondait avec un brouillon comme lui, qui, tout couvert des

bienfaits de l'empereur, ne respirait que sa ruine. Celui-ci lui avait

dépêché son secrétaire, il le conduisit chez Alexandre, livra son

chiffre à ce prince avec les données que l'émissaire apportait. Elles

étaient si détaillées, si précises, que l'autocrate n'hésita plus.

Nous étions au mois de décembre, on venait de convoquer le corps

législatif, et pour surcroît de malheur, on ajourna successivement de

plusieurs semaines l'ouverture de la session, ce qui donna à tous les

députés de cette assemblée le temps de se gâter l'opinion par les

lamentations dont retentissait la capitale. Elles se répandaient dans

les départements, abattaient le peu d'énergie qu'ils conservaient

encore, et revenaient dans la capitale où elles achevaient de tout

perdre, de tout troubler; de sorte que l'on vivait dans une atmosphère

d'inquiétudes et de mauvais bruits qui anéantissaient les restes de

l'esprit public. La déclaration de Francfort parvint à Paris; elle y

trouva des hommes crédules qui eurent la simplicité d'ajouter foi à ses

promesses. On se flatte aisément de ce que l'on espère, on s'accoutuma à

croire à la sincérité des alliés; on ne les regarda plus comme des

ennemis de la nation, on alla même jusqu'à admirer leur magnanimité, et

à vanter une modération dont on reprochait à nos généraux d'avoir

manqué.

L'empereur luttait seul contre ce funeste aveuglement; il avait trop de

connaissance des hommes pour être dupe de l'artifice: mais aussi on le

croyait trop intéressé à le combattre, pour lui accorder la confiance

qu'on n'aurait jamais dû cesser d'avoir en lui. Il s'en plaignait

quelquefois dans son intérieur, et disait à ceux qui l'écoutaient: «Vous

verrez, messieurs, ce qu'il en coûte pour croire à la foi punique,» et

il citait la fable du traité des loups avec les brebis.

Son courage et le calme de son esprit étaient intacts. Il travaillait à

toute heure du jour et de la nuit à se créer une armée avec laquelle il

pût défendre le territoire; mais les tableaux de la conscription ne

présentaient plus d'hommes disponibles; les états des arsenaux

n'offraient que des ressources insignifiantes: tout avait été épuisé

pour la campagne de 1812 et pour celle de Saxe. L'on avait très peu

travaillé dès-lors; les fusils, entre autres choses, manquaient

totalement. Depuis plusieurs années, on avait suggéré à l'empereur de

retirer ceux que l'on avait donnés à la garde nationale: c'était à peu

près tout ce que contenaient les arsenaux; mais ces armes étaient dans

un si mauvais état, que l'on dût établir partout des ateliers pour les

réparer. Cette situation était cruelle. Aussi l'empereur répétait-il

fréquemment: «Mais pourquoi ne m'a-t-on pas dit tout cela? pourquoi

m'a-t-on caché l'état des arsenaux?»

Les besoins de chevaux de toute espèce étaient immenses, et cette

branche n'était pas moins épuisée que les autres. On se flattait d'y

pourvoir avec de l'argent. L'empereur avait une forte épargne, fruit de

ses économies. Il fit porter 30 millions au trésor; mais cette ressource

était loin de suffire aux besoins. Le crédit du gouvernement était

ébranlé, on ne pouvait sans argent comptant assurer aucun service; c'est

ce qui fit recourir à la mesure de la vente des biens communaux. Cette

ressource aurait été suffisante, mais quoiqu'elle fût exploitée de suite

administrativement, elle n'en devint pas moins un des griefs dont le

corps législatif se servit pour achever de priver le gouvernement du

dernier appui qui lui restait.

Le corps législatif était depuis longtemps à Paris, et on n'ouvrait pas

la session. Quelle responsabilité ne pèse pas sur ceux qui en

détournaient l'empereur, pour servir de petits intérêts particuliers!

Déjà la malveillance et les brouillons s'occupaient de machinations. Ils

s'attachaient aux députés, qui étaient déjà mécontents de leur oisiveté,

et surtout d'un état de choses qu'ils s'exagéraient encore, parce qu'on

ne le leur exposait pas. Il s'éleva bientôt parmi eux toute sorte de

réflexions, entre autres, que si la constitution était plus forte, et

que si les ressources, tant de la population que des finances, n'étaient

pas livrées à l'arbitraire du gouvernement, de pareils malheurs

n'arriveraient pas, et ne pourraient pas arriver. À ces réflexions

vinrent se mêler des ressentiments particuliers. Le corps législatif

renfermait quelques anciens fonctionnaires publics qui imaginaient avoir

à se plaindre à l'empereur, ceux surtout qui n'avaient obtenu ni faveur,

ni distinction; ils crurent le moment favorable pour compter

rigoureusement avec lui. Ils se laissèrent aller à leurs passions

particulières, au lieu d'envisager le danger où se trouvait l'État. Tous

avaient encensé le gouvernement de l'empereur pendant sa prospérité; ils

s'étaient répandus en éloges sur tous les actes de son administration,

lorsqu'il n'avait que faire de leur assentiment; ils lui avaient fait

mille protestations de fidélité et de dévouement, lorsqu'il était le

maître du monde; et dans la seule circonstance peut-être où il eût

besoin de leur concours pour tirer l'État d'un péril qui devait les

engloutir eux-mêmes, ils se montrèrent difficiles, et choisirent ce

moment pour régler les limites d'un pouvoir qui ne pouvait être trop

absolu dans la circonstance où l'on se trouvait, et dont ils auraient

eux-mêmes reculé les bornes dans un temps où l'on pouvait véritablement

en abuser.

