L'empereur ne s'était pas laissé abuser par les artifices des alliés: il
avait poussé ses préparatifs avec vigueur. Si les propositions qu'on lui
transmettait étaient sincères, l'attitude qu'il cherchait à prendre ne
pouvait nuire aux négociations. En conséquence, il fit un appel à la
nation pour la déterminer à prendre les armes; quoique cette mesure fût
commandée par une impérieuse nécessité, elle devint le prétexte que les
ennemis saisirent pour revenir sur les dispositions qu'ils avaient
manifestées dans les ouvertures dont ils avaient rendu porteur M. de
Saint-Aignan. Ils firent paraître une déclaration imprimée [17] qui fut
répandue avec profusion. Cette pièce, rédigée avec beaucoup d'art,
présentait l'empereur comme un éternel artisan de troubles, comme un
furieux qui ne répondait à des ouvertures de paix que par des levées de
conscription. On cherchait à l'isoler; on annonçait que c'était à lui,
et non à la nation, qu'on faisait la guerre. On la flattait de l'espoir
de ne perdre aucune de ses conquêtes. On caressait son orgueil, on lui
disait qu'une nation ne perd pas ses droits à l'estime de ses rivales,
qu'elle ne doit pas cesser d'être grande pour avoir à son tour éprouvé
des malheurs.
[17: Le gouvernement français vient d'arrêter une nouvelle levée de
trois cent mille conscrits; les motifs du sénatus-consulte renferment
une provocation aux puissances alliées. Elles se trouvent appelées de
nouveau à promulguer à la face du monde les vues qui les guident dans la
présente guerre, les principes qui font la base de leur conduite, leurs
voeux et leurs déterminations. Les puissances alliées ne font point la
guerre à la France, mais à cette prépondérance hautement annoncée, à
cette prépondérance que, pour le malheur de l'Europe et de la France,
l'empereur Napoléon a trop longtemps exercée hors des limites de son
empire.
La victoire a conduit les armées alliées sur le Rhin. Le premier usage
que LL. MM. II. et RR. ont fait de la victoire a été d'offrir la paix à
S.M. l'empereur des Français. Une attitude renforcée par l'accession de
tous les souverains et princes de l'Allemagne, n'a pas eu d'influence
sur les conditions de la paix. Ces conditions sont fondées sur
l'indépendance de l'empire français, comme sur l'indépendance des autres
États de l'Europe. Les vues des puissances sont justes dans leur objet,
généreuses et libérales dans leur application, rassurantes pour tous,
honorables pour chacun.
Les souverains alliés désirent que la France soit grande, forte et
heureuse, parce que la puissance grande et forte est une des bases
fondamentales de l'édifice social. Ils désirent que la France soit
heureuse, que le commerce français renaisse, que les arts, ces bienfaits
de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait être
tranquille qu'autant qu'il est heureux. Les puissances confirment à
l'empire français une étendue de territoire que n'a jamais connue la
France sous ses rois, parce qu'une nation valeureuse ne déchoit pas pour
avoir à son tour éprouvé des revers dans une lutte opiniâtre et
sanglante, où elle a combattu avec son audace accoutumée.
Mais les puissances aussi veulent être heureuses et tranquilles. Elles
veulent un état de paix qui, par une sage répartition de forces, par un
juste équilibre, préserve désormais leurs peuples des calamités sans
nombre qui, depuis vingt ans, ont pesé sur l'Europe.
Les puissances alliées ne poseront pas les armes sans avoir atteint ce
grand et bienfaisant résultat, noble objet de leurs efforts. Elles ne
poseront pas les armes avant que l'état politique de l'Europe ne soit de
nouveau raffermi, avant que des principes immuables n'aient repris leurs
droits sur de vaines prétentions, avant que la sainteté des traités
n'ait enfin assuré une paix véritable à l'Europe.]