Cette conduite du corps législatif mit le comble au mal, et il arrivera

un jour où le temps, qui éclaire et analyse tout, donnera à l'histoire

la force de reprocher à chacun de ces mauvais citoyens d'avoir prostitué

le caractère dont la confiance de leurs compatriotes les avait investis,

et d'avoir trahi le pays pour satisfaire des passions particulières.

Les mois de novembre et de décembre de cette année furent féconds en

événements. Le premier qui arriva fut la capitulation du corps qui était

resté dans Dresde pendant la bataille de Leipzig. Il avait obtenu de

sortir avec les honneurs de la guerre pour rentrer en France avec armes

et bagages, mais après quelques jours de marche on le désarma, au mépris

des conventions stipulées.

Peu de temps après arriva l'insurrection de la Hollande; l'empereur

avait été obligé d'en retirer les troupes pour les réunir à un corps

d'armée qu'il organisait dans la Belgique. Le pays se trouvant sans

autre défense que les garnisons du Helder et de Gorcum, un corps russe

arriva des bords de l'Ems à ceux du Wall, passa ce fleuve, et vint

offrir aux nombreux mécontents de la Hollande un appui dont ils

profitèrent. L'insurrection éclata à Amsterdam et à Rotterdam presque en

même temps; elle se fit, pour ainsi dire, sans effusion de sang; on mit

en fuite les autorités françaises, et surtout les employés des douanes

contre lesquels la haine était plus prononcée.

On cria partout _vive Orange_, et les anciennes couleurs du stathouder

furent arborées. Jamais un pays ne rentra avec si peu d'effort sous la

domination de ses anciens chefs; le corps russe qui protégeait ce

mouvement s'avança jusqu'à la frontière du côté de Gorcum. Le prince

d'Orange arriva d'Angleterre presque aussitôt, et tout fut fini pour la

Hollande, c'est-à-dire que nous en fûmes complètement expulsés. Si le

corps du général Davout, qui était dans Hambourg, avait eu ordre de

quitter les bords de l'Elbe, lorsque l'armée revenait sur le Rhin, et

qu'on l'eût fait passer en Hollande, bien certainement l'insurrection

n'eût pas éclaté, et la guerre eût peut-être eu une tout autre issue.

La position de l'empereur était terrible, et cependant il ne faisait que

préluder aux malheurs qui devaient l'accabler.

Depuis son retour, le roi de Naples avait rassemblé son armée, et

s'était mis en communication immédiate avec les agents anglais. Comme il

était trop faible pour faire respecter son indépendance, et que sa

coopération changeait totalement la position des Autrichiens en Italie,

il était bien évident que la première condition qui lui serait imposée

pour mériter les bonnes grâces des alliés serait d'abord d'abandonner

l'empereur, puis enfin de tourner ses armes contre lui; ce qu'il fit,

comme on le verra tout à l'heure.

L'empereur, qui connaissait toute l'inconstance d'esprit de ce prince,

prévit ce qu'il allait faire. Déjà l'armée autrichienne avait renforcé

le corps qu'elle avait en Italie. Il était devenu si supérieur à celui

que nous y avions, que la lutte ne pouvait être incertaine. Il pénétra

d'abord en Illyrie, dont on se souvient que M. Fouché avait été nommé

gouverneur pendant l'armistice de Neumarck.

Le pays s'insurgea à l'approche des Autrichiens, et M. Fouché fut obligé

de se retirer. L'empereur le chargea de se rendre à Naples pour diriger

le roi, dont la position devenait délicate; mais au lieu de s'occuper

des intérêts de la France, M. Fouché s'occupa des siens. Il négocia, usa

le temps pour obtenir le paiement de quelques réclamations qu'il avait

sur le duché d'Otrante. Si on l'en croit, il fit pis encore, puisqu'il

se vantait d'avoir fixé les irrésolutions de Murat, et de l'avoir décidé

en faveur de la coalition.

Si, au lieu d'employer l'ascendant qu'il avait sur ce prince à vaincre

la pudeur qui le retenait encore, il l'eût engagé à marcher contre ses

ennemis et les nôtres, qui sait la tournure qu'eussent pris les

affaires? Qui sait si les alliés eussent même osé franchir le Rhin?

Cette détermination n'eût-elle d'ailleurs rien changé à la marche des

affaires, ils eussent du moins fait l'un et l'autre ce qu'ils devaient

faire, Murat surtout: car ce prince était du nombre de ceux auxquels

leur position avait tellement tracé leur devoir, que toute conduite même

équivoque était une lâche trahison.

On ne garde pas plus un trône après la perte de l'honneur, qu'on ne

reste sur un trône déshonoré.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 60 / 79 题